CHAPITRE XVIII
où l'on verra comment FRANÇOIS DE XAVIER SE PRÉPARA A PARTIR DE GOA POUR ALLER AU JAPON.
(icf janvier- 1 4 avril 1549.) /
Au commencement de janvier i549, François alla à Cochin, où il s'ag'issait de fonder un collège, et, de là, il expédia ses lettres. La suivante, du 20 janvier, était pour Simon Rodriguez :
Je ne saurais assez vous dire, mon frère Maître Simon, la consolation que m'a procurée la venue de Antonio Gomez et de tous les autres Pères. Sachez qu'ils font beaucoup de bien aiLX âmes et rendent çrand service à Dieu Xolre-Seigneur, soit par leur bonne vie, soit en préchant, en confessant, en donnant les Exercices spirituels, et aussi par leurs entretiens avec les gens. Tous ceux qui les connaissent sont fort édifiés.
Il y a, dans ces pays, grand besoin d'hommes de notre Compagnie, principalement dans les villes d'Ormuz et de Diu : ils «ont là plus nécessaires qu'à Goa; car, faute de prédicateurs et de directeurs spirituels, beaucoup de Portugais y vivent hors de notre Loi. Vu cette nécessité si grande, j'enverrai à
Diu ou à Ormuz Antonio Gomez, puisque Dieu lui a donné i ' grand talent et si grand zèle pour prêcher, confesser, donner les Exercices et converser avec le prochain. Maître Gaspard demeurera au collège de Sainte-Foi.
Vous rendriez un bien grand service à Dieu Noire-Seigneur, mon très cher frère, si, avec beaucoup d'autres de la Comph gnie, vous veniez en ces pays de l'Inde. Sur le nombre, sqrt ou huit prédicateurs ; et, quant aux autres, n'eiissent41s pas le talent de prêcher, s'ils étaient hommes grandement morlitiés et dès longtemps éprouvés, ils feraient, sans tant de science, beaucoup pour la conversion des Infidèles. Ce sont, en effet, gens fort barbares et ignorants : au milieu d'eux, le service de Dieu sera fort avancé par des hommes médiocrement doctes, mais très vertueux et doués d'une vigueur corporelle capable de résister à beaucoup de travaux. Quant aux ; forteresses, s'il y avait un prédicateur de notre Compagnie et un autre prêtre avec lui, pour aider à confesser, on arriverail vite à fonder un collège où l'on admettrait les. fils des Portugais d'abord, et plus tard les fils de famille du pays.
On m'a beaucoup parlé d'une tle de Japon, qui est à deux cents lieues par-delà la Chine. Les gens de ce pays ont Tesprit très pénétrant et grand désir de s'instruire, tant aux choses de Dieu qu'aux sciences quelconques. Ces informations me viennent de Portugais qui sont retournés de ces contrées, et aussi de quelques Japonais qui sont passés, comme moi, l'année dernière, de Malaca dans l'Inde et se sont faits chrétiens, au collège de Sainte-Foi de Goa. Ils m'ont donné, au sujet de leur pays, les renseignements que vous trouverez dans le cahier joint à la présente lettre : tout cela est écrit d'après les dires de Paul de Sainte-Foi, un des Japonais devenus chrétiens; il s'appelait précédemment Angero. C'est un homme très vertueux et très sincèi-e. Il vous écrit lui-même lon;^uement le récit de sa venue du Japon dans l'Inde et des
grâces que Dieu lui a faites. J'espère qu'il lui en fera beaucoup d'autres encore \
J ai le dessein arrêté d'aller, ce mois d'avril prochain, au Japon avec un Père nommé Cosme de Torres, qui vous écrit, lui aussi» fort au long. Il me semble que notre sainte Foi y fera des conquêtes, et ma présence dans l'Inde n'est pas nécessaire, surtout depuis la récente arrivée des nouveaux Pères. Je puis donc m'éloigner. L'année prochaine, d'ailleurs, vous amènera ici vous-même, je l'espère, ou quelqu'un à votre place, accompagné de beaucoup d'autres de la Compagnie. A cette date, j'attends cela de Dieu Notre-Seigneur , j'aurai déjà écrit du Japon dans l'Inde, pour donner de nos nouvelles et faire savoir quelle espérance il y a de propager en ce pays notre sainte Foi. Plaise à Dieu qu'alors, ayant déjà mis ordre à plusieurs choses de l'Inde, pour le service de Dieu, vous puissiez, suivant les informations que je vous enverrai, vous joindre à moi sur ces terres japonaises, si, comme je le pense, notre Mainte Foi y peut être semée avec assurance de moisson. Plaise aussi à Dieu que, plus tard, de nombreux ouvriers de la Compagnie aillent en Chine et, de la Chine, aux grandes écoles appelées Chynguinquo, par-delà la Chine et Tartao. A ce que nous a dit Paul de Santa-Fé, Tartao, Chine et Japon suivent la loi religieuse que l'on enseigne à Chynguinquo. Lui lie connaft pas la langue en laquelle est écrite cette loi, langue à ce appropriée, comme est le latin chez nous ; de sorte qu'il n'a pu nous renseigner pleinement sur ce que renferment les livres imprimés, qui traitent de cette Loi. Quand je serai, s'il
I . Les récits de Paul de Sainte-Foi, dates du « commencement de janvier i549 », et recueillis par les Pères de CJoa, remplissent neuf pactes du Rejç. I de AJuda; à partir du fol. 57. Le Rédacteur dit, en terminant : « S*il plaît à Dieu, le Père M. François Xavier, avec Paul, auteur de cette informat ion y deux hommes de Japon faits chrétiens et trois autres, Pères et Frères de notre Compas^ie, nous naviguerons, cet avril prochain, vers le Japon... »
plaît à Dieu, arrivé au Japon, je vous écrirai, avec l)eauwup de détails, ce qu'il y a dans ces livres, que les Japonais disent leur être venus de Dieu.
