III. — De Mozambique à Goa
A la fin de février^, le Coulam mit à la voile, et Xavier reprit, avec de nouveaux compagnons de voyage, ses monotones et fécondes fonctions de catéchiste et d'infirmier. Deux légers vaisseaux, une fuste et un catur^ naviguaient de conserve, montés par deux flibustiers portugais en rupture de ban pour cause de meurtre, et grands ennemis d'Etienne da Gama. Don Martin Alphonse accordait le pardon en échange de révélations graves sur son prédécesseur^.
La flottille, longeant la côte vers le nord, parvint à Mélinde**. Sur le petit promontoire qui abritait la ville musulmane, une croix de pierre se dressait. C'était un de ces padraos., colonnes de pierre, au blason national, surmontées d'une croix, que les Portugais élevaient sur tous les rivages, en signe de prise de possession. Gelui-là, le « padrao de Saint-Raphaël », avait été
1. CoRREA, Lendas, t. IV, cli. 38 et 36. Correa était aux Indes au moment où ces événements se passaient. Son récit est contredit sur plusieurs points par Do Couto (Dec. V, 1. VIII, 2 et 9).
'2. Mon. Xav., p. 256 ; Valignano, p. 18 ; Tursellini, 1. I, ch. 15.
"i. Mon. A'ac, p. 256. Do CouTO (Dec. V, 1. VIII, ch. 9,p. 233) ditw aquinze de março ».
4. La faste est une espèce de canonnière à rames, parfois grande comme une g'alère. Le catiir est un petit vaisseau indien allant à la rame ou à la voile et extrêmement rapide, ordinairement formé d'un tronc d'arbre, mais ayant parfois aussi plus de 2 mètres de large, et 25 à 26 de long (Jal, Glossaire nautique),
5. Correa, Lendas^ t. IV, ch. kO, p. 226. Do Couto est moins sévère que Correa (loc. cit., ch. 2).
6. Aujourd'hui Malindi, à 1.300 kilomètres de Mozambique, un peu au nord de Mombasa.
dressé par Vasco da Gama. Ce fut le premier objet qui frappa les yeux du missionnaire, et son cœur en tressaillit : « En vérité, dit-il, Dieu Notre-Seigneur sait quelle consolation nous avons reçue, en constatant combien est grande la vertu de la croix, la voyant, ainsi seule, triomphant au milieu de tout le niahométisme '. »
Le Coulam fit à Mélinde une escale de quelques jours. Le prince du lieu, qui, depuis une quarantaine d'années, reconnaissait la suzeraineté du Portugal, vint saluer le Gouverneur-. Xavier profita de l'occasion pour se renseigner sur l'état religieux du pays. Les musulmans n'étaient pas des plus zélés. Ils avaient jadis accueilli Vasco da Gama avec une facilité surprenante, et, chose plus surprenante encore, ils restaient fidèles aux Portugais. Un d'entre eux, et des plus qualifiés, demanda au Père si, en Europe, les églises étaient fréquentées, si les chrétiens étaient fervents dans la prière. A Mélinde, pas de piété chez ses coreligionnaires; sur dix-sept mosquées, trois seulement recevaient quelques visiteurs. D'où pouvait venir pareille décadence? Un autre lui déclara qui si, dans deux ans, Mahomet ne venait pas les visiter, il cesserait de croire en lui^. « C'est le malheur des infidèles et des grands pécheurs, conclut Xavier, de vivre toujours inquiets.»
Les provisions d'eau, de volailles, de fruits une fois faites, la flottille remit à la voile. Au lieu de couper droit à Goa, pour éviter les calmes équatoriaux, elle fila vers le nord-est. Sans autre arrêt, elle franchit les 2.300 kilomètres qui séparent Mélinde de Sokotora. On fit dans cette île une courte escale.
Là, François Xavier se trouvait sur une terre chrétienne. Sokotora était une de ces régions où la légende faisait passer l'apôlre saint Thomas ^. Dès le quatrième siècle, on y signale des églises^. Au sixième siècle, la population baptisée est
\.Mon.. AVic, p. 253. Sur ce padrao, voir Navigation de Vasque de Gama par un Florentin, édité par Gh. Schefer. Paris, Leroux, 1898, p. 2, note.