‹ Saint-Gervais de Rouen: Église et paroisseChapitre 2 sur 25 · IL E · texte numérisé non relu

IL E

JB

^'%iueur^

n y a lieu de croire que les chapiteaux des fûts tronqués avaient des rapports avec ceux qui existent. La largeur des entre-colonnements est d'environ 2 mètres, et le contour des colonnes, non compris ce qui est engagé dans le mur, est de

libéralement accordée à M. Thieury par M. le Sénateur-Préfet de ce département.

En dehors da dessin absidal de Saint-Gervais, publié, en 1825, dans les « Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France, » t. ii, pi. 148, c'est la première fois, à ce que nous pensons, que ces précieux chapiteaux sont édités, surtout dans leur développement. C'est donc une bonne fortune pour l'archéologie que l'apparition de ces rares et curieux spécimens da l'art des bas-temps de notre histoire, à une époque où la science crée et ressuscite en France l'architecture mérovingienne.

M. de Ganmont, à qui l'initiative appartient en ceci comme en une foule d'autres points de notre archéologie monumentale, a commencé, depuis quelques années, à éditer, dans les divers recueils dont il dispose, une série de chapiteaux mérovingiens qui, dans peu, constitueront une véritable architecture franqne. Les nombreux voyages de notre savant confrère et sa longue expérience dans la matière, le mettaient plus que tout autre à même de recueillir les éléments nécessaires pour établir les règles et les types de cet art ignoré ou pçrdu.

Nous dirons donc que les chapiteaux de l'abside Saint-Gervais de Rouen . nous paraissent rentrer entièrement dans la catégorie des chapiteaux que M. de Gaumont appelle mérovingiens ou carlovingiens, et dont il signale la présence au Musée de Nantes, provenant de Vertou et de la première église de Nantes. «. Bull, monument., » t. xxii, p. 481-84. — Gnéraud et Parenteau, « Gatalogne du Musée archéologique de Nantes, » p. 18 ; à la crypte de Saint-Brice, dans un faubourg de Ghartres; au Musée d'Arles, provenant d'une des églises de cette ville; à la cathédrale de Fnlde (en Allemagne), et dans la crypte de Jouarre (Seine-et-Marne). « Abécédaire d'archéologie, » ±^^ édit., p. 15. — (c Annuaire de l'Institut des provinces et des congrès scientiBques, » t. x, p. 170-175.

Le même archéologue cite encore, comme appartenant au ti« ou au tii« siècle, les chapiteaux de la crypte de Saint-Laurent, de Grenoble. « Gongrès archéologique de France : séances générales tenues en 1857, » p. 379-81.

M. Albert Lenoir, dont les connaissances sont aussi variées que profondes, révèle également des chapiteaux mérovingiens non-seulement à Jouarre, comme tout le monde, mais à Montmartre, près Paris, à Saint-Denis, restes de l'abbatiale mérovingienne de Dagobert 1er, et au Musée des Thermes et de l'hôtel Glnny, provenant de la cathédrale de Paris, construite par Ghildebert. (A. Lenoir, « Architecture monastique, » t. ler, p. 228, 229, 230. — Id.j « Statistique monumentale de Paris.)

Étendant le cercle de ses études historiques et monumentales, le même

85 centimètres à 1 mètre. La hauteur de Tédifice offre de vingt à Tingt et une assises.

Maintenant entrons dans cette vénérable crypte» le plus ancien monument chrétien de la Normandie. Nous y pénétrerons, non pas en curieux visiteur, mais en chrétien respectueux, car, dans ce sanctuaire cimetérial, tout parlera à notre cœur*

L'escalier actuel, large d*un mètre, compte 28 marches de pierre, hautes de 20 centimètres; il se trouve presqu'à l'entrée de la chapelle de la Sainte-Vierge, dans le bas-côté méridional de l'église. Il fut construit en 4680. — « Payé à Antoine Millets, M^ masson, la s« de deux cens traize livres dix sept sols deux deniers tant pour sa peyne, journez de masson et manœuvre d'avoir destoumé la descente de la cave de saint Mellon de devant le crucifix, où elle est présentement y compris les pierres qu'il a convenu pour faire la

antiquaire nous Tait Yoir des chapiteaux analogues à nos chapiteaux francs dans les édifices de l'Italie, éleyés du ve au vin« siècle, par exemple : h Saint-Paul-hors-des-Murs, à Sainte-Agnès et à Saint-Clément, de Rome ; à Sainte-Marie-in-Cosmédin, et ailleurs. Chose fort curieuse pour nous, il nous montre des aigles ornant un chapiteau à l'église de Parenzo, en Istrie, construite sous Justinien. (A. Lenoir, « Architecture monastique, » t. i«r, p. 218 et 399.)

