LA COLONIE DE SAINT-DENOIT-SUR-LOIRE
Entre les grands monastères fondés dans la Gaule franque à l'époque mérovingienne, une importance de premier ordre fut, presque dès son origine, reconnue à celui de Fleury-sur- Loire, qui, à cause de la translation dans ses murs du corps de saint Benoît, enlevé par une expédition hardie à sa sépulture du Mont-Cassin, se trouva placé par excellence sous le patro nage et l'invocation du glorieux patriarche des moines d'Occident (1). L'abbaye de Saint-Benoit devint, à l'époque carolingienne, l'un des principaux centres religieux et intellectuels de
(I) Sur cette translation elles controverses auxquulles eUe a donné lien cf. Tinlùrossant ouvrage do Dom B. Ileurtebizeet ilo M. Robert Trimer : Sainte Scholnsliquc, patronne (lu M(U)s. Solosmos, imprimerie Saint-Pierre ; Paris, Victor Relaux ; 1897, in-4, chap. II, p. 31 et suiv.
France, notamment sous le gouvernement de Théodulfe, évéque d'Orléans, placé à sa tête par Charlemagne L'immense étendue de ses domaines, en diverses parties du territoire, et les privilèges dont l'avaient dotée les souverains, ses prolecteurs, en faisaient aussi l'une des principales agrégations sociales de cette époque, de celles qui, en raison de la décadence du pouvoir central, allaient prendre une large place, comme éléments constitutifs, dans l'organisation de la féodalité tiiomphante. Mais, d'autre part, l'anarchie dont s'accompagnait ce triomphe et les dévastations des pirates normands qui la redoublèrent, furent pour Saint-BenoIt-sur- Loire des causes de détriment temporel et spirituel. Fréquemment dépossédée parles seigneurs, plusieurs fois pillée et incendiée par les pirates, l'abbaye était aussi tombée, au début du sixième siècle, dans le plus triste relâchement moral. « La plupart des religieux avaient abandonné le monastère pour se retirer dans leurs familles, et ceux qui restaient n'y pratiquaient plus aucune règle ; les devoirs les plus essentiels du christianisme eux-mêmes y étaient négligés (1). »
(1) L'abbé Rocher, Histoire de Vahhaye royale de Saint- Benoît-sur-Loire f Orléans, 1865, in-8, p. 113.
Un de ces grands hommes (|ue produit, aux temps de crise et de péril, la fécondité de l'esprit chrétien, saint Odon, abbé de Cluny, inaugurait alors le mouvement de réforme du clergé régulier et séculier qui, dans le siècle suivant, devait aboutir, par l'héroïque pontificat de saint Grégoire VII, à dégager l'Eglise des abus et des entraves qui menaçaient de l'étoufler. Il fut chargé de régénérer Saint-Benoît-sur-Loire et celte œuvre pensa lui coûter la vie. « Odon faillit plusieurs fois ôtre massacré par les moines à demi sauvages dont il voulait faire des religieux exemplaires (1). » Il réussit cependant et, grûce ù lui, l'antique abbaye de Fleury brilla d'une splendeur nouvelle. Ecolâtre, puis abbé, un autre grand homme, saint Abbon, y fil revivre, à la fin du siècle, Téclat intellectuel du temps de Théodulfe. Il mourut martyr de la réforme ecclésiastique qu'il était allé porter aux moines dégénérés de la Réole.
« Le monastère de la Réole, dédié au prince des apôtres, dit M. l'abbé Rocher (2), est situé sur le sommet d'une montagne. Trois collines l'environnent au nord, à Test et à l'ouest ;
(i) L'abbé Delarc, Saint Grégoire VII et la reforme de VKalise an A7« siècle. Paris, notaux-Iîray, 18S0, in-8, t. I, î». XX.
(2) Ouvrage cité, p. 174 et suiv.
• la Garonne coule à ses pieds au midi, dans une vallée profonde. Abbon, ami de la science et de la belle nature, se plaisait à visiter ces lieux, et h explorer les ruines antiques dis|)ersées dans les environs, entre autres celles du palais de Cassignol, que Charlemagne avait habité ; et lorsque, de la cour du monastère, il jetait un regard sur les vastes campagnes dominres par celte position : (( Ici, disait-il, avec celte galtô qui lui était naturelle, ici, je suis plus fort que le roi, mon seigneur, possédant une telle citadelle dans une contrée où sa puissance est si peu respectée o
(( Ce|)endant, la fête de saint Martin étant survenue, Abbon célébra dans Téglise du monastère la messe solennelle avec une grande dévotion. Le surlendemain, jour de la fôte de saint Brice, un moinegascon, nommé Azenan, homme dissimulé et haineux, dont les méchantes inspirations et les paroles perfides avaient occasionné une première rixe entre les serviteurs des religieux, réveilla par vengeance les (|uerelle8 mal assoupies. Un des gens du monastère de Fleury, profondément irrité des injures que les Gascons vomissaient contre le saint abbé son maître, s'emporta jusqu'à asséner sur la tête d'un palf renier de la Héole un coup de bAlon si violent, que ce misérable tomba à terre à demi-mort. La mêlée devint générale. En entendant le tumulte
et les cris, Thomme de Dieu sortît du monostère pour opoiser ces furieux. Vn des Gascons se précipita nussilôt A sq rencontre et lui perça la poitrine d'nn cou|) de lance. Le sang coulait à graiids llols. 11 appela h lui ses religieux et ses serviteurs, qui le soutinrent dons leurs bras. « Mon Dieu, s'écria-t-il, oyez pitié de monôme, et protégez toujours le monastère que vous aviez confié à ma garde ». Lo mort de ce saint religieux n'apaisa pas ces forcenés : l'un d'eux eut la barbarie de venir massacrer le serviteur qui tenait sur ses genoux la tôle défaillante de son maître, et qui l'arrosait de ses larmes.
« Le corps de ce saint martyr de hi charité fut inhumé dons l'église m(>me de la !\éolc, et placé dons un caveau, devant Toutel de soint Benoît. Bernord. duc de Goscogne, vengea sa mort ; ses serviteurs, qui étaient ou nombre de seize, furent traités avec bonté par In duchesse Rosemberge, qui leur procura le moyen de retourner en leur pays.
(( Il serait difficile de dépeindre la consternation qu'un tel événement répandit dons le monastère et les écoles de Fleury.On apprit la fatale nouvelle de la mort de saint Abbon le jour même de la fôle de la Tumuintion de saint Benoît, au mois de décembre. Odilon, nbbé de Cluny, le plus intime et le plus tendre ami du saint, était
venu pour prendre part à la solennité ; il put mêler ses larmes à celles de tous ses frères et de tous ses enfants désolés.
(( La mort d'Abbon arriva au mois de novembre de Tan i0()4. Son culte était déjà très répandu en Tan 1031. Tous les auteurs anciens l'ont mis au rang des martyrs, et notamment Raoul Glaber. »
Située en plein domaine de la maison ducale, puis royale, issue de Robert le Fort, l'abbaye de Fleury-sur-Loire fut au premier rang des puissances religieuses françaises, dont sut habilement s'aider la politique des fondateurs de la dynastie capétienne, et dont ils ne tardèrent pas, en retour de la protection très appréciée dont ils les couvrirent, à s'adjoindre, ù se subordonner, à s'assimiler l'influence. Le successeur de saint Abbon. Gauzlin, non seulement proposé, mais imposé aux moines de Saint-Benoit par son frère, le roi Robert, était un lils naturel de Hut»ues-Capet, élevé dès son enfance dans l'abbaye môme. L'irrégularité de sa naissance fut, à l'honneur des opposants, l'une des principales causes de la résistance rencontrée par cette promotion, comme plus tard par celle du même Gauzlin à l'arclievêché de Bourges, dont il joignit la charge à celle de son monastère. Il se montra d'ailleurs, par ses vertus et ses talents, égal ù cette
double tûche (1). Saint- Benoît-sur- Loire continua de briller sous lui par la haute renommée de ses écoles qui, durant tout le onzième, puis encore au douzième siècle, demeurèrent l'un des principaux établissements français d'instruction secondaire et supérieure, fréquenté par plusieurs milliers d'étudiants, dont le séjour, fixé sans doute non seulement dans l'enceinte, mais aussi dans le voisinage du monastère, devait donner au pays une animation singulière, un rare éclat aux cérémonies religieuses, aux processions, auxfétes périodiques. auxquelles l'abbaye conviait ses sujets du bourg et des campagnes environnantes. Parmi ces é(»oliers se recrutait le personnel des re|)réscnlalions dramatiques sur des sujets tirés de la Bible, cest-ù-dire de l'Ancien et du Nouveau-Testament et aussi des légendes dès saints : agréable addition faite par les moines aux offlces solennels et aux réjouissances de telle ou telle fêle. Ces jeux pieux et récréatifs fournissaient, dans la composition et la déclamation chantée de leur texte en prose latine, en vers latins métriques et rylhmi^iues, un utile exercice ù l'imagination, à la mémoire, à la voix, ù la muse.des étudiants, sous la direction
(1) Gallia chrisiia7ia, t. lî, pp. 38-il. — L'abbé Rocher, ouvrage cité, p. 180 et suiv.
de leurs maîtres. Un manuscrit du treizième siècle, venant lie Fleury et conservé ù la bibliothèque d'Orléans, nous a lieureusement transmis plusieurs de ces drames, de ces opéras religieux et scolaires, de forme liturgique ou quasi-liturgique, auxquels, en dé|)itdu latin, les spectateurs populaires ne manquaient pas(l). Au mouvement intellectuel, théologique, philosophique, scientifique et littéraire, entretenu par les grandes écoles, se joignait dans l'abbaye de Flcury-sur-Loire, à son époque de splendeur, non seulement un enseignement musical, que les coutumes do la liturgie rendaient l'objet d'un soin particulier, mais la culture des arts plastiques. C'est ce qu'attestent encore aujourd'hui pour nous les curieux chapiteaux historiés de la basilique abbatiale, naïfs et précieux monuments de la sculpture monastique et de l'art roman (2).
