‹ Saint François XavierChapitre 377 sur 820 · Gros, t, II, p. 56 (Annaliste de Macao · texte numérisé non relu

Gros, t, II, p. 56 (Annaliste de Macao

décembre. La première personne que le Japonais rencontra au port fut son ami Georges Alvarez. On l'attendait, et aussitôt il fut conduit au Père Maître François.

« Nous le trouvâmes, raconte Yajiro, dans une église, occupé à célébrer un mariage. Georges Alvarez me remit entre ses mains et lui conta longuement mon histoire. Pour comprendre que toutes ces choses étaient disposées par la Providence de Dieu, il n'eût fallu que voir avec quelle grande joie le Père Maître François me regardait et m'embrassait. Cela, plus je vais, mieux je le comprends et le sens dans mon âme. Déjà si satisfait, si consolé par la vue de Maître François, je pus aussi m'entretenir avec lui, car j'entendais quelque peu le portugais et j'en pouvais dire quelques mots. »

Le fugitif avait donc enfin trouvé la paix dans le baiser de l'apôtre. Pour lui, saint François Xavier entrevoyait dans l'histoire merveilleuse de cette âme, les vues ultérieures de la Providence. Le Japon, ce champ d'apostolat, vierge encore, lui était-il destiné ? N'était-ce pas à lui de l'ouvrir au zèle de ses frères? Et, saintement curieux, pendant les quelques jours qu'il passa encore à Malacca, il ne cessa de prendre des informations sur le pays et ses habitants.

Il interrogea Yajiro. Il demanda aux marchands de lui dire en détail ce qu'ils savaient. Georges Alvarez dut lui rédiger un mémoire : il comptait l'envoyer aux Pères d'Europe pour les intéresser à cette terre nouvelle ^ C'est une des plus anciennes descriptions du Japon, la plus ancienne peut-être écrite par un Européen. Nous y trouvons comme un écho des conversations qui remplirent les derniers jours de Xavier à Malacca. ?Notons-y seulement quelques traits, ceux qui ont dû le plus intéresser le missionnaire.

Caractère des habitants : « Orgueilleux et susceptibles. Jeunes Gt vieux portent des coutelas et autres armes : c'est leur droit à partir de dix-huit ans. Ils ne sont pas cupides, au contraire. Ils sont généreux, hospitaliers pour l'étranger, désireux de lier amitié avec lui. Ils interrogent sur les pays lointains; mais, ne sachant quelles questions poser, ilsnes'instruisentpas à fond.

1. On trouvera le texte dans Camara Manoel, Missôes dos Jetuitas no Oriente, p. 112.

Ils se froissent quand on ne leur fait pas bon accueiL Ceux qui venaient à notre bord se faisaient expliquer tout ce qu'ils voyaient. Ils ont la haine du vol et le punissent de mort. Apprennent-ils qu'ily a unvoleur enliberté, ilsluifontla chasse, et c'est à qui le découvrira le premier et le tuera. Ils ignorent i'ivresse, et cessent de boire quand ils sententleur raison fléchir. Ils sont discrets, parlent bas, et nous méprisent, nous, les étrangers, parce que nous élevons la voix. »

Régime familial. — Alvarez a noté que le Japonais est monogame. Aux parents de négocier les mariages. La femme est à la fois très attachée à son mari, et soumise jusqu'à la servilité. Elle est avant tout femme de ménage, assez libre d'allures, aimable, polie, fidèle. Le divorce est facile. Le mari a môme parfois droit de vie et de mort. Il y a une sorte d'esclavage, mais très atténué.

Régime politique. — Alvarez n'a aucune idée du gouvernement central. Aux seigneurs locaux de qui dépendaient les ports où il avait passé, il donne libéralement le titre de roi. Xavier, plus exact, se contentera de les appeler des ducs. L'autorité est très respectée. On ne se présente devant ces « rois » que marchant sur les mains et les genoux. Politesse caractéristique de la race : celui qui reçoit, le fait à genoux et ne se relève que lorsque son hôte est assis. Le marchand décrit ensuite les châteaux royaux, vraies forteresses féodales, avec enceintes, fossés, portes étroites, palissades.

Le culte. — Le Japonais lui a fait l'impression d'un peuple religieux. «Les femmes sont très dévotes, elles vont sans cesse au temple et ont toujours le chapelet^ aux doigts. Chaque maison a ses idoles domestiques devant lesquelles on prie sitôt levé. Ces dévotions finies ils égrènent rapidement leur chapelet trois fois de suite, répétant trois formules, pour être préservés de tout malheur, recevoir les bénédictions temporelles, être délivrés de leurs ennemis. »

Alvarez entrevoit vaguement qu'il y a au Japon deux cultes différents, ayant chacun ses temples, ses idoles, ses prêtres. Certains temples sont isolés, au milieu des bois, très vénérés.

i. L'usage de compter les formules de prières au moyen de grains enfilée est très répandu en Orient.