Le monde savant connaît depuis longtemps les deux intéressants chapiteaux sortis de l'église franque de Saint-Samson-sur-Rille (Eure). Sauvés par M. Rêver, en 1827, ils sont à présent déposés au Musée de la ville d*Ëvreux. (A. Leprevost et Ed. Lambert, « Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, » année 1828, p. 472-98; atlas, de 1827 et 1828, pi. XI, fig. 1 à 4. — Roach Smith, a Collectanea antique, » vol. m, p. 125. — De Gaumont, « Abécédaire d'archéologie, » l'e édit., p. 17. — Id., « Annuaire de l'Institut des provinces pour 18S8, » t. x, p. 173. — Dawson Tumer et Cotman, « Architectural antiquities of Normandy, » t. n, p. 99.)

Enfin j'ajouterai, pour mon compte, qu'en 18tf8, j'ai reconnu plusieurs chapiteaux analogues à ceux de Saint-Gervais, chez M. Duval, percepteur h Llllebonne. Ces chapiteaux proviennent des ruines de l'église de Saint-Denis, de Lillebonne, construite sur un ancien édifice romain, et entièrement démolie en 18tf4.

(Note de M. l'abbé Cochet.)

dite décente, chaux, ciment, le piastre et charriage suivant ses acquits. ^43 livres 47 sols S deniers ^. »

Nous nous sentons saisi, sur la dernière marche de cet escalier, d'une émotion indéfinissable : une obscurité mystérieuse nous environne, et cette lumière si pure, qui, tombant par le soupirail 2, blanchit un simple et primitif autel, nous fait rêver aux effluves de clarté si admirablement décrite^ par Fénélon dans sa description de FÉlysée. Mille pieux souvenirs viennent se presser dans notre imagination et nous font goûter des émotions telles que la religion seule peut les donner. Nous voulons alors connaître l'histoire de ces murs, et nous interrogeons chaque recoin avec impatience. Notre imagination, surexcitée par des récits merveilleux, a hâte de recueillir de la bouche de l'historien consciencieux les causes de la vénération des foules. Compulsons les historiens, fouillons les manuscrits, déchiffrons les chartes, coordonnons les faits, et du choc de tant d'opinions différentes jaillira la lumière.

Saint Mellon fut le premier apôtre qui pénétra dans Rouen ; ce fut par son saint ministère que nos pères reçurent la foi, et que la seconde Lyonnaise, après avoir secoué le joug de l'erreur, se rangea sous les étendards de Jésus-Christ '.

Lel^ légendes racontent que les habitants de Rouen accueillirent ce vénérable pasteur avec soumission et respect. Ne faut-il pas croire plutôt qu'ils écoutèrent paisiblement, et comme par curiosité d'abord, les paroles d'une religion nouvelle pour eux. D'ailleurs, les gouverneurs de la ville étaient très-tolérants. Posthumus, après son triomphe sur Gallienus, vint à Rouen, où il séjourna longtemps : il voulait, par sa tolérance et son amour pour le bien-être du peuple, mériter

* Livres de comptes de la paroisse de Saint-Gervais, 1680. ^ Le véritable nom antique est Luminare, ' Hymne, « Primœvos canimas »

le nom de restawtaleu/r des Gaules, qa*il avait grand plaisir à s*en tendre donner ^.

Tétricus succède à Posthumus, mort en 266. C'est un ancien sénateur, ancien consul, gouverneur de Rouen. 2. Il va se revêtir de la pourpre à Burdigala, puis revient à Rouen, où l'on frappe en son nom des médailles où sont ces mots : « Libertas, Lœtitia, Félicitas publica s. »

Sur les entrefaites, l'empereur Claude-le-Gothique meurt, Aurélien est proclamé chef de tout l'empire, et Tétricus devient son lieutenant, exécute ses ordres, délivre aux églises des terrains, comme cela se faisait à Rome, Milan et Antioche *.

