I. — La moisson
Au milieu de novembre, Xavier était au Travancore, chez le rajah ^.
En dépit de son titre, le Grand roi était un prince assez modeste. Son domaine, long de 70 lieues et large au plus d'une trentaine, isolé du reste du monde par un réseau compliqué de montagnes et un littoral inhospitalier, formait un petit monde à part. Région païenne par excellence, et, aujourd'hui encore, une de celles qui ont le moins subi l'influence européenne. Les brahmes y étaient puissants : ils trouvaient là une population disposée à subvenir à leurs besoins. Ils percevaient double dîme, et, naïvement, appelaient le Travancore la « terre de charité ». Supérieurs au roi lui-même, simple guerrier de la caste des Naïrs''.
Xavier était attendu à la cour et fut bien accueilli. Un Portugais qui l'accompagnait, le licencié Jean Vaz, nous dit : « Il était aimé de tous, et invenit gratiam apud regem unum ^. » Pas
1. Nous ignorons l'itinéraire de Xavier. Le rajah réside aujourd'hui tout au nord, à Trivandrum, mais il a un pied-à-terre tout près du Comorin. Au xvii' siècle, il habitait Calculam, à cinq lieues ouest de Kotar, tout près de la petite ville de Travancore qui a donné son nom au royaume. Nous voyons le saint profiter de la permission du roi pour évangéliser les pêcheurs, en suivant la côte du sud au nord. 11 est donc assez vraisemblable qu il ait vu le roi dans quelqu'une de ses résidences du sud.
2. D' MiLNE Rae, The Syrian Churcli in India, Edinburg, 1892, p. 5. On avait trouvé le moyen de remédier à cette humiliante infériorité. A son avènement, le roi faisait fondre une vache en or, y entrait, et en sortait brahme. Aujourd hui un simple cylindre fait l'affaire.
3. « Il a trouvé grâce devant le roi. » (Ep. Mixtae, t. I, p. 230.) Nous ne connaissons le témoignage de Vaz que par le résumé du Père de Sainte-Croix. Or ce résumé contient des
d'autres détails sur l'entrevue. Nous ne savons quelles questions politiques furent discutées entre le prince et le prêtre. Xavier ne pouvait qu'une chose, écouter les propositions du rajah et promettre de les communiquer au gouverneur. Ce qui lui importait davantage, c'était la liberté des conversions. Elle lui fut accordée, et, poursuit Jean Vaz, « dans tout le royaume, il a été proclamé par criée qu'on était tenu d'obéir 'du B aléa Padre\ le « grand Padre », frère du roi, comme à lui-même. On a pleine liberté de se faire chrétien. Le roi a donné au Père une forte somme pour la nourriture et le vêtement des pauvres ».
La concession n'était peut-être pas aussi importante qu'on pourrait le croire. Il y entrait un peu d'emphase orientale. Quoi qu'il en soit, Xavier résolut d'en profiter amplement et sans retard. Avec les Asiatiques, il faut toujours faire vite, car est-on jamais sûr de leurs promesses? Tandis qu'à leurs yeux, il n'est rien de tel qu'un fait accompli.
