III. — San Thomé de Méliapor
A San Thomé, François se trouvait sur la terre sainte de Vlndia Portugueza^ une terre de légendes et de merveilles.
Il y avait une vingtaine d'années que les Portugais avaient repris le chemin du vieux pèlerinage révélé jadis à l'Europe par Marco Polo. Sans hésitation et d'enthousiasme, ils avaient accepté les traditions nestoriennes sur l'apostolat de saint Thomas dans l'Inde méridionale et identifié Méliapor avec la Calamine des martyrologes. Parmi les ruines, on leur montra l'emplacement d'un tombeau. Des fouilles amenèrent la découverte d'un caveau et de plusieurs squelettes. A certains indices, on se crut en face du corps de l'apôtre et de ses compagnons de jnartyre. Les reliques furent relevées, une église bâtie, le pèlerinage restauré et Méliapor fut baptisé San Thomé. Près de la ville indienne déchue, une cité portugaise se forma, qui n'allait pas tarder à grandir. Cette « invention » du corps saint s'était
1. Une tradition locale montre Xavier bâtissant une église à Sirucadambanur, près de l'illavandadey, un peu au nord de Négapatam et de Karikal. Launay, Hist. des missions de l'Inde, Paris t89H, t. I, p. iv. — C'est encore au cours de ce voyage, mais près de San Thomé, à Tevanapatam (Devadapatam ?) que se serait manifesté son don des langues {Process. 4616, n. 89).
NÉGAPATAM ET SAN ïHOMÉ 329
faite en dehors de tout contrôle canonique ; aussi, quand les historiens de l'église furent amenés à enregistrer le fait, ils se heurtèrent à de grosses contradictions. De temps immémorial on avait cru que le corps de l'apôtre était à Ortone, dans les Abruzzes, apporté là de la ville d'Edesse. Puis, comment se faisait-il qu'on trouvât des corps saints là où les voyageurs du Moyen Age, Marco Polo, Odoric de Pordenone et autres, n'avaient signalé qu'une fosse vide^ ?
Quoi qu'il en soit, dans le sanctuaire nouveau, l'on dut montrer à François la confession de saint Thomas, petite crypte au centre de l'église, et, sous l'autel, l'endroit secret où les ossements étaient déposés dans un coffret précieux; puis, sur une colline voisine, dans un ermitage, une croix sculptée dans le roc, et où l'on discernait des traces de sang — c'était l'endroit où l'apôtre était mort, frappé d'un coup de lance ; — enfin, détail plus étrange, une poutre énorme jetée par la mer sur le rivage, au temps de l'apôtre, que mille paires de bœufs n'avaient pu remuer, et que Thomas tout seul, au moyen d'une corde, amena là où il voulait se bâtir une maison'. Notre saint ajouta-t-il foi entière aux croyances locales ? 11 lui était permis de ne pas se montrer plus sévère que les autorités religieuses et civiles des Indes. Pourtant ses lettres sont fort discrètes : « A San Thomé, dit-il, les infidèles du pays affirment qu'il y a le corps de Tapôtre saint Thomas. On y voit une très pieuse église, et tous tiennent que là est le corps du glorieux apôtre 3. » 11 n'en dit pas plus long.
Quelques années plus tard, en même temps que la ville grandira, grandira aussi le pèlerinage. Les légendes se fixeront : il en naîtra de nouvelles, parmi lesquelles nous n'en retiendrons qu'une. Saint Thomas, dira-t-on, avait gravé sur une colonne
1. CoRREA, Lendas, t. H, p- "21, 726; — OsoRius, Ilist. Emm. régis, \. III; — Lucena, III, ch. 3, 4, 5; — Mafkei, Hiitoriarurn Indiarum libri VIII, Lyon, 1637, p. 343. En fait de reliques, on ne montre aujourd'hui dans la cathédrale de San Thomé qu'un fragment d'os et une pointe de lance (A. E. Medlycott, India and the apostle Thomas, Londres, 1905, p. 157). Le reste avait disparu dès le temps de Constantin de Bragance (1558); cf. SousA, p. 252, 253.
2. Le vicaire de San Thomé, qui avait, semble-t-il, présidé à l'invention du corps, envoya à saint Ignace un crucifix taillé dans un fragment de ce bois (Polanco, t. II, p. 766).
cette inscription : « Quand la mer viendra battre cette pierre, des hommes blancs arriveront ici de loin, envoyés de Dieu pour prêcher cette même doctrine que je prêche aujourd'hui et en renouveler la mémoire. »^.ûr, la mer avait fait son œuvre; à force de ronger la plage, elle battait maintenant le pied de la colonne. L'ancienne ville avait disparu et les pêcheurs prétendaient voir en pleine mer, à bien des lieues de là, sous les flots, les ruines de la Meliapor d'autrefois ' . Les hommes blancs étaient venus, et, parmi eux, François Xavier.
