‹ Saint-Gildas de Ruis: aperc?us d'histoire monastiqueChapitre 7 sur 9 · NOUVELLE RENAISSANCE. — ' LA CONGRÉGATION DE LA CHARITÉ DE SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

NOUVELLE RENAISSANCE. — ' LA CONGRÉGATION DE LA CHARITÉ DE SAINT-LOUIS

La décadence religieuse et morale de la France au dix-huilième siècle fut la cause principale des abominables excès de la période révolutionnaire. Il ne faut pas croire pourtant que cette décadence fût absolue et universelle. Sous le double triomphe du libertinage d'esprit et de mœurs, alors décoré du nom de philosophie, et qui ne mérite que celui de philosophisme, non seulement un vif courant de christianisme se maintint dans notre pays, mais on y vit se développer de puissants germes d'une renaissance future. Le jansénisme proprement dit ne dpit pas être compté parmi ces éléments de compensation et d'espérance providentielles. H fut. au contraire, de diverses façons, conscientes et incinscientes, un déplorable auxiliaire de l'incrédulité et un actif agent de la révolution en perspective (1).

(t) Sur les eiïels du jansénismo au dix-huitième siëcley cf. notre ouvrage intitulé : Les Préliminaires de laRécolution. Paris, Uelaux-Bray, 1890, ini2, p. 8 et suiv.

Mais il serait injuste de confondre absolument nvec cette pernicieuse autant qu'absurde hérésie, bien que cclle-çi Tait presque toujours imbue à quelque flegré de ses maximes et de ses usages^ la jûélé sincère et profonde, quoique étroite et souvent rigoriste, qui se transmettait à côté d'elle, mais quelquefois en dehors d'elle, dans les vieilles familles de la haute bourgeoisie française, en particulier dans la magistrature parlementaire. Il y a en effet bien des degrés, dans la théorie et la pratique, entre l'hétérodoxie formelle et la parfaite orthodoxie. I^arallèlement à ce courant mêlé, pour ainsi dire, de bonnes et de mauvaises eaux, la Compagnie de Jésus, qui ne laissait pas, à l'aide de communications latérales, d'en atténuer les éléments fâcheux, lutta jusqu'à sa suppression, avec une admirable énergie et avec un réel succès, pour maintenir en France le courant large et fécond de la grande et pure tradition catholique et d'une piété non seulement forte et solide, mais généreuse, vivante et fervente. Après sa suppression, son heureuse influence subsista encore h cet égard comme double remède au jansénisme et au philosophisme de cette époque. La dévotion au Cœur de Jésus, en consé(|uence des révélations faites sur la fin du siècle précédent à la bienheureuse Marguerite-Marie (1647-1090), se développa de

jour en jour davantage dans TEgltse de France sous le nom de Sacré-Cœur, sujet et symbole spécial de l'Amour divin, et devint, comme notre siècle en a témoigné, Tun des germes et des éléments principaux de la renaissance religieuse qui devait succéder aux catastrophes révolutionnaires (1).

On remarque de notables traces des deux courants religieux dont nous venons de constater Texistence parallèle, non sans communications latérales, au dix- huitième siècle, dans la vie et le caractère de Madame Mole de Champlâtreux, Tun des instruments, et non des moindres, de la renaissance catholique de ce siècle-ci.

Marie-Louîse-Elisabeth de Lamoignon était née à Paris, le 3 octobre 1763. Elle était le quatrième enfant de Chrétien-François de Lamoignon, président à mortier au parlement de Paris, qui fut garde-des-sceaux en 1787 et 1788, dans le ministère formé par l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, et de Marie-Elisabeth Berryer, fille de Nicolas- René Berryer, successive-

(I) Sur les origines et les développements du culte du Sacré-Cœur nous renvoyons aux deux excellents ouvrages dont les titres suivent : Histoire de la bienheU" rense Marguerite-Marie, religieuse de la Visitation Sainte-Marie au monastère de Paray-le-Monial, et des origines de la dàvotion au Cœur de Jésus, par le P. Charles Daniel. Paris, Lecofire. 1874, in-i2. (Quatrième édition. -- La France et le Sacré-Cœur, par le P. Victor Alet. Paris, D. Dumoulin, 1889, ln-4«.

ment conseiller au Parlement, mattre des requêtes, intendant du Poitou, lieutenant de police, conseiller d'Etat, ministre de la marine et enfin garde-d es-sceaux en 1761.

Le garde-des-sceaux Lamoignon fut un assez triste homme d'Etat, et il n'accrut point la gloire de l'illustre famille de robe qtii avait brillé sous Louis XIV d'un si vif éclat, par Talliance des vertus chrétiennes avec les grandes qualités civiles, judiciaires et politiques, et par le goût et le protectorat éclairé des lettres. Digne de son père, le premier président, et de l'avocat général, son frère, qui s'honorèrent de Tamitié de Bourdaloue et y joignirent celle de Boileau, Madeleine de Lamoignon avait, elle, été alors Tamie et l'auxiliaire de saint Vincent de Paul. Le garde des sceaux Herryer avait dû sa brillante carrière à ses comploisances pour M™« de Pompadour. Mais sa femme, M™» Berryer, était une chrétienne d*élite, qui avait transmis ses sentiments et ses vertus à M°^« de Lamoignon, sa fille, et qui les transmit encore h sa petite-fille, Marie-Louisc-Elisabeth, dont, sur sa demande, l'éducation lui fut confiée.

« A cette école aussi douce que grave, dit M. le marquis de Ségur (1 ), Louise fit de rapides

(1) Vie de Madame Mole, fondatrice de l'InatUui de» ScBura de la Charité de Saint-Louis, i 7 63- 1826^ Paris, Bray et Retauz, 1880, in-i2, p. 8.

progrès dans la vertu. Elle préférait aux divertissements accoutumés de ia jeunesse et aux plaisirs brillants que ses sœurs trouvaient dans ia maison paternelle, la vie retirée et studieuse qu'elle menait chez sa grand'mère. La prière était le principal attrait et le |)lus cher aliment de son ûme. et après la prière, l'étude était sa plus agréable occupation. Son esprit vif et pénétrant s'ouvrait sans peine h toutes les connaissances. Non contente des leçons ordinaires de français, de littérature, d'histoire et de géographie qu'on donne aux jeunes filles, elle voulut apprendre le latin, et plus tard elle se perfectionna si bien dans cejte étude qu'elle pouvait lire sans difficulté dans cette langue la Sainte Ecriture et les ouvragf'S des Pères de l'Eglise.

« Elle cultivait les arts avec le même succès et le même goût que les lettres, et elle ne tarda pas à devenir?! bonne et si habile musicienne, qu'elle égalait sur le clavecin, les meilleurs artistes. Le célèbre organiste Claude Balbôtre, élève de Rameau, qui lui donnait des leçons, en était dans ladmiraiion. et il venait chez elle non plus, disait-il, pour la perfectionner dans son art, mais pour l'entendre jouer et pour faire de la musique avec elle.

'- (( C'est dans ces exercices variés, dans ces études sérieuses ou charmantes, et surtout

dans la pratique de la retraite et des vertus chrétiennes, que s^écoula, sous les yeux de son aïeule, Theureuse et féconde jeunesse de Louise de Lamoignon. »

Parmi les fâcheux usages introduits par l'esprit janséniste dans TEglise de France, aux dix-septième et dix-huitième siècles, il faut noter celui des premières communions tardives» qui contrastait avec celui' des mariages plutôt prématurés. « L'intervalle qui sépara ces deux grands actes de la vie de Louise de Lamoignon ne fut donc que de courte durée. » 11 semble résulter de son propre témoignage que la pieuse jeune fille, si elle eût été pleinement maîtresse d'elle-même, aurait dès lors préféré la *vie religieuse, quoique cette vocation ne fût pas assez prononcée en elle pour y devenir un cas de conscience. x( Prévenue, dès ma plus tendre jeunesse, des grâces du Ciel, dit à ses enfants Madame Mole dans son testament, la solitude et la retraite eurent toujours pour moi des charmes et furent l'attrait de mon cœur ; cependant mes parents, dès l'âge de quinze ans, m'unirent h rhomme le plus vertueux, comme aussi le meilleur: que vous êtes malheureux de n'avoir pu le connaître davantage ! (1). »

(1) Sôgur, ouvrage cité, pp, 10, It, 317.

Ce digne époux était Edouard-François- Mathieu Mole, comte dé Champlôtreux, d'une famille illustre dans la robe h l'égal de la famille de Lamoignon, et dont la grande figure de Mathieu Mole, premier président du Parlement f)endant la Fronde, avait à jamais fixé le nom dans notre histoire. En plein accord avec lui et sous sn protection constante, la jeune Madame Mole, sans négliger aucun de ses devoirs de famille ou de société, mena au sein môme do cet heureux mariage, où elle fut mère de cinq enfants, la vie non seulement d'une fervente chrétienne, mais presque d'une religieuse militante.

