CHAPITRE IX
Xavier devant le problème des castes
Nous venons de parler des castes. Saint François Xavier ne s'était pas assez mêlé à la société hindoue, son champ d'action avait été trop étroit, pour qu'il eût du régime des castes une idée nette. Il vit ce que les autres avaient vu : la population divisée en classes, avec, au sommet de la hiérarchie, les brahmes. Noblesse et roture, comme en Europe, mais avec plus d'intransigeance, d'orgueil en haut, d'avilissement en bas. Il vit surtout la tyrannie des nobles, et l'exploitation de la crédulité populaire par les brahmes.
Il ne vit pas, et, dans les conditions où il se trouvait il ne pouvait pas voir, à quel point, d'une caste à l'autre, le fossé était profond ; comment la caste était la norme d'après laquelle on appréciait tout en ce pays ; comment les nouveaux venus, les étrangers, jugés selon les lois de la caste, étaient à jamais réputés vils. Ils avaient beau être riches et puissants, pour avoir frayé avec n'importe qui, pris leurs gens de service chez les parias, porté des chaussures de cuir, tué et mangé des vaches, l'animal sacré dont le fumier purifie, etc., ils étaient déshonorés, et déshonoré aussi tout ce qui venait d'eux.
Donc également le christianisme. Cette religion, qui avait le tort d'être étrangère, avait celui, plus grave encore, d'enrôler ce qu'il y a de plus méprisé dans la population. Peut-être, venue d'en haut, elle eût fait son chemin jusque dans les castes basses ; mais, partie d'en bas, elle ne pouvait monter. Elle avait beau être pure, belle, noble, elle était compromise irrémédiablement. Ainsi des fautes, — si tant est qu'on puisse appeler fautes des erreurs inévitables, — avaient dès le début été commises. Mais personne ne
savait, personne ne pouvait savoir, saint François Xavier pas plus que les autres. Pour qu'on s'en avisât, il fallait un surplus d'expérience. Il fallait un homme qui ne fût pas portugais et ne tint par rien au Portugal, qui s'éloignât des côtes et des populations hétérogènes des ports, entrât en contact avec un hindouisme pur, intransigeant, là, constatât l'insuccès absolu de l'apostolat et en discernât la cause. On ne convertissait absolument personne à Madura parce que le christianisme s'y présentait compromis avec les étrangers d'abord et des étrangers souillés par le contact prolongé et répété avec les castes viles, et les gens hors caste. C'est alors que le Père Robert de Nobili, italien de naissance, fit les tentatives que l'on sait, et établit par les seuls arguments que pût alors comprendre un hindou que le christianisme est la religion de tous.
Il suffit de rappeler que, des coutumes locales imposées aux pénitents brahmes, il prit tout ce que permettait la morale et le dogme chrétien. Le premier concile de Goa avait recommandé de ne point froisser sans raison les usages et les préjugés des indigènes. Lui, fit mieux : héroïquement il adopta ces usages et en fit la loi de sa vie. Au lieu d'attirer les indigènes à sa propre manière de faire, de les européaniser, il s'indianisale plus qu'il put. Le résultat fut, au bout de quelque temps, les premières conversions dans les castes nobles, et un ébranlement vers le christianisme qu'on ne connaissait plus depuis le temps de Xavier.
On sait que cela n'alla pas sans contradiction, que Nobili eut enfin gain de cause (i). Mais ce qu'il faut noter c'est
(i) Corrigeons ici une erreur qui nous a échappé dans notre histoire de saint François Xavier, t. 2, p. 396. Il n'est pas vrai que le système de Nobili, accepté d'abord par Grégoire XV, ait été interdit par Clément XII. Ce pape en réglant la question des rites malabars n'a rien enlevé ce qu'avait concédé son prédécesseur. Ses condamnations portent sur des points différents. Urbano Cerri, secrétaire de la Propagande, lequel est médiocrement favorable aux jésuites, déclarait dans un mémoire à Innocent XI, que la méthode de Nobili était la vraie, et
qu'en somme, il n'avait fait qu'appliquer systématiquement et en connaissance de cause aux castes élevées ce que Xavier avait spontanément pratiqué chez ses Paravers : éliminer ce qui était superstitieux et garder le reste.
