DEPUIS LES* TEMPS LES PLUS RECULES JUSQU'A L'AN
AU second siècle de Tère chrétienne, vivaient deun frères, qui, animés du feu sacré de la foi, périrent glorieusement sous les coups deTidolâtrie. Comment raconter leur sublime martyre? Nous avouons nous en sentir incapable, et nous ferions tort à leur gloire en voulant parler nous-méme. Pour remplir cette lourde tâche, nous avons trouvé une plume plus éloquente que la nôtre et dont Tautorité ne peut être mise en doute. Nous allons donc reproduire le récit même de saint Ambroise, illustre Père de l'Église latine.
« Le carême dernier ^ dit-il, Dieu m* ayant fait la grâce de jeûner et de prier en la compagnie des fidèles, comme j'étais une nuit en oraison, il me prit un sommeil si léger, que jB n'étais proprement ni éveillé ni endormi : en cet état, ayant ouvert les yeux, je vis devant moi deux jeunes hommes vêtus d'une robe longue et d'un manteau d'une blancheur extraor-
' Le carême de l'an 386.
dinaire, lesquels étendaient les mains pour prier. L'état où j'étais entre le sommeil et le plein usage des sens ne me permettait pas de leur parler ni de leur répondre ; je fis alors un effort pour m*éveiller, et aussitôt tout ce spectacle disparut, et je ne vis plus rien.
» J'eus incontinent recours à Dieu, et le priai, par les entrailles de sa miséricorde, que, si c'était une illusion du démon, il l'éloignftt entièrement de ma pensée ; mais que, si c'était au contraire une révélation de sa part, il eût la bonté de m'en donner une pluâ ample connaissance. Je redoublai pour cela mon jeûne, et une autre nuit, les mêmes personnes m'apparurent encore vers le chant du coq : mais sans rien me dire.
» Enfin la troisième nuit, la rigueur du jeûne m'ayant ôté la faculté de dormir, ces mômes jeunes hommes se se présentèrent à moi pour la troisième fois avec un troisième qui paraissait être saint Paul, selon que je le reconnus, parce que l'image que j'ai vue de ce grand apôtre lui est tout à fait semblable. Les jeunes gens ne dirent mot, mais l'apôtre me parla et dit : que ceux que je voyais étaient d'illustres martyrs, lesquels, ayant renoncé, selon la doctrine qu'ils avaient puisée dans ses Épttres, aux richesses et aux possessions de la terre, s'étaient attachés uniquement à Jésus- Christ, et qui, ne désirant rien de ce que la chair peut convoiter, avaient vécu dix années au milieu de cette ville de Milan dans le service de Dieu ; que leurs corps étaient enterrés dans le lieu même où je priais, et qu'en faisant fouir la terre à la profondeur de douze pieds, je les y trouverais dans une pierre creuse ; que je devais les lever et bâtir une église en leur honneur pour les y placer. Je le remerciai de la faveur qu'il me faisait dç me découvrir un si grand trésor, et le suppliai de me dire aussi les noms de ces glorieux soldats de Jésus-Christ. Il me dit que cela n'était point nécessaire, parce que je trouverais aussi à la tête de leur cercueil
un écrit, où leur nom, leur pays, leur naissance et la manière de leur mort étaient rapportés.