Depuis la mort d' Aurélien jusqu'à l'avènement de Constantin, l'empire est en proie aux factions, et cinq empereurs se succèdent dans l'intervalle de dix ans. On n'avait donc pas le temps de persécuter les chrétiens. Dioclétien , aussitôt après son avènement, divisa la Lyonnaise en deux parties ^. La deuxième Lyonnaise comprenait les rives de la Seine; Rothomagus en devenait la métropole définitive ^. Le pacifique Constance-Chlore, adopté par Dioclétien, était devenu César. Il serait trop long d'énumérer ici tous les bienfaits dont Rouen lui fut redevable. Les écrivains chrétiens comme les écrivains païens donnent de grands éloges à sa modération et à sa politique. Il n'y eut que dans la Gaule où la tolérance, si elle n'était pas préconisée, fut du moins pratiquée, car l'Orient voyait chaque jour de nouvelles et atroces persécutions.

En 302, Dioclétien, excité par Galérius, devint dans sa

' Bréqnigny, « Hist. de Posthniniis, » Académie des Inscript., t. xxx.

^ a Académie des Inscriptions, » t. xxvi.

3 a Mémoires de l'Académie des Inscriptions, » t. xxvi.

^ Gibbon, t. m, p. 103.

^ « Société de l'Histoire de France, 1838, » p. 232.

^ « Académie de Rouen, 1839, » p. 186.

vieillesse le persécuteur des chrétiens qu*il avait longtemps protégés ^ Ce dernier, après quelques succès sur les Perses, força, en 305, Dioclétien et Maximien à abdiquer, se fit déclarer empereur avec Constance-Chlore, et s'étant réservé le gouvernement de l'Italie et de tout TOrient, il y exerça le despotisme le plus affreux. Ce fut surtout contre les chrétiens qu'il s'abandonna à toutes ses fureurs 2. La mère de cet ancien gardeur de troupeaux, paysanne grossière et superstitieuse, offrait des sacrifices aux divinités des montagnes ; indignée de ce que les disciples de l'Évangile refusaient de partager son idolâtrie 3, elle avait inspiré à son fils, l'aversion qu'elle sentait pour les chrétiens; elle lui disait qu'ils insultaient à ses sacrifices, et qu'ils refusaient de prier pour lui les divinités champêtres ; aussi, le premier édit de Gàlérius ordonnait-il de brûler les livres saints et d'abattre les églises ; il déclarait les chrétiens infâmes ; il les privait des droits de citoyen ; il défendait aux magistrats de recevoir leurs plaintes, pour cause de mauvais traitements, de vol, de rapt, et d'adultère ; il autorisait toute personne à les dénoncer, soumettait aux tortures et mettait à mort quiconque refusait de sacrifier aux dieux. Mais bientôt s'élevèrent des révoltes ; Maxence, fils de Maximien, se fit proclamer dans Rome. Maximien reprit la pourpre et força Gàlérius à le reconnaître. Peu après celui-ci fut attaqué d'un ulcère hideux qu'on regarda comme une punition de sa cruauté envers les chrétiens *.

Pendant que Gàlérius répandait la terreur en Orient, Constance-Chlore faisait les délices de l'Occident. Constantin, son fils, lui succéda, et l'on sait qu'en 312 il se fit

' Bossoet.

^ Easèbe, « Histoire eccl., » liv. viu, chap. 16. « De Vita Gonstanti, » Hv. 1, chap. 57.

' Chateaubriand, « Études historiques, » t. i. * Chateaubriand. — Bossuet. — Eusèbe.

chrétien. Telle est, en résumé, l'histoire de la tolérance à Rouen, pendant Tapostolat de saint Mellon. Farin, Pomme* raye et autres écrivains lui attribuent la fondation de trois églises. Ils Be citent pas leurs autorités ; nous n'en possédons aucune preuve ; néanmoins le fait peut être vraisemblable, vu Fesprit de tolérance avec lequel notre contrée fut toujours gouvernée durant Tépiscopat de notre premier évéque ; et ce qui corrobore notre croyance, — qu'il n'y eut jamais de martyrs dans notre belle contrée, — c'est la tradition constante de l'esprit de modération en toutes choses qui anima de tout temps les habitants de Rouen.