Les Paravers après leur baptême restaient indiens. Quelques uns étaient bien affublés d'un nom portugais, ceux-là sans doute qui avaient des rapports avec les étrangers et dont les noms indigènes par trop exotiques étaient d'un maniement difficile. Aux autres à quoi bon donner autre chose qu'un nom de baptême chrétien ? Cela ne tirait pas à conséquence. Les portugais n'étaient pas assez nombreux dans leur pays pour changer l'ambiance sociale et les contraindre à abandonner beaucoup de leurs coutumes. Par ailleurs, les éléments indigènes de leur vie finirent par si bien s'imprégner d'esprit chrétien que la querelle des rites, plus tard, n'eut chez eux aucun retentissement. De même pour le régime des castes, on n'essaya pas de le renverser : on y eût perdu sa peine et vraisemblablement tout compromis. On se résigna. Xavier, ou du moins son successeur le Père Enriquez, inaugura le système de la séparation des castes dans les Eglises, les Paravers passant avant les Kadeyers, et les Kadeyers avant les Macuas. Système qui évidemment n'est pas l'idéal de l'égalité chrétienne, que Rome n'a jamais encouragé, bien entendu, mais qu'il a bien fallu tolérer.
Il le fallait d'autant plus à la Pêcherie que ces indiens s'étaient convertis en bloc et par castes, poussés par les mêmes motifs de défense sociale. Nous avons dans leur histoire un cas notable, le plus ancien qui nous soit connu,
qu'après sa mort, on avait eu tort de l'abandonner (on ne l'avait pas abandonnée du tout). An accouni ofthe state of Roman Catholic Religion throught the worïd, wriiten fov the use of Pope Innocent XI, by Monsignor Cerri... Londres, iyi5, p. 104.
de ce qu'on appelle aujourd'hui mass-conversmt. Dans les basses castes, chez les hors-castes, chez les aborigènes, le besoin de se dégager de la tyrannie d'en haut pousse par moments des groupes entiers à briser le cadre où ils étouffent. Alors ils se donnent à qui est prêt à les recevoir^ les adopter, les défendre, aux protestants, aux catholiques, aux musulmans. Il n'est que de savoir profiter de l'occasion. Dans ces conditions se manifeste un phénomène psychologique intéressant, mais fréquent. Plus les races sont intelligentes, plus les âmes ont conscience d'elles-mêmes et de leur individualité, plus aussi la conversion est affaire personnelle, se réglant entre Dieu seul et l'homme seul, sans entraînement du milieu. Tels les japonais qui seront gagnés un à un ; tels les brahmes, quand leur jour sera venu. Dans les sociétés arriérées ou d'énergie moindre, les âmes n'ont pas cette indépendance, elles se tiennent les unes aux autres ; la responsabilité de chacune en est engourdie. Ce qu'on appelle respect humain a souvent de ces causes cachées : ce n'est qu'une forme de cette solidarité inférieure et instinctive. On ne gagnera les individus qu'à la condition d'atteindre le groupe, famille ou tribu, surtout le chef. Là où le chef passe, tous suivent. L'expérience est de tous les jours et pas seulement en pays de mission. Xavier put le constater au Comorin. Ainsi avaient été convertis les Paravers, ainsi put- il baptiser les Macuas.
Et si la solidarité de caste fut pour quelque chose dans ces conversions, elle sera plus importante encore, peut-être, dans la persévérance. Paravers et Macuas ont persévéré en masse : ils ont persévéré malgré les obstacles que nous avons dits. Si les Syro-Malabars sont chrétiens depuis tant de siècles, la caste n'y est- elle pour rien ? Elle a eu ses gros, ses énormes inconvénients : elle a engourdi souvent l'esprit de prosélytisme. Elle a eu ses avantages aussi : elle a été organe de conservation et de défense sociale et religieuse. Et c'est une des raisons pour lesquelles il n'est pas prudent de vouloir à toutes forces briser le cadre des castes, même au nom de l'égalité chrétienne.
