I.E MONASTERE CELTIQUE
On n'admirero jamais Irop la puissance de conquête et d'assimilation des Romains. Non seulement les légions de Césnr restèrent maltresses du sol de la Gaule, mois, h leur suite, s'y implantèrent de façon indéracinable la législation, la langue et l'esprit de la cité universelle. Au début du cinquième siècle, h la veille des invasions, il n'y subsistait plus que d'assez faibles vestiges du vieux fond celtique, même à cette extrémité orientale du territoire, dans cette péninsule armoricaine, où il semblerait au premier abord (et l'histoire s'y est longtemps trompée) que l'idiome et les mœurs des contemporains de Vercingétorix eussent dû trouver un dernier et inexpugnable refuge. Selon l'expression 4'un crili(iue de première autorité sur ce sujet, l'Armorique est alors «< un pays roma-
nisé » (i). Anssi est-ce moins an fait de race que de situation géographique. au<|iiel il fàul attribuer l'indépendance éphémère conquise par la péninsule, durant l'agonie de l'empire d'Occident et la première période de la conquête germanique. « Vers 408, comme l'eipose le même critique (2y, les Armoricains, ainsi «{ue les habitants des autres provinces gauloises, prennent les armes, et chassent les magistrats romains, qui ne savent pas les défendre et ne font que les pressurer. Honorius, en lii, envoie une armée contre les Barbares qui désolaient la Gaule ; il est vainqueur et les provinces révoltées se soumettent. En 417, Exuperantius est gouverneur de 1 Armorique. Les cités armoricaines s'étant révoltées (443?), Aetius lance contre elles un chef alain, Eocarich. Saint Germain d'Auxerre, venant de Grande-Bretagne, intervient, arrête l!k)carich et se rend à Ravenne auprès de l'Empereur, fK)ur intercéder en faveur des Armoricains. Au moment où il revient éclate une nouvelle révolte des cités. Elle fut sans doute promptement étouffée, la Gaule, d'après Sidoine Apollinaire, obéissant tout entière aux préfets de Valentinien III. Les Armoricains secondent
(1) J. Lolh, L'Emigration bretonne du V« au V//« 'siècle de notre ère. Rennes, 1883, in-8, p. 92. '
(2) Ouvrage cité, pp. 72-73.
les efforts des Romains pour repousser les tentatives des Visigoths sur les pays situés au-delà du Rhône. Lorsque la puissance romaine est définitivement brisée par les Francs dans les Gaules, ils forment une confédération indépendante et se défendent vigoureusem nt contre les Francs. Ceux-ci devenus chrétiens, un accord intervient entre eux et les Armoricains. Les soldats romains isolés en Armorique se mêlent aux Armoricains en paix avec les Francs, mais leurs descendants restent encore reconnaissables 5 cerluincs habitudes militaires particulières. Par cet accord avec les Armoricains, la domination de Clovis se trouve étendue de la Seine à la Loire. »
Si la conversion de Clovis et de ses Francs facilita leur entente avec les Armoricains, c'est que ceux-ci, comme la grande majorité des Gallo-Romains, étaient chrétiens lors de Tinvasion germanique Trois sièges épiscopaux, Nantes, Rennes et Vannes, se partageaient, à l'époque de Clovis, la juridiction sur la péninsule (1). L'apostolat du grand évoque de Tours, saint Martin, pour la propagation du christianisme jusqu'aux dernières couches de la population rurole de Gaule, tBuvre continuée par ses disci-
(1) J. Lolh, ouvrage cité, pp, 74, 75.
pies, avait eu son effet jusqu'au fond de TArmori(|ue, où il semble toutefois que subsistassent encore au V et au VI" siècles un nombre assez notable de paysans païens, adonnés à une idolâtrie superstitieuse, qui conservait sans doute en cette région certaines traces plus ou moins marquées de l'ancienne religion cçUique et de l'enseignement druitique (1). Mais ces paysans mêmes ne parlaient plus le vieux gaulois ; leur langue était le latin vulgaire, alors déjh en cours d'évolution pour devenir le romiDi, puis le français (2). Les dialectes celtiques encore aujourd'hui vivants ou demi-vivants dans une partie de la péninsule et les populations qui les parlent sont issus d'une tout autre origine. Le nom môme qui maintenant sert h désigner l'ancienne Armorique est une importation d'outremer. La Bretagne du temps de Clovis, c'était l'Angleterre ou (irande-Bretagne d'aujourd'hui. La grande île, peuplée de Celtes comme le continent gaulois, avait comme lui éprouvé la puissance de Home, mais plus tardivement et
(I) J. Loth, ouvrage cité, p. 75. Cf. A. de la Borderie, Eludes historiques bretonnes Gildas et Merlin. Paris, Champion, 1884, in-8. Du rôle historiqtte des saints de Bretagne, p. 1,37.
{2) Cf Uomania (tirlicle de M. G. R.ris), t. Xlll (188i), p. 438. — A. dn la Borderie, Histoire de liretagne^ Rennes, IMi^son et Hervé ; Paris. Alphonse Picard, 1890, iu-4, pp. 140, \lh et suiv., 186, 187, 198 et suiv.
Qvec un effet moindre. Commencée 5 une dale ultérieure, la conquête nvnil dû se borner h une pnrlie du lerriloire, dont la colonisation, gênée, puis interrompue par la décadence croissante de Tempire, élail demeurée très imparfaite. En 407 les troupes romaines de Bretagne furent rappelées pour renforcer, inutilement d'ailleurc?, la résistance à l'inondation barbare cpiî menaçait ritalie et qui allait se déverser victorieusement sur la Gaule.
Leur départ laissa en Bretagne non pas comme chez nous des populations latinisées, mais des Bretons, ayant reçu sans doute la marque romaine, mais resips pourtant dans leur ensemble des Celtes de langue et de mœurs, et que leur contact, bien qu'hostile, avec les Pietés et les Scots, demeurés touj nirs indépendants, contribua sans doute ù ramener aux coutumes de leurs ancêtres , qui florissaient également alors en toute liberté dans Tile voisine (l'IIibernie, qu'on appela depuis Irlande. Toutefois, le christianisme apporté aux Bretons par des missionnaires venus de Gaule, ne se retira point avec les soldats romains ; il s'alTermit au contraire et se développa dans la Grande-Bretagne durant le cours du cinquième siècle. On vit même s'y épanouir une culture ecclésiasti(|ue assez brillante, due, à ce qu'il semble, ù Tin-
fluence de soint Germain d'Auxerre qui, à deux re(jriscs, en i30 et en 4t7, passa la mer pour combattre la propagation dans l'église bretonne de l'hérésie du moine Pelage, lui m ''me breton d'origine. Un Irait caracléristique de celte église, que saint Germain, s'il n'en fut pas l'initiateur, dut en tout cas, d'après ses sentiments connus, plutôt fortifier (|u'atlénuer en elle, ce fut la prépondérance croissante dans son organisation de l'élément monastique, transmis d'Orient en Occident par saint Allumase, et sans doute de Gaule en Grande-Bretagne par quelques-uns des disciples ou des imitateurs des grandes fondations de Marmoutier et de Lérins. Cette prépondérance parait du reste avoir eu ici un rapport spécial avec l'organisation civile et politique des Bretons retournés aux vieilles mœursceltiques, c'est-à-dire qui avaient repris le système antique et patriarcal de la tribu, du clan, auquel s adaptait particulièrement bien la vie monastique (1). Mais, d'autre part, cette constitution traditionnelle maintenait le fractionnement de la race en petites peuplades, dont les petits chefs, sous le nom de rois, avaient sur leurs sujets une
(1) J. Loth, oiivrnge cilé, pp. \b et Miiv., 131, 132 et suiv., 13s, 139. — A. lie la Hunlurie, Etudes hisioi'iqueè bretonnes. Saint (îililttSy V Instar ic7i des Itretons, p. 217 et 8ulv. — Monlaloiiiliert, J.es Moines d'tfccident, T. I. 5« ôdilion, p. 225 ol suiv., T. I|I, ."ôdilion, pp. 17-19,
autorité peu étendue et peu solidc,ct de plus.njouton! leurs (luerellesporliculiôreb nux dissidences et roncuncs de clans, se livraient entre eux de continuels et snnglants combats. Cette anarchie livra la Grande-Bretagne 5 l'invasion germani(|ue, comme Tépuisement d'énergie propre, lors de la chute de l'empire romain, y avait livré la Gaule. Imprudemment appelés de leurs cantonnements d'outre-mer, comme auxiliaires dans ces guerres civiles, les Angles et les Saxons, païens encore, passèrent de leur sol natal dans le grande lie du nord-ouesl, et y ayant pris pied, s'y trouvant bien, refusèrent delà quitter et commencèrent à la conquérir. Une lutte acharnée s'engagea, qui dura un siècle et demi mais où les Bretons, malgré une résistance opiniâtre, furent vaincus et refoulés.
