III. — Les Atchénois
Vers la fin de son séjour à Malacca, un fait éclatant, bientôt connu dans l'Inde entière, vint mettre le comble à sa réputation ' .
Une nuit, ce devait être dans les derniers jours d'octobre-, l'on eut une alerte très vive. Un grand tumulte s'élevait de ]a ville indioène. L'alarme était donnée à la forteresse et le
tocsin sonnait. Le capitan, Simon de Mello, envoya son cousin François de Eça aux informations; il trouva la population malaise sur pied, en armes, A la faveur des ténèbres, des pillards étaient venus attaquer la colonie portugaise. Dans la rade,
1 . Sur les événements qui suivent, on ne trouvera rien dans les lettres de Xavier. Le pjus ancien document est une lettre du Père Fr. Ferez, qui était à Malacca en mai 1548, six mois après les faits [Sel. Jnd. /i"/?., p. 67-68, 72-73. Cf. Polanco, I, p. 261; — Valignano, p. 80; — Tros, I, p. 356, 370). — Viennent ensuite les nombreuses dépositions au procès f'c 15Ô6 : plusieurs proviennent de témoins oculaires (Baçaim, n. 7 ; — Goa, n. 1, 2, 6, 8,9, 34 ; — Malacca, 6 ; — Cochin, n. 2, 4, 7) . Pour le cadre historique, voir surtout do Couto, Dec. VI, 1. V, ch. 1 et 2. — Presque tous les anciens biographes (Tursellini, 1. III, ch. 10, 11 ; — LucE>'A, 1. V, ch. 10 et suiv.; — du Jarric, I, p. 179 ; — Bartoli, 1. II, n. 13 à 23; — SousA, t. I, p. 385) ont également puisé dans le Peregrinaçao de Mendez Pinto, édité à Lisbonne en 1614 (la même année et chez le même éditeur, Pedro Crasbeck, à Lisbonne, que do Couto qu'il contredit à chaque ligne). Or il est impossible d'avoir confiance en Pinto et ce n'est pas un des moindres ennuis de l'historien de Xavier, que de rencontrer à chaque pas cet encombrant et fantaisiste voyageur, sur la foi duquel on a juré trop longtemps; Un Jésuite de Macao, vers 1634, parlant de ses prétentions au titre de « découvreur » du Japon, écrivait : « Cela est faux, comme sont fausses beaucoup de choses de son livre, qu'il semble avoir composé plutôt pour récréer que pour dire la vérité. » (Gkos, II, p. 45.) On ne saurait mieux dire. Partout où l'on peut vérifier ses récits par d'autres documents sérieux, on le trouve en faute. Il n'y aurait donc qu'à l'abandonner. Malheureusement, pour certains épisodes, nous n'avons d'autre témoignage que le sien, et Ion peut dire presque à coup sur que son récit contient à paris égales de l'histoire et du n:man. Lucena et Tursellini ont dû le lire en manuscrit.
Dans l'épisode que nous allons raconter, nous nous en tiendrons (sauf quelques corrections et additions nécessaires), au rapport plus sobre et plus logique des témoins de 1556 et de do Couto, historien presque toujours bien documenté.
2. Les données chronologiques sont contradictoires. D'après Pinto, le coup de main des Atchénois eut lieu le 9 octobre, un mercredi (lisez un dimanche) ; vers le 14, premier départ; vers le 22, départ définitif; dimanche, 4 décembre (ou mardi, 6), victoire des Portugais. La flotte aurait donc été absente plus de 40 jours. C'est aussi le chiffre que donne le témoin Gonzalve Fernandez (Goa, n. 2). — Do Couto dit que le roi de Bintang resta 'Vi jours dans la rivière Muar : il donne, pour la victoire, la date dimanche 6 décemiire (jour qui tombait un mardi), fête de saint Nicolas. Un témoin de 1556 dit que la victoire eut lieu un dimanche (Goa, n. 1) ; un autre encore, un jeudi ou un vendredi (Cochin,
On peut, ce semble, et sauf meilleur avis, retenir les indications suivantes : c'est le dimanche, 4 décembre, que François fit sa prophétie en chaire. Peu après, le sultan de Bintang disparaissait : il était resté en observation vingt-trois jours, donc s'était embusqué près de Malacca au milieu de novembre. Mais il y avait au moins quinze jours alors que la ilotte était partie. L'alerte nocturne eut dons lieu dans la dernière semaine d'octobre.
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un navire, qui arrivait de Banda chargé d'épices, était investi par UQC assez nombreuse flottille et répondait à coups de canon. De la forteresse, les boulets commençaient aussi à pleuvoir sur les agresseurs. Des tentatives d'incendie étaient faites sur d'autres vaisseaux. On en fut pour la peur; les assaillants s'éloignèrent vers le nord, emportant pour tout butin quelques canards ' .
Ces pirates étaient des Atchénois.
Vers ce temps-là leur flotte croisait au sud de Singapour. Des jonques à destination du Pégu et des Moluques avaient été saisies. Regagnant leurs repaires, et suivant le côte malaise, ils avaient voulu tenter un coup de main sur Malacca. Ils avaient échoué, mais laisserait-on impunie cette insolente bravade?
Xavier était d'avis qu'il fallait agir vite. Simon de Mello envoya donc un léger vaisseau en reconnaissance'^ et s'occupa de mettre en état quelques navires. « François, nous dit Valignano, travailla beaucoup pour qu'on fit partir la flotte au plus tôt, si bien qu'au dire du capitan lui-même, c'était le Père Maître François qui l'avait équipée; à lui tout seul, il n'en serait pas venu à bout 3. »
Du renfort arriva fort à propos. Diogo Soarez de Mello, capitan de Patane, averti un mois auparavantpar son collègue de Malacca qu'une guerre allait éclater entre les rois de Patane et de Bintang, tous deux alors en paix avec le Portugal, avait quitté la place pour n'avoir pas à prendre parti. C'était pour Malacca un secours de deux vaisseaux et de soixante soldats \ Désormais on était en force : les deux galiotes de Soarez, deux caravelles de Diogo Péreira, six fustes de Gomez Barreto et quelques embarcations légères.
1. Do CouTO, p. 3'i8 ; — Proccxs. lû-'io, Goa, n. S ; Cochiii, n. 7. L'épisode des canards est confirmé par le Père Përez, Sel. Ind. Kp., p. 68.
Nous ignorons le montant exact de la flotte atchénoise, 50 à (50 embarcations, dit Benoit Gomez ; une vingtaine de voiles, dont 4 galions, dit do Couto ; tlO à 70 bateaux, grands et petits, 5.000 hommes dont un tiers de Turcs et de janissaires, dit Pinto.