« Ses matinées, dil M. de Ségur (1), appartenaient tout entières à la charité sous ses deux formes également admirables, Dieu et les pauvres. Elle commençait par l'église, assistait à la messe où elle communiait souvent. Puis elle faisait sa tournée charitable. Le curé de Saint- Sulpice lui avait remis une liste des pauvres les plus nécessiteux de sa paroisse. Elle lee visitait successivement, ne sarrôlanl ni devant la fatigue do monter plusieurs fois cinq ou six étages, ni devant le dégoût naturel qu'inspire le spectacle de la misère ou du vice dans ce qu'ils ont de plus repoussant. La malpropreté et la mau-

(1) Ouvrage cité, pp. 17, 18, 20, .21.

— ses—

vaise odeur, la vue dos pluies, la grossièreté des sentiments et du langage, suite trop ordinaire de la pauvreté, rien ne la rebutait. Elle ne voyait dans les pauvres que les membres souffrants de Jésus-Christ, et entrait dans leur mansarde comme ô Téglise. Elle les secourait, les lavait de ses mains, leur donnait de l'argent, des vêtements, et, don plus précieux encore et plus rare, de bonnes et douces paroles. Elle caressait leurs enfants, s'informait de leurs besoins, des causes de leur misère, des moyens d'en sortir ; puis, s'élevant des nécessités du corps à celles de l'âme, elle leur parlait de Dieu, de son Eglise, de ses sacrements, de son amour pour les oau-' vres, des consolations et des espérances de la foi, du prix dont il couronnerait plus tard leurs souffrances chrétiennement acceptées. Alors elle se retirait, ])romettant de revenir, mais refusant de dire son nom« et ne voulant ôtre pour ces infortunés que le messager anonyme de la Providence. .

(( Rien qu'elle voulût, par une humilité qu'on pourrait trouver excessive, garder l'incognito dans ses visites de charité. Madame Mole ne se bornait pas h des aumônes individuelles. Elle connaissait les bénédictions promises et accordées aux prières, aux bonnes œuvres accomplies en commun, et elle faisait partie des ^ssq-

dations de dames pieuses qui, dans ces temps comme de nos jours, se consacraient au soulagement de la misère humaine sous toutes ses formes. A la tôle de cette armée pacifique de la charité se trouvaient des personnes de la famille royale, entre autres la princesse de Condé et Madame Elisabeth, la sainte sœur du roi Louis XVI, qui répandait partout les bienfaits et qui devait expier sur l'échafaud son amour de Dieu et des ômes (1). Par son rang, comme par son angélique piété, Madame Mole se trouvait en rai)port fréquent avec ces admirables chrétiennes qui, sur les marches du trônes et au sein d'une cour corrompue, malerré les exemples des nouveaux souverains, donnaient le spectacle de tous les déyouements et de toutes les vertus. « M. MoIé, digne d'une pareille compagne, s'associait aux bonnes œuvres de sa femme en tenant à la disposition de sachante les ressources de sa grande fortune. Jamais il ne trouvait à redire

(1) Comme son père, le dauphin, fils de Louis XV, et sa mërd, la dauphine Marie-Josèphe de Saxe, Madame Elisabeth appartenait tout entière au courant religieux principalempnt représenté, jusqu'à sa suppression, par la Compagnie de Jésus. Elle fut une fervente adepte du cullf» du Sacré-Cœur. (Cf. P. Victor Alel. ouvrage cilét pp. 274. 280, 281), ■— Les associalions de charité delà fin du dix- huitième si^cle fournirent un excellent moyen de communication aux deux courants signalés plus haut.

à ses soinles prodigalités, et il se contentoit de lui dire en ploisantant : a Vous faites mieux que le proverbe. Le proverbe dit que, par le moyen de l'aumône, on entre dans le ciel dans une voiture ù six chevaux ; du train que vous y niiez, vous y entrerez dans une voitqre à douze chevaux. Si vous y arrivez la première, fuites en sorte de me préparer une place auprès de vous. »

M. MoIé, grAce ù ?on nom et à l'influence du garde-des-sceaux, eon beau-père, était devenu président ù mortier au |)arlement de Paris, dont son père, encore vivant, avait été premier président sous Louis XV. 11 ne joua qu'un rôle assez effacé dans les événements auxquels fut mêlée celte cour souveraine dans les dernières années de l'ancien régime, et ne semble avoir pris aucune part, du moins bien ostensible, h ceux qui marquèrent les débuts de la Révolution.

Mais son nom seul, sa situation de haut magistrat et de grand propriétaire féodal, notamment à Champlatreux et h Méry, en firent de bonne heure un suspect. Dès la fin de l'année 1781) il dut se résoudre à chercher à l'étranger un asile pour lui et pour sa famille. « 11 est probable, dit M. de Ségur (1), cpie, comme la plupart des émigrés qui n'allèrent pas à Coblentz se mettre à la

1) Ouvrage cité, pp. 43, 46, 47.

disposition des princes, il se retira en Angleterre et qu'il y mena la vie retirée, austère et réduite que lui imposaient les circonstances En supposant que ses sentiments n'eussent point suffi, dans ces temps sans précédents où il était si difficile de connaître son devoir, h l'écarter du camp de Condé où ses beaux-frères se trouvaient avec la plupart des gentilshommes d'épée, ses fonctions et ses habitudes de magistrature ne laissaient place pour lui à aucune alternative. Son séjour en Angleterre ne fut donc qu'un temps de retraite et de solitude où il ne vécut que pour Dieu, sa femme et ses enfants. »

Ce qui semble indiquer que M. Mole, quoique profondément royaliste, ne partageait pas les illusions de ceux des hommes de son rang qui désiraient et qui espéraient une contre-révolution totale et prochaine, c'est le parti qu'il prit lors de la mise en demeure, d'ailleurs inique, adressée aux émigrés par l'Assemblée législative.

a M Mole n'hésita point. Rester à l'étranger, c'était ajouter aux douleurs de l'exil les souffrances de la misère, et entraîner dans sa ruine sa femme et ses enfants. . Qui sait môme si, par une illusion trop facile aux âmes généreuses; il n'espérait pas trouver dans les auteurs et les hommes politiques de la nouvelle constitution

quelque garantie pour sa personne et pour -ses biens, quelque fidélité dans Texécution de leurs promesses ? Il revint (!onc en France dans les délais fixés par les décrets, c'csl-ô-dire dans les premiers mois de 17î)'2, et pensnnt avec raison que le séjour à Paris était encore moins dangereux que celui de Méry ou de Champlâtreux, il s'établit à l'hôtel Mole avec son vieux père., qui, infirme, âgé de quatre-vingt-sept ans, affaibli dans son intelligence, n'avait |>lusla pleine conscience des horreurs qui s'accomplissaient autour de lui, et assistait, en témoin presque désintéressé, à la ruine et au déshonneur de la France.» C'est dans la gueule du loup que M. Mole s'était jeté en rentrant dans sa patrie. Il ne tarda pas à en ressentir les dents acérées. Il fut compris dans les arrestations en masse opérées à la suite du 10 août par la Commune de Paris, et au moyen desquelles se préparait la matière sur laquelle allait travailler, dans les massacres de se|)teml)re, 1 horrible machiavélisme de Danton. Pourtant. grAce au dévouement d'un fidèle domestique, M. Mole fut arraché, d une façon vraiment extraordinaire, à la boucherie organisée dans les prisons. Le récit tragique et touchant de cet épisode nous est fait en ces termes par M. le marquis de Ségur (1) :

(1) Ouvrage cité, pp. 51-5).

(( Le tribunal d'assassins qui s'était installé dans la cour de la prison où était écroué M • Mole tenait depuis le matin ses horribles assises, elchaque prisonnier, inferrogépour laforme, était successivement élargi, c'est-à-dire conduit h In sortie de la prison où l'attendaient les piques et les couperets des exécuteurs de la justice populoirc. Le courageux Duval, valet de chambre de M Mole, s'était môle à la foule des septembriseurs, et avait trouvé le moyen de pénétrer avec eux jusque dans Tintérieur de la prison. Il attendait l'appel du nom de son maître, ne sachant pas encore ce qu'il ferait, mais décidé à tout tenter pour le sauver.