L'Eglise qui a combattu l'esclavage beaucoup moins par des canons conciliaires, que par le développement dans les mœurs de l'humilité chrétienne, aboutira au même résultat par le même moyen en ce qui concerne la caste. Et c'est pour cela qu'elle tolère aujourd'hui encore ce qu'avait jadis toléré saint François Xavier.
Sur les terres devenues portugaises, les conditions n'étaient pas absolument les mêmes qu'à la Pêcherie. Chez les infidèles les castes subsistaient aussi peu larges d'esprit qu'ailleurs, encore que la législation européenne mît dans la pratique plus d'un frein à leurs intransigeances. Elles subsistaient aussi chez les baptisés ; ou bien elles se réorganisaient sur des bases nouvelles, tant l'esprit de caste est inhérent à la mentalité indienne. C'est ainsi qu'on a vu les S3a'o-Malabars se répartir en nordistes et en sudistes, intraitables sur leurs privilèges.
Par ailleurs, de par leur baptême, les néophytes sortaient, ne pouvaient pas ne pas sortir de la société hindoue. Il eût fallu ne pas sortir de la société indienne. On sait q\i^hindou et indien ne sont pas synon3^mes, la seconde expression est simplement ethnique, la première est religieuse. Il eût fallu se convertir sans se déraciner. Or, des déracinés, la caste le voulant ainsi, les néophytes l'étaient, et religieusement et socialement. L'autorité portugaise avait à intervenir pour contraindre les familles à nourrir ceux qui ne sacrifiaient plus à Siva ou à Vichnou. Mais cette contrainte n'était pas une solution. Au converti, il fallait un cadre social quelconque ; il n'y en avait qu'un de pratique : celui de ses maîtres nouveaux, le cadre portugais.
Alors il s'européanisait, apprenait un peu de portugais, recevait un nom nouveau, Lopez, Alvarez, Osorio, de Siquiera, qu'il passait à sa descendance. Il s'habillait à la portugaise, etc. L'Inde aujourd'hui, qui ne veut plus être qu'elle-même, reproche très fort aux portugais, et aux
anglais qui les ont plus ou moins suivis, cette façon de faire. Assurément le procédé n'était pas de ceux qui s'imposent : se serait- il comme imposé aux Indes sans l'intolérance des castes ? Puis, il faut tout dire ; si les indiens baptisés sont devenus superficiellement portugais, les portugais euxmêmes ne se sont-ils pas indianisés ? Leurs mariages avec de jeunes indigènes ont fini par constituer une partie de la race goanaise, laquelle aujourd'hui est parfaitement indienne. Tout cela s'est fait sans que François Xavier ait eu à dire ce qu'il en pensait. Tout son rôle consiste à défendre les néophytes contre les injustices et de leurs chefs indigènes, et des capitans portugais, à demander que le patronage du Roi très Fidèle fût quelque chose d'efficace, à sauvegarder dans les mariages la loi chrétienne, à faire que la race nouvelle en formation sortît d'unions régulières. Le reste dépassait les perspectives possibles à ce moment.
Conclusion
Pour conclure, il en a été des méthodes d'apostolat comme de l'apostolat lui-même : avant tout François Xavier a été un pionnier. Il a ouvert des routes, il a montré en gros ce qu'il fallait faire. Le temps ne lui a pas été donné d'aller plus loin. Il a laissé à ses successeurs le soin de pousser à fond toutes choses, et les œuvres et les méthodes. Il a communiqué, chose beaucoup plus importante, son esprit : esprit d'entreprise, d'audace, de confiance absolue en Dieu, d'absolu dévouement. Quant aux appUcations il a fait ce qu'on pouvait faire devant une tâche commencée par d'autres et souvent mal commencée, compromise par d'énormes fautes. Qu'eût- il fait, abandonné à lui-même sur un terrain vierge, aj'-ant tout à créer, rien à corriger ? Nous n'en savons rien. Nous croyons seulement, quoi qu'on en dise, qu'il s'est préoccupé d'assurer l'avenir par l'instruction des fidèles et surtout des enfants. S'il fallait dans tout ce qu'il a fait, essayé, commencé, souligner le point central, c'est celui-là sans doute qui devrait être mis en pleine lumière : le catéchisme.
Table des Matières
Avant-propos .......... v
Bibliographie viii