I. — Le Collège Saint-Paul
Goa ne pouvait être pour saint François Xavier qu'une étape, la dernière, dans son voyage vers les nations païennes. Il ne pouvait donc tarder beaucoup à s'éloigner de ce monde encore trop civilisé, pour chercher la gentilité sur son propre terrain. La capitale portugaise pourtant ne manquait pas d'infidèles. Notre saint eut-il, durant son premier séjour, le loisir de s'occuper d'eux? Il ne l'a pas dit. Par ailleurs on n'avait pas attendu sa venue pour commencer, sur les terres déjà conquises, l'œuvre d'assainissement moral et religieux. Mais la tâche était singulièrement ardue. Aux Musulmans, Albuquerque avait essayé d'interdire le territoire. Us étaient revenus et vite. Maintenant ils tenaient le haut commerce indigène et les banques. Ils avaient l'argent : comment se passer d'eux ? Les bannis d'hier accaparaient les hautes fonctions qui ne se donnent qu'aux riches. Or les chrétiens indigènes étaient pauvres et de basse caste. Les Maures profitaient de la situation pour favoriser les leurs. Il y avait là un abus sur lequel Xavier ne sera pas le seul à attirer l'attention du roi, mais l'abus n'était pas de ceux qu'on supprime par édit. Du moins l'exercice public du culte musulman était interdit en principe ; il n'y avait plus de mosquée à Goa.
De même pour les idolâtres. On ne pouvait violenter les consciences. Mais on croyait pouvoir, on croyait devoir prohiber l'étalage public de l'idolâtrie. Plusieurs édits parurent dans ce sens. Récemment encore, le 30 juin 1541, avait été promul-
guée une provision royale enjoignant de détruire idoles et pagodes dans l'île de Goa et terres voisines. D'assez grands sanctuaires brahmaniques disparurent ou furent changés en églises. Les revenus des temples furent transférés aux œuvres chrétiennes'.
Naturellement un des établissements qui profitèrent de cette confiscation fut le collège Saint-Paul.
11 fonctionnait depuis un an et l'on s'occupait de lui bâtir une église. Dès le premier jour, le Père François s'était intéressé à cette fondation. « Rien de plus nécessaire, écrivait-il à saint Ignace, et d'une nécessité tous les jours plus grande. Les rentes sufiîsent à l'entretien de cent élèves et plus, et ces revenus augmenteront... 11 y a déjà plus de soixante écoliers indigènes... J'espère, avec la grâce de Dieu, qu'avant peu d'années, il en sortira deshommes capables de propager la foi en ces contrées... Je crois bien qu'avant six ans, il y aura là trois cents élèves, de toute langue, de toute race, de toute nation^. »
Ces espérances optimistes ne se réaliseront point. Les difficultés étaient plus grandes que ne le prévoyait Xavier. Il en fut de lui comme de tous ceux que séduisit de loin l'œuvre, par ailleurs indispensable, du clergé indigène : aux grands espoirs succéda une extrême prudence.
Les difficultés en effet ne manquaient pas. Le collège était entre les mains d'hommes de grande bonne volonté, mais d'expérience pédagogique sommaire. La confrérie de la Miséricorde s'était chargée du temporel. Tout le poids de la direction et de l'enseignement retombait sur don Diogo de Borba, aidé tout au plus d'un laïque ou deux. Or comment assurer la discipline parmi ces adolescents de toute race, habitués à la vie libre, toujours prêts, dès qu'on voulait les tenir un peu de court, à sauter par-dessus les murs et à reprendre la clef des champs ?
\. Archifo Portuguez Oriental, fasc. V, p. 75 (3 vol. 1863).
2. Mon. Xat>., p. 260-261. Le saint disait de cette maison: « On l'appelle tantôt collège de la Conversion de saint Paul, tantôt collège de la Sainte-Foi. Ce dernier titre me paraît plus conforme au but qu'on se propose. » Les deux appellations subsisteront et nous les emploierons indifféremment. Plus tard on dira Santa Fi pour le séminaire indigène, et S&o Paulo pour le collège où vivaient les Pères. F. N. Xavier, Resumo, p. 122.
Il dut y avoir dès la première année des embarras graves, car, à peine le Père François fut-il arrivé, que plusieurs parlèrent de lui confier le collège. On connaissait, au moins sommairement, cette Companhia de Jesu qui, à peine fondée en Europe, envoyait déjà en pays infidèle trois de ses membres. Certainement elle en enverrait d'autres. Pourquoi ne pas se décharger sur elle du séminaire ? Diogo de Borba, tout fondateur qu'il était, le comprenait : il importait au succès de l'œuvre qu'elle ne fût pas une entreprise individuelle, mais qu'elle passât aux mains d'une société permanente. Et il pressait Xavier d'accepter.
« Dieu, lui disait-il, nous a poussés à fonder cette maison, tandis que vous, à Rome, vous fondiez la Compagnie. Il a fait hiverner à Mozambique vos deux frères, pour qu'en arrivant ici, il trouvassent la maison prêtée » Mêmes souhaits chez les confrères de la Miséricorde ; mêmes instances de la part du gouverneur. Don Martin Alphonse sentait que, indispensable au point de vue religieux, l'œuvre n'était pas négligeable au point de vue politique. Les Indiens gagnés à la foi ne pouvaient que l'être à la cause portugaise. Et notre saint poursuivait dans sa lettre à saint Ignace :
« Le seigneur gouverneur, lorsque Dieu Notre-Seigneur lui aura donné la paix avec les infidèles, car ici nous ne sortons pas de la guerre, se chargera de pousser les travaux et de faire achever le collège en peu de temps ; c'est pour lui la plus pieuse de toutes les œuvres de l'Inde. De tels édifices, bâtis sur le Christ, procurent de nombreuses victoires contre les infidèles. Sa Seigneurie en a déjà remporté un grand nombre et de fort belles dans le passé; il espère que Dieu, dans l'avenir, lui en accordera d'autres encore et plus éclatantes... Il écrit à ce sujet à Son Altesse pour qu'elle-même demande à Sa Sainteté d'envoyer ici quelques hommes de la Compagnie qui soient l'édifice spirituel du collège. »
Dans la pensée du gouverneur, la maison sera autre chose encore qu'un séminaire. Elle doit devenir pour l'Inde un centre de vie spirituelle et sacerdotale. Que le Père Ignace envoie donc un bon prédicateur — c'est cela surtout qui manque aux Indes — capable de donner les Exercices au clergé, de lui