» En conséquence de cette apparition , j'assemblai les éyéques des villes voisines, et après leur avoir déclaré ce que j'avais vu et entendu, je pris le premier un instrument, et commençai à creuser la terre. Les autres évéques firent la même chose, et enfin, après avoir creusé douze pieds, nous trouvâmes ce bienheureux tombeau que Tapôtre m'avait indiqué : nous rouvrîmes aussitôt, et nous eûmes la consolation d'y voir ces saints corps aussi beaux et aussi frais, que s'ils n'y eussent été mis que depuis iine heure. L'odeur admirable, qui en sortait, les rendit enpore plus vénérables i. Ce billet, dont s^int Paul m'avait parlé, s'y trouva aussi. Voici ce qu'il portait :
» Moi, Philippe, serviteur de Jésus-Christ, étant assisté de mon fils, j'ai levé et enseveli chez moi les corps de ces glorieux martyrs : l'un^ s'appelle Gervais, l'autre Protais. Ils étaient enfants jumeaux de saint Vital, martyrisé à Ravenne pour le nom de Jésus-Christ, et de sainte Valérie, exécutée auprès de Milan pour la même cause. Ayant hérité de leurs biens, ils vendirent tous leurs héritages, et même la maison où ils demeuraient, et en donnèrent l'argent aux pauvres et à leurs esclaves qu'ils mirent en liberté, et se retirèrent dans une chambre, où ils passèrent dix ans en des exercices continuels de piété, c'est-à-dire, à la lecture, à l'oraison et aux pratiques de la mortification chrétienne ; et l'onzième année ils endurèrent le martyre. Car comme le comte Astase passait par Milan pour aller ai la guerre contre les Marcomans, les prêtres des Idoles furent au-devant de lui, et lui dirent: — « Seigneur, si vous voulez emporter la victoire,, et retourner
' Les premiers chrétiens embanmaient les corps des martyrs avec des aromates et des parfums. — Tertallien, dit (Apolog. 42) : « Tbnra plane nos emimns, si Arabis qnernntnr, sciant Sabsi plaris et carias soas merces GhrisUanis sepeliendis profligari quam diis Tamigandis. »
à Rome vers les empereurs, plein de gloire et triomphant, il faut que vous obligiez Gervais et Protais, deux chrétiens qui sont ici, de sacrifier aux Dieux : car ces sacrées divinités sont tellement irritées de leur mépris, qu'elles ne veulent plus rendre d'oracles, ni répondre aux demandes qui leur sont faites. »
» Astase, sur ce récit effronté, fit chercher ces bienheureux frères ; et les ayant fait amener devant lui, il leur dit : — « J'ai appris que vous êtes les ennemis de nos Dieux, et que vous leur refusez le culte et l'adoration qui leur sont dus, ce qui fait qu'ils sont irrités contre nous, et qu'ils ne veulent plus être favorables au bien de l'État; il faut que vous changiez de conduite, et que présentement vous leur offriez de l'encens, afin que nous puissions défaire les barbares, et sauver les provinces de l'empire des cruautés qu'ils y exercent. » — « Gervais répondit à cela, que c'était de Dieu, créateur du ciel et de la terre, qu'il fallait attendre la victoire, et non pas de ces Idoles inanimées, qui ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n'entendent point, des narines et ne sentent point, une bouche et ne parlent point, des mains et ne touchent point, des pieds et ne peuvent marcher, et un ventre qui est vide et n'a point d'entrailles. » — Ce discours ne plut guère à Astase, il le prit pour un blasphème et une rébellion, et commanda, sans autre forme de procès, que Gervais fût fouetté avec des cordes plombées, jusqu'à ce que la violence de ce supplice lui Ùi rendre l'âme : ce qui fut exécuté à l'heure même. Ensuite il fit enlever son corps ; et s'adressant h, Protais, il lui dit : — « Misérable, ouvre les yeux, ne sois pas ennemi de ta propre vie, et ne nous oblige de te faire mourir dans les tortures. » — «Qui est le plus misérable de nous deux? répondit Protais, ou moi qui ne crains point, ou toi qui fais assez paraître que tu m'appréhendes et que tu as besoin de moi. o> — « Comment est-ce, dit Astase, que tu as l'effronterie de dire que je t'appréhende? » — « Je
le dis avec vérité, répliqua Protais, car si tu ne me craignais point, tu ne me presserais pas de sacrifier aux Idoles pour avoir une issue avantageuse de ton expédition , et tu ne t'imaginerais pas que mon refus te pût être préjudiciable : pour moi qui ne reconnais point d'autre Dieu que cette souveraine majesté qui règne aux cieux, je me moque de tes menaces et de tes tourments, et je ne fais pas plus d*état de tes Dieux insensibles que de la boue et du fumier que Ton foule aux pieds. » — Le comte, à cette réponse, ordonna qu'il fût bâtonné ; et après qu'on l'eut rompu de coups sur le dos et sur le ventre , Payant fait relever, il lui dit encore : — « Insensé que tu es, demeureras-tu toujours dans ton orgueil et ta rébellion ? Quoi donc, veux-tu que nous te fassions périr, comme ton frère est péri entre nos mains? » — « Je ne saurais périr, dit enfin le saint martyr, en souffrant pour Jésus-Christ, c'est un bonheur infini pour moi que de donner ma vie pour la confession de son nom. Ton aveuglement, au contraire, te rend digne de compassion, puisque tu ne connais pas Dieu qui est la source de tous les biens, et sans le secours duquel tu ne peux attendre qu'une infinité de maux. Bien loin de me fâcher contre toi, et de te donner des malédictions, j'imite mon Seigneur Jésus-Christ, qui priait pour ceux qui l'avaient crucifié; je plains ton malheur et implore pour toi sa miséricorde, parce que tu ne sais pas ce que tu fais. y> -^ Le comte fut insensible à un discours si plein de charité, et sans user de plus grande remise, il condamna le saint confesseur à perdre la tête. Ainsi cette seconde victime fut immolée, et son corps fut joint à celui de saint Gervais.