« Vers l'an 450, dit un récent et éloquent historien de l'apôtre romain de rAngleterre(l), commence en Grande-Bretagne l'invasion saxonne.
Une cinquantaine d'années après, les lieux de débarquement et les premières conquêtes ne forment encore sur les côtes de la grande île, à l'est et au sud, qu'une suite de postes sans cohésion. Au milieu du sixième siècle, les zones
(1) Saint Ainjttsiin de Cnntcrhiirijet sea compa(jnons^ par le R. 1*. Brou, S. J., dans la coUecUon ; iLes Saints» Paris, Victor LecoUre, 1897, in-i8, pp. 1-3.
-iode conquête ont grandi jusqu'à se rejoindre ; la race ItHilonne occupe une bande large et irréguiière qui fait, presque sans déchirure, le tour de la moilié de l'ile. Mais toujours de nouvelles masses arrivent de Germanie ; c'est un courant conlinu, certains cantons d'Allemagne en sont dépeuplés. Le Kent est si bien envahi qu'il n'y re&te pas un Breton : il est vrai qu'il a fallu près de dix ans pour anéantir les Celles et les déloger de leurs inexpugnables forteresses de la forôt d'Anderida. Le Wessex met vingt-six ans ù se fonder dans le sud ; puis, à cet endroit, l'invasion s'arrête pendant un demi-siècle et ne reprend que plus tard sa marche envahissante. Sur la côte orientale, les tribus germaines affluent toujours, hommes, femmes, troupeaux.
La poussée vers l'intérieur est irrésistible, Les Bretons sont chassés de partout, ne gardant vers la seconde moitié du sixième siècle que la vallée de la Tamise jusqu'à Londres.
« Invasion féroce, au moins dans les premiers temps. La résistance des Bretons, qui avaient retrouvé l'énergie d'autrefois, exaspérait les hordes Jutes et Saxonnes. Par malheur, l'ensemble manquait dans la résistance plus encore peut-être que dans l'attaque. Si les chefs germains agissaient chacun pour son propre compte, les roitelets bretons ne ^'inspiraient que de leurs
dangers personnels. L'histoire de la guerre contre les Romains recommençait; eftorls héroïques, magnifiques coups de main, mais insouciance et égoïsme. On ne secouait son indifférence que lorsque, gagnant de proche en proche, les Saxons étaient en vue.
«Le moine Gildas, qui, du fond du pays de Galles, assistait à ces déroutes continues, s'écriait dans son style étrange : «Juste chôliment des anciens crimes, d'une mer è l'autre mer s'étala l'incendie venu d'Orient, attisé par des mains sacrilèges, dévastant les villes et les campagnes, et ne s'arrôtant que lorsque sa langue rouge et sauvage eût l'ché h peu près toute la surface de l'île, jusqu'il l'Océan occidental... Alors, sous les coups de bélier, les villes croulaient, les habitants, avec les chefs de leurs églises, les clercs et tout le peuple... parmi les crépitements de la flamme tombaient morts à terre. Effroyable spectacle! 5 travers les places publiques, portes des tours arrachées de leurs gonds, pierres des murs, saints autels, cadavres en lambeaux, rouges de sang coagulé et à demi gelé, tout était mêlé, broyé, comme sous un épouvantable pressoir. Pas d'autre sépulture que les maisons en mines ou le ventre des botes et des oiseaux de proie; je ne parle pas de l'âme des saints, si toutefois il s'en est trouvé
beoucoup que les nnges aient pu, en ce tcmp8-15, porter dons les hauteurs descieux... Combien oê ces ["misérables, poursuivis jusque dans la montagne, étaient égorgés par masses id'aulres, mourant de faim, se livraient pour toujours en esclaves, trop heureux d'échapper pour une heure h la mort. Il y en avait qui passaient la mer avec de grands gémissements, et sous les voiles gonflées, ils chantaient en ramant :
Dcdisti vos tnyiqunm oves escarum ,elin gentilcs dispcrsisli y^os, Deus. Quelques uns, retranchés dans les montagnes, au milieu des précipices, dans les forêts épaisses, sur les rochers de la mer, toujours au guet et tremblants, gardaientpourtant une patrie. »
Le moine Gildas se lamentait en ces termes tout pleins d*une expressive et lyrique véhémence, dans Touvrage spécial qu'il composa sur les causes de la ruine de sa patrie : De excidin Uritnnniic. Il était l'une des lumières de l'Eglise bretonne au sixième siècle . Né dans les dernières années du siècle précédent ou dans les premières années de celui-cii il avait participé avec une vaillante ferveur à la renaissance de zèle apostolique et de culture littéraire dont la mission de saint Germain semble avoir été le point de départ. Il est difficile de dégager les traits exacts de sa carrière de la con-
fusion des traditions et des légendes qui se sont accumulées autour dé son nom (1). Mais il parait avoir agi dans une double voie : Tévangélisation de la Bretagne du nord et de l'Irlande, dont la conversion, commencée au cinquième siècle, laissait encore beaucoup ix faire ; la réforme de la chrétienté bretonne, en proie au relâchement du clergé séculier et h la cruauté licencieuse des roitelets, que de continuelles guerres civiles et la lutte acharnée contre les envahisseurs saxons avaient ramenés, eux et leurs sujets, à une quasi-barbarie. 11 faut entendre de quel ton Tardent et terrible saint les gourmande: u La Bretagne a des rois, elle a des juges ; mais ces juges sont impies et ces rois sont des tyrans. Us ne pillent et ne foulent que les innocents ; ne vengent et ne patronnent que les scélérats et les voleurs. Ils ont plusieurs femmes, mais ce sont des courtisanes et des adultères. Ils jurent souvent, mais se parjurent ; font des vœux, et les rompent immédiatement ; ils prennent les armes mais toujours contre
|1) Cf. rintéressant travail de M. de la Horderlo, Saint Gildas, V historien des Bretons, ouvrage cité, p. 217 et 8ulv. — nomania, t X'î (18.^3). p. 628 ; t. XIV (18851 p. 175. — Th. MoTnmsen et H. Zimmpr, dans Monufnenta Germaniœ historien. Aurtomm nntiqiiissiynortnn^ t. XIII, pp. 4 et 6. — Analccta Uollandianay t. XV (1896), pp. 352 et 353.
leurs concitoyens cl contre In justice. Ils poursuivent volontiers les voleurs h travers champs ; mais les larrons qui siègent à leur table, ils les aiment, ils les comblent de présents. Ils font de larges aumônes, mais ils entassent sur leurs tôles des montagnes de crimes. Ils siègent dans la chaire des juges, mais ne s'inquiètent guère des règles de la justice. Ils méprisent les innocents et les humbles ; mais les hommes de sang les orgueilleux, les parricides, les adultères, tous les ennemis de Dieu, loin de les détruire, eux et leur nom, comme ils le devraient lorsque l'occasion*s'en offre, ils les portent aux nues de tout leur pouvoir. Ils ont dans leurs prisons des captifs, que la fraude plus que la justice a chargés de chaînes. Ils se présentent devant les autels pour prêter serment; l'instant d'après ils les foulent aux pieds comme des pierres souillées de boue. )) — " La paix de la patrie, crîe-t-il à l'un d eux, tu la détestes autant qu'on peut détester un serpent venimeux Les guerres civiles et les brigandages, lu en as toujours soif. Resté seul dès à présent comme un arbre desséché au milieu de la plaine, rap|)elle-toi, je t'en prie, la vaine présomption de tes pèr s et de tes frères et leur mort précoce en pleine jeunesse. Çrois-tu donc, pour tes religieux mérites, obtenir de vivre cent ans, ou peut-ôtre même autant que Mathusalem ?