Après que la Bretagne eut été soumise h l'empire franc de ("harlemagne et les monastères celtiques ù la règle de sainlBenoit par
(i) Cf' Catalogue y^ttéral des manuscrits des bibliothcques publiques de France. D ''parlements, T. Xîl. Orlôans par M. Ch. Cuissar.l, |)i). lOS, iO'J. iParis, Pion, 1889, In-H.) — Marius Sepet, Le Drame chrétien au moyen âge, Paris, Didier, is7S, in-li, p. 80 ot siiiv. — ï.cs plus anciens drames en langue fran^'aise. Paris, Victor l\olaux, i89i, ii)-8, p. b et suiv. — i^elit de JuUo^ille, Les Mystères. Paris, Ilaclietto, 1880, in.8. T. I, p. 48 ot suiv.
\2) Cf. Tabbô Rocher, ouvrage cité, p. 40U et suiv.
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Louis-le-Pîeux, des rapports s'élabliretnl probablement entre ces monastères et l'illustre abbaye de Fleur^-sur-Loire, et ils se continuèrent sans doute, dans une certaine mesure, même sous le règne indépendant de Noménoé.
A plus forte raison redoublèrent-ils quand les dévastations des pirates Scandinaves et les vicissitudes de la lutte terrible engagée contre eux, contraignirent le clergé et surtout les moines bretons à chercher un refuge sur le territoire français. C'est à Saint-I3enoît-sur-Loire que l'évoque Mabbon, transporta, vers le milieu du dixième siècle, les reliques de son saint prédécesseur sur le siège de Léon, Paul Aurélien, un moine celtique peut-être contemporain de saint Gildas, fondateur deRuis, et en tout cas, émigré comme lui de la Grande-Bretagne. Mabbon luimême vécut désormais et mourut h Fleury sous l'habit et la règle du grand monastère (1). La bibliothèque de Tabbaye recueillit un certain nombre de manuscrits provenant des communautés bretonnes. Tel fut assurément le cas, par exemple, pour la vie de saint Paul Aurélien, composée à la fin du neuvième siècle par un moine de Landevenec, nommé Uurmonoc,
{\)Ma.h\\\onj A n?ialesnrdifîi^ s. !icnc<^icii^ t. IV, p. 204. —L*abbé Rocher, ouvrage cité, p. 130 et suiv. — GalliachrisUana, t. XlV, p. 974.
puisqu'elle fut abrégée plus tard par un moine de Fleury, qui en avait sous les yeux le texte (1). Dans leur douloureuse odyssée vers le Berry, l'abbé de Saint-Gildas et ses religieux firent peut-être, bien qu'aucun texte ne nous lé dise, quelque séjour à Fleury-sur-Loire. Quoi qu'il en soit, c'est de Fleury que, dans les premières années du onzième siècle, devait partir la colonie restauratrice de leur monastère abandonné. La Bretagne respirait alors, définitivement délivrée de l'invasion Scandinave et faisant quelque trêve à ses discordes intestines. Elle était gouvernée par un prince de haut mérite, Geoffroi I. fils de Conandit le Tort, comte de Rennes, et d'Ermengarde, fille elle-même de Geofïroi Grisegonelle, le puissant et vaillant comte d'Anjou, que sa renommée déjà légendaire allait faire introduire, par un anachronisme épique, dans la Chanson de Roland, Geofïroi de Rennes avait pris, sinon le titre, du moins l'autorité de duc, et imposé à tous les seigneurs bretons sa suzeraineté, que son mariage avec la fille d'un autre célèbre prince de cette époque, Richard-le- Vieux, duc de Normandie, également introduit
(1) J. Loth, ouvrage cité, p. 252. — LaBorderie, Histoire de Bretagne, t. I. p. 341, note 2. — Analecta Bollandiana, t. I. (1882), p. 208 et sulv. (Note et publication de Dom F. Plaine). — Le môme texte a été aussi publié dans la Revue celtique^ t. V, p. 417 et sulv.
pnr les poètes dans l'épopée carolingienne, avait rendu plus respeclable et plus redoutable aux siens. Préoccupé de relever les ruines de sa terre natale et d'y faire refleurir la civilisation chrétienne, le duc ou comte de Bretagne, d'accord avec la princesse normande, son épouse, Hadegogls ou Hadwis, que les chroniqueurs français nommèrent plus tard Havoise, résolut de s'adresser à l'abbé de Saint-Benoît-sur-Loire pour obtenir son concours à cette grande œuvre, démarche qu'explique fort bien la haute situation de l'archevêque Gauzlin dans l'Eglise et dans le royaume de France, et la célébrité de la grande abbaye, qui avait compté et comptait peut-être encore, parmi ses écoliers, des (ils de seigneurs bretons (l). Geoflfroi demandait en particulier une colonie de Bénédictins destinée ù restaurer les deux célèbres monastères du pays de Bro- Waroch, cest-à-dire de la région vannétaise, détruits naguère par les pirates Scandinaves : Lochmenech, qu'on appela depuis Locminë, et Saînl-Gildas de Ruis.
L'archevêque-abbé avait précisément sous la main l'homme qui convenait à celte mission de
(I) C'est ainsi quo Huerech, successivement évoque, puis coinfo do Nantes, dans la seconde moitié du dixième siccle, avait, paraîl-il, fait ses éludes h Saint-Benoît. — Ms fr. 16 822, pp. -i24, 425, 433.
relèvement chrétien et social. C'était un moine nommé Félix, originaire de loCornouoille armoricaine, qui, après avoir mené la vie érémitique dans l'île d'Ouessant, était venu à Fleury prendre l'habit de Saint-Benoît, afin d'y couler ses jours dans la prière et l'étude, près des reliques de l'illustre évoque celtique Paul Aurélien de Léon. 11 y fut le contemporain, sous le gouvernement de saint Abbon, du disciple et biographe de ce savant abbé, le moine Aimoin, l'un des auteurs de l'ouvrage composé dans l'abbaye sur les Miracles de saint Benoit^ et qui, dans cet ouvrage môme, nous a conservé l'écho de ses relations avec Félix et des pieux entretiens du cloître. Pour reproduire ce récit, dont la naïveté est pleine d'intérêt, nous ne croyons pas mauvais d'emprunter le style encore archaïque, mais dont la docte bonhomie a bien son prix et sa douce saveur, du religieux bénédictin delà Congrégation de Saint-Maur qui, vers 1668, à Ruis même, rédigea, pour l'instruction et Tédification de ses futurs lecteurs, l'ample composition, demeurée d'ailleurs inédite, à lacjuelle il donna pcmr titre : La Vie do siiinct (Hldas surnom nié h Sage et liadonic, la translation de son sainct corps et Vhistoire du nionastere portant le nom do Sainct Gildas de Uhuys en la Bretagne Armorique. Une copie de cet ouvrage, conservée à
l'abbaye de Saint-Germaîn-des-Prés à Paris, est passée de In au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale. Ecoutons donc ce bon religieux, qui suit ici pas à pas Âimoin de Fleury et l'ancien moine de Ruis(l) :
« Pour sçavoir au vray qui estoit ce Félix, que le duc Geflroy demanda à Gauzlin, abbé, de Fleury, pour reformer les monastères de sainct Gildas, il faut nous en rapporter à deux autheurs très fidelles, qui ont esté ses contemporains et mesme ses confrères, vivans avec luy dans le mesme monastère et soubz le mesme abbé, et qui ont escrit sincèrement ses actes, pour les avoir entendus de sa bouche tt pour avoir veu ce qu'ils nous ont laissé dans leurs ouvrages. Le premier est Aymoin, moyne de Fleury, au livre 3 des Miracles de sainct Benoist, chap. 12, d'où nous empruntons ce qui suit :
« Le bienheureux Félix estoit natif de Cornuaille, de la Bretagne armoriquc. L'année vingt uniesme de son aage cl de Nostre Soigneur 989 (2), il se joignit avec quelques personnes
(1) Ms fr. 10822, pp. 425- i 20. — Cf. Les Miracles de saint Denof If réunis et publiés pour la Société de l'Histoire de France par E. de Certain. Paris, Ueriouard, ia>8, iii-8% pp. i.»5, ir>S, l.ib. IH, cap. Xll. — Viia S. fSildm nie, cap. T), ^55.
(2) Ces indications chronologiques no sont pas données par Aimoin.
pieuses de son pays pour aller eu l'isle d'Oiiessant, que sainct Paul, jadis cvesque de Lcon, avoit sanclifiée par ses vie et miracles, après y avoir mené pendant quelques années une vie austère et parfaite avec ses compagnons (qui n'estoient que séculiers ou lays et non roligeux) dans une retraitte vrayment anachoretique, et ayant appris que quelques années auparavant Mabbo, evesque de Léon, avoit tranferé le corps de sainct Paul au monastère de Fleury. il luy prit dévotion de l'aller visiter en pèlerinage, et par mesme moyen celuy de nostre père sainct Benoist, qui repose dans le mesme monastère.
Neantmoins, pour ne rien faire de sa teste ny à la légère, il voulut consulter auparavant l'evesque de Léon, Paulilian ou Paulinian (1), successeur de Mabbo, pour luy demander conseil, s'il jugeoit à propos qu'il fist ce voyage, et si les motifs qu'il en avoit estoient réglez pour la gloire de Dieu et le bien de son ame.
