‹ Saint François XavierChapitre 579 sur 820 · II. — Les convertis · texte numérisé non relu

II. — Les convertis

François eut vite choisi son terrain de controverse. Ce fut, comme à Cangoxima, l'origine du monde et la création. Que toutes choses ici-bas eussent un principe, et même les âmes, les Japonais n'en avaient pas l'idée. La chose en elle-même ne les eût peut-être pas arrêtés. Mais ils n'avaient rien lu de tel dans leurs livres, et pourtant leurs livres venaient de la Chine, source unique de toute sagesse.

Un principe de toutes choses ? Mais bon ou mauvais ? le même pour le bien et pour le mal? Evidemment, il y avait deux principes. Comment les démons, méchants, ennemis de l'homme, pouvaient-ils être l'œuvre d'un principe bon ? — Xavier répondait que, créés bons, ils étaient devenus mauvais par leur faute, et voilà pourquoi Dieu les châtiait et pour l'éternité. Sur quoi les Japonais répliquaient que châtier sans fin n'était pas le fait d'un Dieu bon. Un Dieu bonne laisserait pas les hommes à la merci des démons, ne les aurait pas créés enclins au mal, n'aurait pas fait l'enfer, n'aurait pas imposé les dix commandements. Leur religion à eux, au contraire, était toute miséricorde. Pas de supplice éternel ; il suffisait, pour être délivré de l'enfer, d'invoquer leurs saints. « A toutes ces difficultés, conclut Xavier, pour ne citer que les principales, avec la grâce de Dieu, nous donnâmes des solutions qui les satisfirent. » Nous serions heureux d'avoir ces réponses du maître es arts de Paris. Comment parvint-il à adapter les thèses scolastiques à la mentalité très spéciale de ses auditeurs? Lui seul aurait pu le dire, et il ne l'a pas fait^.

2. Mon. Xav., p. 684, 685. Les historiens ont cru pouvoir suppléer à ce silence en reproduisant les thèses dont certainement Xavier s'inspira. Orlandini leur consacre trois colonnes in-f" (1. XI, n. 106, 109), et Lucena jusqu'à huit chapitres (1. VIII, ch. 2 à 10),

Le détail cependant n'aurait pas manqué d'intérêt. Le missionnaire était aux prises avec le problème du mal, le plus angoissant de tous pour qui n'a pas la foi en un Dieu essentiellement juste et bon. En apportant la solution catholique, il attaquait le bouddhisme à la base, car c'était pour le résoudre d'une façon quelconque que Sakia-Mouni avait imaginé ce système athée, qui mène l'homme du vide au vide et met l'idéal de la vie dans l'anéantissement.

Encore, ces réponses de Xavier, si elles éclairaient l'intelligence, ne parvenaient pas toujours à satisfaire le cœur. Même convertis, les Japonais gardaient certaines difficultés. Ils avaient été bouddhistes, mais sans abjurer le vrai culte national, le shinto. Or, si le bouddhisme, pour les calmer, leur faisait entrevoir un éternel avenir d'inconscience, le shintoïsme leur montrait les âmes des morts, errant parle monde, confondues avec les dieux du pays, élevées à la dignité de kamis^ ou bons génies, gouvernant l'empire des vivants, réglant les saisons, les vents, les pluies, les bonnes et les mauvaises fortunes. Ces morts, par leur survivance d'outre-tombe, font la famille et la patrie. Un jour viendra où l'on poursuivra dans le christianisme la doctrine soi-disant antipatriotique qui relâche le lien traditionnel entre les vivants et les morts ^

Pourle moment, c'est le sentiment familial qui s'alarme : « Une chose désole nos chrétiens, écrivait Xavier, c'est qu'il n'y ait pas de remède à l'enfer. Ils aiment tant leurs défunts!... Je répondis à tout et ils se montrèrent satisfaits... Mais ils ne cessaient de gémir sur le mal sans remède de leurs ancêtres. Pour moi, j'étais peiné de voir mes amis, si aimés, si chéris, pleurer ainsi sur des maux auxquels ils ne pouvaient rien"^. »

Nous avons sans doute un écho de ces discussions dansles lignes qui suivent: « Ceux d'Amanguchi, avant leur baptême, avaient un doute contre la souveraine bonté de Dieu. Dieu ne leur paraissait pas miséricordieux, lui qui ne s'était pas manifesté à eux avant notre venue. S'il était vrai, comme nous le disions, que ceux qui n'adorent pas Dieu vont en enfer. Dieu n'avait pas eu

1. Edit du 27 janvier 1614, n. 3 et 4 (Nagaoka, Histoire des relations du Japon avec l'Europe aux xvi' et xvii* siècles, Paris, 1905, p. 134).

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