Un passage du discours de saint Yictrice est un puissant auxiliaire pour nous, car ce saint évéque, dans son discours De Laude Sanctorum, n'eut pas manqué de parler du sang des martyrs de la foi, versé par le peuple auquel il s'adressait, — s'il y en eut eu de répandu. — « Nous n'avons vu ni bourreau, ni épée nue (dit-il), et nous avons des autels consacrés par les reliques des martyrs ^ qui sont maintenant princes de la cour céleste. Il ne paraît aucun ennemi avide du sang chrétien, et nous nous trouvons enrichis par les souffrances des saints. Quoiqu'on ne voie présentement ni chevalet", ni torture, nous portons avec pompe les trophées des martyrs ; quoiqu'il n'y ait ni persécuteur ni sang répandu, nous goûtons toute la joie des triomphes 2. »

Ces paroles sont-elles assez explicites I Nous retrouvons, à douze cents ans de distance, la confirmation de ces mots dans un grave auteur qui dit que « les bourgeois (de Rouen) ont voulu prendre, pour armes de la ville, au lieu d'un porc lubricque et gourmand, un aigneau doux et amiable, tant pour signifier que le sang de nuls martyrs n'a esté cruellement espandu comme aux autres villes de c^ royaume, ains ont reçeu et traicté humainement ceux que Dieu leur a en-

* Reliques envoyées par saint Ambroise et les antres évéqaes italiens.

* Tradnction de l'abi)é Morel. Anxerre, 1768.

Toyés pour les prescher, que pour la bonté, bénigne humanité, et courtoisie insérée au cœur des bourgeois, qui en leur ville reçoivent toutes sortes de gens ^. »

Admettons donc, jusqu'à preuve du contraire, qu'il n'y eut point de persécution dans Rothomagus ; mais les pays circonvoisins virent de terribles supplices, surtout à l'époque de la défaite des Bagaudes (286) qui s'étaient choisi pour chefs deux chrétiens, nommés Amandus et Elianus. Les chrétiens partagèrent les conséquences de la défaite : on les persécuta avec acharnement. C'est alors (287) que périrent saint Firmin, à Amiens ; saint Quentin, dans la ville à laquelle il a laissé son nom ; saint Crespin et saint Grespinien, les deux cordonniers de Soissons 2. Nous connaissons les persécutions (303) que Dioclétien fit dans tout l'empire, et s'il y en eut eu à cette époque dans la province de Rothomagus, comme nous l'avons dit plus haut, saint Victrice n'eût pas manqué d'en parler.

Lé christianisme fit de rapides progrès dans Rouen ; les premiers fidèles eurent un cimetière ; ils ne voulaient point avoir de contact avec les idolâtres. Saint Mellon construisit un temple caché au milieu du cimetière chrétien. Où auraitil fait ses premières instructions, et n'était-il pas caché à la connaissance des prêtres des idoles qui étaient adorées à Rouen, de ces prêtres, tout-puissants alors, qui n'eussent pas manqué de le persécuter parce qu'il empiétait sur leur pouvoir ?

La crypte de Saint-Gervais paraît construite à cet effet, peut-être en 287, lorsque de glorieux confesseurs scellèrent leur croyance de leur sang dans les pays circonvoisins. Ne pouvait-il pas craindre de semblables persécutions ? Peutêtre dans les dernières années de Dioclétien, au temps où

* Taillepied, « Recueil des antiquités et singularités de Rouen, » p. 176. ' « Histoire de France d'après les documents originaux, etc. » Henri Bordier et Ed. Gharton, p. 88.

Constance-Chlore n'était que César, et qa*il ne pouvait par conséquent qu'atténuer les ordres de son empereur, au temps où Rictius Yarus faisait parade de cruauté dans Amiens, c'est-k-dire de 303 à 305.

Nous pensons plutôt qu'il construisit notre crypte lorsqu'il eut assez d'adeptes pour former une réunion, c'està-dire au milieu de la persécution de 287, et non plus tard, quand son long séjour dans Rothomagus, les nombreux chrétiens qu'il avait formés et la tolérance de Constance- Chlore semblaient lui assurer sinon une tranquillité parfaite, du moins un abri contre les violences.

Pourquoi aurait-on fait plus tard ces souterrains, qui gagnaient les bois et dont il reste encore quelques vestiges que le fossoyeur du cimetière rencontre parfois en creusant des tombes ^ ? ces souterrains que la tradition populaire couvre de son antique manteau, et n'oublions pas que les traditions populaires sont la poésie de Y Histoire.

Plusieurs de nos plus illustres antiquaires attribuent la construction de cette vaste crypte à saint Victrice. Pourquoi cet évéque Taurait-il construite, puisque de son temps le christianisme n'avait pas à redouter des persécutions ? S'il l'eût fondée pour y placer des reliques, pourquoi aurait-il construit des souterrains? N'eût-il pas préféré placer les restes mortels des premiers apôtres de Rothomagus dans l'église métropolitaine ?