» Et moi, Philippe, serviteur de Jésus-Christ, voyant ces sacrés corps publiquement exposés, je les enlevai de nuit avec mon fils, et les transportai dans ma maison, sans autre témoin que Dieu qui voit toutes choses. Après quoi, je les ensevelis dans ce cercueil de marbre que je mis dans la terre.
espérant que Tintercession de ces illustres martyrs me ferait obtenir la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il i. »
Saint Ambroise, dans une lettre datée de Tan 386, à sa sœur sainte Harcelline, lui mande qu'il transporta vers le soir les corps de nos saints à la basilique de Fausta. Là on veilla toute la nuit, là nouvelle imposition des mains. Le jour suivant on les transféra dans la basilique Saint-Ambroise. Pendant cette translation, un aveugle, connu à Milan sous le nom de Sévère, recouvra la vue en touchant le brancard sur lequel étaient portées les reliques. Ce prodige contribua, dit-on, à l'extinction de Vhérésie dans Milan.
Saint Augustin était alors dans cette ville : il fait aussi mention du même fait dans son dernier livre de la Cité de Dieu, ch. 28 2.
Saint Grégoire de Tours dit aussi, au chapitre 47 de la GMre des Martyrs, que pendant qu*on célébrait la messe devant les corps de saint Gervais et de saint Protais, qui étaient découverts, une planche tomba du toit sur leurs têtes d'où jaillit beaucoup de sang qui, ayant été recueilli dans des linges et des vases sacrés, fut distribué à beaucoup d'églises des Gaules et d'Italie.
En France, en Allemagne et en Espagne, leurs reliques sont vénérées, leur culte en honneur, car des miracles se sont accomplis où leurs reliques ont reposé.
La Pologne les a pour patrons.
D'après le cardinal Baronius, leur naissance au ciel arriva le 49* jour d^ juin 470 ou 474 , sous l'empire de Marc-Aurèle et de Lucius-Yérus, et l'invention ^ de leurs corps a dû arriver
* a Vies de saint Gervais et saint Protais, » par François de Giry.
' Voir aux pièces jnstificati?es les Extraits de l'office des saints Gervais ei Protais.
' « S. Ambrosii opéra. » Edit. bened., t. 2, col. 874, epist. xui, ad sororem snam.
vers Tan 386, date de la lettre de saint Ambroise à sa soeur.
Quand les Anglais et les Bourguignons ravageaient, au XV* siècle, notre pays et qu'ils s'avançaient vers Rouen, les abbés et religieux de Fécamp, seigneurs au spirituel et au temporel de la paroisse Saint-Gervais, emportèrent, entr'au** très reliques , celles de saint Oervais, qui se composaient d'un petit os du chef, avec du sang figé, renfermées dans un petit cofifret de cristal, qui était déposé dans un petit reliquaire d'argent doré ^
Nous avons dit que saint Ambroise envoya dans les Gaules des reliques de saint Gervais et de saint Protais. En effet, saint Victrice, évéque de Rou^, reçut de saint Ambroise et de plusieurs autres évéques italiens, un phylactère ou reliquaire que l'on portait au cou ; et l'écrit que saint Victrice ^ composa, à la réception des nombreuses reliques envoyées, nous confirme que ce n'étaient pas des ossements de ces saints, mais seulement du sang ou de la terre détrempée de leur sang.
Les reliques envoyées étaient celles de saint Jean TÉvangéliste, saint Luc, saint Nazaire de Mûan, saint Procule de Boulogne, saint Trajan de Macédoine, saint Mutins, saint Alexandre, saint Datysus ou Dathus, saint Chyndée, sainte Rogate, sainte Léonide, sainte Anastasie, sainte Anatocle, que saint Victrice joignit à celles de saint Jean-Baptiste, saint André, saint Thomas, saint Gervais, saint Protais, saint Agricole et sainte Euphémie de Chalcédoine, qu'il possédait déjà.