François alla loger chez le vicaire Gaspard Coelho. La maison n'était séparée de l'église que par un cimetière. Maison modeste, car le vicaire et son hôte couchaient dans la même chambre"^. Le saint, par son affabilité, gagna le cœur du prêtre, et nous devons à celui-ci un précieux document où il nous décrit quelle vie mena chez lui, plusieurs mois durant, ce Père Maître François dont on parlait dans l'Inde entière.
« Par ce mien écrit et témoignage, moi, Gaspard Coelho, vicaire perpétuel de l'église Saint-Thomas apôtre, certifie que véritablement le Père Maître François (Dieu ait son âme !) résida dans la ville de l'apôtre saint Thomas, l'espace de trois ou quatre mois, avant de partir pour la Chine {sic) une première fois. Pendant tout ce temps, il logea dans ma maison et mangea à ma table. Aussi nous vivions très unis et nous causions souvent ensemble. Son entretien n'était que de choses spirituelles. Il était très obéissant envers les prélats de l'Eglise et accomplissait toutes leurs volontés pour le service de Dieu.
« Ses enseignements et sa sainte vie firent beaucoup de bien dans cette ville. Il en a tiré beaucoup du péché mortel; il en a marié un grand nombre. 11 a mis partout la paix et la crainte de Dieu. Quasi tout le peuple le suivait pour être témoin de ses saintes actions. Je le sais, et je l'ai vu, en tout il menait la vie des apôtres.
« Il avait pour coutume, presque toutes les nuits, de sortir de la maison, bien souvent à mon insu, et, traversant un mien
1. LucENA, I, I, ch. 13, p. 52. Sur les croyances locales, au temps de Xavier, Polanco, t. II, p. 765, 766.
2. DuJarric,!, p. 12*J ; — Bartoli, 1. I, n. 51; — Oklamdini, 1. V, n. 86.
jardin, d'aller à la casa du bienheureux apôtre, dans un réduit où l'on conservait la cire de Notre-Dame '.
« Il ne me l'a pas dit, mais je compris qu'il allait là pour prier «t se flageller. Je lui dis un jour : « Père Maitre François, « n'allez donc plus là tout seul. Il y a des diables, ils vous feront « mal. » — Il se mit à rire. Toutefois il emmena avec lui un Malabar qui l'avait suivi, homme simple, qui restait alors couché dehors près de la porte. Or, une nuit, pendant qu'il priait dans cette chambrette, il se mit à crier à plusieurs reprises : « Notre-Dame, ne viendrez- vous pas à mon aide? » Si bien qu'il réveilla le garçon ; celui-ci entendit qu'on frappait, mais il ne savait pas sur qui. Cela dura quelque temps. Quand ce fut fini, François retourna se coucher. Je ne m'étais aperçu de rien. Mais il ne vint pas à matines, comme il le faisait toujours, agenouillé devant l'autel de l'apôtre. Les matines achevées, j'allai le trouver et lui demandai : « Votre Révérence est-elle malade ? » — Il répondit : « Mon Père, je me sens mal. » — Le Malabar était là : nous sortîmes, et il me conta ce qui était arrivé. J'en parlai au Père François : « Je vous avais bien dit de ne pas aller la « nuit à Saint-Thomas. » — Il sourit. Il fut malade deux jours, mais ne me dévoila rien. Seulement, plus d'une fois, en nous levant de table, je lui disais en badinant : « Notre-Dame, ne viendrez-vous pas à mon aide ? » Il souriait, rougissait, et son silence était un aveu.
« Plus tard, c'était, je crois, un samedi soir, il me dit après dîner : « Votre Révérence sait-elle ce qui m'est arrivé la « nuit dernière? J'ai été à l'enclos de Saint-Thomas. En allant « et venant, j'ai entendu que, dans le chœur, on récitait les ma- « tines, et j'ai distingué telle et telle partie » ; et il me les désignait. Je m'étonnais de ne pas avoir entendu ces matines si solennelles. Il ajouta : « J'ai été à la porte latérale ; elle était fer- « niée, la clef en dehors, puis aux autres portes : elles étaient « fermées à l'intérieur. Je suis donc retourné à ma chambre swt- « pris et effrayé. » 11 me dit cela en passant et n'y revint plus.»
Le Père faisait d'autres confidences encore. Il racontait son enfance et comment Dieu, à Paris, avait veillé sur sa chasteté.