Saint Mellon se retira, dit-on, pour achever sa carrière, à Héricourt-en-Gaux. Ne serait-ce pas plutôt dans une de ses courses apostoliques, telles qu'en faisaient les premiers évéques du christianisme, qu'il succomba, dans le petit village d'Héricourt, à la fatigue et à son grand âge? Son

^ Vers 1825, M. Lonis Leclerc trouva, dans on de ces souterrains qui se dirigeait vers le nord-ouest, une épée franque dont la poignée se trouve emmanchée d'une hache, fantaisie d'un fossoyeur de l'époque, une fibule et une boucle; ces trois objets sont mérovingiens.

. Objets méroyingiens provenant des souterrains de Saint-Gervais. (L« fibule et la boode, grandeur naturelle. —La longueur de l'épée est de 8S centim.)

corps fut, suivant presque tous les historiens, rapporté de suite à Rouen , pour y être déposé dans la crypte de

Saint Avitien, qui mourut en 325, fut aussi déposé dans la crypte. Si saint Victrice avait bâti notre crypte lors de la réception des reliques dont nous avons parlé, le corps de saint Avitien serait resté près de soixante-dix ans sans sépulture convenable ; car ce n'était que hors la ville que Von pouvait enterrer, selon les usages des Romains, et le cimetière des chrétiens d'alors était sur les bords de la voie publique qui conduisait à Lotum, à Juliobona et à Caracotinum 1. Le sol de la cavée Saint-Gervais a souvent découvert, aux yeux des ouvriers, des sarcophages dirigés de Test à l'ouest, pour que, d'après la croyance des premiers chrétiens, tous les visages soient tournés vers les premières lueurs de l'aurore qui annoncera au monde le jour de la résurrection universelle.

' L^abbé Cochet, « Normandie souterraine, » p. 47.

— fis

Vae de la Crypte, prise de Tantel.

La crypte est longue de 11 mètres 40 centimètres, large de 5 mètres 35 centimètres et haute de 5 mètres 30 centimètres environ du sol à la voûte dont la forme est ronde. Des bancs de pierre entourent toute la crypte, qui présente des murs de petit appareil sur lesquels nous distinguons encore à droite, près de Tautel, quelques vestiges de peintures murales, puis la voûte est décorée d'un arc doubleau qui est reçu sur des pieds droits dont le tailloir est taillé en biseau. Nous remarquons la forme, la dimension des pierres aux angles rongés par le temps, et quelques assises de briques romaines. On y voit deux arcades sous lesquelles étaient les cercueils des deux premiers évéques de Rothomagus, et qui rappellent les arcosolia des catacombes de Rome ^. Ils sont

' Ces sortes de tombeaux sont nommés monumenta arcuàta par les arckiéologiies romains, mais leur véritable nom antique est areosdia.

élevés au-dessus des bancs d*environ 36 centimètres , ont 2 mètres 20 centimètres de largeur, 93 centimètres de hauteur et 85 centimètres de profondeur.

Saint Mellon fut déposé, en 31 1 , dans le tombeau à gauche,

Tombeaa de saint Mellon. — Grandeur : 1 centimètre pour mètre.

en entrant dans la crypte, et saint Avitien, évéque de Rothomagus et successeur de saint Mellon, fut déposé, en 325 S à droite. Le corps de ce dernier évéque aura été vraisemblablement enlevé^en mémo temps que celui de saint Mellon. On sait que ce fut par crainte des Normands, en 880, que Ton transporta les restes de ce dernier saint au château de Pontoise. Saint Avitien, accompagné de Nicetius,^archidiacre de son église, assista au concile d* Arles, assemblé, en 314 2, par Tordre de Constantin, qui le défraya de la dépense qu'il fut obligé d'y faire. Plusieurs évêques de Rouen, ses successeurs, furent, dit-on, aussi déposés dans la crypte.