Saint Victrice éleva, pour déposer ces reliques, une basilique qui prit plus tard, à cause de ce dépôt, le nom des Oreste et Pylade chrétiens, des deux saints martyrs déjà
' Flambeau astronomique, 1724.
* « Sed qnid ego pauper Victricius, cultor rester de loci qualitate formido? etc. » (Gap. vi, p. xxvni., De Laude Sanctorum, inséré dans le recueil de divers écrits pour servir d'éclaircissedients à THist. de France, etc.» par rabbé Lebeuf. Paris, 1738.)
cités, saint Gervais et saint Protais. — « Hais qu^attendons* nous ? dit alors ce saint évéque, et pourquoi différer plus longtemps de remplir les désirs de nos saints martyrs ? Ouvrons le palais destiné à les recevoir, joignons ensemble des reliques, dont la réunion, agréable à nos différents saint6,'deviendra pour nous une source commune de grâces. Plaçons dans un même lieu ces dignes prémices de la résurrection ;: et profitons de moments aussi précieux pour confesser ce dont nous nous sentons coupables. C'est un sujet de joie pour des magistrats, quand ils trouvent l'occasion d'user d'indulgence envers des criminels. Ce n'est pas sans raison, mes chers frères, que j'avais commencé ci-devant, avec tani d'ardeur, une basilique ; l'arrivée de nos saints justifié mon empressement. Eux-mêmes, par l'ardent désir qu'ils m'inspiraient en secret, se faisaient préparer le palais sacré qui va les recevoir. Oui, cela est ainsi, et je n'en puis douter. Nous avons jeté les fondements, nous avons construit les murs, et nous apprenons aujourd'hui pour qui nous travaillions avec tant d'empressement.
» Aussi, j'ai écarté fortement tout obstacle à la prompte exécution de mon entreprise. Je ne puis souffrir ni délai, ni lenteur. Je veux employer mes mains h, rouler et mes épaules à porter les plus pesants fardeaux. Oui , que la terre soit arrosée de mes sueurs ! et puissai-je l'abreuver de mon sang, en le répandant pour le nom du Sauveur ! mais qu'elle soit du moins arrosée de mes sueurs, cette terre qui va être consacrée par les autels destinés aux saintes reliques ! Nos saints Apôtres et Martyrs inviteront d'autres personnes à venir partager le travail avec nous, s'ils voient que nous nous y appliquions avec assiduité et avec zèle ^ »
Il parait, d'après ce que nous venons de citer, qu'il y avait un lieu couvert et bien fermé où saint Victrice voulait déposer
I « Discours de saint Victrice à la louange des Saints et de leurs reliques; » Aaxerre, 1768, in-12, traduction de l'abbé Morel.
Vue et plan aeométral
de l aticde de ^3Lint - Servais.
les saintes reliques. « Ouvrons, dit-il, le palais destiné à les recevoir. » Cet endroit ne pouvait être que la crypte ; nous en parlerons bientôt.
n résulte, d'après ce que nous venons d'exposer, qu'en trouvant la date du discours de saint Yictrice, on saurait alors l'époque de la construction de l'oratoire, bâti par saint Victrice, dont l'église actuelle de saint Gervais occupe la place ^
Ce saint évêque, en s'étendant fort au long à prouver que les plus petites portions des reliques ont autant de vertu et d'efScace que les corps entiers des saints, et en citant plusieurs exemples, nous dit que les reliques de saint Nazaire font des miracles à Milan ; or, ces reliques ne furent découvertes qu^après la mort de l'empereur Théodose, qui arriva le 47 janvier 395 ; on sait que saint Ambroise moârut le 4 avril 397, par conséquent cet écrit n'a pu être composé que vers l'an 396 2. Nous avons donc une date précise de la construction de l'église primitive de saint Gervais, dont nous possédons l'abside presque tout entière et les trois jolis chapiteaux qui la décorent.
Quelques antiquaires disent qu'il est impossible que ces fragments soient de l'église primitive ; que ce pan de mur n'aurait pu résister à la destruction que les Normands jetèrent dans leur invasion de 844 , sous Oscher; dans celle encore plus terrible de 845, et dans les six qui suivirent jusqu'au baptême de RoUon ; et ces mêmes personnes assignent au XI® siècle la construction de ces quelques vestiges que nous, nous vénérons comme placés peut-être par les mains mêmes de saint Yictrice.
