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CHAPITRE VIII

Les séminaires et la pensée de Xavier sur le clergé indigène

On sait la place qu'occupent aujourd'hui partout, en pa3''s de mivSsion comme ailleurs, les œuvres d'éducation. Leur prospérité est une garantie solide de l'avenir. Au xvi^ siècle, elles ne s'imposaient pas aussi impérieusement ni surtout aussi uniformément.

Il fallait bien s'en occuper en terre portugaise et ouvrir des écoles pour les fils de colons et de marchands. Aussi, dès i535, en signale-t-on dans les stations franciscaines du nord, à Baçaïm et dans la Salcette de Bombay, ainsi qu'à Cranganore dans le sud pour les Syro-Malabars. De son côté, Xavier ne disparaîtra pas sans laisser quelque chose de semblable, écoles ou collèges, à Goa, Baçaïm, Coulam, Cochin, sans parler de Malacca et même de Ternate.

En i54g il exposait à saint Ignace ses idées sur la matière. Il y a quatorze ou quinze forteresses portugaises ; il faudrait un collège de la Compagnie dans chacune. On enverrait pour commencer un prédicateur. Son compagnon confesserait, donnerait les Exercices, ferait la classe. Puis le collège se développerait, ouvert aux européens d'abord, puis aux indigènes (i). Notons qu'à cette date, 154g, c'est à peine si la Compagnie entrevoyait que l'éducation dût être bientôt un de ses apostolats de prédilection. Les premiers collèges ouverts aux élèves du dehors furent ceux de Messine et de Palerme, en 1548.

(i) la et 20 janv. 1549, p. 479, 4S7,

Des écoles dans les missions proprement dites, Xavier n'en parle pas. Il fait allusion seulement à des écoles de catéchisme pour la Pêcherie. L'histoire des institutions scolaires aux Indes, au Japon, en Chine dans les temps qui suivirent n'appartient pas à notre sujet.

Il n'y avait pas que l'éducation chrétienne à fonder dans l'Inde, au profit des portugais et des indigènes. La nécessité de recruter des prêtres sur place s'imposait. Le clergé colonial, venu de la métropole avec les marchands et les officiers du roi, pouvait suffire à la rigueur aux besoins de Goa et des principales forteresses. Encore, les plus éloignées, Diu, Ormuz, Ternate, Mozambique risquaient d'être souvent mal pourvues. Pour ce qui est d'être missionnaire chez les infidèles, une vocation bien nette était nécessaire et tous ne l'avaient pas. Les religieux eux-mêmes cro3^aient souvent avoir assez fait d'être venus aux Indes, et désiraient peu dépasser Goa ou Cochin.

Il fallait donc essayer de recruter des prêtres sur place, et pas seulement chez les européens, mais chez les indigènes. Sur l'admission des indigènes aux ordres sacrés, la question de principe était résolue à l'avance. Les traditions de l'Eglise étaient nettes, elles s'imposèrent dès le premier jour. Dès i5i8, un bref de Léon X permit de conférer le sacerdoce aux indiens et aux noirs d'Afrique présents à Lisbonne et jugés aptes à servir Dieu dans leur pays. Dans quelle mesure le bref fut-il exécuté ? nous ne savons. Mais en 1540 on voit un jeune prince congolais élevé à l'épiscopat. Malheureusement il mourut en mer sans avoir revu sa patrie. Aux Indes, avant la création du siège de Goa, des visiteurs épiscopaux firent quelques ordinations. Ainsi Don Fernand Vaquero, O. S. F., entre i53i et i535. Où et comment avaient été formées ces premières recrues ? On ne le dit pas. L'Inde alors, pas plus que l'Europe du reste, n'avait rien qui ressemblât à nos séminaires, sauf peut-être chez

les Syro- Malabars. Mais l'école de Cranganore, fondée par le franciscain Vincent de Lagos et louée par François Xavier, était-elle ce qu'on appelle une école cléricale ?

Chose bizarre, le premier séminaire des missions dans le monde entier fut l'œuvre d'un laïque, et fut créé à l'extrême limite du monde orien'al, dans un diocèse encore sans évêque, et bien avant le règlement du Concile de Trente. En i53y, le cspitan des Moluques, Antonio Galvano, dit l'apôtre, assailli des demandes qui lui venaient des archipels voisins, pressé d'envo3^er des missionnaires aux peuplades qui voulaient, en se faisant chrétiennes, échapper à l'emprise des musulmans, ne trouvait en fait de prédicateurs que des soldats et des marchands. A défaut de prêtres, il pouvait avoir des catéchistes, et il organisa un séminaire. Malheureusement , relevé de ses fonctions , Galvano s'éloigna, son œuvre disparut, et Xavier ne paraît même pas en avoir entendu parler (i).