« Quand ce nom fut enfin prononcé," personne n'y répondit. M. Mole, averti de l'horrible comédie qui se jouait ou l'ayant devinée, avait gravi l'escalier de la prison et s'était caché dans les comble?. Tandis qu'on s'étonne de son absence, que les juges se consultent, s'emportent et blasphèment, Duval sort de la foule, et s'adressant à ceux qui l'entourent aussi bien qu'au tribunal, il s'écrie en empruntant la phraséologie du jour : (c C'est un ami du peuple ! Il y a erreur ! Ce n'est pas un aristocrate. Je le connais et l'aime beaucoup, car il m'a fait du bien. Vous devez le connaître comme moi. C'est un ami du peuple, qui ne cherchait qu'à faire

du bien au peuple : le peuple ne peut avoir à se plaindre de lui. C'e^^t sa femme que vous avez vu cent fois visiter les pauvres dans les mansardes, porter des remèdes aux malades, payer les mois d'apprentissage de nos enfants. C'est un vrai citoyen et je ne sais pourquoi on veut le faire mourir On l'a certainement pris pour un autre ! » — L'animation de Du val, son accent de vérité, le souvenir des bienrails de Madame Moié, dont le nom était populaire dans tout le quartier de Saint-Sulpice, peut-être la lassitude du crime et la fantaisie qui joue un si grand rôle dans les foules, toutes ces causes diverses agirent sur l'horrible auditoire du brave valet de chambre : « Kh bien ! s'écria quelqu'un des juges, va le chercher, et si tu le trouves, dis-lui que le peuple lui pardonne ! »

« Duval court, cherche partout son maître, et soupçonnant qu'il s'est caché dans les combles, y monte et l'appelle à haute voix. M. Mole l'entend et d'abord ne répond pas. Il a reconnu la voix de son serviteur et croit qu'il le cherche pour le livrer aux assassins. Enfin, se voyant au moment d'être découvert, il sort de sa cachette, et lui dit d'un accent de douloureux reproche : « Eh quoi ! Duval, c'est toi qui me trahis ! — Non, Monsieur, s'écrie le fidèle serviteur, ce n'est pas pour vous trahir, à Dieu ne plaise! J'ai

obtenu votre ocqnîttement. Venez tout de suite.» « M. Mole le croît, rembrnssc. le suit, descend avec lui dons la cour de la |)rison. Duval le présente b la foule '|ui racclame. qui le place de force sur un brancard, et rapporte en triomphe celui <pj*elle s'apprêtait une demi-heure auparavant ft déchirer en mille pièces (I).

(f I)e|)uis le malin Madame} Mule était sur la croix Le bruit du massacre des prisonniers s'était répandu dans tout Paris, et elle se demandait, à chaque minute qui s'écoulait, si ce n'était pas la dernière de la vie de son époux. Au bruit de la foule envahissant la cour de son hôtel, h l'aspect de ces figures, do ces hommes ensanglantés,ellefrémitd'horreur et croit d'abord (|ue c'est le cadavre de iM. Mole qu'on lui apporte pour insulter h sa douleur. Mais un second coup d'œil la rassure. Elle le reconnaît, voit qu'il est eu vie et devine ù l'air rayonnant de huval que le bon serviteur a réussi 6 sauver son maître.

« Elle se précipite au devant de l'étrange cortège, veut se jeter dans les bras de son mari. Mais les septembriseurs qui le portaienU'arrô-

ll) A propos do ces soudaines volle-faoo de la foule et môme dos massacreurs dans les journées do seplembro, cf Taino. Les Origines de la France conte mporaitte. La Révolutio7i. t. IV.Lfl Conquête Jacobine^ chap. IX, § V, p. 296 et suiv.

tent, cl tandis que la foiilc, au milieu de laquelle clic reconnaît des visages amis, racclame à son tour et raccueille avec des cris sympathiques, les bourreaux mis en belle humcurlui disent en rîiananl : « Tiens, petite citoyenne, voilù ton mari, nous te l'apportons, mais î\ la condition que tu nous embrasseras I )> Ils lui auraient demandé comme h M"^' de Sombreuil. de boire un verre de sang bu main (I). qu'elle l'eût fait sans hésiter. « Klle &e prôla donc à leur caprice de tigres apprivoisés et de ses lèvres pures toucha la joue de ces bandits. Puis elle rentra chez elle en possession de son époux reconquis, tous deux brisés d'émotion, suivis du bon Duval qui jouissait plus qu'eux-mêmes de leur bonheur, tandis que le vieux président Mole, qui, de sa fenôlre, avait regardé en souriant le retour triomphal de son fils, Taccueillait comme s'il l'avait quitté la veille, également préservé, par le triste privilège de son ùge et de son infirmité, des angoisses de l'inquiétude et de l'excès non moins dangereux de la joie (V). »

(1) L'authenticité de l\-inoC(ioto relative au verre de sang liu i»ar MIIh de Sombreuil est contestée.

(2) Parmi les victimes des massacres do septembre, Madame Molô eut la douleur de compter son plus récent directeur spirituel, le P. Lenfant, ancien jésuite, et l'un des zélateurs du culte du Sucré-Cœur. Cf. Ségur, ouvrage cité, pp. 54, 55, et Victur Alet, ouvrage cité, pp. 27Ô-2TO.

Mois celte délivrance ne fut qu'un répit. A la fin de 1793 ou au commencement de 1794, M. Mole fui arrêté de nouveau. Celle fois, les démarche8 pressantes, héroïquoment opiniâtres du môme serviteur, demeurèrent vaines (I). Le 20 avril 179 1-, après avoir reçu secrètement les secours de la religion, M. Mole paya de sa tôle le nom qu'il portait et le rang qu il avait occupé au parlement de Paris. Ce fut pour sa veuve un choc terrible. « Soit qu'elle eut espéré jusqu'à la fin dans la démarche de Duval près de Fouquier- Tinville,soit que de si terribles inquiétudes et de si longues douleurs eussent épuisé toutes ses forces physiques, la nouvelle de la mort de M. Mole la frappa comme un coup inattendu. Son saisissement fut le! qu'elle en resta terrassée et qu'elle tomba dès ce moment dans un état de paralysie de tous les membres qui dura plusieurs mois et qui mit sa vie en danger. )) Toutefois '< le premier momnnt de déchirement passé, elle retrouva toute son énergie morale, toute sa vertu

(l) « Le malin 'lu jour fal.il, d'aprfts les traditions constantes conservées dans la famille, dit M. de Sôgur, le bravo valet de chambre entra précipitamment chez Fouquier-Tinvillo, ot hii offrit au nom de Madame Mole une somme considérable, un million, dit-on, pour rançon de sa victime Fouquier-Tinville se leva vivement, se frappa le front et s'écria: t Ah! que n'ctes vous venu une demi-heure plus tôt; maintenant il est trop lard : la charrette est partie ! t Ouvrage cité, pp. îj7, 58.

chrétienne ; et la certitude du salut éternel de Tâme lie celui (|u'elie pleurait la consola de tout le reste. Le jour même où Tabbé de Sambucy vint lui annoncer (|u'elle était veuve, elle se consacra immédiatement à Dieu par un vœu solennel qu'elle prononça entre ses mains, et elle offrit tout le reste de sa vie pour Tâme de son époux et pour le bonheur de ses enfants (I). » Le rospc^ct des veuves et des orphelins n'était pas une vertu jacobine. « Quelques semaines apr<*s la mort de son mari. Madame Mole fut réveillée en sursaut un matin à sept heures par un bruit de pas précipités, des cris, des jurements, qui annonçaient quelque visite officielle. r/était une troupe de gardes municipaux qui venaient Tarréleruvoc ses enfants... On lui laissa à peine le temps de se vôtir ;... elle ne put prendre et cacher sur elle qu'une petite bible, une IniiluUitn de Jcsus-Clirist et un crucifix dont elle ne se séparait jamais... Comme elle ne pouvait marchor, on la mit sur un matelas, et quatre des municipaux remportèrent ù travers les ruesjusqirà la prison où elle fut écrouée (2).»» Dans son état de santé elle eut ù subir dans cette prison de longues et cruelles sou lïrances, redou-

(1) Ségiir, ouvrage cité, pp 61, 63.

(2) Ségur, ouvrage citô, pp. 64, 65.

blées par celles de ses enfants (1). Toutefois, par une grâce particulière de la Providence, non seulemenl elle échappa à la mort, mais la paralysie dont elle était atteinte s'atténua graduellement, et quand elle fut mise en liberté, en 1795, el[e put légitimement concevoir l'eppérance, qui se réalisa en efTct, d'un retour à la santé.

Elle se relira ou chAteou de Mcry.avec M""* de Lamoignon, sa more, et M"** Berryer. son aïeule, et s'y dévoua toute à 1 éducation des trois enfants qui lui restaient et qui avaient partagé sa captivité : Louis-Mathieu Mole, son lîls, qui devait njouter^cncore à l'illustration de sa race en occupant dignem?nt, sous trois régimes successifs, les plus hautes fonctions ndininistratîvos et politiques (2), et deux filles, Mnrie-Félicité- Augustine, mariée en 1798 au vicomte Christian de Lamoignon, frère de Madame Mole, son oncle, et Louise, qu'elle eût la douleur de perdre

(1) On en peut voir le tableau dans le livre de M. de Sôgur, p. ^6 et suiv.