Non I non I Mnîs si lu tardes b revenir à Dieu, il ne Inrdera pas à brandir son glaive contre toi. ce lloi qui par son prophète dit : <* Je donne la mort et la vie ; je frap|.e et je guéris, et nul ne peut fuir ma main (I). »
Pour le double biit qu'il poursuivait, saint Gildas employait le môme moyen : le développement et la propagation de Tinstilut monastique, si conforme, nous l'avons dit, aux mœurs de sa race. Une part considérable et une influence décisive devaient revenir ô cet institut dans Tun des événements principaux des temps barbares et de riiisloire des Bretons : l'émigration dans la péninstïle armoricaine des j^euplades de la grande île, écrasées, refoulées par les Anglo- Saxons. et la colonisation h nouveau, sous la direction des moines celtiques, d'une portion considérable de cette région, qui devait prendre en conséquence le nom de Bretagne, qu'elle conserve encore aujourd'hui, tandis que la domination, de jour en jour plus étendue, des conquérants germaniques imposerait h la Bretagne d'autrcfoiï?, 'concurremment avec le nom do Grande Bretagne, celui de terre des Angles ou Angleterre.
« L'émigration bretonne en Armorique, du V«
(l) La Hortlerie, ouvrage cité, pp. 307, 310.
au VII« siècle de notre ère, dit M. Lolh (1), est un des faits les mieux prouvés de Thistoire.
« Au V* siècle, la péninsule armoricaine, comprenant les cités des Namnèles, Redones, Veneti, Ossismii, Curiosoliles, est complètement romaine de langue et de culture. Son sol est sillonné de voies romaines reliant des villes importantes, situées pour la plupart sur le littotoral : le centre de la péninsule, couvert de forêts, est peu peuplé. Les habitants sont en grande partie chrétiens : les cités des Namnètos. dos Redones, des Veneti, sont constituées en évèchés.
(( Au VI* siècle, la péninsule armoricaine, moins la plus grande partie du territoire des Redones, des Namnètes et un coin du pays des Veneti, a entièrement changé de face : nom, langue, mœurs, tout y est transformé. Au lieu d'Armoricains alliés des Francs, on voit apparaître des Bretons, leurs ennemis déclarés. Sans parler du témoignage des hagiographes et des historiens, le nom de ce peuple, sa langue, le nom de ses plus importantes tribus, nous apprennent qu'il vient de l'Ile de Bretagne et principalement de l'ouest et du sud-ouest. Une première invasion des Angles et des Saxons a
(1) Ouvrage cité, pp. 235-237.
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déterminé, vers le milieu du V* siècle, dans ce pays, un mouvement d'émigration. C'est h la panique causée par la brusque attaque de ces peuples germains que nous devons l'apparition sur le continent des douze mille Bretons de Riothime, à la solde de l'empereur Anlhémius contre les Visigoths, et peut-être aussi la fondation de (]oriosopitum (Quimper) pBr les Cornovii insulaires. Le gros des émigrés ne parait pas cependant avoir quitté l'île avant les premières années du VI« sîccle ; c'est seulement h cette époque que les deux principales tribus passées en Armorique, les Cornovii et les Domnonii, se trouvent en contact direct avec les envahisseurs. L'émigration a dû se continuer pendant tout le cours du VI® siècle, comme le montrent quelques vies de saints. Le territoire des Cornovii en Grande-Bretagne n'a été complètement occupé que vers 607.
« Les Domnonii couvrent tout le littoral nord de la péninsule armoricaine depuis le Couesnon jusqu'il la rode de Brest. De bonne heure, les pagi d'Ach et de Léon forment une principauté gouvernée par des chefs particuliers, sous la suzeraineté des rois de Domnonée. Les Cornovii s'emparent de tout le territoire situé entre la rade de Brest, les monts d'Arrce, l'Océan, l'Ellé, le Blavet, rOust et la source duLelï. A l'ouest, sur
la rive gauche de TEllc et du Blavcl, sont cantonnés les Hrelous de Hro-Waroch, dont le paya est ainsi appelé du nom de leur plus glorieux chef ou VI« siècle. Nous ne savons pas exnclemcni de quel pcânt de l'île de Bretogne ils sont partis. Ils se répandent autour de la ville de Vannes ; leur ovant-garde, dès la première moitié du VI" siècle, est solidement établie dans la presqu'île de Guérande. C'est cette peuplade belliqueuse qui mène la lutte contre les Francs : il n'est guère question que d'elle parmi les peuplades bretonnes, chez les écrivains mérovingiens et CJU'lovingiens.
(i Les Bretons sortent d'un pays quia été longtemps sous la domination de Rome, mois que la civilisation romaine n'a pas assimilé. Quiîlqucs mots latins dans leur langue, des ruines romaines sur le sol de la Bretagne, sont à peu près les seules marques du |)assage des Romains.
Les Bretons sont chrétiens. Les émigrants comptent dans leurs rangs un très grand nombre da moines. Les monastères s'élèvent rapidement en Armorique. Plusieurs deviennent des centres de population importants. Les monastères de Samson h Dol, de Malo h Lan Aleth, de Brieuc h la place où s'élève la ville de Saint- Brieuc, de Tutwal à Tréguier, deviennent le berceau d'autant d'évôchés. Leur juridiction,
d'abord sans donte mal déPinie, ne tarde pas à se renfermer dans des bornes |)récises. Noménoé, au IX' siècle, no pas eu ù créer d'évéchés à Dol, Sainl-Bnenc, Aleth et Tréguier : il n'a fait que reconnoilre un fnit accompli, lui donner une consécration officielle et aussi séparer nettement la dignité épiscopnic de la dignité abbatiale, qui, sinon de droit, nu moins de fait, paraissent avoir été inséparables jusqu'au IX* siècle, dans ces circonscrii)lions religieuses. Les évêcbés de Cornouailles et de Léon, fondés par des moines insulaires, semblent, de tous les évôchcs bretons, avoir eu les premiers une existence officielle et régulière. Le |>rincipc qui a présidé ù la formation des évôchés bretons est le même qui a dicté la transformation des cités en évéchés, avec cette seule différence qu'il ne s'agit pas de cités gallo-romaines, mais de tribus bretonnes. »
ft Ce qu'on doit entendre par le mot d'thnigralion bretonne^ dit M. de la Borderie (1), c'est l'ensemble de toutes les bandes d'émigrés, plus ou moins nombreuses, qui durant plus d'un siècle, à parlir de l'an 400 environ, sont venues successivement et presque incessamment débarquer en Armorique. Si, parmi ces bandes,
(M Du râh» historique th^s sninh de Bretugue, ouvrage cilo [Ktudes hisloriques hrrtonucs)^ pp. 1.-3-130. — Cf. Histoire de Brefafjnc, l. I, p 280 et suiv.
beaucoup étaient conduites par des chefs militaires, un grand nombre aussi devaient avoir pour guides des chefs ecclésiastiques...