Dans l'Inde on ne pouvait ignorer cette tentative. Mais il n'était pas nécessaire de cet exemple venu de loin pour sentir qu'à Goa, il fallait un séminaire. En i54i, deux ans après l'arrivée du premier évêque, son compagnon et homme de confiance. Don Diogo de Borba, ébaucha une sorte d'école d'interprètes. A des enfants indiens il apprenait, avec la doctrine, le portugais et un peu de latin. Lui-même se servait d'eux pour prêcher et obtint des conversions. L'œuvre devait s'élargir.

Un jour donc, en chaire, il fit, devant son auditoire européen, une peinture assez noire de l'état religieux de Goa et des environs. Il insista sur la situation anormale faite aux convertis. On les baptisait, puis on semblait se désintéresser d'eux. Il n'}^ avait à compter que les indigènes riches, c'està-dire infidèles. Alors fut créée la confrérie de saint Paul dont nous avons parlé. Ce n'était encore qu'une œuvre de charité et de défense religieuse. Mais une création en amène

(i) DO CoNTO, Decadas do Azia, D. V., 1. 7, c. 2. — Squsa, Oriente conqnistado, t. I, p. 359.

une autre. Il fallait songer aux païens de la ville, de la banlieue, des régions lointaines... Pourquoi ne pas leur fournir des prêtres de leur race ? Et un collège-séminaire fut fondé.

Une vraie petite Babel pour commencer. Dès la première année on eut entre trente et soixante jeunes gens, mais de toutes races : d'abord des canarins venus des environs, des paravers, des malais, des bengalis, des cinghalais. D'autres arrivaient du Pégu au N.-E., duGudjerat auN.-O., d'Ethiopie. Il 3^ avait des cafres de Sofala et de Mozambique^ des malgaches. Il devait venir des chinois, des japonais, des siamois. On juge si l'éducation était facile. La règle était uniforme, et évidemment on devait passer par dessus les susceptibilités des castes. Les séminaristes devaient avoir au moins treize ans. Grosse erreur, ce semble, car dans ces races la nature est précoce. Il eût fallu au contraire, les prendre tout jeunes et leur faire subir une longue formation. Mais quelle est l'œuvre qui ne débute pas en tâtonnant ?

On leur enseignait le latin et le portugais, le catéchisme — faut-il dire la théologie ? — les cas de conscience, le rituel, le chant d'église ; tout cela très sommaire.

L'œuvre fut populaire : le public s'intéressait fort aux séminaristes noirs, à leurs chants, leurs processions, leurs fêtes. Le collège devint un des organes essentiels de la cité. Le gouverneur prit sur les revenus des pagodes pour lui créer des ressources. Aux termes de la fondation, les franciscains devaient fournir les maîtres. La clause ne put être exécutée. Quand Xavier débarqua aux Indes (1542), Diogo de Borba portait à peu près seul le poids du collège.

Le saint comprit tout de suite l'importance de l'œuvre. Il fut charmé de ce qu'il vit. Il salua d'avance les conquêtes des futurs apôtres. Ils étaient alors septante : il en eut voulu trois cents. Dans la suite, il leur enverra des recrues, des paravers du Comorin, vingt enfants des Moluques, des japonais. Il prêta au collège l'un de ses deux compagnons.

le seul qui eût de la valeur, Paul de Camerino (i). Bientôt il fera plus, il acceptera au nom de la Compagnie la direction même du séminaire.

L'aôaire venait d'être réglée lorsque entra en scène un personnage nouveau. Le Père Antoine Gomez arrivait aux Indes, convaincu, disait-on, qu'on n'attendait que lui. Il accepta d'emblée la direction de la maison et, d'emblée aussi, se mit à tout réformer. Pour les études le modèle était Paris, et Coïmbre pour la piété.

« La tâche est malaisée, disait un témoin perspicace et peu optimiste. Les élèves sont racolés de dix nations plus barbares les unes que les autres, les plus barbares, les plus incultes du monde (2). » Lancilotti exagère, mais Gomez exagérait plus encore. On sait le résultat : les élèves exaspérés par les nouveaux règlements, sautèrent par-dessus les murs et prirent la clef des champs.