(2) Aiidilpur, puis maître dos requêtes au ConBeil d'Etal, préfet de U Côte-d'Or. conseiller d'Etal, directeur général lies ponts- et-chaussées. grand juge ou ministre de la justico sous Napoléon, le comte Mole fut nomuié pair do Franco, puis ministre de la marine, puis mpmbre du Conseil privé sous Louis XVllI. Sous Louis-Phi lippe, il fut ministre des affaires étrangères et président du Conseil. 11 fut élu membre de TAradémie française, le21 février 18i0. Né à Paris, le 24 janvier 1781, il mourut au château de Champlâtreux, le 23 novembre 1855.

peu de temps après son arrivée à Méry. Quand elle eut relevé la fortune et assuré raveuirde ses enfants, elle résolut d'acquiter son engagement envers Dieu et tout d'abord reprit à Paris, sous rhabit laïque, la vie de piété ardente et de charité infatigable qu'elle y avait menée avant la Révolution.

La renaissance religieuse, sous le Directoire et dans les premiers temps du Consulat, se manifestait comme une aurore voilée de nuages et troublée par des retours de tempête. « L'état de l'Eglise, dit M. Léon Aubineau (1;. paraissait lamentable : la milice sacerdotale était encore dispersée ; cà et là quelques prêtres revenus de l'exil ou échappés aux bourreaux ciierchaient ù rendre au peuple les pratiques publiques du culle, et aux âmes les enseignements dont elles avaient besoin. Ils manquaient de tout pour atteindre à leur but, leur denûment aurait dû les décourager. L'esprit révolutionnaire, contrarié un instant dans son triomphe, pouvait croire sa victoire délinitive. En présence des ruines qu'il avait faites, le temps d'arrêt que les circonstances lui imposaient était à peine h ses yeux un temps

(1) Notioo sur Maduine Mole de Ouonplàlivux ilaiis Touvrage intitulé: Loa Serviteurs de Dieu. I*arl», Victor Palmé, 1888, iii-12, t. II, pp. 275-27'J. \A, Sôgur, ouvrage çllô, p. 8G et suiv.

de repos dont il se flattait que personne ne saa-^ rait |)rofller contre lui...

« Aucune congrégation n'existait encore. Les membres des anciennes corporations dispersés songenientàpeineà se rejoindre : les uns tàcliaient de rester isolément fidèles à quelques pratiques d'austérité, de prières et de pauvreté de la vie commune ; les plus heureux avaient trouvé asile h l'étranyer, dons les maisons de leur ordre ; la mère Saint-Raphaêl, 1 élève de Madame Louise de France, qui réunit plus tard les débris du Carmel de Saint- Denis, était en Piémont ; elle y avait été appelée, après son expulsion de Besançon, |)nr la Vénérnhlc reine, Madame Clotilde de Fr.mce qui naguère à Saint-Denis avait assisté à la puise d'habit de l'héroïque fille de Louis XV.

« Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul, privées de leur costume,de leur nom,de leurs directeurs, dispersées en groupes peu nombreux, n'avaient pas encore essayé de se réunir rue du Vieux- Colombier, et encore moins de recevoir des novices, dont une des premières fut la sœur Rosalie. Tout était précaire, hésitant, mais tout renaissait néanmoins. Les chapelles privées se multipliaient ; on essayait de quelques prédications publiques. M. Rauzan élevait la voix dans la chapelle des Carmes ; M. de Lalande réorganisait les catéchismes à la Sainte-Chapelle.

D'autres voix s'appliquaient à faire retentir les enseignements divins dans quelques églises. Un des prêtres revenus de Texil, M. Mayneaud de Pancemont,curé de Saint-Sulpice avant la Révolution, recommença à exercer son ministère sur sa paroisse avant môme que Téglise fût rendue au vraie culte. Son zèle, ses lumières étaient connus : Madame Mole le consulta ; il prit la direction de son âme ; il connut ses secrets et ses désirs, les approuva, croyant y reconnattre une véritable inspiration de Tesprit de Dieu.

« Les obstacles, il est vrai, étaient formidables. Outre Télat général des choses, Madame Mole avait des devoirs qui rattachaient au monde.

Elle s'en acquittait généreusement, en chrétienne cl en mère, avec tous les attendrissements de la nature. Elle se reprochait cette faiblesse ; elle supportait amèrement les délais et les obstacles qui retenaient son ardeur de se donner entière* à Dieu.

(( Je suis malheureuse sur cette terre, s'écriaitelle ; mon cœur est comme noyé dans un océan d'amertume. D'où vient cela ? Je le sens, ô mon Dieu ! vous m'en avez convaincue, je ne suis pas là où vous m'appelez. Je ne pourrai jouir de la véritable paix (|ue lorsqu'il me sera permis de tout quitter pour me livrer, dans la solitude, h la connaissance du divin Jésus, à l'étude de votre

sainte loi, au recueillement et à la prière. Mon cœur, mon Dieu, vous le savez, est bien tout à vous ; mais il se trouve souvent ému, attendri, troubla par les liens du sang, de Tamitié ou de la reconnaissance : c'est pourquoi je soupire après le moment où les liens seront rompus, où il me sera donné de marcber d'un pas assuré et tranquille vers vous, qui êtes la source de tout bien. Vous le voulez, j en suis certain ; maïs quand viendra cet heureux instant ? Oh ! que vous vous faites attendre, jour mille fois désiré ! » « C'était par ces aspirations que cette âme, languissant dans les liens du monde, de la richesse et des honneurs, cnhnnit vi nourrissait tout à la fois son ardeur de renoncement, de sacrifice et de pauvreté. Elle épanchait son cœur, elle répandait ses larmes et ses soupirs aux exercices publics du culte déjà restaurés et non encore reconnus cependant [)ar la loi. L'hôtel Mole était situé dans la circonscription de la paroisse de wSainl-Sulpice : mais la belle église en était toujours occupée par les prêtres intrus ; les paroissiens fidèles se réunissaient dans la chapelle des Carmes. Madame Mole avait sa pla?e habituelle près de l'autel du Sacré-Cœur; elle portait ù ce cœur divin la plus tendre dévotion, et elle le conjurait avec ardeur de répondre à ses désirs et d'accepter ses engagements.

« M. Mayneaud de Pancemont, avons-nous dit, aussiU^l qu'il était entré à Paris, avait repris le soin de sa paroisse, dont la vaste étendue et les besoins extrêmes lui offraient tous les moyens d'utiliser le zèle et la charité de sa pénitente envers les pauvres. Toutefois, Paris n'était pas le lieu ou Madame Mole devait s'immoler et faire pénitence. En 1802, M. Mayneaud de Pancemont fut nommé évoque de Vannes: il proposa à Madame Mole de le suivre dans son diocèse, et d'y essayer enfin l'entreprise qu'elle méditait. »

Ce ne fut pas sans de vives résistances de la part de sa famille et de cruels déchirements intérieurs que Madame Mole suivit l'appel de Dieu et de son directeur spirituel et fixa irrévocablement sa vie dans une région écartée de la Bretagne, loin de tous les siens. Elle eut du moins la consolation d'y emmener avec elle M°*« de Lamoignon, sa mère, alors ôgée de soixante ans, et qui sans prononcer aucun vœu, ne se sépara plus désormais de sa fllle, dont elle fut la constante auxiliaire, et à laquelle elle survécut. Avec cette vénérable dame et six autres compagnes, qu'elle avait choisies et dont elle avait soigneusement éprouvé la vocation. Madame Mole s'établit à Vannes dans une maison spacieuse mais délabrée, dont elle fit racquiai-

tîon. « C'était, dît M. de Ségur(l), un ancien couvent, occupé avant la Révolution par une communauté de dames pieuses, et connu de temps immémorial sous le nom de i^ère âternel. On croit que ce nom un peu étrange qui, dans le langage populaire, a continué jusqu'à ce jour à désigner la congrégation des Sœurs de Saint- Louis, venait à cette maison d'un groupe en sculpture qu on y voyait autrefois et qui r. présentait le Père éternel bénissant le monde. Située sur le bord du canal qui forme le port de Vannes, à deux pas du palais épiscopal, cette propriété touche à la ville par sa façade, et de l'autre côté s'étend dans la campagne. Le quai qui borde le canal est large, planté de grands arbres, de sorte que cette maison vraiment |)rivilégiée joint aux avantages de la cité le calme, le silence et la liberté qu'on ne trouve habituellement que dans la solitude des champs. Elle était à vendre pour quarante mille francs, somme considérable pour le temps et pour le lieu, mois qui s'ex|)lique par l'étendue de terrain où sont établis aujourd'hui les ateliers de jeunes filles et les vastes jardins de la communauté. »

Tel fut le berceau et tel est encore le siège principal, la maison-mère de la congrégation

(1) Ouvrage cité, p. 101.

il* .

fondée par Madame Mole et à *aquelle elle donna le nom d'Institut de la r4harité de Saint-Louis. Le choix de ce patron, outre les raisons tirées des vertus propres du saint roi, reporte naturellement Tesprit sur les sentiments traditionnels de la fondatrice, sur ses relations religieuses et charitables avec la famille royale avant la Révolution, et sur l'horreur que lui avait fait éprouver Todieux supplice des augustes prisonniers du Temple. Il n'est pas douteux que le motif principal de sa détermination et de sa fondation religieuse ait été une pensée d*expiation pour la Terreur, et que son intention primitive se soit avant tout dirigée vers une vie de pénitence et de prière. Son propre témoignage en fait foi : a Dès le début de son œuvre, dit M. de Ségur (i). alors qu'elle préparait les constitutions de sa communauté naissante, elle écrivait à Mgr de Pancemont :