(( Ouvrons les Actes anciens des saints qui sont venus de Ttle s'établir en notre péninsule, tous y arrivent avec des armées de disciples : saint Tudual en avait soixante-douze, saint Léonore soixante-treize, saint Brioc (ou Brieuc)cent soixante-huit, etc Ces chiffres élevés eussent déjà pu faire soupçonner aux historiens que les émigrations de nos saints étaient plus que des émigrations individuelles; mais parce que les -légendes citent toujours les clercs en première ligne et ne donnent jamais le chiffre des émigrants laïques dont ceux-ci se trouvaient accompagnés, ils se sont apparemment imaginé que les bandes venues en Armorique à la suite des saints de Tiie de Bretagne étaient purement ecclésiastiques. Grande erreur, comme on va ie voir, et là-dessus nous en appelons aux légendes elles-mêmes. Dans les Actes de saint Paul Aurélien, premier évoque de Léon, on lit ce qui suit, au sujet du passage de ce saint en Armorique : « Il avait avec lui douze prêtres du Christ, beaucoup d'autres personnes qui lui étaient attachées, soit par les liens du sang, soit par ceux de l'affection, et un nombre d'esclaves proportionné ))
(( Ce n'est donc pas seulement leurs disciples, leurs clercs, que les moines el les évéques de nie de Bretagne emmènent avec eux sur le continent : c'est aussi leurs parents, leurs amis, les serviteurs de leurs amis et de leurs parents. Et Ton sait comme est compréhensif chez la race bretonne ce terme de parcnis : au X« siècle, dans les lois Cambriennes, les liens de la parenté légale, déjà sans doute plus restreinte qu'au VI* siècle, s'étendaient jusqu'au dix-huitième degré. On peut juger par là de l'importance des émigrations dirigées par nos saints. Et le fait relevé dans la vie de saint Paul n'est point exceptionnel. On en retrouve plusieurs fois la confirmation dans les légendes originales qui nous restent, encore bien que ces légendes, aujourd'hui malheureusement en petit nombre, soient généralement peu explicites. Les Actes de saint Magloire, entre autres, nous disent formellement que samt Samson (cousin de saint Magloire) passa en Armorique cum tam clericorum quam laïcorum collegio. Et si l'on veut encore quelque chose, non de plus concluant, mais de plus explicite, qu'on lise les Actes de saint Teliau. — Une épidémie cruelle, connue sous le nom de peste jaune, désolait la Cambrîe, emportant les hommes et les animaux, semant partout la mort. Saint Teliau, évéque de LandafiF, primat
de toutle Deheuborlh (South- WqIos actuel) tenta de iléchir le courroux céleste.
(1 Alors (nous disent ses Actes), grAce aux prières de saint Teliau et de plusieurs autres saints, la colère divine s'apaisa quelque peu ; et Teliau, sur un avertissement venu du ciel, se réfugia en des régions lointaines avec tous ceux (|ue le fléau n'avait point encore moissonnés {cimiliis qui reslilui fuerant). Et voici comment cela s'accomplit. Un ange dit à Teliau: — Lève-toi, rassemble les débris de ta nation (reliquias gcntis liiœ), et le mettant à leur tète va-l-en ou pays d'outre-mer. — Saint Teliau se leva donc, et emmenant avec lui plusieurs évoques ses suffragants, et des personnes de toutes les classes, et des hommes et des femmes, il gagna d'abord le Cornwall; puis de là se rendit avec tous ses compagnons chez les babitants de l'Armorique qui lui flrent un accueil empressé. »
« Ce texte n'a pas besoin de commentaire. 11 y a, à la suite de saint Teliau; non seulement des clercs, non seulement des parents cl des amîs, mais des gens de tout sexe et de toute condition, une nation ou au moins une tribu tout entière. Objectera- t-on qu'ici la cause de l'émigration, c'est la peste jaune, non l'invasion saxonne ; l'épidémie, non la guerre? Cause pour cause, il n'importe, puisque le fait est le môme et du môme
temps. Il s'ogit toujours d'une émigration outrevicr : et pourrait- on nous dire en quoi il eût répugné davantage aux Bretons de prendre pour guides leurs chefs ecclésastiques quand ils émigraient devant la peste ?
« Voici donc le résultat que nous pouvons constater :
(( Les émigrations de nos saints sont autre chose (|ue des émigrations individuelles ou des émigrations purement ecclésiastiques. Ce sont des bandes véritables, des clans, et quelquefois des tribus que les moines et les évoques de Tllc de Brelagne amènent avec eux dans notre péninsule ; — ou du moins de ces Iribus et de ces clans ce que le fer et la peste ont épargné.
« Et il n'est pas téméraire d'allirmer qu à chaque saint qui débarque en Armorique venonl de la Grande-Bretagne, c'est une nouvelle bande d'émigrés qui débarque avec lui. Fait laissé dans l'ombre jusqu'ici, et qui n'en sera pas moins très fécond quand on voudra étudier d'une monière sérieuse l'histoire de l'émigration bretonne.
« Nous savons donc maintenont que, dans cette émigration, l'élément ecclésiastique et en particulier les saints, tiennent une place immense ; nous savons (|ue les moines et les évêques de l'île de Brelagne ont |)arlagé avec les chefs de guerre l'important privilège de guider sur les Ilots les
barques des émigrants bretons; nous savons pourquoi, enfin, de ces barques fugitives, par dessus le concert varié des lamentations individuelles, monte et s'élève, comme la voix du commandant, la solennelle psalmodie des chants ecclésiastiques. ))
Parmi les monastères édifiés en Armorique par les émigrés bretons du sixième siècle, nous en remarquons un pittoresquement situé sur une colline dominant la mer et les rochers qui la bordent, à l'extrémité d'une des presqu'îles du pays vannelais, terre aujourd'hui fertile et plantureuse, alors en grande partie couverte de bois, « rudement assaillie au sud par l'Océan grondeur, doucement caressée au nord par le calme Morbihan » (1) ; nous en remarquons un dont le nom de Ruts, dans les textes anciens Reum-Visii, serait celtique et rappellerait l'origine de ses premiers moines. « La dernière parlie du nom se retrouve dans Caer-Wys, dans le comté de Flint (Nord-Galles), et probablement aussi dans Powys (Pou-Vis, pays de Vis?), partie est de la (Jambrie (2). » Le nom de son patron est plus significatif encore. La tradition, recueilHe au onzième siècle dans un texte dont
(1) La Borderie, Saint Gildas, l'historien des lireions^ ouvrage cité, p. 202.
(2) J. Loth, ouvrage cité, p. 187.
les sources diverses et i'exocte valeur historique ne ponl pos encore déterminées avec certitude, en allribue directement la fondation à l'illustre apôlre et amer censeur de ses concitoyens, Gildas, surnommé le Sage, dont nous écoulions tout à l'heure les lamentations douloureuses et les accents indignés (1).
Le monastère de Saint-Gildas de Ruis fut certainement, dans la période d'occupation et de colonisation bretonne de la péninsule armoricaine, du sixième au dixième siècle, l'un des centres religieux les plus importants et les plus renommes de la nouvelle nation celtique.