Il revint donc vers la côte. Suivi de quatre prêtres indigènes récemment ordonnés, il allait à travers les villages, « nu-pieds, nous dit son compagnon (l'on était à la saison des pluies), la
exagérations. Il ne faut pas prendre à la lettre cette proclamation faite />ar tout le royaume. De même cette phrase: « Tiene hechas quarenta y quatro o quarauia y cinque yglesias a luengo del mar )> (p. 231). Xavier a-t-il vraiment fait faire 44 ou 45 églises sur la côte d© la Pêcherie et du Travancore ? En 1616, dans le préambule du procès canonique fait à Tuticorin, on lui attribuait 24 églises dont 8 belles paroisses. Mais en 1556, le catéchiste Jean de Artiaga (Proc. 1556, Baçaim, n° 3) parle seulement de 9 à 10 villages convertis au Travancore, entre Perumanel et Brinjam. Par ailleurs, dans ses notes sur Ribadeneira, le Père Texeira déclare :
« Eni a (costa) de Trauancor nâo fundou elle igreia alguma, mas o P' Amrrique foi o P' que naquela costa fundo igreia, tegundo elle mesmo me dise, parque aie emtâo qua [ndo] dizia algumas vezes missa em algum lugar era debaixo de aruores concertando primeiro de [centemente] algum altar. Na costa da Pescaria mandaria o P° Mestre Francisco fazer algumas igreias de rama e palha ou barro,como ainda ategora sâo algumas, ou as mais délias (Rome, arch. di Stato, Cens, librorum, t. I, fol. 22, v.). Il est à croire que les « églises » dont avait parlé le licencié Vaz n'étaient que de pauvres huttes élevées à la hâte, et qu'elles ont dû vite disparaître.
1. Bartoli [Asia, 1. I, n» 42) et Sousa (t. 1, p. 235) assurent que ce titre fut donné par le rajah lui-même en souvenir de la façon merveilleuse dont Xavier avait arrêté une bande de Badages. « On m'appelle le « Grand roi », on vous appellera le « Gr&nA padre ». Ce détail est inconnu des premiers historiens. Tursellini dit simplement (1. Il, ch. xi) : « Vulgo magnus pater vocabatur. » — Padre est le terme portugais pour désigner le prêtre ; Xavier l'emploie même pour des prêtres séculiers. Balea, m'écrit-on, semble répondre au mot tamoul/>è/-tya, et l'expression signifle le « padre, chef des autres padre ». — « Il y a vers le cap Comorin, dit le protestant La Groze, une vieille idole de F. X., vers laquelle les gentils mêmes vont en pèlerinage. Ils l'appellent la pagode du Parapadri, c'est-à-dire du grand père. » [Hist. du Christianisme de l'Inde, la Haye, 1758, t. II, p. 31.)
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soutane en lambeaux, la tête couverte d'un lamentable capuchon de toile noire ' ».
Les indigènes auxquels ils s'adressait de préférence étaient encore des pêcheurs, frères desParavers, mais plus rudes, plus indisciplinés, et un peu pirates. « Excellents marins, dit un voyageur du xv® siècle, mais grands larrons et dépourvus de toute vergogne,... esclaves du roi et des Naïrs, quelquefois riches et toujours en danger d'être pillés par le rajah-. » Cent ans après leur conversion, l'on dira d'eux : « Les Pères ont fort à faire ici, car la population est grossière, peu soumise à l'Eglise, toujours prête à en appeler aux autorités païennes. .„ et prompte aux superstitions^. » Un Père qui les verra peu après le passage de Xavier dira : « C'est une erreur de croire les barbares faciles à convertir. Plus ils sont barbares, plus il leur est malaisé d'apprendre et de suivre le chemin de la vertu ^ » On les appelait les Macuas^.
Cependant ce fut dans ce milieu difficile que Xavier fit une de ses plus extraordinaires moissons.
Avec un peuple de ce genre, quelle méthode employer? Il avait peu de temps devant lui. La faveur royale était précaire; il fallait donc se hâter. A chaque village, l'apôtre n'avait qu'un temps fort court à consacrer, juste ce qu'il fallait pour constater la bonne volonté, l'exciter au besoin, donner à la foule une instruction sommaire, en obtenir les actes indispensables à la réception du baptême ; et il enrôlait dans l'Eglise ces nouveaux enfants, qui, s'il ne se hâtait, demain peut-être et à jamais, lui auraient échappé.
Lui-même nous a dit comment il procédait. Il allait de bourg en bourg, s'arrêtant là où on l'appelait, ne pouvant suffire à toutes les requêtes, mais gardant mémoire des lieux où il ne pouvait s'arrêter, pour y revenir plus tard*». Il réunissait d'abord à part hommes et jeunes gens. Par trois signes de croix, il leur