* « Extat in snburbio Rothomagensi ecclesia sab titulo S. Gervasii. Hanc non absurde crediderim locum occupare inquo S. Victricius templnm posuerat. » (P. viii du Monitum de l'abbé Lebeuf qui précède le discours De Laude Sanctorum.)
^ Monitum de l'abbé Lebeuf, p. v.
Ce premier oratoire cimetérial a pu être épargné par les Normands, à cause de sa paUTreté et de son peu de grandeur, parce que ce n*était pas une église, mais un simple oratoire ; ou a-t-il pu leur échapper parce qu'il était entouré de bois qui le cachaient à tous les regards ; étant isolé et hors de la ville, il n'ayait pas à craindre les incendies.
Voyons si ceyénérable monument eût pu être endommagé par d'autres que par les Normands. La conversion de Constantin fit afEluer tout, comme par attraction, vers la société chrétienne. L'ordre moral domptait l'ordre matériel. Le pouvoir se s^tait faiblir et s'appuyait sur le christianisme. Les évêques furent chargés alors de l'autorité municipale. La conquête des Francs les trouva presque mattres en Gaule, le pouvoir central s'étant réfugié à Constantinople. En prenant place parmi les leudes dû roi franc, leur pouvoir augmenta.
La seconde Lyonnaise fut plus heureuse que le reste de la Gaule, en ce sens que les guerres des Francs avec leurs voisins ne la bouleversaient pas, qu'elle garda longtemps les mœurs et le langage romains, c'est pourquoi les écrivains du X* siècle l'appelaient encore Francia Romana.
Les rois, ou plutôt les chefs francs, pillaient, mais ils hésitaient à toucher aux biens ecclésiastiques. Les terreurs de la religion chrétienne se présentaient à leur esprit redoublées par un souvenir confus de leurs anciennes superstitions.
Hais je ne m'arrêterai pas à ces suppositions qu'on pourrait traiter chimériques ; je me bornerai à dire qu'il suffit d'examiner, avec des yeux d'archéologue, ces chapiteaux pour voir qu'ils ne peuvent être du xi« siècle, puisqu'à cette époque les chapiteaux représentaient ordinairement des histoires ou au moins quelques personnages ; en tous cas, ils sont trèsgrossièrement travaillés, et quand ils s'éloignent de leur grossièreté habituelle, c'est qu'on les a fait venir d'ailleurs tout taillés.
Une preuve de plus que l'église de Saint-Gervais ne souffrit pas beaucoup des guerres jusqu'au xii® siècle, c'est qu*Orderic Vital, qui mourut vers 1150, nous dit, en parlant de saint Mellon : € Il brilla du temps des papes Eusèbe et Melchiade, et s'en alla vers le Seigneur le onzième jour dès kalendes de noTcmbre. Déposé dans la crypte de la basilique de Saint-6ervais-înaftyr-hors-la-Tille, il y resta longtemps. Son tombeau y fut conservé jusqu'à ce jour; mais son corps en fut enlevé après bien des siècles, par la crainte des Danois (880), et fut transféré dans un château du Vexin, qu'on appelle Pontoise. Là il est vénéré dans une chapelle qui porte son nom, et un couvent de chanoines célèbre grandement son culte ^ »
Ensuite, si l'église à laquelle appartenait l'abside que nous voyons eût été construite au xi« siècle, comme beaucoup de gens ont la bonté de se l'imaginer, comment se fait-il qu'Orderic Vital n'eût pas parlé d'un fait si important dont il était le contemporain.
Ces chapiteaux ne peuvent donc être que ceux placés par saint Victrice; ils sont de cette école du Bas-Empire qui dominait alors et qui marquait aussi, dans la sculpture, la décadence de l'empire romain. L'un d'eux, 6, est remarquable par ses figures d'aigles, tradition, dit le poétique Ch. Nodier, du séjour d'une légion. Deux autres, DP, fort curieux et bien fouillés, sont des pastiches imparfaits, mais fort jolis du chapiteau corinthien ; un autre chapiteau d'ordre dorique trahit des restaurations modernes, et la corniche (n» i) du cûté droit appartient évidemment à la même époque de ce dernier chapiteau ^.
* Orderic Vital, t. ii, p. 336, édit. A. Leprevoft.
' Ces chapiteaux de l'abside de Saint-Gervais ont été gravés d'après les dessins d'Hyacinthe Langlois, exécutés en 1818 par ordre de M. de Kergariou, préfet, et conservés depuis dans les cartons de la Commission des antiquités de la Seine-Inférieure. La communication de ces précieux cartons a été