Par un procédé de comparaison et d'induc-
(II LMdontitô du fondateur do Kuis ot do Tauteur du De cxcidio BritaJinipny admise dùjà par Mat)iUon, Test également par MM. do la lionlorie ot Lolh. Monimsen et Zimmer. Assurément, ce sonl \h des autorités du plus grand poids. Toutef.«is. avouoiis-lo, nous n'oserions pas être aussi afflrmalif. Collo idcntilé, dans Télat actuel de noire inforinalion, no nous semble ni al)Solument invraispinblahle, ni non plus indisciilahle. — Si, en consé(|uence do nouvelles rcchorches, la critique en venait h distinguer deux saints contemporains du nom de Gildas. Tun demeuré en Grande-I3rplagne, Tautro passé en Armorirfue, cela rappelorait Thomonymie de deux grands sainls irlandais de la môme époque, saint Cofumba et Paint Colomban. — Dans relto hypothèse. U ne serait pas, ce semble, impossible r[ue lo second saint Gildas, ci'iui fî'Armorifpio, eût élô un disciple, peut- Mro mémo \\n |»arenl de Giblas-le-Sa;ro, rpii aurait reçu de col homme illustre ou spontanément adopté son nom. • 1*
tion (rès ingénieux et très légitime, M. de la Borderie s'est attaché à reconstituer pour nous le caractère et l'aspect de ces groupes civilisateurs. Demandons-lui quelques-uns des traits principaux qui les font revivre :
(( Pour restituer, dit-il (1), la physionomie des monastères d'Armorique au VI« siècle, nous pouvons nous aider des traits qui nous sont fournis et par ceux des Bretons insulaires et par ceux des Scots (2) : secours précieux, en raison des nombreux renseignements venus jusqu'à nous sur les monastères d'Irlande et plus encore sur celui de l'île d'iona, fondé près des côtes d'Alban par le Scot saint Columba ou saint Coulm, qui est encore aujourd'hui le patron de plusieurs de nos paroisses (3).
(( Un monastère breton ou scotique du VI* siècle renfermait presque toujours une popula-
(1) Ouvrage cité, p. 263 et suiv. —Cf. Histoire de Bretagne, pp f)07 et suiv., 512 et suiv.
(2) Au VI'' siècle, ce nom était encore aussi liien celui des habitanls do THibeinie (If lande;, berceau de la race scotique, que de ceux do la région du nord de la Grande-Ufûtagne, qui plus tard prit d'eux le nom d*Ecosse.
(3) (( Entre autres, ajoute l'auteur en note, Plougoulm (Plou-Coulm), près Morlaix, dans le Finistère, et Saint- Coulomb, près Saint-Malo, dans l'IUe-et-Vilainn. » — Cependant saint Columba n'est jamais venu en Armorique.
tîon nombreuse : ou moins cent cinquante personnes, souvent bien plus ; dons le monastère de saint Cado (Nont-Carban), il y en avait trois cents ; plus de deux mille dans celui de Bangor au pays de Galles ; en Irlonde, jusqu'à trois mille, à Clonard, sous la direction de Finnian ; et autant, un peu plus tord, h Clonfert, sous celle de saint Brendan.. .
« En se bornant h cent cinquante personnes, s'il avait fallu loger celte troupe dans des édifices de pierre, comme on le fit plus tard au moyen-âge, créer un monastère, eût été au VI' siècle une longue et bien difiîcile offaire. Mais alors tous les bAtiments monastiques, y compris l'église (ncclcsin, nvalnvirtm, vionnstoriolum), éloient en bois. Cbez les Scots, la cellule de chaque moine formait une loge ou cabane séparée , toutes ces loges — sortes de baraques en planches ou môme simplement en clayonnage étaient rongées en file les unes à côté des outres, souf lo cellule de l'obbé, de dimensions un peu plus considérables, placée dans une position que nous indiquerons tout-arheure.
« Les moines mangeaient en commun ; pour cela il leur fallait un grond bûtiment, le réfectoire {rcfcclorinni , prnndii tccliim), auprès duquel il s'en Irouvail un autre contenont la
cuisine ((!0(]uin/i). Enfin, il y avait encore le logis destiné ù recevoir les étrangers (/io.s/>////m/i).
(( Ces divers bâtiments, ainsi (|ne l'église et les loges des moines, étaient |)locés plus ou moins régulièrement autour d'une cour qui formail le centre du monastère et qu'on nonimait le placis ou préau (p/a/eo/a). La cellule de Tabbé {cal In, (lomus), construite de madriers, s'élevait un peu en arrière dans une situation dominante, parfois sur un monticule, de façon à embrasser, surveiller toute la communauté.
w L'ensemble de ces constructions était environné d'un ruIliDn, c est-à-dire d'ur.e muraille de terre ou de pierre couverte d'un fossé, de figure circulaire le plus souvent, — clôture et rempart du monastère. Aussi, en Irlande, quand un chef voulait fonder un établissement de ce ce genre, il donnait d'ordinaire à l'abbé un fort (ralli), dans l'enceinte duquel on élevait les bâtiments...
« En dehors du valluni se trouvaient les dépendances du monastère : Tétable, l'écurie, le grenier, le four h sécher le grain, el s'il y avait là quel(|ue cours d'eau, le moulin. Quant à la forge et à l'atelier de charpenterie, indispensable dans un établissement tout bùti en bois, on incline à croire qu'ils étaient dans Tintérieurdu vullum^ mais ce point nous semble douteux. Si le mo-
nosth'O élnil nn bord de In mer, il y avait hobîtuellemciil un petit port garni de barques pour son service...
« Enfin, les clicfs monastiques de ce temps, en Irlande cl on Brelngne, durent tenir compte du goût (|ui pressait souvent leurs moines de qiiiller la vie c(»mmnne pour s'imposer dans la vie ('rcMnili(|ue de plus rudes auslcrilés. En dehors du vnlhivi, h quelque dislance du monaslcre, on construisait une ou plusieurs très petites cellules en pierre, en forme de ruclie d'nl)eilles, avec une entrée fort basse, où les anacborêles se rctiraionl pour suivre on toute libelle les inspirations de leur zèle, sans échap- |X3r compIcMemenl à la surveillance de leur abbé. Ce ou ces ermitages s'appelaient le Désert, descrlinn...
n Dans les monastères scoticiues, notamment ù lona, les frfn-n.^ qui constituent la famille monastique sont divisés en trois classes : I*» les anciens, soiinrc.^, voués uniquement à la prière et aux (ruvres de piété ; ?° les ouvriers, operarii frnlrr.'^, principalement appliqués aux travaux manuels ; 3^ les jeunes, novices et écoliers, désignés sous le nom de jjiniorc'i, nlnmni ou pue) ni I fniniHnrrs. Kn Armoriqne, la distinction est Irrs nclte entre les moines proprement dits, iuonnclii, palrcSy innjorcs, et les écoliers.
sculnslici, jiiVimes, mi}ioreft, parvuli monachi. Mais (jusqu'à présent) nous n'y avons point vu les moines partagés en soniorcs et en cn)enirii fralrcs ; sauf impossibilité résultant de la maladie ou de Tâge. le travail manuel était une obligation pour tous...
« Le chef de la famille monastique était l'abbé appelé abbns, — iibbii pnler, — 2^**^^^^* spiriliilis, — ou simplement putvr, — et encore piitronus, magisler, pru'ceptn', très souvent senex. Il habitait à part, un peu à l'écart du roste du monastère. Ses moines ne l'abordaient qu'en se prosternant devant lui et ne lui parlaient qu'après en avoir reçu la permission. Tous ses ordres devaient être obéis pleinement et immédiatement ; sa volonté était tenue pour la volonté même de Dieu ; y contrevenir était une ofïense contre Dieu plus que contre l'abbé.
« Il avait sous lui, pour l'assister, un otïicier appelé œconoinus, souvent mentionné dans les Actes des saints bretons, notamment dans ceux de saint David, de saint Gado et de saint Samson. L'économe dirigeait — par délégation de Tabbé — toute l'administration temporelle du monastère, il suppléait l'abbé en son absence, il était le premier après lui, aussi appelait-on sa charge mafjislerinle oflicium. Dans la communauté dont saint Paul Aurélien était le chef, à
son arrivée en Armorîque, cette charge était confiée à saint Tcgonec.