Gomez ne paraît pas s'en être ému : il avait maintenant le champ libre devant lui. Il expliquera à François Xavier revenant des Moluques quelle importance le Père Ignace attachait aux collèges, qu'il fallait en fonder le plus possible, qu'on y formerait à la piété et aux lettres ceux qui étaient appelés à faire du bien dans le monde, que la Compagnie trouverait là de quoi se dilater dans l'Inde. Par contre l'œuvre de Diogo de Borba était à refondre. Il ne fallait pas mêler les débutants et ceux qui arrivaient au sacerdoce, nous dirions, petits et grands séminaristes. Il fallait scinder la maison : études secondaires à Chalé et à Cochin, études supérieures à Goa. On exercerait les petits séminaristes à prêcher parmi les infidèles ; excellent moyen d'éliminer les incapables. A ceux-là on trouverait de bonnes places ailleurs que dans le clergé. Les autres, devenus catéchistes, enseigneraient la doctrine. Les meilleurs, ayant de la valeur, de la vertu et le désir de la vie religieuse, iraient à Goa. Là, grand collège à la façon de Coïmbre,

(i) Monumenta Xaveviana, II, p. 227.

(3) SeUctae Indiarum EHsiohe, p. 63.

assez vaste pour une centaine d'étudiants en philosophie et en théologie. Les indigènes seraient soumis aux mêmes épreuves que les jeunes religieux du Portugal : ils feraient les Exercices, etc. {i)

Tout n'était pas mauvais dans ce plan, et plus d'un détail répond assez bien à ce qui a passé dans nos usages. Mais le projet était prématuré ; il était d'un homme qui bâtit dans l'a priori. On ne voit pas trop quelle place il laissait au clergé séculier indigène, car il ne parle que de catéchistes et de religieux. On dirait que le petit séminaire, ou si l'on veut « l'école apostolique », avait pour objet premier de fournir des recrues à la Compagnie. Et puis quel compte tenait-il des fondateurs et de leurs intentions ?

François laissa dire. Il ébaucha des collèges nouveaux, mais pas ceux qu'avait rêvé Gomez. Et, quand Gomez se fut permis en son absence, de tout bouleverser, aussitôt revenu, il remit la chose en place et éloigna le supérieur brouillon.

Donc le collège continuerait à former un clergé indien. Mais ici trois questions pouvaient se poser.

D'abord le clergé séculier portugais pouvait-il se recruter aux Indes dans la population coloniale ? Cela n'était pas du ressort de Xavier, mais de l'évêque, et il ne s'en occupe pas, quitte bien entendu à ouvrir son collège à ceux que le prélat voudrait bien lui confier.

Puis, la Compagnie, elle, pouvait-elle se recruter dans ce milieu ? C'était chose souhaitable. De bons sujets pouvaient se trouver, et se trouvaient déjà parmi ceux que le commerce ou le métier militaire amenaient de la métropole. Seulement quelles études avaient-ils faites ? Trop souvent ils ne savaient rien. Or il était malaisé de leur faire faire aux Indes les études que réclame le sacerdoce. Par contre, ils rendraient des services comme « frères » dans les emplois

(i) Sekcfae Indiarum Epistohe, p. Sg.

domestiques : mais en général il ne fallait pas compter sur eux comme prêtres missionnaires. Les vrais missionnaires devaient venir d'Europe et déjà formés. C'était la pensée de Xavier, qui semble avoir été, et sauf exceptions pas très nombreuses, celle de ses successeurs. Les provinces portugaises d'outre-mer se recrutaient surtout enEurope.

Quant aux indiens, évidemment on pouvait, on devait les mener au sacerdoce : le séminaire n'existait que pour cela. Mais pouvait-on entrevoir l'heure où tout le clergé serait indien, et se suffirait à lui-même ? C'est où l'on vise aujourd'hui plus explicitement que jamais, comme au terme normal de l'aposlolat. C'est où devaient un jour viser les missionnaires du Japon, de Chine, de l'Annam : on a leurs déclarations. Xavier, lui, n'y songeait pas. Ni lui, ni personne alors ne prévoyait que l'église dans l'Inde pût jamais être une église indienne, au même titre qu'il y a une église française, une église espagnole. Il ne la vo3^ait que liée à la fortune du Portugal. Tant qu'il y aurait des portugais en ces quartiers, il y faudrait aussi des prêtres et une hiérarchie de leur race. On ne concevait le clergé indigène qu'encadré dans le clergé colonial. Quant aux pays, Japon, Chine, Annam, qui échappaient à l'influence directe de Portugal, il n'était pas encore temps d'y songer.

Mais il fallait un sacerdoce indigène. La première impression de François, arrivant au collège, avait été l'espoir enthousiaste. Il voyait le nombre des prêtres indiens grandir avec celui des fidèles. Bientôt à la Pêcherie, il put voir à l'œuvre quelques prêtres venus de Goa... Il en parle peu dans sa correspondance ; nous avons cité au chapitre précédent quelques phrases de lui. Il faut encourager ces prêtres, les soutenir, mais les suivre de près, les châtier au besoin, ne point colporter sur eux des bruits fâcheux, mais veiller à ce qu'ils ne donnent pas de mauvais exemples.