J'ai résolu, dès que je serai. Dieu aidant, arrivé au Japon» d'aller où réside le Roi, et quand j'aurai vu par moi-mémf toutes choses, j'écrirai, non seulement aux Pères de l'Inde el à ceux de Coïmbre et de Rome, mais à toutes nos Universités, particulièrement à celle de Paris, afin de les réveiller et qu'on n'y vive pas en une telle insouciance; tout entier» à se faire des amas de doctrine, ils oublient les iç^norances des Gentils.
Cypriano, cette année, va à Socotoraavec un Père prêtre et deux Frères laïques. Il y a dans cette île un More qui y srouverne, contre toute raison et justice, sans avoir autre droit que la force. Il y fait de grands torts aux chrétiens ; il dérobe leurs biens, s'empare de leurs filles qu'il fait Mores, et les maltraite de beaucoup d'autres façons. Vous devriez en parler à Son Altesse, lui dire que, pour le service de Dieu et la décharge de sa conscience, il ordonne de chasser les Mores de l'île, ce qui se peut faire sans dépense aucune ; il suffit que la flotte qui. va au Détroit ait ordre de les expulser, au retour. Ces Mores-là peuvent être, tout au plus, trente; ils ont, proche du rivage, une sorte de baraque (casilla) pour toute forteresse; mais, interdisant aux habitants d'avoir aucune arme, ils les tiennent en une vraie captivité. Pour Tamour de Dieu Notre-Seigneur, occupez-vous de la délivrance de ces pauvres et affligés chrétiens, tyranniquement dominés par des Mores. La flotte va s'approvisionner d'eau à Socotora : qu'elle s'arrête un peu ; en huit jours, les Mores auront dispani de ce pays. C'est pitié que d'y entendre les lamentations des chrétiens. Je passai par là, il y a six ans, et je ne pus, sans grande compassion, voir les mauvais traitements que leur infligent ces Mores de la côte. Il n'y a pas ici de dépense à
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faire; la raain du Roi y suffira. Martin-Alphonse de Sousa, qui fut gouverneur de Tlnde, pourra donner à Son Altesse de très véridiques renseignements; il lui racontera les excès, là tyrannie des Mores, et lui donnera l'assurance que, sans ^rais, au retour du Détroit, la flotte peut chasser les Mores et lémolir leur baraque ou prétendue forteresse.
Tous les Pères vous écrivent le fruit qu'avec l'aide de Dieu, l« retirent de leurs travaux; je m'en remets à leurs lettres.
Faites en sorte que, chaque année, il arrive ici quelques Lommes de la Compagnie, et que la plupart soient déjà orlonnés prêtres. Écrivez à Rome et partout où vivent de nos Itères, pour les prier de vous envoyer à Coïmbre quelques prêtres de grande mortification et diversement éprouvés ; il s'en trouve, chez vous, qui n'ont pas le talent voulu pour prêcher, pour enseigner dans les collèges, de sorte qu'on peut s'en passer; mais ces hommes, s'ils ont grande humilité, sçrande mortification et autres vertus, pourront très utilement s'occuper à la conversion des Infidèles, à Malaca, à Maluco, au cap de Comorin, au Japon, et aller jusqu'aux pays du Prêtre-Jean. Procédez ainsi, jusqu'à ce que le collège de Coïmbre en puisse fournir beaucoup qui aient déjà achevé leurs études. Des novices ne sont pas faits pour aller hors des collèges; ils ne peuvent avoir ni l'instruction ni la vertu Formée, qui sont requises pour travailler à la conversion des ientils : il y faut, vous le savez très bien, une épreuve de plusieurs années dans l'exercice de la mortification.