(( Je crois devoir vous manifester Tesprit que Dieu m'inspire. Si je ne me trompe, c'est un esprit de pénitence, je dirai môme de victime^ pour tous les crimes qui ont été commis en France. »

(( Et un [)eu plus tard, après avoir reçu la réponse approbative du prélat:

(i) Ouvrage cité, p. 123.

f< Quels sont les desseins de Dieu sur son œuvre et sur moi ? Il m'est permis de dire que je n'en doute plus, puisque, au •émoignoge intérieur de ma conscience et de ce divin Esprit qui, depuis tant d'années, me fait entendre sa voix, je joins encore le vôtre, et que vous êtes le seul organe par lefjuel je puisse connaître d'une manière certaine et sensible la volonté de Dieu. Vous avez prononcé qu'il était vrai que cette œuvre devait être une œuvre d'expiation, de pénitence et de réparation pour mon malheureux pays ; que tels en étaient le but et l'esprit. Qu'il est consolant pour moi d'avoir cette assurance ! Mon pays m'a persécutée ; je l'ai haï. C'est [)our cola que je me trouve plus portée à m'immoler pour lui. Oui, je donnerais tout à l'heure ma vie pour y voir la foi de Jésus-Christ triomphante. Si vous me le permettez, je donnerai plus que ma vie ; car j accepterai de bon cœur de vivre encore longtemps, s'il le faut, pourvu que ma vie ne soit qu'un long martyre de satisfaction, d'expiation et de pénitence. »

Toutefois, et aussi comme un exercice de pénitence en même temps que comme uneœuvre de charité et d'apostolat, Madame Mole entendait consacrer une part de sa vie religieuse et de celle de sa congrégation au service actif de l'humanité, surtout de l'humanité soutirante.

DanB SQ pensée, a le toit qui abritait sa communauté naissante devait abriter aussi la misère dans sa forme la plus touchante et la plus chère au Sauveur, ceile de l'enfance malheureuse ou abandonnée, et la maison du Père éternel de Vannes reçut presque le môme jour ses premières religieuses et ses premières pensionnaires. )) Tout en donnant sa pleine approbation aux vues expiatoires et aux tendances contemplatives de Madame Mole, Mgr de Pancemont s'attacha |)lutôt h modérer de ce côté son ardeur et son zèle, tandis qu*il les développait du côté des œuvres actives. Il était en effet frappé, dans les circonstances où s'exerçait sa mission épiscoptile, des innnenscs besoins de l'Eglise de France en général cl de son diocèse en particulier. Il n'ignorait pas non plus les ménagements qu'imposaient l'état des choses et les dispositions du pouvoir civil, a Les lois prohibant les congrégations religieuses existaient encore, les préjugés et les habitudes révolutionnaires n'avaient point disparu avec lu période violente de la R6volutii)ii, et le gouvernement du premier consul, qui venait de rétablir le culte catholique et de signer le (loncordat, n'avançait qu'à pas mesurés dans son œuvre de restauration religieuse, pour ne pas heurter de front des préjugés toujours vivants dans le monde politique et

mîlîfaîre. Il fallnît donc de toute nécessité abriter la religion sons le manteau de la clinrilé. et laisser dans une ombre i)rndente le caractère mystique de In nouvelle cominnnnulé pour ne laisser en lumière que son but secourable (1). >. C'est dans cet esprit que le pieux et sage prélat revit la règle du nouvel institut, qu'il avait ordonné n Madame Mole de rédiger. Quand elle fut achevée et qu'il l'eût revêtue de son approbation, Madame Mole prononça entre ses mains ses vœux solennels, le jour de l'Annonciation, 2 mars 1803. Elle prit le nom de sœur Saint- Louis. Aussitôt après, Mgr de Pancemont la déclara, malgré sa profonde et sérieuse répugnance, supérieure h vie de la congrégalion, qui ne tarda pas h s'enrichir de ferventes recrues. Dans une audience qu'elle obtint du pape Pie Vil, alors fi Paris où il était venu pour sacrer Napoléon, elle reçut, le 14 janvier 180*), pour elle et pour sa fondation, la bénédiction du Souverain Pontife. Avec une grande prudence elle préféra ne point demander encore l'approbation formelle et canonique du Saint-Siège, comme l'y engageait Mgr de Pancemont, afin de laisser plus aisément place aux modifications que l'expérience pourrait indiquer et qu'elle indiqua en

(1) Ségur, ouvrago cité, p. 104.

effet dans la règle primitive*. En revanche, elle sollicita Taulorisalion légale, et comme l'affaire traînait en longueur, selon l'usage, dans les bureaux du ministère des cultes, elle en écrivit directement à l'Empereur, dont la décision prompte et favorable s'exprima en ces termes officiels : « La maison des petites filles de churilé. fondée à Vannes, demeure autorisée pour servir à l'éducation des enfants du sexe, h leur entretien gratuit, ainsi qu'à celui des ateliers de dentelle, qui y sont établis » — « On voit, fait observer M. de Ségur (1), que, dans ce décret, il n'était question que de l'établissement de cliarité et que rinslitut religieux était passé sous silence. »

En 180 i, lu Congrégation de lu Charité de Saint-Louis comptait déjà dix-sept religieuses et donnait l'éilucation à 70 enfants pauvres, reçues et entretenues dans la maison conventuelle. Dès les premiers mois? de sa fondation, Madame Mole ajouta h cette première œuvre des classes gratuites pour les enfants du dehors et aussi un pensionnat pour les jeunes filles d'une condition plus aisée. « 1 /établissement de Vannes, écrivait Mgr de Pancemont dans un rapport au ministre des cultes Portails, présente aussi une ressource à des parents bien nés mais que le

(1) Ouvrago cité, p. 119.

mnlheur des 'emps o réduit h Timpossibililé de donner n leurs enfants une éducnlion convennble. On y n élubli, séporémenl des enfnnts entretenues gratuitement, un assez vaste pensionnat, où, pour une modi(|ue pension, les jeunes fdles trouvent des maîtresses qui leur apprennent la lecture, récriture, le calcul, la géographie, la grammaire, l'histoire, les différent.^ ouvrages qui leur conviennent et les règles des bonnes mœurs (1). »

La mulli|)le tâche donts'était chargée Madame Mole et dont le poids s'accrut de jour en jour davantage était certes un lourd fardeau. Mais elle était femme h y suffire. Nous n'avons pas h nous étendre ici sur sa ferveur ascéticpie, sur ses qualités et ses dons surnaturels qui. toutes proportions gardées, amènent nalurelloinent dans la pensée de ses historiens le souvenir de sainte Thérèse (2\ Ses auslérilés rappellent h quelques égards celles du grand fondateur de Clairvaux.

« 11 n'y avait pas une seule parmi ses filles, dit M. de Ségur (3), qui fût plus misérablement vêtue. Elle avait tout naturellement employé à

(I) Sô^ur, otivrago cité, p. t47.

{2} Nous no pouvons inioux fairo (|uo de rcnvoynr sur ce poinl hroxcpllenl ouvrago do M lomarfuisde Sôgur et h la rornarquafilo notice de Al. Lôon Aul)inoau.

(3j Ouvrage cité, pp. 18^, 188, 2:/i, 205.

dps ornements d autel les riches étoffes et les dentelles qu'elle portait autrefois dans le monde. Avant môme d'avoir prononcé ses premiers vcL'ux, elle s'était dépouillée de tout, h tel point qu'au jour de l'entrée des enfants internes. Mgr de Pancemont ayant fait appel h la charité de Madame Mole et des dames qui l'avaient suivie, pour fournir ces pauvres petites filles du linge nécessaire, chacune apporta devant le prélat une part de son trousseau, les unes des chemises, les autres des jupons, des camisoles, des bas ou des mouchoirs. Seule la Mère fondatrice n'offrait rien. — « Kh bien ! Madame, lui demanda l'évoque étonné, pres(|ue scandalisé, serez-vous la seule i\ ne rien doimer? » Et en môme temps, de la canne qu'il tenait a la main, il souleva le bas de sa robe « Non, Monseigneur, répondit humblement la sainte fenmie, je n'ai plus rien à donner. » Et en effet, sous la robe déjà bien modeste et bien veillie, il n aperçut qu'un misérable jupon presque en lambeaux. (]'était tout son trousseau. (( ('es débuts font jufîor de la suite de sa vie religieuse. Ses habits étaient si usés qu'on avait bien de la peine à les raccommoder. Quelquesuns n'avaient plus de couleur et les pièces rapportées faisaient disparaître l'étoffe primitive. Un jour, elle fut obligée de garder le lit, pour qu'on pût rapiécer son unique robe. Quelque fois la

Sœur chargée de la lingerie venait lui dire qu'il était impossible de raccommoder son linge, tant il était vieux et usé. Alors elle lui répondait avec douceur d'un air moitié riant, moitié suppliant: « Allons, ma fille, prenez courage; essayez encore cette fois. Par là, nous acquerrons chacune un mérite de plus, vous en pratiquant la patience, et moi en protiquant la pauvreté. >»

« N'osant pas mettre ô la môme épreuve la patience du cordonnier de Vannes qui murmurait d'avoir toujours h rapiécer les mômes chaussures, elle les envoyait à Auray où quelque pauvre ouvrier se chargeait de cette humble l)esogne.