« Le petit traject de mer qui est entre l'isle d'Oûessant et la terre ferme, quoyque fort estroicl, est très dangereux h passer à cause des rochers qui se trouvent entre deux, contre lesquels les flots de la mer se brisent avec grande impétuosité. Félix s'estant embarqué dans une nacelle pour le passer, elle fut par un
(1) Le nom de l'ôvôque n'est paâ donné par Aimoin.
coup de vague renversée si subitement, que ceux qui estoient dedans furent en un instant submergés et couverts de la mesme nacelle, et incontinent une outre vague contraire la releva toute remplie d'eoûe, et jetta tous ceux qui croyoientestre perdus, pour ne savoir nager, sur un des rocliors. Félix voyant le bateau relevé, il saute dodnns avec un compagnon, et ayant vuidé reaiie avec le bas de sa robbe, approcha avec deux rames qui estoient restées du nauffrage. du rocher, pour reprendre ceux que la vague y avoit jettes. Dans cette infortune. Dieu consola grandement son serviteur par un évident mirach^ qui arriva. C'est que Félix apperceut de loin son livre, dont il se servoit à prier Dieu (comme les ecclesiastiffues se servent à présent de bréviaire et de diurnal, et les laïques d'heures) qui flottoit sur l'eaûe sans enfoncer. Il Talla quérir avec le bntteau, et le trouva n'avoir nullement trempé dans reaiic, mais aussy sec que s'il eust esté porté par les vents sur terre. Et ayant aussi rattrappé une partie des bardes qu'ils avoient perdues, ils arrivèrent au port.
« Félix alla salifier l'evesque, et voulut l'entretenir de l'estrange accident qui luy estoit arrivé passant le destroict, mais l'evesque le prévint et luy raconta la révélation qu'en avoit eue un de
ses religieux, à qui Dieu avoit daigné manifester par une vision spirituelle le naufrage qu'il avoit faict. Dieu uvoit fnict voir à ce bon religieux en esprit Félix dans un basleau, qui pussoit avec plusieurs personnes le traject ; il luy avoit aussy monstre le démon soubs la figure d'un vautour d une si énorme grandeur, qu'elle esgalloit la hauteur des montagnes, qui faisoil tous ses efforts pour renverser la nacelle et submerger tous ceux de l'ecquipage, et qu'à mesme temps cstoit apparu un homme marchant sur l'eaiie, portant la représentation d'un vénérable abbé, lequel avec la crosse qu'il avoit en main releva lebatteûu, retira du naufrage ceux (lui y estoient tombés, poursuivit le vautour qui s'enfuyoit. et l'ayant attrapé, le frappa avec sa crosse et le submergea dans le fond de la mer. Il luy sembla aussi voir que le personnage estoit retourné vers Félix et sa compagnie, et que d'un visage joyeux l'exhortoit de continuer son chemin en toute assurance, i)arce que par la grâce de Dieu, il avoit vaincu le démon qui avoit excité ce coup de mor, et l'avoit relancé dans les abysines. Félix entendant de l'evesque la révélation qu'avoit eue son religieux, connut quec'estoit une figure très expresse et naïfve du naufrage qu'il avoit faict réellement, et que ce qu'il avoit veu en esprit, il l'avoit souiïert et expérimenté en
8on corps, et ayant appris que c'estoît nostre père sainct Benoîstquî Tavoit délivré du péril où le démon Ta voit engagé, il lu y rendit mille actions de grâce pour ce signalé bienfaict et conceut lors un plus grand désir de visiter ses saincles reliques. 11 prit la bénédiction de l'evesque, et s'eslant muny de tout ce qui esloit nécessaire pour son ecquipage, il remonta sur mer, doubla la coste de Bretagne pour entrer dansleLoyre.
a Mais il pleut h Dieu faire un nouveau miracle non moins admirable que le premier, pour luy renouveller l'amour et la dévotion envers les saincts, et l'obliger de poursuivre son voyage avec plus de ferveur. Félix fit lever l'ancre et mettre la voile au vent, et voguant heureusement en pleine mer, voilà une furieuse bourrasque qui s'esleve tout h coup et agita si horriblement son petit vaisseau, qu'il se vid hors desperance de pouvoir jamais éviter le naufrage qui luy estoit très certain. Alors Félix, tirant du plus profond de son cœur un souspir, adressa son humble prière h sainct Benoist et à sainct Paul, leur disant dévotement : « Grands saincts, puisque j'ay desjà une fois ressenty les effects de vostre puissante protection, j implore derechef vostre assistance en pareille rencontre ; ne permettes pas que par la malice du démon
je sois frustré avant que mourir du bonheur de visiter cl révérer vos 1res sacrées cendres ; je n*ay entrepris ce voyage ft autre dessein que pour vous rendre mes vœux ; haslés vous, je vous en conjure, de me secourir, car les ondes de la mer me vont suLmerger et engloutir ; ce me sera un nouveau sujet de vous en remercier devant vos sacrés ossements. A peine eut il finy sa prière qu'en un instant la mer s'appaisa, devint calme, et le vent favorable pour continuer sa route, et enfin arriva heureusement au monastère de Fleury. Aymoin raconte tout le voyage et le réfère entre les miracles de sainct Benoist en un chapitre exprès, qu'il conclud par ces mots: «lin a6 instanti naufriujio smpe nominatiis Félix exemptas ad hoc sibi diu desideratum (venit) cœnobium, nobisque hune suiv salvationis relulit fuisse ynodutn », ayant couché fîdellement par escrit ce qu'il avoil appris de la bouche du mesme Félix...
« Nous avons cy dessus racconté deux miracles que nostre père sainct Benoist ia faict en faveur de Félix, le délivrant de deux naufrages sur la mer. Sainct Paul, evesque lie Léon, duquel le corps estoit 6 Fleury, voulut aussy le guérir d'une dangereuse maladie qui le conduisoit au tombeau, en reconnoîssance de ce qu'il avoit entrepris le pèlerinage pour honorer
SCS sninctes ieli(|iics. C'est l'oulheur anonyme de 1q vie de soinct Gildas et de Thisloire de sa translation qui le rapporte au trente cînquiesme chapitre, et le second autheur que nous avons dicl avoir escrit ce que nous sçavons de Félix, et de qui nous empruntons le récit du miracle suivant. Félix, vivant en communauté soubs le mesme ahbé sainct Abbon, fut attaque d'une maladie si violente qu'il fut du tout abandonné des médecins, qui desesperoient de sa vie. Une nuicl qu'il estoit gisant dans son lict (la douleur ne luy permettant pas de dormir) bien éveillé et faisant sa prière, il vid entrer dons sa chambre un evesque environné de gronde lumière, qui approcha de son lict, luy demandant comment il sciportoit et où il avoit mal. Félix alors luy demanda qui il estoit. L'evesque luy respondit qu'il estoit Paul de Léon, de qui il estoit venu visiter les reliques. Félix, voyant un médecin si charitable, se tourna et luy monstra un des costés, luy disant t « C est 15, sainct père, où j'ay grand mal. » Lors soinct Paul porto la main dessus le mesme endroit, et tira doucement une coste pourrie, cl la luy monstra à la lumière de la lampe, l'exhortant d'avoir bon courage, et l'asseurant qu'il estoit guery, jetta la coste pourrie sur la place et disparut en un instant, ne restant aucune apparence d'une visite si
extraordinaire et miraculeuse qu'une soQefve odeur qui dura loule la nuict dans la chambre. Félix se voyant en un instant guery et plein de santé se trouva le premier à matines. Tous les religieux furent fort estonnés de voir debout celuy dont ils n'attendoient que la mort, et luy demandèrent comment il avoit esté guery si soudainement. Félix leur raconta tout au long la visite que luy avoit rendue son sainct evpsque Paul de Léon, et comme il luy avoit tiré une coste pourrie qu'il leur monstra, la levant de terre. Les religieux crièrent aussytostra Miracle I Miracle I » et rendirent grâces h Dieu et à sainct Paul, et tesmoignerent par le son des cloches la joye qu'ils en rccevoient. m *
Une petite troupe de sept ou huit moines fut donc envoyée, en l'an 1008, de Fleury en Bretagne sous la direction de Félix. Celui-ci reçut le meilleur accueil du duc GeofTroi, de la duchesse Iladwis et de Judîcaêl, évoque de Vannes, frère de GeofTroi. Il fut investi de la possession des deux anciens monastères vannetais et de toutes leurs dépendances territoriales. Mais il n*avait pas commencé encore son œuvre de restauration quand le duc entreprit un pèlerinage à Rome, projeté depuis longtemps. Geofïroi mourut au retour par suite d'un singulier accident, du moins selon le récit, peut-être légendaire, du
cartulaire de Saint-Florent, udopléen ces termes par noire religieux de Saint-Maur : a Le duc estant l'»gé dans une liostellerie, son fauconnier par mesgarde donna l'essor 5 Toyseau, qui se rua sur une des [)oulles de Thostesse et la tua ; dont celte femme ou plutost megere entra en si grande furie que, prenant une pierre, elle la jetta contre le duc et le blessa si griefvementft la tesle qu'il en mourut peu de^temps après, n'ayant eu que le loisir de disposer de ses dernières volontés. Peut esire aussi, remarque le bon religieux, que celle femme jetta tumultuairement la pierre contre les gens du duc, qui par malheur receut le coup (1). »
GeolTroi laissait deux fils en bas âge, Alain et Eudes, sous la tutelle de la duchesse Hadwis, qui paraît avoir été douée de qualités rares. Elle s'opposa au départ de Félix et de ses moines qui» désolés de la mort de leur protecteur et désespérant après lui du succès de l'œuvre dont il avait pris Tinilialive, voulaient s'en retourner h Saint-Benoît-sur-Loire. Cédant à ses instances et ù celles de Judicaol, qui avait conçu pour Félix une vive affection, celui-ci mit alors
(1) Ms fr. IG822, fol. VU. — L'auteur rapporte ainsi le texte môme du cartulaire: « Gujus accipiler mulleris g'iUinain invadens occidit, unde a tumultuosa muliero capnt lapide percussiis, sua re disposita. mortuus est. » — Cf. Dom Morice, Histoire de Bretagne, t. I, p. 07.