« Au-dessous de l'économe était le pistor (boulanger), dont roHîce ne se bornait point, comme on pourrait le croire, à fabriquer le pain de la communauté. Il avait la garde et la disposition de toutes les provisions, en particulier de tous les vivres, et était chargé (comme on dirait aujourd'hui) d'assurer et diriger le service de ralimentation de la famille monastique...
ce Les autres ofTices d'ordre inférieur ne sont guère mentionnés, sauf le cuisinier {coquus) et môme le cuisinier-chef {archimagirus) chargé du double soin d'apprêter les mets et de faire toutes les dépenses pour la cuisine...
« Les moines d'Irlande — du moins ceux de saint Columba — étaient habituellement vôtus d'une tunique {iunica) et d'une coule {cucuUsl) : la tunique, vêlement de dessous, parfois de couleur blanche ; la coule, qu'on appelait aussi cappa ou chape, vêlement de dessus passablement large, fait d'une grosse étoffe de laine laissée dans sa couleur naturelle, et muni d'un capuchon. Par le froid ou le mauvais temps, on substituait à la coule un véritable manteau plus ample et d'étoffe plus chaude, appelé amphibalus. Les moines scots étaient chalissés de
sondalos, qu'ils (Maîent ordînoiromenl avnnt de se mollre h talile...
t< Le costume des moines bretons ressemblait presque entièrement h celui des Scots. Ils poituienl, eux aussi, la coule et la tunique La coule figure, entre antres, sons le nom de corulii, dans la Vie de saint Cado qui atteste formellement sa ressemblance avec le vôlement dos moines d'IIibcrnie, et sous celui de 'nit])U dans un curieux épisode de la Vie de saint Malo. On trouve aussi la tunique {hiniri\) dans la Vie inédite de saint Lunaire. Mais le texte le plus curieux, pour l'objet qui nous occupe, est celui de la Vie de saint Gwennolé, où on voit, jusqu'au ix* siècle, les moines de Landevenec vôtus jour et nuit d'une tunique, d'un surtout de peau de chèvre, le poil en dehors (nielote), munis d'une chaussure dont on ne dit ni le nom ni la forme, et en voyage d'un manteau {p!\lliohi))i) représentant Vatnphiliiilii,^ chs Scots. comme leur peau de chèvre reproduit la coule, sauf la matière. De môme, quand saint Brieuc et ses moines abordent à l'embouchure du Gouet, un cavalier qui les aperçoit rapporte qu'ils sont vôtus d'habits de peau velus et de couleur rouge : ce qui se rapporte sans doute à la teinte fauve de certains poils de chèvres, car il est peu probable qu'on se donnût la peine de les teindre. »
Le régime des monaslôrcs bretons, îinilc, par rinlenncdiaire des plus oncîens monaslôres de Gaule, des coutumes des moines d'Orient et des austérités des Pères du désert, était d'une sévérité plulùt oxcr^ssive.
L'une des principales règles religieuses suivies dans l'Eglise celtique, celle de saint David, ne se lit pas sans ctTroi. « D'a[)ros la règle de saint David, dit Ici P. Brou (I), tout le moufle est debout au chant du coq ; on prie jusqu'à l'heure du travail ; puis, vôtus do peaux de bête, les moines |)artent pour les champs, où se passe la journée. On vit de son travail, le monastère ne recevant absolument rien des nouveaux arrivés. Silence perpétuel, et, autant que le permet la faiblesse humaine, prière continue. Pas de bœufs pour aider au labour, afin rpie le travail soit plus rude. Le soir venu, on rentre pour la lecture et roflice : un maigre diner attend les moines, car le jeûne est ininterrompu : du pain, des racines, du sel, de l'eau et du lait. Trois heures d'oraison achèvent la journée. Pour mériter de mener cette vie, le postulant doit mendier dix jours durant à la |)orte hi faveur d'entrer; et on ne lui répond que par des refus et presque des insultes. Puis, (juand la grâce pousse h redoubler d'aus-
(I) Ouvrage cité, pp. 114, 115.
lérîlés, le moine s'en va, cherche une maison où la règle soit plus stricte ; d'autres s'enfoncent dans les montagnes, ou s'isolent en mer sur un écueil; là, en pleine solitude, ils passent des heures à psalmodier ou à multiplier les génuflexions, plongés jusqu'à la ceinture dans l'eau glacée. »
Fondée sur ces principes, môme avec des variantes et des mitigalions selon les temps et les lieux, la vie des moines bretons d'Armorique était donc très dure et très laborieuse, et c'est d'eux probablement, par voie d'éducation et d'exemple,que la forte race pastorale, agricole et maritime de cette contrée a reçu quelques-unes des rares qualités : la sobriété, la discipline, l'abnégation, l'endurance, qui la distinguent aujourd'hui encore (1^. Leur action matérielle et morale fut énorme. Matériellement ils ont défriché et, en conséquence, repeuplé la région. « L'agriculture, dit M. de la Borderie (2), fut le principal objet auquel les moines bretons appliquèrent ce travail manuel dont leurs règles leur imposaient Tobligotion. La péninsule armori-
(1) En ce qui concerne la sobriété, il s'agit, bien entendu, de l'ensemble du régimo alinp.enlaire. La terrible quebtion de l'alcoolisme eai h réserver, l/exeùs môme de la sobriété n'y est peut-être pas étranger.
(2) Du rôle historique des aainta do yy/•t'^/o>/e, ouvrage cité, pp 154.161.
caîne était alors presque entièrement couverte de bois, la plupart des saints venus d'outre-mer s'établirent au milieu des forêts... Tout autour de leurs établissements, les saints et les moines brisaient ce réseau envahisseur de bois et de halliers ; puis ils défrichaient, labouraient, ensemençaient et remplaçaient les chênes par les moissons... La légende de saint Léonore renferme sur ce sujet de curieux détails.
« Léonore, revêtu dans la Cambrie des fonctions épiscopales, passa en Armorique 5 la tête d'une bande considérable de moines et de laïques. 11 s'établit sur la côte septentrionale, entre l'embouchure de la Rance et celle de l'Argucnon, au liord d'un ruisseau où la mer remonte, et qui tombe lui-même dans une petite baie, défendue contre les vents d'ouest par un long sillon de roches abruptes qu'on appelle aujourd'hui la pointe du Déco//(î. Cette côte était alors inhabitée, inculte, occupée par une vaste forêt : les émigrés y vivaient péniblement de leur chasse et de leur pêche. Un jour enfin, comme Léonore s'était retiré à l'écart pour prier, un petit oiseau voletant vint se poser tout près de lui, un épi de blé ou bec Cette vue fut pour le saint une joyeuse nouvelle ; il y avait donc sur cette côte sauvage un lieu où lé blé pouvait croître, où il en croissait encore quelques épis. Il appelle aussitôt l'un des
moînesqui raccoinpognoicnt, lui ordonne irépier, de suivre la direction que vu prendre l'oiseau, et de chercher, sur cet indice, le bienheureux champ de blé. L'oiseau complaisant Vy mena tout droit. C'cMait une clairière dans la forêt, où s'étaient conservés en ressemant d'eux-mêmes quelques pieds de froment, dernier reste d'une riche culture disparue de ces lieux avec les habitants qui Ty avaient apportée. A la nouvelle do celle découverte, la communauté entière chanta h Dieu un solennel cantique d'actions de grùces, comme pour le plus signalé bienfait ; et le lendemain tous les cénobites, leur chef en tète, se mirent en train de jeter bas la forêt.