« Quant h son logement, il était digne de sa toilette. Il se composait d'un petit oratoire et d'une chambre. L'oratoire, propre dans sa pauvreté h cause de sa destination, n'avait pour tout ameublement qu'un prie-Dieu, un crucifix, une image de la Saînle Vierge, et les sept psaumes de la pénitence grossièrement encadrés. Mois la chambre, qui pourrait la décrire? Un plancher ouvert en plusieurs endroits, des murs dégradés, la toiture en si mauvais état qu'il pleuvait de toute part dans les grandes averses, enfin des cloisons si mal jointes que le vent y entrait comme dons un bois... Aucnnede ses religieuses n'était aussi mal logée, et elle ne l'eût

pas soulTert. Mais jjour elle, elle se fûl reproché d'y fuire la moindre réparation. Il fallut que M*"* de Lainoignon, sa mère, profilant d'une de ses absences, fît réparer celte misérable cellule et (|u elle en payai les frais. . .

« Nous avons dit ce qu'élait la pauvreté de ses vêtements et de son logement. Son coucher et sa nourriture étaient à l'unisson. La règle prescrivant une paillasse et un matelas, elle n'osait y déroger en supprimant Tun ou l'autre, mais elle avait fait ])iquer sa paillasse pour ({u'elle fût plus dure à ses pauvres membres fatigués, et quant h son matelas, elle ne le fit battre que deux fois en vingt ans. C'est sur cette couche, «ligne d'un trappiste, qu'elle se reposait de S(S veilles prolongées, de ses infirmités précoces, et qu'elle prenait quel(|ues heures à jieine de sommeil ; car elle était exacte à se lever dès l'aurore, h l'heure réglementaire, ù quelque heure de la nuit qu'elle se fut couchée.

« Sa nourriture était aussi pauvre et fnsufïlsanle. Elle ne |)renait jamais que d'un seul plot par repas, l'acceptait tel qu'il lui était présenté, sans y ajouter jamîiisde sel, de poivrent d'aucun aulre uâsaisonnement, et sans jamais faire entendre une plainte s'il était mal apprêté. — Comme on savnil qu'elle aimail beaucoup les fruits, on lui en servait (|uek|uefois ; mais elle

n*y goûtait jamais, et elle Iroiivoîl moyen de couvrir sa mortification d'un prétexte de santé.

« Elle ne faisait jamais de feu, quelle que fut la rigueur de la saison. St^ulement quand sa main engourdie ne pouvait plus tenir la plume ou l'aiguille, elle allumait queUpjcs envelopp:^s de lettre, quelques vieux chillons de papier, et réchauffait un moment ses doigts ù cette flamme passagère. Quand elle devint trop malade pour continuer ces austérités, il fallut, pour l'y faire renoncer, Tordre formel de son directeur, et encore se reprochait-elle devant ses scrurs ces adoucissements forcés comme des lâchetés »

C'est le secret des âmes saintes, dans leur * commerce intime avecUieu,r|u'une telle vie fasse leurs délices. Il en était certainement ainsi pour Madame Mole. Nous l'entendions naguère gémir au sein de l'abondance et des honneursdu monde. Voici comment elle s'exprime maintenant dans sa misérable cellule, avec cette plume qu'r)nt I>eine 5 conduire, 5 tenir l'hiver fies doigts engourdis: « Quand je pense à mon bonheur, aux douceurs que j'éprouve dans ma retraite, au calme intérieur rpj'elle me fait goûter, je ne cesse de m'écrier : que vos t/iJ>eniacles sont oimobles, ômon iJieu ! Qu'il est doux d'habiter dons votre maison ! un seul jour (lossé auprès de vous vaut mieux que mille passés auprès des enfants

des hommes. Je chanterai éternellement la miséricorde dont vous avez usé envers moi, en m'nppelunl à vivre dons ce sanctuaire (1). d

La dureté de Madame Mole pour elle-même ne s'étendait point ù son entourage. Le courant du christianisme rigoriste auquel la rattachaient plutôt son origine et son éducation première avait été entièrement modifié en elle par le mélange de l'autre courant, manifeste dans son âme par son culte s|>écial pour le Sacré-Cœur et son goût prononcé pour la pratique de la communion quotidienne (2). « Ce qui dominait, dit M. de Ségur (3), dans 'son système de * correction, c'était la bonté. Naturellement, elle eut été rigide plutôt que facile dans sa conception des devoirs de la vie chrétienne et dans l'application de la règle. Mais Thumilité et la charité avaient changé en bonté et en douceur cette disposition première, et son commandement était plein de mansuétude. »

Ce (|ue Madame Mole avait surtout conservé des traditions de rancienne magistrature française en ses incilleurs jours, c'était une fermeté d'âme et d'es|)rit ({ui avait pour ainsi dire quelque chose de cornélien (4), et une dignité de

(1) Ségur, ouvrage cité, p. '^^ôl.

(2) Cf. Sôgur, ouvrage cité, pp. 191, 192.

(3) Ouvrage cilô, p. '2bÔ,

(^) M. de Ségur fait avec raison cette observation à

grande dame, survivant sous l'humble habit de la religieuse, et qui se réveilla fort à propos un jour dons cette jolie réplique à certaines exigences du préfet du Morbihan : « Monsieur le préfet, quand on paie les violons, on fait jouer la danse que Ton veut (I). » C'était aussi la forte et solide culture de son intelligence et ses qualités littéraires et môme oratoires. « Ce n'est pas, dit M. de Scgur (2), sans une surprise môlée d'admiration que nous avons .

parcouru la longue série de ses instructions et de ses discours. Elle ne les lisoit pas. mais elle les écrivait avec soin avant de les prononcer, et les archives de la communauté, qui les conserve précieusement, se trouvent icnfermer un cours presque complet de dogme et de morale égal et même su[)érieur h beaucoup de ceux qu'on lit avec édification dans les recueils d'éloquence sacrée. Ce cours se compose de deux iiistr notions pour chaque dimanche de carême d'une, instruction pour chaque dimanche de l'avent, d'exhorlalions sur chacune des vertus religieuses, d'une retraite complète, de discours pour chaque fêle importante do l'Eglise, et de divers

propos de la belle parole citée plus haut: « Mon pays m*a persécutée, je Tai haï. C*est pour cela que je me trouve plus portée a mUmmolerpour lui. » Ouvrage cité, p. 121*

(U «"égur, ouvrage cité, p. 117.

(2) Ouvrage cité, pp. 269, 270.

sujets de circonstance. II y faut joindre l'explication très détaillée de la Règle, article par article, qu'elle écrivit de mémoire d'après ses entretiens avec Mgr de Pancemont. Tous ces écriUj publiés formeraient certainement huit ou dix volumes. On y remarque les qualités maîtresses de l'écrivain et de l'orateur sacré, une connaissance approfondie de la langue latine, de l'Ecriture sainte et des Pères, une logique serrée, une exposition lumineuse, une fermeté de pensée et de style presque sans défaillance, une analyse du cœur humain qui, par sa profondeur et son expression, rappelle Bourdaloue. »

C est tout-à-fait à bon droit que M. le marquis de Ségur signale celte analogie, s! honorable pour Madame Mole, de sa pensée et de son style avec ceux du grand jésuite français. La similitude en frappe à première lecture, et ne vient pas seulement, croyons-nous, de la ressemblance de leurs esprits, mais d'une étude approfondie des œuvres de l'illustre prédicateur, commencée de bonne heure et toujours poursuivie par la descendante des Lamoignon, famille où la vénération et l'admiration pour Bourdaloue devaient être comme héréditaires.

Les échantillons assez étendus donnés par M. de Ségur des écrits de Madame Mole justifient pleinement les éloges qu'il en fait, comme en con-*

viendront nous en sommes certain, lotis ceti^t qui en prendront connaissance dans son remarquable livre. Nous nous contenterons, pour notre part, de rapporter ici quelques fragments de l'allocution adressée par la sœur Saint-Louis à ses filles spirituelles au sujet de leurs devoirs de religieuses enseignantes.

« Après avoir indiqué, dit M. de Ségur (I), qu'elles sont responsables du soin de Tesprit de leurs élèves, du soin de leur cœur, et du soin de leur corps, elle développe en ces termes le premier point :

« Vous êtes chargées du soin de leur

esprit pour leur donner l'instruction nécessaire, pour leur apprendre ù connaître, 5 aimer, à servir Dieu par la pratique de notre sainte religion. Mais à celte instruction, vous devez joindre celle qui leur est nécessaire pour être utiles à la société dont elles sont membres dans la classe où la divine Providence les a placées.