vaillamment la main à I acctjmplusement de mission. Il otiitia npiiioment ^^ Lochmeoech et à Sainl «jilJas J' s iiroupes Je vgrflules provisoires et s'occupa Je relever Je leurs mines les monastères devantes. LetaL eu était Jeplonibie et Taspect hiJeux. Rien n'était resté debout des habitations anciennes. Quant aux ésriises, demeurées à découvert (Hir lîncendie des toitures, elles présentaient aux regards des murs à demi-ef fondrés, où avaient crû dans les interstices des arbres grands et noueux : nefs et sanctuaires servaient de repaires aux bétes buves. Mais Félix sut en peu de temps groui»er autour de lui et de ses compagnons d excellentes recrues. venues des meilleures familles du pays» qui loi confièrent, en outre, des enfants pour les élever au service de Dieu. La population rurale de la région lui fournit sans doute aussi des bras vigoureux pour Taider à faire revivre dans la campagne vinnetaise lagriculture d autrefois. Bientôt, dans les deux vieux centres monastiques du jiays do Hi-o-Waroch et dans leurs deieuilances, les églises furent restaurées, vies bûtiments et des maisons s'élevèrent, on commença de recueillir les doux fruits des vignes nouvellement plantées et des jeunes vergers déjà florissants. Mais en cette rude époque, chez cette race t>elli(|ueusc et redevenue quelque |)eu sauvage.
les pQcifi(|ues labeurs avaient peine ix suivre leur cours. Duront la minorité du jeune duc Alain, la Bretagne fut encore agitée de dissensions furieuses. Il y eut une terrible jacquerie de paysans soulevés contre leurs seigneurs, insurrection féconde en ruines et en incendies, mais qui fut noyre dans le sang des révoltés. Il y eut ensuite une rébellion de seigneurs contre le duc, qui en vînt h bout grûce à son heureux naturel, sagement mis en action par l'habile énergie de sa mère. Les guerres civiles, toujours accompagnées daffreux ravages, détournaient les cœurs et les bras des œuvres civilisatrices. Le découragement gagna Félix, qui voyait chanceler la prospérité naissante de ses monastères et à qui ces continuels tumultes étaient en horreur. Après seize années de séjour en Bretagne, il résolut, cette fois d'une volonté fixe, daller retrouver la paix de Fleury-sur-Loire, et toutes les prières d'Ha'Iwis ne réussirent pas à l'ébranler. Mais l'habile duchesse confia secrètement au compagnon de Félix dans ce voyage, un breton nommé Filim, une lettre adressée à Tarchevôque-abbé Gauziin, par laquelle elle suppliait ce prélat d'user de son autorité pour lui renvoyer, canoniquemcnt revêtu du titre et de la charged'abbé des monastères vannelais, le pieux et diligent auteur de la renaissance religieuse et
sociale de cette partie de ses Etats. Elle lui faisait remarciucr que ses fils Alain et Eudes grandissaient et s'avançaient vers I âge d'homme, et elle lui donnait l'assurance qu'ils étaient déterminés du fond du cœur ù continuer et h soutenir l'œuvre chrétienne, pour laquelle Geofïroi leur père avait naguère demandé et obtenu l'envoi de Félix (1).
« Quand Gauzlin, raconte le moine du onzième siècle, auteur de la Vie dcsnitit Gililns (2), eut lu la lettre de la duchesse, il appellele moine Félix et lui demande pourquoi il est revenu, pourquoi il a abandonné le pays, la communauté religieuse qui lui avaient été confiés. « Parce que, répond Félix, il m'est impossible d'y vivre et d'y servir Dieu en paix ». Alors l'abbé: « Penses-tu donc obtenir dans ta patrie ce qui a été refusé à Jésus-Christ dans la sienne? Si tu veux arriver jusqu'au Christ, il faut que tu marches et peines comme il a peiné. Car, selon lu parole de î'Apotre, c'est ù travers beaucoup de tribulations que nous devons entrer dans le royaume de Dieu. Ainsi, très cher ami, où que tu sois, soullrc les chagrins avec patience ; sois-nous
(l) Cf. Vild .V. (iildœ, ca[}.'M\ 37. Mabillon, Annales OrdiHis S. Ucncdicii, t. IV, pp. -^Oli, r>()4.
(*J) \Ua S. (;//(/a?, cap. :i8. — Cf. Mabillon, Annales, t. IV, pp. 30i, 3o5. — L'abbé Luco, Histoire de Saint- Qildas de lihuys, p. 148 et suiv.
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obéissant comme tu Tas promis dans le vœu de ta profession monastique ; reçois la charge abbatiale avec notre bénédiclion, afin que toi et ceux ft qui nous t'avons donné pour supérieur, vous parveniez ensemble à la gloire éternelle. '> Comme Félix persistait ft s'excuser et déclarait qu'il lui était absolument impossible de porter ce fardeau, Fabb'é Gauzlin qui, comme nous l'avons dit, était aussi évoque, l'entraîne comme de force à l'autel et lui confère la dignité d'abbé le quatrième jour des nones de juillet (4 juillet 1024 ou 1025). Félix alors, après avoir reçu la bénédiction de son abbé et de toute la congrégation de Fleury, revient en Bretagne, muni de lettres de recommandation de Gauzlin pour les princes, bretons et pour Tévèque de Vannes.
Comme il hésitait pour savoir dans lequel de ses deux monastères (Lochmenech ou Ruis) il fixerait le siège de sa juridiction abbatiale, il consulta sur cela le duc Alain et l'évoque Judicnôl. Ceux-ci, après avoir tenu conseil avec les barons du pays et aussi avec quelques prélats, se prononcèrent pour le monastère de Soint-Gildos, de fondation plus ancienne et dont le territoire était plus fertile, plus riche en blé, en vin, on arbres fruitiers; en outre, les poissons de tout genre, même de grosse espèce, y abondaient, chaque sorte en son temps. »
Félix, désormais, se consacra sans retour à son œuvre apostolique et sociale. Il mourut en odeur de sainteté dans son abbaye de Ruis, le 12 février 1038, et fut enseveli dans l'église qu'il y avait construite et qui, dit-on, avait été solennellement consacrée par Tévéque Judicaôl, vers l'année 1032, le 30 septembre. Son tombeau demeura un objet de vénération pour les populations environnantes, et à travers les siècles, les événements, les reconstructions et modifications successives, il subsiste encore dans le transept gauche de l'église actuelle de Saint-Gildas, « portant, sur son couvercle en pierre, outre une croix pattée, cette inscription en grandes capitales romaines du onzième siècle : // id. Feb. obiit FeliXy abb. istius loci. » (1)
L'abbé Félix, malgré le découragement auquel il avait quelque temps cédé, semble bien avoir été un de ces grands moines fondateurs et civilisateurs auxquels la société chrétienne fut si redevable h cette époque. La presqu'île de Ruis et toute la région vannetaise lui dut un renouvellement de foi religieuse, de laborieuse et féconde activité. L'étut moral dons lequel il avait trouvé la contrée se redëte assez vivement dans
(1) L'abbé Luco, ouvrage cité, pp. 149,152. — Cf. Ms.fr., 1(>822. pp. 452, 480 et suiv. ^ MabiUon, Annales^ t. IV p. i2é.
une anecdote racontée en ces termes par le moine, auteur de Tancienne Vie de saint Gildns : « II y avait alors en ce lieu de Saint-Gildas, nous dit-il (1), un serviteur de Dieu, nommé Ehoarn, menant la vie d'un ermite. 11 fut assailli une Duil par des brigands « l:\lranruli », qui firent soudain irruption dans sa demeure, attenant à l'église. L'un d'entre eux, surnommé Le Léopard, d'un coup de hache lui brisa le crâne, et répandit sa cervelle sur le seuil même de l'église. Mais presque aussitôt, devenu la proie du démon, le meuririer se précipita par terre, puis, quand il se fut relevé, il se frappa de son coutelas et se fit une blessure au sein, et, si ses compagnons ne l'eussent retenu, il se fût donné la mort. Us l'attachèrent et le ramenèrent à son logis, mais jamais depuis il ne recouvra la raison. Vingt années durant nous l'avons vu, dépouillé de tout vêtement, sans tunique, sans chemise, sans chaussures, se promener nu, surprenant spectacle I hiver comme été, dans le pays. 11 arrivait parfois que, le rencontrant ainsi assis sous un arbre ou en un endroit quelconque, on lui offrait un vêlement par charité. Mais alors il ne bougeait pas d'où il était avant d'avoir mis ce vêtement complètement en pièces. Si c'était
(i) Vita S. Qildm, cap. 39.
une étoffe de laine ou de lin, il s'acharnait là môme à en arracher tous les fils ; si c'était une peau fourrée, il la réduisait également à rien. Et ainsi, pendant de longues années, comme nous l'avons dit, il souffrit nu, chez lui et dehors, les chaleurs intenses de l'été et les intolérables froids de l'hiver.