A cinq lieues de Cochin, est une forteresse du Roi, appelée ^ranganor : il y a là un très beau collège, œuvre de Fray V'icente, le compagnon de l'Évêque. Il s'y trouve une centaine i'écoliers, fils des chrétiens du pays, qui descendent de ceux ^ue saint Thomas évangélisa et qui portent ici le nom de 'hrétiens de saint Thomas. Leur territoire est de soixante lieues, et le collège en est rapproché. C'est chose belle à voir
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que cet édifice et le site qu'on lui a choisi, et aussi toulcp] pays des chrétiens de saint Thomas.
Le P. Fray Vicente a rendu de grands services dans Tlnde; | il est fort notre ami et de la Compagnie entière : or, il désirr beaucoup avoir, dans son collège , un de nos Pères, qui j enseigne et, de plus, les dimanches et fêtes, prêche aux eco- Hers et aux fidèles de Tendroit. Pour Tamour de Notre-S«gneur, donnez-lui, dès que vous le pourrez, la consolatioD de recevoir ce prêtre, qui vivra avec lui au collège et sous son autorité.
A Cranganor, il y a deux églises : une sous le vocable de Santiago, et l'autre sous le vocable de Saint-Thomas. Les chrétiens de saint Thomas ont grande dévotion à cette dernière, et l'autre est dans l'enceinte du collège. Fray Viceole désire avoir, pour ces églises, quelques induljgences, afin dVlre agréable aux chrétiens et d'aviver leur dévotion. Je vous prie donc très fort, pour le service de Dieu, d'obtenir de Rome directement, ou par l'entremise du Nonce qui est en Portui^al, les grâces désirées, savoir : que la veille de saint Jacques, et aussi le jour de la fête et toute l'octave, ceux qui visiteraient l'égHse du collège, après s'être confessés et communies, eussent indulgence plénière, et de même ceux qui, la veille, le jour et toute l'octave de saint Thomas, visiteraient son éwi-lise et, confessés et contrits, communieraient.
Pour l'amour de Jésus-Christ Notre-Seigneur, procurez à Fray Vicente ces deux consolations qu'il vous demande, les indulgences pour les deux éghses, et le Père de la Compagnie pour son collège.
Plus rien à dire, si ce n'est que Notre-Seigneur nous réunisse en sa gloire. Amen.
De Cochin, 20 janvier 1649.
Votre indigne très affectionné frère,
Francisco'.'
ï. Aj'iidn, ms. Lettres des Indes.
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• Le 25 janvier, il ajoute à sa lettre du 20 le billet suivant :
La grâce et l'amour de Jésus-Christ Notre-Seigneur, etc.
Le porteur de la présente est un homme que j'ai connu dans ce pays; il va maintenant en Portugal faire valoir ses services. Il m'a supplié de lui donner une lettre pour vous, afin que vous le connaissiez. Je pense, moi, qu'il aboutirait plus sûrement et mieux, s'il adressait ses requêtes à Dieu, afin d'obtenir le pardon de ses péchés, qu'en poursuivant auprès du Roi la reconnaissance de ses services. Si vous pouvez, là-bas, lui rendre ce service, conseillez-lui de se faire frayle^ au lieu de retourner ici à son métier de soldat; vous ferez excellemment une œuvre pie, puisque vous empêcherez une âme de périr. Et cependant, aidez-lui, pour l'amour de Xotre-Seigneur, à obtenir quelque récompense de ses services.
Toutes nos lettres pour le Portugal étaient déjà écrites et remises à Maître Pedro Fernandez, ancien vicaire général dans cette région, qui doit vous les remettre, lorsque les vaisseaux de Malaca sont arrivés. Ils nous apportent nouvelle très certaine que les ports de la Chine sont tous en hostilité déclarée (levantados) contre les Portugais; mais je ne laisserai pas, pour cela, d'aller au Japon, comme je vous l'ai écrit : il n'est pas, en effet, de meilleur repos en cette laborieuse vie, que d'être engagé en de grands périls de mort, quand on s'y voue pour un seul motif immédiat, savoir, le service et l'amour de Dieu Notre-Seigneur et la propagation de notre sainte Foi : il vaut mieux à l'homme, pour son repos, vivre dans ces travaux qu'en être loin.
Dieu Notre-Seigneur nous réunisse en sa gloire.
De Cochin, aujourd'hui 26 janvier iS^g.
Votre très affectionné frère en Jésus-Christ.
François '.