A la fin du xvi« siècle, les arcades avaient été closes par une muraille, dans la crainte des profanations des religionnaires ;

' TaiUepied, a Recueil des antiquités et singularités de la ville de Rouen, » ch. XV, p. 80. — Pommeraye, « Hist. des archevêques de Rouen, » p. tfl. ' « Art de vérifier les dates, » édit. 1770, p. 172.

ce ne fut qu'au mois de septembre n23 que M. Bosquer, officiai de Fécamp et curé de Saint-Gervais, accompagné de personnages de mérite et de savants, fit abattre en sa présence cette susdite muraille. On trouva, sous Farcade du tombeau de saint Avitien, les os d*une tête, le derrière d'une autre tète, un os fémur, deux tibias dont un était cassé par le bout et un perroné. Ces os ont été renfermés dans la muraille du fond de ce tombeau ^

Tous les ans, le mardi des Rogations, les mères pieuses portent et couchent quelques instants leurs petits enfants sur les tombes des saints évêques, pour les rendre plus

forts Elles vont encore implorer à Tautel primitif la

sainte Vierge Marie, cette mère qui, elle aussi, porte un enfant dans ses bras. Inclinons-nous comme elles devant cette pierre consacrée, qui sert ici d'auteL En avant de Tautel sont, de chaque côté, deux cavités appelées diaconica ou sacraria, larges de 90 centimètres, hautes de 95 centimètres et profondes de 85 centimètres. On renfermait les calices et les autres vases religieux dans celle de droite, et dans celle de gauche étaient déposés les livres saints et d'offices.

Une sainte indignation d'artiste nous saisit et trouble notre contemplation devant cet antique autel que nous vénérons comme le témoin des saints mystères de notre religion. Le croirait-on ? cette pierre vénérable à tant de titres repose sur deux pierres qu'on dirait être des chambranles d'un foyer bourgeois. Deux cents francs furent alloués, en 1852, pour faire quelques réparations à la crypte I et quelles réparations furent faites I Les pierres coûtent donc cher dans notre siècle? Espérons qu'un jour viendra où un sarcophage chrétien de la cavée Saint-Gervais remplacera ces ignobles chambranles. Le tombeau et l'autel seront ici des symboles. Tout montrera à l'homme, sous cette voûte antique, qu'il doit mourir ; tout lui montrera aussi qu'il doit ressusciter un jour !

' « Flambeau astronomique, » 1724.

On nous permettra d'avancer ici quelques observatioûs, et sur la consolidation de la crypte et sur quelques dispositions intérieures. Faut-il consolider la crypte? Le bon sens et notre vénération pour cel antique monument nous disent oui ; mais nous craignons tellement de voir profaner la majesté que lui ont donnée les ans, soit par une restauration complète ou partielle, soit par une imitation imprudente et grotesque, que nous ne pouvons nous résoudre à voir changer son aspect si rempli de respectable vétusté. Pourtant, faudrait-il laisser crouler un si précieux monument? Non; comment faire alors? Un habile architecte, qui aurait la foi et le talent, satisferait, nous croyons, le double point de vue de consolidation et du respect que nous demandons pour, notre crypte.

Nous voudrions aussi qu'un autel primitif, placé au point F du plan géométral de la crypte, au milieu du chœur, en avant du presbyterium, rappelât, par sa position, la disposition des basiliques primitives ; une lampe antique, placée sous Tare doubleau, projetterait sa lueur sépulcrale dans cette confession des premiers siècles. Au fond des tombeaux de saint Mellon et de saint Avitien, une inscription, en style lapidaire du iv* siècle, rappellerait aux siècles futurs l'endroit de la déposition des premiers apôtres de Rothomagus.

Les historiens se taisent pendant plusieurs siècles, pendant les nombreuses invasions des Normands ; et puis, a-t-on le temps d'écrire quand l'ennemi porte la désolation dans la patrie ? Enfin , les Normands n'avaient que des chants de victoires qu'ils conservaient par des caractères auxquels ils donnaient le nom de Runstabath ^

Nous ne trouvons donc aucun fait relatif à notre modeste église jusqu'au commencemfent du x« siècle, et c'est dans un

' « Recueils de divers écrits pour servir d'éclaircissements à l'Histoire de France, » par l'abbé Lebenf, t. ii, p. 11.

Plan géométral de la Crypta de Saint-Gervais.

LÉGEIfDE Du ptan séMiiétral de 1» Cwrptm Bmîakt^mrwmàm.

A. Soupirail ou Ltminar:

f. Autel.

B. Statue de la Sainte-Vierge.

D. Presbyterinm.

E. Bancs.

F. Endroit où devrait être placé Tautel.

G. Sacraria ou diaconica.

H. Arc doubleau.

r. Tombeau de saint Hellon.

I". Tombeau de saint Avitien.