Les idoles y sont petites, tenues enfermées dans des tabernacles d'où on ne les sort que les jours de fête. Les prêtres qui les desservent ont l'habit laïque et portent les armes : ils ont des bonnets carrés taillés comme des voiles de navire et un petit camail qui leur descend un peu au-dessous de la barbe. Ils sont très adonnés à la sorcellerie. On reconnaît le shintoïsme.

Suit une assez longue description du culte bouddhique, temples, couvents, moines, offices de nuit, sonneries de cloches, abstinence, costume des bonzes, distinction entre « frères » noirs et « frères » gris, idoles ressemblant à des saints chrétiens, etc., etc. Alvarez a noté l'influence sociale et polique des bonzes, l'intérêt qu'ils semblent porter aux religions étrangères, Tusage de se faire moine ou religieuse pour expier ses fautes.

On devine quel intérêt Xavier devait prendre à tous ces détails. Il y avait au Japon une race absolument à part. Ce n'était plus l'indolence indienne, la douceur résignée des Malais, la sauvagerie des Moluquois, mais une intelligence active et curieuse. « A ce que disent les marchands, écrivait-il, on ferait là beaucoup plus de bien qu'en aucune région de l'Inde. C'est une nation très avide de savoir, qualité qui manque aux idolâtres indiens... Si tous les Japonais ressemblent à Angero pour le désir de s'instruire, c'est bien, de toutes les nations qu'on a découvertes, la plus curieuse. Cet Angero venait assister aux explications de la doctrine chrétienne et les prenait par écrit, il allait souvent prier à l'église. Il me posait force questions. 11 veut savoir. Avec de telles dispositions il arrivera vite à connaître la vérité. Je lui demandai : si j'allais dans son pays, les Japonais se feraient-ils chrétiens ? lime répondit que ses compatriotes ne se feraient pas chrétiens tout de suite. Ils commenceraient par me presser de questions, puis réfléchiraient sur mes réponses et mes prétentions, examineraient si ma vie était conforme à mes paroles. Si je les satisfaisais sur deux points: hîur donner de bonnes réponses et vivre sans donner prise au reproche,... en six mois, le roi, la noblesse, tous les gens éclairés se feraient chrétiens. 11 ajoutait que c'est un peuple qui n'agit que par raison... J'ai un sentiment intérieur qui me dit que, d'ici à deux ans, moi ou quelque autre de la Compagnie irons au Japon. Le voyage est dangereux à cause des cyclones

et des pirates chinois qui écument les mers, et il s'y perd beaucoup de navires... En attendant, Angero se perfectionnera dans le portugais; il visitera l'Inde et les colonies portugaises; il étudiera nos arts et nos mœurs. Nous l'instruirons, nous traduirons toute la doctrine chrétienne en japonais, avec une explication du Credo et le récit détaillé de l'avènement de Jésus-Christ, Notre-Seigneur. Angero sait très bien écrire en caractères japonais '. »

François Xavier eût assurément pu baptiser soi» catéchumène séance tenante. Il offrait des garanties que, certainement, il n'avait pas souvent trouvées ailleurs. Il ne le fit pas cependant. Peut-être craignit-il d'infliger une leçon trop ouverte au vicaire épiscopal. On dit aussi qu'il voulait réserver à l'évêque de Goa la joie de donner à Dieu ces prémices d'une Église nouvelle.

Il aurait désiré garder près de lui pendant le voyage, le Japonais et ses deux compagnons. Mais Yajiro avait trop d'obligations envers les marchands pour quitter leur navire. Par ailleurs, ils devaient aller droit à Goa, tandis que le saint avait l'intention de s'arrêter à Cochin et, de là, gagner la Pêcherie. Georges Alvarez les garda donc avec lui et ils s'éloignèrent^.

Sur un autre vaisseau s'en allait Jean de Eyro, l'ancieu marchand, le compagnon de Xavier. Expérience faite, le brave homme n'avait pas ce qu'il fallait pour la vie de missionnaire. Mais, en se séparant de lui, le saint lui fit deux prédictions. Avant d'arriver au port, il aurait un grand péril à traverser. Plus tard, aux Indes, il entrerait, pour y vivre et y mourir, dans l'ordre franciscain. Tout se vérifia de point en point.

En 1556, au procès de béatification, Jean de Eyro, vêtu de Phabit de saint François, rendra sur son ancien maître un très intéressant témoignage. Quant au danger, Xavier l'avait prédit à d'autres. « Le Père François m'avait demandé, raconte Gonzalve Fernandez, de prendre à mon bord des provisions et vingt enfants qu'il emmenait avec lui. Je les reçus. Au moment où le navire levait l'ancre, le Père me dit par trois fois :

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