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IV. — A la porte du palais

Miyako, le Kiôto d'aujourd'hui, est actuellement une capitale déclassée, immense village vermoulu, endormi, couvrant la plaine de ses maisons basses à toits noirs. Au-dessus de cet océan, lechâteau shogunal, — une simple préfecture de province, courbe ses pignons et tire la ligne blanche de ses remparts. En face, de l'autre côté de la ville, sous un grand massif d'arbres, se cache, comme unTrianon solitaire, le palais abandonné des empereurs. Tout autour, une incomparable ceinture de collines et de forêts. Là, dans les vieilles pagodes, gardées par une population de bonzes sacristains, sont entassées d'incomparables merveilles d'art. Ajoutons un détail : au-dessus de l'entassement des petites toitures sombres, et des gros chapeaux de feutre des pagodes, le clocher de l'église Saint-François- Xavier. Tel est aujourd'hui le Versailles japonais, dans la solitude où l'a laissé le départ du Mikado.

Lorsque le saint y entrait à la fin de janvier 1551, c'était une ville de ruines. Les murailles croulaient : les palais délabrés restaient à l'abandon. La cité impériale de jadis, dont les rues tracées au cordeau formaient de vastes damiers, était en train de disparaître sous une autre ville bizarre et tourmentée. Les pagodes transformées en forteresses, avec remblais et fossés, les habitations seigneuriales aménagées pour la défense,

2. CiUtion d'un manuscrit inédit du P. E. Auger, Etudes, 1906, t. IV, p. 666 (article du P. F. Tournier).

formaient centre çà et là, et les maisons s'aggloméraient autour, au hasard, en ruelles étroites.

Depuis cinq ans, on y vivait sous la menace continuelle de l'incendie, du meurtre et de la famine. Le cour avait fui. Deux clans, les Hosokawas et les Miyoshis, se partageaient la cité, séparés par la rivière, se battant et s'égorgeant. De temps à autre, les bonzes turbulents de la banlieue descendaient de la montagne et se mêlaient aux bagarres ^ .

Impossible de dire le nombre des habitants. Il pouvait y en avoir un million au moyen âge ; il en reste aujourd'hui 250.000. Vers 1550, s'il est vrai qu'on y trouvait de 90 à 100.000 feux, c'est plus de 500.000 âmes qu'il faudrait accorder à Miyako-.

Ce que François Xavier venait chercher dans cette fourmilière humaine, c'était le « roi », nous dirions l'empereur, l'ancêtre du Mikado actuel. Mais comment arriver jusqu'à lui ? Les contretemps allaient se multipliant sous les pas du saint.

Le premier lui vint de son hôte. Celui qui l'avait hébergé à Sakai lui avait donné, à son tour, une lettre pour un ami. Mais celui-ci se hâta de se débarrasser des étrangers en les envoyant à vingt lieues de là chez son gendre. Nouveau voyage, nouvelles insultes, et les plus petits enfants s'en donnaient à cœur joie 3.

Cette retraite ne faisait pas le compte de François. 11 revint donc ; mais à qui s'adresser pour arriver jusqu'au roi ? Et, à vrai dire, quel roi venait-il voir ? On pourrait presque dire qu'il y en avait deux, celui dont le pouvoir n'était qu'une ombre, celui dont le pouvoir n'était qu'une ruine ; l'empereur et le généralissime, le Mikado et le Shogun. Or ils étaient également inabordables, et ni l'un ni l'autre ne valait la peine d'une visite.

Le Mikado* habitait le Gosho^ palais étrange, parc et village,

1. J. MuKDOCH et IsoH Yamagata, a Uistory ofJapan during the century of early foreign intercourse {15'j2-Uj51), Kobé, 1909, 8°, p. 55,

2. On disait à Xavier qu'il y avait 90.000 maisons à Miyako (Mon. Xac, p, 624) et que peu auparavant on en comptait 180.000 (p. 682). Quatre-vingts ans après, l'Annaliste de Macao citait un dicton populaire attribuant à la capitale 98.000 feux, plus 108.000 dans les quatre faubourgs (Gros, II, p. 115). D'aucuns pensent que tous ces chifiFres sont exagérés (Mazelière, t. II, p. 341, 342).

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