IV. — Chez les pécheurs
Telles étaient les journées de Xavier. Le travail les remplissait jusqu'à déborder; encore ne nous a-t-il pas tout dit. D'autres ont suppléé à son silence : ils nous ont parlé des longues heures qu'il savait perdre pour gagner les pécheurs. Il trouvait qu'on lui faisait bon accueil; c'est que sa vertu savait se faire accepter. Son ardent amour pour Dieu n'avait rien enlevé à son affabilité naturelle. Sur quoi son premier historien nous dit, en un style où l'on voudrait moins de mots et plus de choses :
« Dés qu'il s'agissait du salut des âmes, rien n'était puissant en lui comme l'union de la gravité et de l'amabilité. Ces vertus, contraires en apparence, s'unissaient si étroitement que l'une ne faisait aucunement tort à l'autre; il était à la fois et très grave et très bon. On a peine à imaginer le charme de son visage, de son geste, de sa parole, de ses manières. Les dons de la nature, portés à leur comble par Dieu, séduisaient et retenaient les cœurs. Le sourire toujours gai, l'abord facile, les relations très douces ; il suffisait de le voir, malade pour être soulagé, en santé pour se sentir tout joyeux. Il arriva souvent qu'on allait le voir uniquement pour se dilater l'âme à son contact céleste, s'exciter au désir de la vie bienheureuse, s'enflammer
1. Mon. Xav., p. 257. — Cet ermitage, ou chapelle de Notre-Dame, est ordinairement identifié avec le prieuré du Rosaire, qui, en 1578, fut acheté par les Jésuites pour servir d'église à leur sanatorium (Sousa, t. II, p. 153-154; cf. Gonçalvez, Gros, I, p. 216). Ony montre même la chaire où le saint aurait prêché, petite plate-forme demicirculaire autrefois entourée d'une balustrade. Il est possible que Xavier y ait prêché.
Mais l'ermitage de Notre-Dame était cerca del espital. Or le Rosaire est à vingt minutes de là. De plus, l'église actuelle n'a été bâtie qu'en 1543. Fel. Neri Xavier (Resumo hittorico, p. 35) indique, comme répondant davantage au texte de François, la chapelle deN.-D. de la Conception détruite en 1595.
le cœur. Impossible de le quitter triste ou languissant Dans
ses conversations sur les choses de Dieu, il s'ingéniait pour prévenir l'ennui et les assaisonner de variété. Très habile dans les sciences astronomiques et philosophiques, il charmait la longueur des voyages par des entretiens sur le cours des astres. » Bref, il causait marine avec les marins, guerre avec les soldats, commerce avec les marchands. Il appelait cela « entrer parla porte des autres pour les faire sortir par la sienne^ ».
Tout le monde, au premier abord, ne comprenait pas cette manière de faire. Un jour qu'il longeait la côte, parmi les passagers, se trouvait un gentilhomme, Diogo de Noronha, qui ne le connaissait pas, mais avait entendu raconter de lui des choses extraordinaires. Aussitôt en mer, il demanda à un ami : « Eh bien! où est ce grand Xavier? » — Le Père était à jouer aux dés avec un soldat notoirement libertin. — « Gela, un saint? s'écria Noronha, c'est un prêtre comme les autres. » Un autre officier, Pierre de Castro, eut beau rapporter force prodiges accomplis par ce prêtre, l'autre s'en tenait à son idée. Ce ne pouvait être un saint, cet homme qu'il voyait sans cesse en grande conversation avec des soldats et des matelots. A la première escale, où l'on devait faire aiguade, Xavier descendit à terre. Noronha le fit suivre et épier par un de ses gens. L'homme revint bien vite, le visage bouleversé, appelant son maître. Noronha et quelques autres suivirent. Sous un bois de palmiers, Xavier était à genoux, soulevé au-dessus du sol, le visage en feu, les yeux au ciel, immobile 2.
Les laïques n'étaient pas seuls à être déconcertés par certaines démarches du saint. Le Père de Quadros écrivait en 1555 : « Les détails qu'on m'a racontés sur sa façon d'attirer les hommes à Dieu m'ont, certes, grandement étonnés. En vérité, comme saint Paul, omnia omnibus factus sum. II était soldat avec les soldats, et ainsi des autres; mais en cela, tant de circonspection, que jamais sa réputation n'eut à en souffrir, bien au contraire^. »
1. TuRSELLiNi, 1. VI, ch. XI. — Bartoli, ^sj'a, I. IV, n. kl.
2. Bartoli, loc. cit., n. 46. Ce D. de Noronha fut capitan de Diu et laissa la réputation d'un vaillant et intègre soldat. Do GouTO, Dec, VU,!. IX, ch. 9.