(( clémence ineffable du Christ! ô immensité de sa miséricorde et de sa bonté I 6 mérites glorieux du bienheureux Gildas ! qui tout à la fois dans un seul et même homme, châtient les crimes et détournent les impies par un effroi salutaire de se rendre coupables de tels attentats. Mais nous croyons que ce malheureux a obtenu de la miséricorde de Dieu, qui ne fait pas sentir deux fois sa colère pour un môme crime, la grôce du salut éternel. »
Les (( latrunculi » dont fut victime Ehoarn, et dont Félix, à ce qu'il semble, ne purgea pas le pays sans peine, servirent, il est permis de le croire, d'utiles instruments pour les tracasseries dont les auxiliaires du saint abbé dans la restauration de Saint-Gildas furent l'objet de la part de l'éternel ennemi du genre humain et de la civilisation chrétienne. <c Nous ne saurions passer sous silence, raconte notre bon moine de Ruis (1), quelles persécutions eurent à souffrir
(1) Vita S. Qildœ, cap. 42.
en ce temps là nos devanciers de la part du démon dans ce saint monastère. L'antique ennemi voyant que les serviteurs de Dieu avaient commencé b cultiver ce lieu désert, dont il avait été longtemps le seul possesseur, mais dont ils allaient le chasser, eut recours à ses vieux artifices et s'efforça de mille manières, par des apparitions et des terreurs nocturnes, de mettre en fuite ceux qu'il voyait munis de la grûce divine. Une nuit, par exemple, que des enfants du monastère, assis à une table, s'exerçaient à la psalmodie, le démon se présenta et se mit à jouer avec la lumière de la chandelle. D'abord il avançait la main entre les deux enfants, puis il la retirait, puis l'avançait de nouveau, puis la retirait encore, et cela sans discontinuer jusc|u'& ce que la chandelle louchât ù sa fin. On ne voyait que Tapparence d'un bras et d'une main, tout noirs et couverts de poils. Les enfanls furent saisis de trouble et d'épouvante: l'un se nommait Ralfred et l'autre iMangis, et il y avait avec eux un troisième enfant, un peu plus âgé, qui les instruisait, et qui se nommait Rannulf. Un vieux moine, chargé de les surveiller, qui avait nom Jouethen, voyant ce qui se passait et Teffroi de ces enfants, leur dit : « Faites le signe de la croix, enfants, et continuez h (^hanter les psaumes de David. » Mais le mauvais démon
éteignit la chandelle presque consumée, puis, poussant un éclat de rire, il se précipita sur un tas de pierres placé près de là et excita une grande terreur par le bruit des pierres qui se heurtaient ; ensuite, il ne fit, pendant toute la nuit, qu'agiter et remuer les écuelles qui se trouvaient dans le réfectoire, et troubler ainsi le sommeil des habitants du monastère. De plus, il y avait aussi là un vase plein de vin, et quand l'économe voulut y puiser, il le trouva vide, sans qu'on pût remarquer aucune trace de vin répandu par terre. Félix était absent. A son retour, le lendemain, les religieux lui rapportèrent les [ihénomènes qui s'étaient produits la nuit précédente. Il bénit de l'eau mêlée de sel et en aspergea, à Tinlérieur et au dehors, les bôliments où les faits s'étaient passés, et depuis ce jour- là, par la grûce de Dieu, le monastère put être habité en paix. »
Comme un solide appui pour son œuvre restauratrice, l'abbé Félix avait eu soin de remettre en vigueur l'antique tradition du monastère et de renouveler le culte du saint fondateur de Saint-Gildas de Ruis, dont la popularité refleurit dans la contrée défrichée naguère par les mains des religieux celtiques, émigrés de la Grande-Bretagne. Notre excellent moine nous a conservé quelques anecdotes intéressantes, se
rapportant à la fréquentation de ce centre religieux delà contrée.
« La fête du bienheureux Gildas approchait, nous dit-il (1), et le peui)le y accourait de toutes parts en foule. Or, il y avait un homme retenu depuis longtemps au lit par une grave infirmité ; quand il vit ses amis et ses voisins s'empresser pour se rendre à la cérémonie, il s'écria qu'ils remmenassent au lieu saint. S*il lui était permis, disait-il, de toucher le tombeau du bienheureux, il recouvrirait bientôt la santé ; il en avait la foi, la certitude. Il fut donc emmené par ses amis et déposé devant le tombeau de Saint-Gildas. Or, pendant la célébration solennelle des vêpres, cet homme, couché devant le saint tombeau, s'étendit tout à corps sur le sol raide comme un mort; il cessa de gémir, ses yeux étaient retournés, ses pieds, ses mains, son sein froids comme glace ; et enfin tout son corps semblait un cadavre. La multitude qui était là tout autour se mit 5 crier : « 11 est mort ! emportez-le dehors ! w Parmi ces cris et la foule qui se pressait de plus en plus autour du malheureux, personne, pendant plus de trois heures, ne put, à cause de cette presse, ni mettre la main sur lui, ni môme en approcher. A la fin, un des moines, appelé
(1) VUa S. Gildœ, cap. 40.
Junior, prenant en main le bâlon de saint Gîldas (1), flt trois fois avec ce buton le signe de la croix sur le corps. Aussitôt, à la stupéfaction générale, l'homme se leva, et il dit : a N*avezvous pus vu saint Gildas debout sur cette pierre et me relevant de i*a main ? » Alors, aux yeux de tous, il se mit sur pieds, sain et joyeux, et alla placer un cierge sur l'autel, et, le malade, que les bras de ses amis avaient apporté tout languissant au saint tombeau, s'en retourna sur ses jnmbes à son logis, joyeux et en pleine santé. Dans la suite, comme je racontais un jour cette guérison miraculeuse à quelques seigneurs devant l'église de Planorcat, ce môme homme survint là et leur attesta par serment que les choses s'étaient bien passées ainsi que je les racontais. « C'est une chose bien connue et répandue dans toutes les parties de la Bretagne, continue le pieux narrateur (2), que si dans une paroisse ou dans un pays quelconque, il survient une
(1) Le religieux de Saint-Maur, auteur du ms. fr. 16822, dit au sujet de ce bùton (p. 460) : « Nous avons faict cydessus mention du baston dont sainct Gildas s'appuyoit. On avoit coustume de s'en servir comme d*un baston pastoral ou crosse abbatiale, et Tabbô Dajocus l'avoit enfermé avec les autres reliques dans le tombeau du sainct, mais il ne se trouve plus dans le thresor de Tabbaye do Uuys ; il faut qu'il ayt esté distraict et donné h quel(|uo église, comme son livre des Evangiles à la cathédrale de Sainct Pierre de Vennes. »
(2) VitaS. Gildœ, cap. 41.
épidémie, les hnbilnnls se réfugient en ce lieu très snint cl y viennent en toute confiance demandera Dieu le remède 5 ce flénu. Une fois, une foule de peuple s'en venait pour celte cause de Tendroit nommé llfînlinc. Mais un d'eux, nommé bongual, tomba subitement frappé du mal, et demeura ainsi devant l'église de Sar- Ihau. Or, ses compagnons, arrivés au monastère, me demandèrent d'envoyer un cheval pour le recueillir et l'amener, ce que je fis. On l'amena donc, mais, comme il ne pouvait se tenir debout, on le plaça dans la maison des hôtes (I).
(V II élait affreux h voir et il vomissait le sang. Personne n'espérait qu'il pût vivre jusqu'au lendemain, mas on attendait sa fin d'un instant à l'autre. Toute )a congrégation vint le visiter, pria pour lui, et lui donna l'onction des saintes huiles. Mais, à partir de ce moment, il revint à lui peu è peu, reprit ses forces, et après quelques jours recouvra sa pleine santé. Ses compagnons étaient retournés dans leur pays, avaient annoncé sa mort h sa femme et lui avaient dit qu'il était enterré à Saint-Gildas. Elle y vint donc afin d'y faire des aumônes pour le repos de
(1) Il y avait clans les monastères bénédictins un bâtiment spécial, destiné à donner Thospitalilé aux étrangers : visiteurs, voyageurs, pèlerios, malades, selon les cas.
son mari, maïs celui qu'elle croyait mort, elle le trouva non seulement en vie, mois 1res bien portant. C'est ainsi, c'est ainsi, 6 mon Dieu, que vous agissez por vos saints, et accomplissez de grands miracles par votre seule volonté. Cet homme donc s'en retourna avec sa femme, joyeux et en bonne santé, qui était venu triste et moribond. Je l'ai encore vu tout récemment, fori bien portant, rendant grâce à Dieu et célébrant la puissance de saint Gildas, et il raconte lui-môme sa guérison telle que nous venons de la rapporter. »
L'époque de la rénovation d'un monastère, comme autrefois celle desa fondation, était naturellement un temps de ferveur. Parmi les moines réunis à Saint-Hildas de Ruis autour de Tabbé Félix, il en est deux notamment qui laissèrent dans Ja communauté un grand renom de sainteté, et, chose touchante ! c'étaient deux simples frères convers. L'un s'appelait Gingurien et fut, ce semble, une des recrues faites par Félix dans le pays môme.
« Il y avait en ce temps là, raconte notre bon moine (1), parmi les premiers religieux réunis dans ce saint monastère, un frère du nom de Gingurien, laïque il e.st vrai, mais plein du
(1) VUa S. Gildœ, cap. 43, 44.
