Mon. Xaf., p
« J'irai immédiatement chez le gouverneur, poursuit Xavier. Je lui dirai que nous sommes venus pour aller voir le roi de Chine. Je lui montrerai la lettre du seigneur évêque adressée au roi, et par laquelle il déclare que Son Altesse m'envoie prêcher la loi de Dieu.
« Au diredes indigènes, nous courons deux dangers. D'abord, il se peut que l'homme qui nous porte, après avoir touché les 200cruzados, nous abandonne en quelque île déserte, ou nous jette à la mer, par crainte du gouverneur. Ensuite, s'il nous mène à Canton, et que nous paraissions devant le gouverneur, celui-ci nous fera mettre à la torture ou jeter en prison : car notre démarche est chose inouïe, et il y a tant de défenses publiées d'entrer en Chine sans un sauf-conduit du roi ! »
Mais ces périls ne sont rien au prix des périls de l'âme. Et Xavier revient sur une idée qui déjà lui avait inspiré une partie de sa grande lettre de Cangoxima. Le missionnaire n'a rien plus à redouter que de manquer de confiance. Il fait l'œuvre de Dieu, à Dieu de le soutenir. Dès lors, pris entre deux maux, il n'a qu'une ressource, se jeter dans les périls du corps pour éviter les périls de l'âme^ Sa résolution est donc inébranlable : il fera ce que les hommes estiment une folie. Il ira jusqu'à la prison et au martyre.
Or, dans cette volonté, désormais inébranlable, de tout faire pour entrer en Chine, il y avait quelque chose de providentiel qui sans doute lui échappait. Il préparait l'avenir. Il s'était présenté devant les daimyô du Japon couvert par l'autorité du gouverneur des Indes, et avait été bien accueilli. 11 s'était demandé pourquoi ne pas pénétrer en Chine par la même voie diplomatique. Cette année-là, il y fallait renoncer, mais c'était partie remise. Xavier ne pouvait soupçonner que l'influence portugaise en Extrême- Orient touchait à son déclin. Le jour n'était pas loin où les héritiers d'Albuquerque allaient céder le pas aux marchands de Londres et d'Amsterdam. Pour les missionnaires, le Portugal pourra encore quelque chose par ses aumônes, mais plus rien par sa diplomatie. La Chine rejettera les ambassadeurs, et le Japon les fera mettre à mort.
Que fiit-il arrivé si notre saint, se voyant dans l'impuissance d'entrer à Canton à la suite d'une ambassade européenne, était tristement mais tranquillement, revenu aux Indes ? D'autres peut-être se fussent crus autorisés par l'exemple d'un si grand homme à ne pas tenter l'impossible. Mais lui, après avoir épuisé les moyens humains, ne croit pas être arrivé encore à son consummatum est. Il reste à marcher quand même, appuyé sur Dieu seul. Quand la sagesse d'ici-bas a dit son dernier mot, c'est à la folie divine de parler.
Et il ira de l'avant, à peu près sûr de se briser à l'obstacle, mais il ira. A tout le moins il ne succombera pas sans laisser un exemple que d'autres suivront.
Et justement, celui qui, trente ans plus tard, parviendra, seul, sans autre appui que Dieu, à briser pour tout de bonl'obstination de la Chine et à se fixer à Pékin, Mathieu Ricci, en ce mois d'octobre 1552 où François négociait encore avec le marchand chinois, naissait en ïtalieàMacerata. A lui est réservé l'honneur de renouer à Pékin la tradition chrétienne interrompue, absolument oubliée depuis cent ans, et de mener à bien les projets de saint François Xavier '.
Mais cette victoire delà constance apostolique sur l'obstination chinoise aura été préparée par 25 ans de tentatives infructueuses. Xavier d'abord ; puis, trois ans après, le Jésuite Melchior Nunez Barreto^; puis, en 1556, le Dominicain Gaspard da Cruz^, en 1565 le Jésuite François Perez^, en 1568 et en 1575 les Pères J.B. Ribera et Christophe de Costa'', en 1579 des Franciscains etdes Augustins des Philippines 6, en 1580 et 1581, le Jésuite Ruggieri'^, essaieront de se glisser en Chine. Repoussés, il ne leur
1. Ricci fut précédé en Chine de deux ou trois ans par le Père Ruggieri. Mais l'établissement déGnitif date de 1583, lorsque les deux Pères parvinrent à se fixera Tchao-k'ing, près de Canton. Ruggieri retourna en Europe en 1588. — Voir les articles consacrés au Père Ricci par le Père J. Brucker dans les Etudes, 1910, p. 5, 185, 781, et le Père Tacchi Venturi dans la Civilta CattoUca de la même année.