Rien de votre part ne doit être négligé pour développer leur intelligence, ouvrir leur esprit à

(1) Ouvrage cité, p. 139 et suiv. — Remarquons en passant, à propos de cette allocution de Madame Mol6, quelle judicieuse influence le» supérieures des communautés religieuses peuvent avoir sur le développement intellectuel de leur personnel enseignant, par le seul déploiement Intérieur de leur autorité et de leur mérite propres.

la lumière, et former leur raison. Celte faculté de l'esprit et de la raison n'est-clle pas la plus belle de toutes celles que Dieu nous a données? Or. si c'est un devoir pour chacun de nous de ne pas enfouir un talent aussi précieux, il n'est pas moins commandé à ceux qui sont chargés du soin de la jeunesse de ne rien négliger pour lui en faire ôonnaitre le prix et la mettre & portée d'en faire un bon usage pendant toute sa vie. Oui, i'insiructiou, la culture de l'esprit et de la raison sont les .plus grands services de charité que Ton puisse rendre h ces pauvres enfants, ceux auxquels nous devrions nolis porter avec le plus de zèle... Si vous n'avez pas assez d'instruction vous-mêmes, il faut que vous travailliez à en acquérir : c'est pour vous un devoir essentiel et rigoureux dans l'état que vous avez embrassé. Notre sainte règle ne faitelle pas, dans un de ses premiers articles, un précepte à chacune de nous de se mettre en état d'instruire les enfants ? Si nous avions été exactes, depuis que nous sommes dans cette maison, à nous acquitter de ce devoir, serionsnous aujourd'hui aussi incapables que nous prétendons Tétre?... Que ne puis-je vous en faire sentir la nécessité pour vous-mêmes autant que pour le prochain ? Oui, toutes sans exception, vous êtes obligées, comme chrétiennes

d abord et ensuite comme voulant embrasser l'élal religieux dans celte maison, de vous instruire autant qu'il vous sera possible, et vous devez le faire ovec zèle, courage et satisfoction, regardonl cette élude comme un de vos devoirs principaux... Travaillez donc, ajoule-t-elle en terminonl, je vous aiderai de mes avis et de mes prières, et j'ose espérer de la miséricorde de Dieu, pour l'amour duciucl nous allons nous livrer à ces travaux, qu'il daignera bénir notre bonne volonté et faire que son divin Esprit répande en nous ses lumières pour écloirer notre entendement, en même temps qu'il embroscra nos cœurs d'un nouveau zèle. »

Une épreuve aussi cruelle qu'inattendue froppa Madame Mole en 1807. Ce fut la mort de Mgr de Pancemont. dont la santé déjà ébranlée ne put résister , longtemps aux émotions éprouvées par lui dans une tragique aventure, bien caractéristique de la Bretagne d'alors et, dons une certaine mesure, des difficultés dé l'œuvre d'apaisement religieux, qui sera l'éternel honneur de Pie VII et, malgré sa conduite ultérieure, celui aussi de Napoléon (I). Les landes du Morbihan étaient encore peuplées d'anciens

(l) Cf. îloiro oiivratxo inlitulô : Napolcon^son caractère^ son g^n'io, son rôle historique, l'aris, Perrin,i80l, ln-16,

pp. 103-105.

chouans, devenus bandits à la longue, el accrus de réfractaircs à la conscription impériale, tous ayant lés bleus en horreur et comprenant sous ce nom délesté leur évéque lui-môme, parce qu'il devait sa nomination au gouvernement actuel. Mgr de Pancemont fut leur victime. Le 33 août 1800, il avait quitté Vannes en voiture, accompagné de son secrétaire et de l'un de ses vicaires généraux, suivi de son domestique ù cheval, pour aller donner la confirmation dans la paroisse de Monterblanc, située ù une distance d'environ quatre lieues. Voici ce qui lui advint d'après le récit dicté par lui-môme :

« Arrivé, raconte-t-il (1), & environ trois quarts de lieue de notre destination vers neuf heures du matin, tout à coup ma voiture est arrêtée sur une lande unie et découverte, et cernée par cinq individus armés de fusils simples, fusils & deux coups, espingcles, pistolets d'arçon et poignards sous la chemise.

tt Leur chef se présente à ma portière et me remet un billet non signé, portant en substance que si les deux individus arrêtés récemment en Fulniac (deux réfractaires sans doute) n'étaient pas rendus sous huit heures au village do Lange, paroisse Saint-Jean, on fusillera les personnes

(1) Sôgur, ouvrage citô, pp. i&2-iôS|

arrêtées et qu'elles subiront le mt^me sort si la gendarmerie se présente pour les délivrer.

(( J'avais à peine lu ce laconique billet que, s adressant à moi: « Vous avez lu, Monsieur, me dit le chef. Eh bien ! descendez. » Je voulus en vain leur parler. Au milieu des jurements et des blasphèmes, je suis tiré violemment hors de ma voiture, et, le pistolet sur la poitrine, on me dépouille de mon chapeau, de ma soutane : ils sont remplacés par des vêtements de paysan, par la capote de mon cocher, le gilet et le chapeau du moire de Monterblanc, qui arrivait à ma rencontre pour m indiquer la route à travers la lande. Mon secrétaire, reçoit aussi l'ordre de quitter sa soutane et de se revêtir des habits de mon domestique.

« A peine ce travestissement terminé, mon grand vicaire est remis en voiture, et on lui dit : « Si vous aimez votre évêque, allez trouver M. le préfet avec le billet que vous avez. Crevez, s'il le faut, ces deux rosses, et souvenez-vous que sous huit heures ceux-ci perdront la vie. » — J'étais alors avec mon secrétaire. On me place rudement sur le cheval de mon domestique, et on nous entraine à travers la lande jusqu'à une demi-lieue environ de l'endroit où l'on m'avait arrêté. Là, mes ravisseurs conçurent quelques Inquiétudes h la vue de mes bas violets^ Ils en

firent prendre et payer une paire en coton, assez molpropro, dans une nioison voisine, et se mirent en devoir de me les passer aux jambes ; mois on rcnon(,a à cette précaution, mes souliers devenant trop étroits, et on continua la marche jusqu'à un chemin creux et couvert, où on nous fil faire une halte pour nou5« oiTrir quelque nourriture. Nous étions ù jeun l'un et l'autre. Voyant que nous n'étions pas habitués à Teau-de-vie, le chef expédia un des siens pour chercher du vin dans le voisinage. Comme il ne revenait points un autre fut envoyé, qui ne revint pas de suite non plus. Alors le chef, impatienté de ces délais et jaloux de mettre sa* proie en sûreté^ donna l'ordre de reporlir. On me fît faire divers circuits dans une vaste lande, et lorsque je fus arrivé 6 une portée de fusil d'un bois, on réunit tout le monde & l'oide du sifllet. On me fit un siège composé da branches d'arbres, couvertes de genêts et de fougères, et on me commanda de porlertrès bas.

(( Dans cette |)osilion, on ne pensa plus qu'à se féliciter du succès de ce coup de main et à se liver ù la joie. On essuie les armes, on se sèche au soleil de la pluie de le nuit précédente, et on s'occupe du dincr. Du beurre, des œufs durs et de Teeu-de-vie en faisaient tous les frais.

« J'avais à peine commencé ce repas que,

tôul-b-coup, des cria, des coups de fusil se font entendre, et redoublent en se ropprochnnl. Mes ravisseurs se répondent aux diverses extrémités du taillis, et reviennent en di>Qnt : « SqUvons-nous, ce sont les bleus I » puis sautent sur leurs armes, qu'ils amorcenf, bien résolus d'en faire usoge s'ils sont otleinls.

« Pendent ces préparolifs extrêmement courts, je leur odresse en vain les paroles les plus douces, je leur offre de les couvrir de ma personne : je ne suis point entendu. On me saisit avec violence pour me remctlre à cheval, cl t pas précipilcs, je suis emmené h travers les branches, les ronces et les épines. On me fait franchir un large fossé, et sons égard h l'accablement où cfttle alerte m'avait jeté, on continue de pousser mon cheval au grand trot jusqu'à un champ planté de genêts tort élevés, ou j'arrivai au bout de trois quarts d heure environ, épuisé de fatigue.

«J'y restai jusque vers cinq heures du soir, attendant ou l'arrivée des deux prisonniers réclamés ou la mort. Ils arrivèrent enfin et après un conseil secret, tenu h peu de distance de moi, on m'annonçQ que j'allais parlir pour Vannes. Je le crus et je m'en félicitais déjh avec mon secrétaire, qui s'attendait ,à m'accompagncr: mais il n'en fut pas ainsi. Ma liberté fut mise au

prix de 24000 franco en or.On me fit promettre do les faire tenir dans un lieu que je désignai, le lendemain avant midi. En les attendant mon secrétaire demeurerait en otage. Il fallut bien souscrire à ces dures conditions : j'embrassai M. Jarry et je partis (1).