L'optimisme n'est plus tout à fait celui de la première heure (i).

Dans la suite, el lui vivant encore, on voit les Pères de la Pêcherie créer une sorte d'école apostolique à Punicaël d'où les meilleurs enfants étaient envoyés ensuite au sémi- Daire fondé à Coulam par le P. Lancilotti pour une centaine d'élèves. Lui-même, Xavier, emmena plusieurs jeunes moluquois au collège de Goa : ce qu'ils devinrent, on n'en sait rien. En 1649, il écrit aux Pères de Goa : « Travaillez fort à instruire de jeunes chinois et des japonais... Qu'ils sachent écrire et parler le portugais, pour être les interprètes des Pères qui iront au Japon ou en Chine. » Du sacerdoce possible, pas un mot. Est-ce oubli ? est-ce déception ? est-ce tout simplement prudence ? avant de parler du sacerdoce, il faut d'abord savoir ce que ces orientaux seront comme chrétiens.

Il dira la même année, écrivant à saint Ignace : « L'expérience que j'ai de ces contrées me montre clairement qu'il n'y a pas à espérer de voir se perpétuer ici la Compagnie au moyen des sujets indiens de race. » En fait, avant le xix^ siècle, il y eut extrêmement peu d'indigènes à entrer dans la Compagnie. Il poursuit : ce La chrétienté' même n'y subsistera qu'autant que nous y demeurerons et vivrons, nous qui y sommes venus ou ceux que vous y enverrez (2). »

Pour être exact il faut ajouter que le motif apporté n'est pas celui que nous attendrions, les insuffisances des indigènes. D'autres en parlent, pas lui. Ce qui le préoccupe c'est la situation que les européens font aux néophytes. Le manque absolu de sens chrétien dans la façon dont ils les traitent le révolte. Peut-être, s'il eût vécu, eût-il allégué d'autres raisons encore et plus foncières. A la création d'un clergé indigène aux Indes le gros obstacle, un obstacle ignoré du Japon, de la Chine, du Tonkin, ignoré de l'ancienne Rome, qui pourtant connaissait l'esclavage, c'est la caste. Qui voudra se rendre compte des difficultés rencon-

(i) Monumenia Xaveriana, I, p. 325, 878, etc. (2) Monumenia Xaveriana, I, p. 476.

trées de ce chef par les partisans les plus résolus du clergé indigène, devra lire VHistoire des Missions de l'Inde par M. A. Launay (i). Il y verra tout ce que, dans la première moitié du XIX° siècle et au delà, ont eu de déboires dans leur séminaire de Pondichéry les prêtres des Missions étrangères de Paris.

Par ailleurs, lorsqu'il rejetait sur l'orgueil des européens la difficulté de multiplier les prêtres indiens, Xavier ne prévoyait pas ce qui allait arriver. D'abord d'autres écoles cléricales allaient s'ouvrir : les jésuites en auront à Bachol, à Baçaïm, à Cochin, à Coulam, à Vaïpicotta, cette dernière pour les Syro-Malabars. Elles disparaîtront avec le temps, à mesure que se fonderont les œuvres diocésaines. Puis la population chrétienne augmentant, on verra se former l'église goanaise, plus indienne que portugaise, si indienne même qu'elle n'abdique point le régime des castes fermées, se contentant de l'atténuer.

Dans cette église se constituera un clergé recruté en majeure partie chez les brahmes chrétiens de la côte occidentale ; assez complet pour fournir des prêtres à tout le domaine portugais, de Goa au Bengale et de Malacca aux Moluques, — et même quelques vicaires apostoliques, malheureusement pas toujours à la hauteur de leur tâche ; clergé peu missionnaire, renfermé dans le ministère paroissial, médiocrement porté à l'apostolat chez les infidèles ; clergé valant ce qu'aura valu sa formation, très inégal par conséquent selon les temps, franchement scandaleux à certaines époques, mais capable aussi de fournir de vrais et admirables apôtres, ceux-là par exemple, oratoriens indigènes, qui sauveront au xviii^ siècle le christianisme à Ceylan. Cela, François Xavier ne l'a pas prévu, ne pouvait pas le prévoir ; mais quelle consolation pour lui, s'il avait entrevu dans l'avenir le premier évêque indien pris dans les rangs de ses chers Par avers (2) !

(i) Société des Missions Etrangères. Histoire des Missions de l'Inde, Pondichéry, 1898.

(2) Mgr Roche, S. J., premier évêque de Tviticorin.

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