Saînt-Esprit et orné de toutes les vertus. 11 servait Dieu depuis quelque temps et menait une vie simple et innocente, quand le Seigneur, voulant éprouver sa patience par les souffrances corporelles et le donner en exemple aux autres, daigna lui révéler que la fin de sa vie était prochaine. Un jour donc, Gingurien se présenta devant l'abbé Félix et toute la communauté réunie en chapitre, et faisant humblement Satisfaction, demanda pardon de ses fautes. Ils lui répondirent tous successivement, comme à un homme simple et innocent qu'il était: « Que le Seigneur le pardonne les fautes que tu as pu commettre par ignorance et qu'il t'absolve de tous tes péchés I » — « Sachez, bien aimés frères, leur dit alors Gingurien, qu'à partir de ce jour je ne pourrai plus ni circuler ni demeurer parmi vous J'implore de votre charité que vous me recommandiez à Dieu dans vos prières et me donniez l'onction sainte. » Or, * ils s'étonnèrent tous qu'un homme qu'ils voyaient en bonne santé demandât l'extrême onction. Mais lui les en suppliait avec insistance, demandant qu'on lui accordût cette grâce pendant que sa parole était libre encore. Après le chapitre, il apporta tous ses ustensiles et tous ses outils, et les déposa aux pieds de Tabbé en lui disant :
« Seigneur, je vous remets la tôche et Tobé-
dience que vous n'avez commandé de remplir, ohorgez en quelque autre frère. » Le saint homme était en efïel chargé du soin des abeilles depuis l'époque de sa profession, et il avait sous sa surveillance un grand nombre de ruches.
(( Ensuite, il assista au sacrifice de la messe et, après le baiser de paix, s'approcha de l'autel et reçut la sainte communion de la main du prêtre, puiô, ramenant ses deux mains sur sa poitrine, il s'étendit soudain à terre près des degrés de l'autel. Alors on le porta à bras à l'infirmerie, et aussitôt, comme il l'avait demandé aux frères, on lui donna l'onction sacrée. A partir de ce jour, comme il l'avait prédit, il demeura paralysé une année entière, gisant sur sa couche, et ne pouvant môme pas se tourner d'un côté sur l'autre ni porter la main à ses lèvres.
a Après une année de cette souffrance, Dieu daigna lui faire savoir par son ange le jour de sa mort. Un matin Gingurien appela le novice Riol et lui dit : « Cher frère, je te prie de dire à toute la communauté qu'elle rende grâce à Dieu et se réjouisse continuellement dans le Seigneur : elle doit en effet tenir pour certain qu elle a eu parmi elle, celte nuit, pendant l'office nocturne, l'archange saint Michel. Avant qu'on ne sonnât l'office, l'archange en effet m'est apparu sous la forme d'un très bel enfant environné d'une
gronde lumière, et il m'a dit qui il était, a Ne crains point, a-t-il ajouté, mais préfjare toi, parce que, dans le jour qui va luire, tu sortiras de ton corps pour goûter une vie meilleure. » Puis je l'ai vu entrer dans l'église, par la fenêtre orientale, avec la lumière qui l'entourait, et tout le temps de l'olTice, cette merveilleuse lumière ne s'est point éloignée de l'église. Maintenant donc, très cher frère, annonce 5 nos frères ce que je t'ai dit, et dis leur aussi combien je suis reconnaissant à leur charité des bontés qulls ont eues pour moi pendant cette année entière. Or, après vêpres, il appela le frère qui le servait et lui dit : « Appelle nos frères, car voici que je quitte cette vie. » Toute la communauté s'étant donc réuhie i)rès de sa couche, il s'en alla vers le Seigneur, à l'heure qu'il avait prédite, le quatrième jour des calendes d'octobre (28 septembre) (1). »
(i) Après avoir rapporté, d'après Tancien moine de Ruis, In touchant épisode de frère Gingurien, le religieux de Saint-Maur, auteur du ms. fr. 1682*2, s'exprime en ces termes (p. 477) : « Nous ne sçavons pas au vray Tannée qu*il mourut. L'on peut dire seulement que c'estoit avant le deceds de ral)bé Félix. Il n'est resté aucune mémoire de luy dans le monastère de Buys, ny du lieu de sa sépulture. » — On lit, à ce sujet, dans l'ouvrage de M. l'abbé Luco, p. 104 : f Srint Félix le fit enterrer dans une des chapelles du chœur de l'église, derrière le tombeau de saint Oildas. A l'endroit où la tradition du pays indiquait sa tombe sans marque, le vénérable curé
Un outre frère convers de l'abbaye de Huis a laissé dans la contrée et y conserve aujourd'hui encore un renom de sainteté plus éclatant. Notre hagiographe du onzième siècle nous parle de lui en ces termes : (( En ce môme temps, dit-il (1), brilla dans ce saint monastère Gulstan, homme vénérable et tout à fait digne de mémoire. Lui aussi était inïque, mais il avait appris par cœur les psaumes et les oraisons, et il ne cessait de les chanter devant Dieu nuit et jour ; si endurci aux saintes veilles que même dans Tôge le plus
actuel de la paroisse a fait placer, il y a quelques années» une dalle portant cotte inscripUon : Sanctus Ginguria* naSf nionachits istiic^ loci, c'est-à-dire, saint Oingurien, rnoino do co liou. C'olte daUo, dont la moitiô parait enclavée dans lo niiir, se voit au côlô de l'Evangile. »
(1) Viia S. Gildx, cip. 45. — Le religieux de Saini- Maur. auteur du ms. fr. 16822, donne (p. 482 et suiv.), une biographie beaucou|^) plus étendue de saint Qoustan, nom populiiiro de Gulstan. d'après un légendaire manuscrit conservé encore de son temps à Tabbaye do Ruis et reposant, dit-il, sur une relation plus ancienne encore et pres(|uo contemporaine du saint. Mais la valeur criti |Uo et l'autorité historique de cette biographie laissent à désirer, l)ien qu'on y ])ùt, à ce qu'il sembla, locuKillir un curtaiu nombre do traits utiles, par exemple le séjour du frère (lulstan dnns un couvent fuiidé dans Tilu dt^ Ibudic par Tabbé de Saint-Gildas et placé sous la diiecti(ui d'un religieux nommé Rioc, dont la pierre tombale se voyait au dix-septième siècle et se voit encore aujourd'hui à Saint-Gildas, à cuté do celle de Félix, et porte cette inscription : lîiocus abba. Cf.'Luco ouvrage cité, p. 382, et ms. fr. 16822, pp. 496, 697. '
avancé, c'est à peine si on le voyait, hiver comme été, demourer au lit pendant trois heures. Il avait élé dans sa jeunesse séparé d'une bande d ccumeurs de mer par Félix, qui. non encore moine en ce temps-là. menait dans Tîle d Ouessant la vie érémilique. Cette même vie que Félix lui avait alors ensoignce, Gulstanla chérit toujours jusqu à In fin de son existence : extrêmement Fobre en nourriture et boisson, assidu aux veilles et h la prière. Dieu se plut 6 faire éclater les mérites de ce saint homme même de son vivant, car ses louanges et sa renommée retentissaient au loin et au large dans la bouche de tous les marins de la région.
« Le Seigneur daignait en elTet accomplir par son entremise tant de miracles, qu'il serait à peine possible de les raconter ou de les énumérer. Or, il mourut le cinquième jour des calendes de décembre (27 novembre^ au château de Beauvoir (en Bas-Poitou), dans le couvent des moines de Saint-Pierre de Maillezais, où il était venu pour les affairés de son monastère. Quand on apprit par la voix du crieur que le bienheureux Gulstan avait quitté ce monde, car c'est au milieu de la nuit qu'il avait rendu le dernier soupir, voici que tous les barons du pays sautent du lit ainsi que les dames et tous ceux à qui arrive cette nouvelle, et qu*ils courent à Tenvi
avec des cierges et des lampes, pour rendre hommage h 1 homme de Dieu, tellement que c'est h peine si Te couvent pouvait contenir celte multitude. Or, les moines de Saint-Philibert, voyant la quantité d'ornements, la somme considérable d'argent et la multitude de cierges qui s'accumulaient ainsi autour du corps du bienheureux, persuadèrent à la foule rassemblée à Saint- Pierre de transporter le corps à leur propre église. Les moines de Saint-Pierre, dans le couvent desquels Gulstan était mort, résistèrent à cette prétention, appuyés par leurs servi au r-, qui ne voulaient pas souffrir que Ton enlevât le corps de leur demeure, où il devait rester, disaient-ils. jusqu'au jour où ils pourraient le reconduire à son monastère de Ruis. Mais les autres ayant réussi à soulever la multitude en leur faveur, enlevèrent le corps, avec tout l'appareil et le luminaire qui l'entouraient, et le transportèrent dans leur église ; ila recueillirent, pendant les trois jours où il y fut exposé, une immense somme d'argent donnée en ofïrandes, et, le troisième jour écoulé, ils enterrèrent le bienheureux. ((Quand la nouvelle fut parvenue à Saint Gildas de Ruis, l'abbé Vital (successeur de Félix) se rendit dans le pays dont il s agit et pria doucement qu'on lui remit le corps du moine de son obédience. Mais les religieux de Saint- Philibert,
non par attachement pour le saint homme, mais plutôt par lamour de l'argent que l'on apportait chaque jour de tous côlés en offrande à son tombeau, ne rendirent aucune réponse. Alors Vital alla trouver Tévêque de Poitiers Isembard (ou Isembert) et se plaignit avec indignation d'une telle injustice. L*évêque, qui avait déjà éprouvé de la part de ces mêmes moines des accès de désobéissance à ses commandements, leur ordonna de se rendre avec leur abbé à son synode, où il convoqua également l'abbé Vital. Quand la cause eut été plaidée de part et d'autre dans le synode, Tévôque ordonna aux abbés et aux chanoines nobles qui étaient présents... » — Ici le récit du moine de Ruis s'interrompt, car le manuscrit de Fleury-sur -Loire, aujourd'hui tout à fait perdu, sur lequel son écrit a été imprimé pour la première fois par Jean du Bois (1), était incomplet, et cette locune finnie n'a pu être comblée depuis ni par les Bollandisles (2), ni par Mabillon (3), ni, en dernier lieu, par M. Mommsen.