« Ce fut un rude labeur : les moines se levaient chaque nuit au chant du coq, célébraient matines, et dès Taube se rendaient au travail, d'où ils ne revenaient ensuite qu'à trois heures de l'après-midi, pour passer le V3s{e du jour en prières et en exercices religieux. La besogne se prolongea, et la fatigue devint telle que les pauvres moines, perdant courage, vinrent supplier Léonore d abandonner celte terre rétive pour chercher ailleurs un lieu où ils pussent gagner leur vie avec moins de peine. Mais le saint fut inllexible: « ilecA est, leur dit-il, une tentation du diable; prenez courage et fortifiez-vous en Dieu. » Ces paroles furent écoutées, et, pour
récompenser leur constance, les moines, peu de temps après, se rendant un matin à l'ouvrage, trouvèrent la forêt entièrement abattue et déjà môme en partie entraînée par la mer. Le biographe de saint Léonore voit là un miracle ; sans doute une tempête violente, comme il s'en lève souvent sur ces côtes, avait achevé durant la nuit la besogne déjà bien avancée par les cénobites... Quoi qu'il en soit, l'opération du labour une fois terminée, les semailles se firent ensuite au temps convenable, et le biographe de Léonore, pour achever ce récit, nous montre le pieux évêque parcourant avec sollicitude ses nouveaux champs et suivant d'un œil inquiet les progrès de la moisson, qui couronna enlui ses longs efforts par une abondante récolte.
« Si je me suis arrêté sur l'histoire de saint Léonore, c'est qu'elle nous montre, avec une grande vérité et sous des couleurs vivantes, ce que fut l'œuvre civilisatrice accomplia par les moines émigrés de l'île de Bretagne. A celte joie solennelle, à ces vives actions de grûces inspirées par la découverte d'un petit champ de blé au milieu des bois, ne croirait-on pas voir les colonisateurs de quelque plage déserte encombrée de forêts vierges? La tîîiche est rude, en effet; plus d'une fois les ouvriers sentent défaillir leurs bras et leurs cœurs ; mais l'énergie du chef
— asdemeure inébranlable, il soutient, il ranime ses compagnons ; à force d'opiniôtrelé et d'industrie il dompte tous les obstacles, il contraint la nature à servir de nouveau aux besoins de Thomme... En face des difficultés sans nombre de la colonisation armoricaine et surtout de cette première opération du défrichement, on peut assurer sans crainte que le travail individuel abandonné à lui môme, avec ses caprices, ses efiforls irréguliers, isolés, mal combinés, fût demeuré bien longtemps insuffisant; il fallait un agent plus énergique, il fallait l'association, le travail en commun, et surtout ce travail patient, continu, régulier, que rien ne rebute, pas même la stérilité, apparente de ses efTorts, parce qu'il a pour principe l'accomplissement d'un devoir religieux ; non la satisfaction d'un intérêt personnel. »
Telle fut l'œuvre accomplie dans la presqu'île de Ruis par les moines de Saint-Gildas.
Moralement, l'action des saints et des moines celtiques ne fut pas moindre dans la péninsule armoricaine. C'est ù eux, on a de sérieuses raisons de le croire, que revint l'honneur d'extirper définitivement, dans la région envahie par les Bretons, leurs compatriotes, les vestiges subsistants du paganisme romain et gaulois. En s'occupant de convertir au christianisme ou d'y
maintenir les paysans gallo-romains tombés sous la domination des jieuplades guerrières de Grande-Bretagne, ils leur procurèrent sans aucun doute un traitement plus humain et contribuèrent à la fusion des deux. races (l). Us organisèrent la vie religieuse, par la création et le service des paroisses, sur tous les points du pays. Ils travaillèrent enfin avec un succès très notoire, quoique seulement relatif, à l'adoucissement des mœurs sauvages et des passions emportées des chefs celtiques, devenus, selon leur importance, dans la petite Bretagne, aux temps mérovingiens, des rois ou des comtes, du moins selon la terminologie des écrivains latins de cette époque (2). Ils conservèrent enfin et
(1) Il y a divergence d'avis sur le caractère, violent ou pacifique, de l'occupation bretonne, entre MM. J. LoUi et A. de la Borderie. Cf. J. Loth, ouvrage cité, pp. 176-183, et A. de la Borderie, Histoire de Dreiagne, 1. 1, pp. 291-292.
(2) (( Ils adoucirent, en les christianisant^ dit M. de la Borderie, ces natures fougueuses et déréglées ; ils firent descendre jusqu'à TAme Peau du baptême, qui n'avait encore touché que le front. Mais cette œuvre ne fut pas toujours d'un succès facile ; les vices endurcis, les passions sauvages de la barbarie opposèrent souvent une résistance tenace^ et parfois insurmontable » Du rôle historique des saints de Bretagne^ p. 169. — Cf. Histoire de Bretagne y t. I. p. 527 et sufv. « Dans l'âme de cette nation, conclut à bon droit l'auteur, l'idéal chrétien sous toutes ses formes, le signe divin de la Croix a été gravé
gar eux à une telle profondeur (|ue depuis quatorze siècles ien des révolutions ont passé et bien des vissicitudes de toute sorte sans pouvoir affaiblir cette empreinte sacrée, i
entretinrent dans une mesure et avec un caractère assez difficiles h déterminer, au moyen des écoles annexées h leurs monastères, une certaine culture intellectuelle et littéraire. Saint-Gildas de Ruis doit être considéré comme un de ces foyers de civilisation chrétienne et bretonne.
Ce qui peut donner, par induction, une haute idée de Tapostolat des saints bretons dans la péninsule armoricaine, c'est l'œuvre étonnante, entreprise à la même époque, dans la Gaule franque et burgonde et jusque dans l'Italie du nord, par Tincomparable hardiesse et l'énergie merveilleuse du fondateur de Luxeuil et de Bobbio, le missionnaire irlandais saint Colomban (543-615). (( Colomban, dit Montalembert (1), vit affluer autour de lui jusqu'au dernier jour de sa vie, dans les sanctuaires qu'il avait fondés, une véritable armée de disciples. Us furent plus nombreux et plus illustres que ceux de saint Benoit. Enflammés par le souffle de ce grand saint, pénétrés de la sève vigoureuse qui débordait en lui, comme lui opiniôtres. intrépides, infatigables, ils donnèrent à l'esprit monastique l'impulsion la plus puissante, la plus rapide et la plus active qu'il eût encore reçue en Occident. Ils le propagèrent surtout dans les contrées
(1) Les Moines d'Occident^ t. n, pp. 535| 536.
où se constituait laborieusement cette race franco-germaine qui recelait dans ses flancs l'avenir de la civilisation chrétienne. Par eux le génie et la mémoire de Colomban plane sur tout le VIP siècle, le plus fécond et le plus illustre de tous par le nombre et la ferveur des établissements religieux qui y prirent naissance. Kt cependant, on le verra, avant que ce siècle s'achève, la règle et Tinstilut du grand Irlandais seront partout remplacés par l'esprit et par les lois de son immortel prédécesseur. »
Toutefois, dans la péninsule armoricaine, In Bubstitulion totale de lo règle de saint l^eiiolt aux institutions et coutumes monastiques apportées de le Gande-Bretngne par les émigrants celtiques fut plus tardive. Elle se rattache à l'histoire des rapports de la nation bretonne d'Armorique avec l'empire fondé en Gaule par les Francs. L'autorité des rois mérovingiens s'étendait sans conteste sur la partie de l'Armorique demeurée d'abord libre de l'invasion néoceltique, c'est-à-dire sur les pays de Rennes et de Nantes et sur une partie du pays de Vannes, dont la réunion formait un grand commandement militaire connu sous le nom de marche de Bretagne. Mais elle n'eut que le caractère d'une suzeraineté assez précaire sur la région bretonne, et, dans une partie de cette région, correspondant
au Vannetais occidental, non-seulement cette suzeraineté, mais les limites des deux nations, furent Tobjet de luttes sanglantes et prolongées (1). Charlemagne, sans enlever aux Bretons une certaine autonomie, les fit pourtant, de sa main puissante, entrer dans Tunité de son empire.