K. Escalier conduisant à la Crypte.

fragment de chroniques de Normandie ^ que nous rencontrons le premier document qui nous intéresse.

Guillaume-Longue-Épée, ayant succédé à son père en 917, épousa dame Sporta, fille de Hubert, comte de Senlis. Allain et Bérenger, comtes de Bretagne, choqués de ce que leur seigneur s'alliait aux Francs et se gouvernait par eux, se révoltèrent contre Guillaume. Le duc les battit et contraignit Bérenger de se mettre à sa merci ; puis il lui pardonna et lui restitua ses terres. Allain 8*enfuit en Angleterre auprès du roi Adelstan, qui fit tant envers le duc Guillaume, que Allain rentra en grâce et dans son héritage.

Rioul, comte du Cotentin, était aussi contrarié de ce que le duc Guillaume ne lui demandait pas conseil, et qu*il avait pour conseiller Hubert, comte de Senlis. Rioul céda à son caractère impétueux et assembla au Mans une grande quantité de Normands pour assaillir le duc Guillaume et le chasser de 5es terres. Il assiégea donc Rouen par devers saint Geroese, tant que H dus Guilliaume li vost donner par pès toute la terre de la Viaue de Chille 2. Voici comment M. A. Labutte ^ raconte la bataille.

« Sur ces nouvelles, l'armée des mécontents s'ébranla, traversa la Seine et marcha droit sur Rouen, se grossissant dans sa marche de tous les gens remuants, de tous les aventuriers qui s'adjoignirent à elle.

» A son approche, la désertion diminua celle de Guillaume ; son palais même devint désert, et c'en était fait infailliblement de la dynastie de Rollon, elle finissait avec son fils, sans la courageuse fidélité des trois barons normands

' ce Les Chroniques de Normandie, » publiées pour la première fois, d'après un manuscrit du xu» siècle, par F. Michel, 1838, petit in4o avec une miniature.

' « Chroniques de Normandie, » p. 89.

^ « Histoire des ducs de Normandie, jusqu'à la conquête d'Angleterre, » par A. Labutte, p. 79, 80, 81.

dont les chroniqueurs nous ont transmis les noms : Anslec, Bernard-le-Danois et Bothon, comte du Dessin.

» A Texception de ces trois hommes, la désertion fut générale à la cour du duc ; la capitale même désirait sa défaite, et son armée se trouvait réduite à trois cents écuyers.

» Dans cette triste situation, et se voyant investi dans sa propre demeure, le fils de Rollon fit promettre à Rioulf tout ce qu*il avait demandé.

» Mais le chef des révoltés répondit à Fenvoyé de son souverain : « Retourne vers Guillaume et dû-lui qu'il sorte au plus vite de la ville et qu'il aille avec les siens vers les Français ses parents. » [Petatque Francos suos parentes citius, Dudon de Saint-Quentin. De Morib. et Act, Norman., lib. m, p. 95).

» Ces expressions du chroniqueur : Qu'il aille avec les siens vers les Français ses parents, sont très-remarquables et révèlent bien la véritable cause qui avait mis les armes à la main à Rioulf et aux siens, c'est-à-dire un sentiment de nationalité mal compris, une profonde défiance contre un chef entré déjà si avant dans la politique, dans les mœurs des États et des peuples voisins.

» A cette réponse menaçante, Guillaume, très-peu guerrier de sa nature, malgré la grande épée qu'il traînait dliabitude et qui lui valut son surnom, sortit immédiatement de la ville et se retira sur une colline d'où il dominait l'armée ennemie.

» Effrayé du nombre, il sentit son cœur défaillir et annonça à ses fidèles qu'il allait se réfugier en France; mais Bothon, qui l'avait élevé, l'apostrophant alors avec une furieuse rudesse : « Oh ! couard, ne croyez pas que nous vous sui- » vions ; les Francs nous rendraient tout le mal que nous » leur avons fait. Non, non, si vous fuyez nous retournerons » dans le Nord, ou faute de ces terres-ci nous saurons en » conquérir d'autres ; puisque vous n'osez combattre, allez > vivre méprisé en France ! Le fils de ce Rollon, qui a soumis » le pays par sa prouesse, ne lui ressemble guère ; ses en-

» nemis ne l'ont pas encore touché, et déjà il se meurt de » peur. »

» Cette rude leçon de son ancien matre releva les forces morales de Guillaume, et après avoir promis à ses trois amis de combattre avec eux à la tête de sa cbétive armée, il tint parole ; alors, avec cette rage désespérée dont certaines natures faibles trouvent quelquefois les terribles emportements âans un moment suprême, il fondit sur les insurgés qui, pris à rimproviste et bien loin de s'attendre à ce coup de force, n'eurent pas le temps de se rallier, car, dit Robert Wace, on vit Guillaume férir comme un bœuf enragé!