(1) Dans sa Bibliolheca Floriacettsis, Lyon, 1605,
(2) Tome II de janvier, d. 958 et siiiv.
(3) Le texte donné par Mabîlton procède d'un manuscrit de Ruis dont la date n*est pas indiquée, et qui semble avoir été complété h Pnide d*un légendaire en usage è Tabbaye de Saint-Giblas-des-Bois, dans le pays nantais. Cf. ms. fr. 16822, pp. 22. ^07, 408, 717.
Il ne paraît pas toutefois douteux que l'abbé Vital n'ait obtenu gain de gause près de l'évoque Isembert (1), et que le corps du bienheureux Gulslan n'ait été ramené et enseveli à Ruîs.
(( Dans la croisée de nostre église du costé de TEvangile, écrit vers 1668 notre religieux de Saint-Maur {2), est le tombeau de sainct Goustan, frère lay de celte abbaye, les reliques duquel sont toutes dans son tombeau, avec les cendres du corps qui a esté consommé par la longueur du temps. Le tombeau est fort simple, relevé d'un pied au plus sur la terre. » On le voit aujourd'hui, à la môme place, dans l'église de Saint-Gildas,mais il ne porte aucune inscription.
La popularité de saint Gouslan à Ruis et dans toute la région environnante demeura immense et, comme nous l'avons dit, subsiste encore. L'ancienne église paroissiale du bourg, dont il ne reste plus que le portail, à l'entrée du cimetière, à quelques pas de l'abbaye, lui était dédiée. L'une des paroisses d'Auray est sous son invocation. Il en était de môme de .'église de Hœdic, démolie ou dix-septième siècle, et il est demauré le patron secondaire de Téglisc ac-
(1) Deux ôvê(|ues de Poitiers, ronde et le neveu, portèrent succes8ivomonl ce nom. L'un mourut en 10&7, l'autre en 108G.
(2) Ms. fr. 16822, p. 697. — Cf. Luco, ouvrage cité, pp. 258, 259.
tuelle, consacrée en premier lieu, depuis un siècle environ, à Notre-Dame. 1! y a au Croisic, à l'ouest de la ville et sur le bord de la rode, une chapelle de Saint-Goustan. Les femmes et les filles des marins croisicais réclament encore aujourd'hui la protection du bon frère ; elles chantent en se divertissant cetle ronde naïve :
Saint Goustan, notre ami, Hamenez nos maris ; Saint Goustnn, notre amant, Ramenez nos enfants (1).
Un témoignage bien concluant de l'influence dans toute la Bretagne du culte de saint Gildos, restauré ô Huis par Félix et ses fervents compagnons, c'est la fondation, dès Tannée 1026, par
Simon, seigneur de la Roche, dans un lieu nommé Lampridic,au pays nnntais, entre Redon et Pontchâteau, d*un nouveau monastère placé sous rînvocation de cet illustre patron, et qui prit le nom de Saint-Gildas-des-Bois. Les premiers religieux et le premier abbé, qui s'appelait Hélogon, n'en furent pas néanmoins empruntés i\ l'abbaye de Ruis, encore insuffisante à les fournir, mais à celle de Saint-Sauveur de Redon, très prospère alors sous le gouvernement de
(i) Cf. Luco, ouvrage cité, pp. i73-i75.
Tabbé Cadwallon (I). « Grâce à des protections puissantes et à de pieuses générosités, dit M. 1 abbé Luco (2) celte abbaye (Saint-Gildas-des- Bois) devint bientôt riche et acquit de grands et nombreux privilèges. Son abbé portait crosse et inître et pouvait officier pontificalement ; c'était ie seul abbé du diocèse de Nantes à pouvoir user des ornements pontificaux depuis le concile de Bnle... Cette abbaye eut un abbé régulier jusqu'en 1592. Jean Bohier, protonotaire du Saint-Siège et archidiacre de Nantes, fut son premier abbé comiiiendataire (3). La réforme de Saint-Maur s'y introduisit en 16Ï6, sous Tabbé Sébastien-Joseph du Cambout, dont le père, avec l'approbation du pape et du roi, signa, à Paris, le 28 décembre 16 i5, le contrat passé avec la Congrégation de Saint-Maur. Le général de celte congrégation y donna son assentiment, le 3 janvier 1646, et la prise de pos-* session se fit, le 29 mai suivant, par Don Félicien Buteux, prieur de Saint-Sauveur de Redon. Le nombre de religieux ne fut ni augmenté, ni diminué ; comme à l'origine, il était encore de huit en 1790,.. Cette abbaye devint, de bonne
(1) GalUa chrisiania, t. XIV, p. 847. — Ms fr. 16822, p. 464 et suiv. — Luco, ouvrage cilé, pp. 176, 177.
(2) Ouvrage cité, pp. 177-179.
(3) Nous aurons à reparler de la commande à propos 468 destinées ultérieures de Saint-Giidas de Ruis.
heure, un pèlerînnge très fréquenté. Dans un petit hôpital, voisin des bâtiments réguliers et maintenant détruit, les religieux recevaient les fous, qui, bien souvent, recouvraient l'esprit par la vertu de Dieu et les mérites de saint Gildas. — Supprimée comme toutes les autres de France, l'abbaye de Saint-Gildas-des-Bois, avec ses dépendances, fut, en 1700, conr^me bien national, mise en adjudication par le district de Savenay et achetée par un propriétaire du pays, qui la revendit, en 1798, à Guy Maillard de la Morandais, habitant de Saînt-Gildas. Ce fut au fils de ce dernier que, en 1828, l'abbé Deshayes, fondateur des Sœurs de l'instruction chrétienne, acheta l'abbaye et son enclos. Ces religieuses en ont fait la maison-mère de leur société et la résidence de leur supérieure générale. »
Sous la pieuse et habile impulsion de l'abbé Félix,le monastère de Saint-GildasdeRuis n'était pas seulement redevenu un centre de ferveur religieuse, de relèvement moral et de prospérité agricole;il s'y était également créé un mouvement intellectuel à l'imitation de celui que Félix avait vu fleurir à St-Benoît-sur-Loire. I-es jeunes enfants voués au service de Dieu, dont nous avons tout à rheure entendu citer les noms : Hatfred, Mangis et leur moniteur Rannulf, étaient sans aucun doute, avec d'autres condisciples, les élèves
d'une école établie dans le monastère restauré. Un peu plus tard, Saint-Gildas n'eut plus seulement des maîtres et des élèves, une bibliothèque et des copistes pour l'augmenter, mais des écrivains, des auteurs, composant dans son sein et ô son usage.
Tel fut le moine anonyme auteur de la Vie de saint Gildas, à laquelle il eut l'heureuse idée d'ajouter quelques détails sur la restauration de 1 abbaye et les premiers religieux qui raccomplirent.
Il n'était pas, lui, tout à fait de ces premiers temps et n'a composé son ouvrage que sous l'abbé Vital, successeur de Félix, peut-être aux environs de 1060. Il est clair que pour ce qui concerne ses devanciers immédiats, « priores nosiri » comme il les appelle, il a puisé ses ren* seignements dans l'abbaye môme, et que son témoignage a beaucoup d'autorité. Mais ce n'est que par une évidente distraction que l'on a pu croire qu'il avait trouvé dans le monastère de Ruis des documents anciens sur le saint patron de ce monastère et sa fondation au temps de l'émigration celtique. II est en effet constant, par le texte môme du bon moine, que la bibliothèque et les archives de la communauté ancienne avaient été emportées au dixième siècle par Tabbé Daioc et ses religieux, fuyant l'invasioa normande
« curn libris cl ornnmenfis (l)» et, que Tabbaye avait élé ensuite ruinée de fond en comble par les pirates. Les sources écrites de sa biographie de saint Gildas, dont quelques unes ne paraissent pas sans valeur, étaient, selon toute probabilité, originaires de Fleury-sur-Loire. Il est possible qu'il y ait joint d'antiques traditions populaires, répandues, peut-être sous forme poétique, dans le pays de Bro-Waroch. Telle semble bien être, par exemple, la curieuse légende de sainte Triphime (2), où il est permis de reconnaître l'adaptation plus ou moins fondée à saint Gildas et à d'autres personnages de l'histoire, de la légende et de l'épopée bretonnes, de ces deux thèmes quasi-universels de la poésie populaire: l'épouse innocente et persécutée et l'époux meurtrier de ses femmes. Ce dernier type, fondé d'ailleurs aussi bien que l'autre sur des réalités, est encore célèbre dans nos récits enfantins sous le nom de « Barbe-Bleue (!>). »
(1) Vila «S.G/W£B,cap. 33.C0 chapilroest considéré par M. Mommscn comme interi)olô. ^Iais peu importe dans le cas dont il s*agil. La m<*me conclusion se tire d'ailleurs du passage suivant du cliap. 32 : « Ea tempcstale duo ufoun.sforii virornm: Lo( hmctfcchy id est lorus monachorum, ri locus S, Gildœ^ effugatis hahitntoribtis^ déserta sunt atquc dcstructa, »
(2) Via S. GildfVy cap. 20-25.