Louis-le-Pieux, son successeur, eut à dompter plusieurs fois leurs révoltes, et, entre autres mesures destinées à les rattacher plus étroitement à Tensemble de la chrétienté occidentale, il prescrivit la renonciation du clergé breton aux coutumes particulières de l'Eglise celtique (2) et l'adoption par les monastères de la règle de saint Benoît (3;. Mais, en revanche, il choisit pour son lieutenant général dans cette région un prince de race bretonne et de haut mérite, Noménoé, des services duquel il n'eut qu'à se louer durant tout son règne. Mais quand, après
(1) Cf. A. de la Borderie, Histoire de Bretagne^ t. l, pp. 287 et siiiv., 442 et suiv., 478 etsuiv., 506 et sulv., 531 et suiv. — J. Loth, ouvrage cité, p. 177 et suiv.
(2) La plus apparente de ces coutumes, du moins dans la Bretagne armoricaine, était la forme de la tonsure. « iïUe partageait le crâne en deux portions, suivant une ligne allant d'une oreille à Vautre. Sur la partie antérieure les cheveux étaient entièrement rasés, sur Tautre on les laissait croître. » A. de la UorJerio, Histoire de Bretagne, p. 5 15.
(3) J. Lotli, ouvrage cité, p. 214. — Dom Morice, Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bre^ iagne, 1. 1, p. 228.
sa mort, lo guerre éclata entre ses fils et que sopéra la dissolution de Tempire de Charlemagne, Noménoé. brouillé avec Gharles-le- Chauve, résolut de se créer dans la péninsule Armoricaine un état indépendant. Il se fit proclamer roi de Bretagne et son règne, demeuré célèbre, marque l'apogée de la puissance de sa nation sur le continent. « Au IX« siècle, selon M. Loth (i), un puissant Etat, celtique de langue et de mœurs, semble définitivement fondé dans la péninsule. Il est à prévoir que les populations de Rennes et de Nantes, encore gallo-romaines, ne résisteront pas longtemps 5 la puissance d'assimilation des Bretons. » Mais, sous les successeurs de Noménoé, l'état des choses en Bretagne fut bouleversé par le terrible fléau qui sévissait alors sur toute la France, et qui eut dans la péninsule armoricaine un caractère d'acharnement particulier : la grande invasion Scandinave ou normande du X« siècle.
« Rien n'est plus dramatique, écrit le môme savant (2), que l'histoire des relations et des luttes des Bretonset des Normands. Quelquefois unis dans un commun amour du pillage et des aventures, les deux peuples étaient plus souvent ennemis ; il n'y avait pas place pour eux deux
(1) Ouvrage cité, pp. 238. 239.
(2)^0uvrage cité, pp. 239-241.
sur le sol de lo péninsule ; il fallait que l'un ou l'autre succombât. La péninsule, par son admirable situation entre les deux pays les plus chers aux Normands, la Grande-Bretagne et la France, avec ses bras de mer profonds, aux rives couvertes de bois, les nombreux ports crc*usés par tant de rivières à leur embouchure dans la mer, excitait par dessus tout les convoitises des pirates. Ils se sont acharnés à la conquérir. Pendant à peu près un quart de siècle, ils en ont été les maîtres, et ils y eussent fondé un Etat puissant, dans lequel ils n'auraient pas élé, comme dans la province à laquelle ils ont donné leur nom, absorbés par une population nombreuse et arrivée à un état de civilisation dont les avantages matériels ne pouvaient manquer de les séduire, s'ils n'avaient eu devant eux un peuple qui ne leur cédait pas en courage, en humeur batailleuse, et qui avait sur eux l'avantage de défendre sa patrie et son indépendance. Sans l'énergie des Hretons, la péninsule devenait une véritable Scandinavie. Mais, malgré son triomphe définitif sur les Normands, la Bretagne celtique a été profondément atteinte par l'invasion... La fuite (en France) d'une notable partie de la population conquérante avait laissé le champ libre tx l'élément gallo-romain, représenté dans une partie de la zone bretonisée par les
gens nltochcs n la glèbe. Il fut bîcnlôt consîdcroblement renforcé pnr l'union définilive des pays de Nantes et de Rennes, d*oii les Bretons, assez clairsemés d ailleurs au IX® siècle, avaient, au X«, à peu près complètement disparu, si on excepte la zôn3 de (îuérande. La délivrance de la péninsule par les Bretons, le prestige acquis par eux, leur avait gagné Teslimc des populations gallo-romaines : elles devinrent bretonnes de cœur ; mais l'élément celtique, très éprouvé par rémigration et la guerre, ne se trouva plus assez fort pour se les assimiler et les rendre bretonnes de langue. La population galloromaine, réconciliée avec les Bretons, joua bientôt dans la péninsule un rôle prépondérant. Les unions entre les chefs bretons et les familles françaises devinrent fréquentes. La langue française devint la langue de la Cour et des Grands: la langue des conquérants ne fut jamais enseignée. Ainsi se prépara peu à peu l'union avec la France d'un pays dont la possession était pour elle nécessaire et dont la conquête, s'il fût devenu breton de langue et de culture, n'eût pu s'acheter qu'au prix de guerres d'extermination. Ainsi se trouvèrent en partie paralysés les effets de l'émigration bretonne en Armorique qui auraient pu être bien autrement profonds et durables. »
Durant les péripéties cruelles de la lutte contre les pirates du Nord, de nombreux chefs bretons avec leurs guerriers durent se réfugier en France. Ce douloureux exodo s'imposa aussi aux religieux de nombreux monastères, et, en particulier, ù ceux de Saint-Gildas de Ruis qui, sous la conduite de l'abbé Daioc, emporlantavec eux loin du sol natal les reliques de leur saint fondateur et d'autres saints bretons, avec les objets sacrés, les livres et les archives de la communauté, s'en allèrent, d'étape en étape, jusqu'en Berry. Un seigneur, nommé Ebbon, leur y donna l'hospitalité sur les bords de l'Indre et contruisit même pour eux, sous l'invocation de leur patron, un monastère nouveau où ils se fixèrent. L'abbaye de Saint-Gildas au diocèse de Bourges subsista durant tout le moyen âge et au delà. Elle fut sécularisée par une bulle du pape Grégoire XV, en date du 24 août 1622, au profit de Henri de Bourbon, prince de Condé. Daioc et ses moines ne revirent donc jamais Saint-Gildas de Ruis, qui fut ruiné de fond en comble par les Normands. Toutefois, lors de leur départ, comme espoir et gage d'un avenir meilleur, ils avaient laissé, dit-on, dans le tombeau vénéré d'où ils avaient enlevé les reliques de leur fondateur, huit de ses principaux ossements,cachés sous le grand autel de leur église, qui furent
retrouvés lors de la reslourntîon du célèbre monastère breton dons les premières années du onzième siècle, époque où commence une période nouvelle de son histoire (1).
(l) Cf. Vifa *S. Gildncabbatis Ruyen^is^auctore monacho Rtfi/ensianoni/mo,c:\\) 32,31^, (Nfalnllon, Acta sanctorvm ordinis S. Benediclij t. I, p. 138 et suiv. — Monuwenia GermajHœ historica. Aucior. anliquissim, l Xlll, p. 91 et suiv ) — GnlHachristiana, t. II, p. 152 et 8uiv.— Ms fr. 16S22 à la RiMiothèque nationale, p. 40C cl suiv. — Histoire de Snini-Gildas deRhui/st^jpar Tabbé Luco.Vannes, L.Galles. 1869, petit in-12, p. 124 et suiv.