» Bientôt de nombreux cadavres jonchèrent le pré sur lequel étaient campés les insurgés, pré qui a pris à cette occasion et a gardé jusqu'à nos jours le nom de Pré de la Bataille ^ [Pratum bellû Dudonde St-Quentin, lib. m, p. 97). »

Richard P' était enfant à la mort de son père (942) 2. Louis d'Outre-Mer, roi de France, se proclama tuteur du jeune duc pour faire passer la Normandie sous sa juridiction. Il « institua gouverneur du comté, Raoul ', surnommé le Tort, qu'il chargea de percevoir sur ses sujets les impôts annuels, de rendre la justice et d'administrer les autres affaires dans toute la province. Cet homme, plus méchant que les païens, fit renverser jusque dans leurs fondements tous les monastères — (côme de Sainct-Gervais, Bônes-Nouvelles, Sainct- Mathieu, Saincte-Catherrne-des-Prez, autour de Rouen et autres *) — que les païens avaient brûlés sur les rives de la Seine, et en fit transporter les pierres pour réparer la ville de Rouen &. » x

Nous arrivons enfin à deux faits importants de l'histoire

' Robert Wace, vers 2263.

^ Guillaame de Jamiëges, 1. 3, ch. 11, 12, p. 238. — Dadon de Saint- Quentin, p. 105. — Robert Wace, vers 2660. — Orderic Vitol, p. 9. 3 Dadon de Saint-Quenlin, « Apad Dach., » p. 127. * Page 33, verso de « l'Histoire et Chronique de Normandie. » ^ Gaillaame de Janùègea, t. iv, p. 87, édii. Gnizot.

— aide saint Gervais. lUchard II, duc de Normandie, donna en 1012, à Arnould, son confesseur et abbé du monastère de Saint-Père de Chartres, entr'autres honneurs, Téglise Saint- Gervals et Saint-Protais avec tout ce qui en dépendait * ; mais Arnould perdit ces biens par Tavarice insatiable des moines qu'il y avait placés, car Téglise étant proche des murs de Rouen, tous les jours, dans la cuisine du duc, les moines recevaient, des mains des cuisiniers où des pêcheurs, la dîme des poissons ; ils ne la mangeaient pas et ne l'envoyaient pas à leurs frères de Chartres, mais en recevaient publiquement d'acheteurs le prix pt remplissaient ainsi leur coffre. Honnis par tout le peuple pour un semblable traflc, le bruit en vint aux oreilles du duc qui leur ordonna, à cause de cette maladie 3'avarice (propter hune avaritise morbum), de sortir de Tabbaye 2.

En 1020 3 ou 1026 *, Richard II, sentant arriver les infirmités et voyant que sa santé s'affaiblissait de jour en jour, réunit, dans sa forteresse de Fécamp, ses trois fils : Richard III, Robert et l'évéque Mauger, les évêques d'Évreux et de Bayeux, Nigel, vicomte de Fécamp, et son chancelier Hugues ; là, en présence de ces personnages, il fit une donation à l'abbaye de Fécamp de grands biens, et nous lisons dans la charte : « Item abbatiam Sancti Gervasii quœ esf'juxta civitatem Rothomagum et quidquid ad ipsam pertinet. »

Il accorda aussi le droit de la foire, qui se tient encore annuellement le 19 juin, jour de la fête de saint Gervais et saint Protais. L'abbaye de Saint-Gervais resta néanmoins sous la juridiction de l'archevêque de Rouen, mais nous la verrons passer plus lard dans l'exemption de Fécamp.

* « Annaairc de la Société de THistoirc de France, » 1838.

' a Act. SS. Bened., » sœc. 6, part, i, p. 318 de l'édit. 1701.

' Servin, t. i, p. 11. — Farin, 1668, « Uistoire de la ville de Rouen, » t. m, p. 223. — Toussaint Dapiessis, « Description géographique et histo« rique de la Haute-Normandie, » 1. 11, p. 117.

* « Neustria pia, » voyez la charte, p. 215.

Page 1