(.3) Il est possilile cependant que ia légende de sainte Triphime ait été empruntée par notre moine à une Vit* de saint Gildas plus ancienne, analogue à la Vie de
Au mouvement intellectuel établi dans l'abbaye de Saint-Gildas par la colonie de Fleury-sur- Loire, se joignit probablement aussi un certain mouvement artistique, auquel la reconstruction des bâtiments du monastère et celle surtout de l'église donnèrent lieu de se déployer. L'édifice religieux dû à l'abbé Félix fut peut-ôtre lui-môme, comme il arrivait à cette époque, assez promptement remplacé par un autre, ou du moins modifié selon les progrès de l'art de bâtir. Mais, quoi qu'il en soit, dans Tun au moins des traits jadis caractéristiques de l'ancienne église abbatiale de Saint-Gildas, du genre roman, dont seuls le chœuret le croisillon nord du transept subsistent encore aujourd'hui, on est tenté de reconnaître une imitation, assez naturelle à quelque date exacte qu'elle se rapporte, de la basilique de Saint-Benoit. Notre religieux de Saint-Maur nous décrit en ces termes l'état de l'édifice au dixseptième siècle, avant la reconstruction de la nef qui eut lieu à cette époque : c< L'eglIse fut
saint Paul Aurélien par Uurmonoc, et dont l'auleur l'aurait empruntée, lui, à la tradition et à la poésie locales. Sainte Triphime. très populaire en Bretagne, y a été le sujet dn légendes très diverses, comme cela résulte des mystères contenus dans les manuscrits 22, 23, 39 et 04 du fonds celtir|ue à la Hibliothèque nationale. — Cf. Sainte Tryphbne et le roi Arthur, musière breton oublié et traduit par F.-M. Luzel et ral)b6 Henry. Quimperlé, 1863, in-So.
bastie en forme de croix, dit-îl (1), ayant tour de chapelles comme il se vdd à présent ; la nef aussi avoit ses deux aisles, et ou bas un porche construit à pilliers, les uns sur les autres, faisant double e8tage,dont le bas servoit d'entrée à Teglise, et le haut de défense pour conserver le monastère en temps de guerre. Il reste encore pour le jourd'hui quelques pilliers sur pied. La nef est entièrement ruinée faute de réparation et entretien. Les pilliers qui la soustenoient estant tous tombés depuis quelques années, w — Il se fait dans l'esprit un rapprochement spontané entre cet ancien porche de Saint-Gildas avec son double caractère religieux et militaire, et In célèbre « tour du porche » ou « tour de Saint- Michel », de Saint-Benoît-sur- Loire, commencée en 1022 par l'abbé Gauziin, et que décrit en ces termes le plus récent historien de la grande abbaye:
« II est en France, ô part nos grandes cathédrales, dit M. l'abbé Rocher t2\un certain nombre d'églises fort remarquables par leurs belles et riches façades; mais il n'en est assurément aucune qui offre en avant de la porte principale un porche ou péristyle comparable à celui qui
(i) Ms. fr. 16822, p. 452.
12) lîisloire de l'abbaye royale de Saini'Be)wU'Sur' Loire y pp. 477-479.
sert de base à la tour antérieure de l'église de Saint-Benoît-sur-Loire. Le voyageur qui pour la première fois descend dans le val de Fleury et se dirige vers Saint-Benoît pour visiter les restes de son antique abbaye, en apercevant à l'horizon celte église massive qui se dessine sur le ciel en lignes austères, est loin de pressentir les richesses architecturales qu'elle renferme, et qui lui apparaîtront soudainement en arrivant au pied de la tour du porche. En effet, il a bientôt sous les yeux un des plus beaux morceaux de l'architecture romane parvenue à son apogée.
(( Le porche se compose de cinquante colonnes, adossées à seize grosses piles quadrangulaires, rangées en quinconces, qui forment trois travées dans tous les sens et soutiennent Tétage supérieur de la tour. Cette majestueuse ordonnance produit un effet saisissant...
i( Au dessus du porche règne une vaste salle dont les dispositions principales sont exactement les mômes. Les piles et les colonnes, perpendiculaires à celles du rez-de-chaussée, ont les mômes dimensions quant à la grosseur ; mais elles sont beaucoup plus élevées. Cette salle ou chapelle a 10 mètres d'élévation, 3 mètres de plus que le porche, qui n'en a que 7. On y monte par deux escaliers tournants pratiqués aux an-
gles, dans l'épaisseur du mur, et qui sontouverts dans les basses nefs de Téglise.
« La construction de ce beau porche remonte aux premières années du onzième siècle (1022). L'abbé Gauziin, prince du sang royal, qui gouvernait alors l'ubbaye, avait conçu de grands projets de construction, dans le but de donner à son monastère un aspect plus en harmonie avec son importance. On était alors en pleine féodalité. Il résolut d abord de bntir une tour plus élevée que toutes les tours seigneuriales, voisines du riche et vaste fief de Fleury, une sorte de forteresse qui dominât les rives de la Loire et pût servir au besoin d'asile aux religieux, et les défendre contre les agressions ennemies, si fréquentes dans ces temps agités. L'abbé Gauzlîn eût-il la pensée que celle tour, construite isolémentô l'entrée occidentale du monastère, pourrait servir plus tard de porche et de façade 5 la basilique de Saînle-Marie, réédifiée dans de plus vabtes proportions? Gela parait probable, si l'on en juge par les sujets choisis pour son ornementation, et cela a eu lieu de fait...
(( Cette grandiose construction, qui offre à un degré très marqué des améliorations incontestables dans l'art de bâtir, telles que les voûtes d arête substituées aux voûtes en berceau, ayant une date historique certaine, acquiert par là
môme une haute importance. Elle donne un spécimen authentique de Tétat de l'art dans la France centrale, et spécialement dans les monastères bénédictins. Un effroyable incendie, qui dévora le monastère et la basilique de Sainte- Marie en 1026, retarda l'achèvement de la tour, dont les premiers fondements avaient été jetés en 1022, et quatre ans plus tard, en 1030, à la mort de Tabbé GauzHn, elle n'était pas encore terminée. »
L*abbé Vital, successeur de Félix à Saint-Gildas de Ruis, continua vaillamment son œuvre et s'acquit au loin une grande réputation de zèle et de piété. Toutefois, les débuts de son administration ne furent pas sans de graves diHicultés. Les religieux recrutés par Félix dans le pays de Bro-Waroch et réunis sous sa crosse pastorale à 1q colonie de Fleury-sur-Loire, avaient, ce semble, apporté jusque dans la vie monastique, tout en réformant leurs mœurs, quelque chose (le riiumeur farouche des « latrunculi » dont nous avons ouï parler tout à Theure et dont fut victime l'ermite Khoarn. Vers 1042, ils se soulevèrent contre leur nouvel abbé et le contraignirent à (|uitler lo monastère. Vital se réfugia en Bas-Poitou auprès de Guillaume, seigneur de Talmont, homme très pieux, qui le tenait en grande estime et qui lui assigna, comme lieu de
retraite, Téglise de Sainte-Marie d'Olonne. Quelques années plus tard, le même Guillaume fonda, dans sa seigneurie de Talmont. un monastère sous rinvocalion de la Sainte-Croix, et luimême y voulut finir ses jours sous l'habit religieux. Ce fut l'abbé Vital qui fut chargé de présider ô cette fondation, et il y contribua même pécuniairement par la cession à la communauté nouvelle de la part dont il jouissait dans les revenus de Téglise d'Olonne (1). Il nous semble probable qu'à ce moment son exil de Ruis* avait cessé et que ses religieux bretons étaient rentrés dans l'obéissance. Il gouverna Saint-Gildas jusque vers l'année 1069 et fut inhumé dans le cloître de cette abbaye. On y voyait encore son tombeau au dix-septième siècle, « Soubs une petitle arcade dans le vieux cloistre, dit notre religieux de Saint-Maur (2), ij y avoit un tombeau dans lequel fut enterré Vital, autrefois abbé de céans,
(1) Cf. MabiUon, AnnaleSy t. IV, p. 452. — Luco, ouvrage cité, p. 206, noie 2. — Il n*y a aucune raison de révoquer en doute le récit de Mabillon, fondé sur des textes auUien tiques et contemporains, i'armi les noms mentionnés dans la date de Tacte do donation à Tabbé Vital de l'église Sainte-Marie d'Olonno, figure Isombert, évoque de Poitiers. Cela concorde fort bien avec le récit, reproduit plus haut, du moine de iVuis relativement à la réclamation par Tabbé Vital du corps de saint Goustan.
(2J Ms. fr. 16822, p. 608. — Cf. Gallia christiana, t XIV, p. 960.
avec celle inscription : Vilnlis abhns,,. Il n'y a que partie de ses ossemcns dans son tomlieau, le reste ayant esté consommé par la longueur du temps... L'an 1060, en bastissant la muraille du cloistre du costé de Teglise, on a esté contrainct de desmolir ladite arcade ; toutefois, pour conserver la mémoire de ce bon abbé, on a laissé son tombeau en sa place, l'enfonçant partie daqs la muraille. »
Selon la faiblesse humaine, les premiers signes de décadence apparaissent souvent dans l'histoire monastique à une époque très rapprochée de la période de fondation ou de rénovation, et l'on voit peu à peu le relâchement grandir là où régnait la ferveur. Ce fut, hélas! le cas de Saint-Gildas de Ruis. Le désordre, qui s'était déjà manifesté sous Tabbé Vital, s'accrut peu à peu sous ses successeurs, dont nous ne savons d'ailleurs à peu près rien et ne connaissons sans doute pas môme tous les noms: Raoul, Fravalon, Fragal, Jacques ou Jacob, etc., c'està-dire durant le dernier tiers du onzième «siècle et le premier quart du douzième (1069-1125) (1). A cette date il était arrivée son comble. Peutêtre, quoi qu'il soit advenu ensuite, fut-ce avec quelque intention d'y porter remède que, mus
(1) Cf. Gallia christiana, t. XIV, p. 960. — Ma fr. 16822, p. 496etsuiv.
d'un élan gén'^roux et captivée pnr lo gloire d'un nom déjft célèbre en France et dons tonte In chrétienté, les religieux de Snint-Gildos, ayant à pourvoir ô la vacance de la dignité abbatiale, élurent pour leur chef Pierre Abélard.