(( Je fus conduit, du champ de genêts jusqu'à la grande route, par un des prisonniers élargis le matin» Arrivé là, il me quitta et je fus accueilli

(1) c( M. l'abbé Jarry, raconte M. de Ségur, resta dans le champ de génois, après le départ de son évoque, jusqu'à la chute du jour. A ce moment, deux hommes le mirent entre eux, le tenant chacun par un bras. D'autres ouvraient la marche en ôclaireurs, le reste formait l arrière-garde. Après une demi heure de route, on frappa à fa porte d'une maison dont les habitants faisaient leur prièro du soir, qu'on leur donna le temps d'achever. Ils ouvrirent ensuite et servirent ail prisonnier deux œufs qu'il avait demandés. Après ce souper, on le fit monter par une échelle dans un greni<*r, où 11 trouva de la paille toute préparée pour lui servir de lit, ainsi que pour nés gardiens. Ces étranges brigands, ayant f.ilt leur prière, se débarrassèrent de leurs armes, et s'étendirent auprès du captif qui, épuisé de fatigue, s'endormit profondément jus(fu'au lendemain matin.

• M. Jarry essaya alors de les amener à des sentiments de repentir et de soumission; il se fit fort de leurobtenlr leur grâce, môme après qu'ils auraient reçu lés 24000 fr. exigés par eux, avec l'anneau d'or et la croix do la Légion d'honneur de Mgr de Poncemont, qu'ils avaient également rô3lamé8, s'ils voulaient abandonner leurs armes, leur vie coupable et se soumettre à la loi, mais llç s'y refusèrent absolument.

. « Vers midi la rançon de l'évéque et de son seorétaira arriva et M. Jarry fut mis immédiatement en liberté, s Ouvrage cité^ pp. 155, 156.

par un des vicaires de Grandchamps qui mô conduisit jusqu'à Mençon. Le recteur de cette paroisse se joignit à lui, et tous deux m'accompagnèrent jusqu'à Vannes, où j'arrivai vers neuf heures du soir, n

« Malgré son épuisement, ajoute M. de Ségur(l), Mgr de Pancemont se rendit d'abord à la cathédrale pour remercier Dieu de sa délivrance, puis à la préfecture, où il fit connaître les conditions exigées par ses ravisseurs pour délivrer son secrétaire. Alors ses forces l'abandonnèrent ; il tomba dans un long évanouissement, et ce ne fut que vers minuit qu'ayant repris ses sens, il put être ramené à son palais épiscopal... Depuis ce jour, il traîna une vie languissante, s'aiïaiblissant de plus en plus, jusqu'à ce qu'enfm, le 5 mars 1807, c'est-à-dire six mois après, il fut frappé d'apoplexie. Il perdit aussitôt la parole et la connaissance, demeura huit jours dans ce triste état et mourut le 13 mars, âgé de cinquante et un ans, après un épiscopat de quatre ans et quelques mois. » — Conformément au vœu qu'il avait exprimé, il fut enterré, non dans sa cathédrale, mais dans une chapelle que Madame Mole avait fait construire à 1 extrémité du jardin de la communauté des religieuses de la Charité de

(i) Ouvrage citô, pp. 155, i57«

Saint-Louis, dont le pieux prélat avait été le fondateur avec elle.

Après un moment d'accablement, que surmonta l'énergie de sa foi. Madame Mole continua et développa leur œuvre commune avec Taide et les conseils de deux directeurs successifs, également zélés, quoique d*un caractère très différent, les obbés Grigon et Le Gai, l'un et l'autre vicaires généraux du diocèse Une maison nouvelle fut fondée ù Auray, le 12 août 1807, dans un site admirable, a C'était un vaste bfitiment, ancien couvent de Cordelières, placé dans une situation admirable, sur les hauteurs du Loch qui dominent la ville et la campagne. L'air y est parfaitement pur, et la vue embrasse d'pn côté le bras de mer qui va s'élargissent jusqu'à Locmariaquer ; de l'autre le plateau couvert de landes où s'élève le clocher de Sainte-Anne, et en face le quartier de Saint-Goustan, la paroisse des marins, séparée d' Auray par un vieux pont, et dont le quai est bordé de vieilles maisons d'une architecture et d'un aspect tout à fait particuliers... Du premier jour, cet établissement, connu sous le nom de maison du Père éternel, comme la maison de Vannes, répondit & l'attente de la population. II Tédifia par sa piété et sa charité, éleva sagement et gratuitement les petites filles de la ville, soit dans l'intérieur de la coiQ^

munâûté, soll dons dès classés d'externes. » En outre et surtout, Modome Mole et Tabbé Grîgnon y restaurèrent une œuvre d'apostolat fondée au dix-septième siècle par deux grondes ûmes. M. de Kerlîvio et Mademoiselle de Francheville, « l'œuvre des retraites », chère h la Bretagne et féconde en fruits abondants pour la religion et la civilisation chrétienne (I). — La communauté d'Auray passa en 1815 par de terribles angoisses pendant le conibat livré dans cette ville, au mois de juin 1815, par Tinsurrection royaliste aux tr&upes de Napoléon. La maison fut envahie et pillée par les soldats, qui respectèrent toutefois les personnes et la chapelle.

Lq restauration de Tancienne dynastie et de la monarchie traditionnelle ne pouvait qu'être bien accueillie par Madame Mole, et, d'autre part, le gouvernement de Louis XVllI devait se montrer favorable à un institut qui portail le nom de Saint-Louis. Ce nom lui fut officiellement reconnu, avec pleine attribution de la personnalité civile, par une ordonnance royale du 21 mars 1816, que confirma et compléta, sous le gouvernement de Louis- Phih'ppe, celle du 22 juillet 18 i4. Les approbations canoniques ne lui

(l) Ségur, ouvrage cité, pp. 170, 171 et sulv. — Cf. Léon Aubineau, ouvrage cité, p. 287. et Sulv,

ont pas fait défaut davantage. Le 24 avril 1816, Mgr de Bûusset, évêque de Vannes, avait authentiquement renouvelé Tapprobation de Mgr de Pancemont. Traversées par certaines difficultés, de pure forme d'ailleurs, les instances de Madame Mole pour obtenir celle du Saint-Siège n'aboutirent qu'assez longtemps après sa mort. Le 4 décembre 1840, le pape Grégoire XVI, confirma la décision favorable adoptée sur se sujet, dans sa séance du 28 août, par la Congrégation des évéques et réguliers (1).

Cest du vivant de Madame Mole et souB son action personnelle que fut fondée la première maison de la Congrégation située hors du diocèse de Vannes. Cette nouvelle création eut lieu à Pléchètel (Ille-et- Vilaine), dans le diocèse de Rennes, au mois de septembre 1816 (2). Mais ce fut seulement sur son lit de mort qu'en son diocèse propre la vénérée supérieure signa l'acquisition qui rattache sa biographie à notre sujet, au point de départ et uu point de retour de notre excursion historique à travers les âges : rnntique monastère de Saint-Gildas de Ruis.

« En 1825, dit M. l'abbé Luco (3), l'abbaye, avec

(1) Cf. Sôgnr, ouvr. cité, p. 223 el sulv.

(2) Voyez les intéressants détails donnés sur cette fondation dans Touvrage de M. |e marquis de Séffur. d. 230 et suiv. o > f

(3) Ouvrage cité, p. 316.

quelques-ijnes de ses terres, fut achetée envîrort 55000 francs, tous froîs compris, par Madame Mole de Champlûtreux, née de I^moignon. pour les religieuses de la Charité de Sainl-Louîs, qui en prirent possession Tannée suivante. » — Lors de celle prise de possession. Madame Mole reposait dons la môme chapelle de so maisonmère, qui avait déjà reçu les resles de Mgr de Pancemonl. Klle élaîl morte en odeur de sainlelé, le 4 mors 1825, âgée de soixante et un ans. après vingt-deux années de profession religieuse (I).

« La Mère Sainte-Julie, qui succéda à la fondatrice, dit M. de Ségur dans V Appendice

(t) Voyez les édiflants dôt«iils donnés par M. le marquis de Sô^iir sur sa dern ère maladie rt ses derniers instants, ainsi que sur les giiérisons obtenues par son iiitorcession, ouvrage citô, pp. 289 et suiv , 101 et suiv., 325 et suiv. Le r^cit relatif à la sœur Marie-Fid5le, directrice du pensionnat d*Auiay, ofTre des traits partlculiôremcnt touchants. — M*"* de Lamoignon, qui avait as5tisté sa fille k son lit de mort, ne voulut point quiller la maison de Vannes où elle était entrée en même temps qu'elle. Rlle continua, autant que son grand âge le Ini permettait, k suivre les exercices de la communauté, et s'éteignit doucement, au mois d*aoùt 1831, âgée de quatre-vingt-onze ans. f Son souvenir, dit M. de Ségur (pp. 314, 31.5) est resté vivant dins rinstitut comme celui de Madame Mole, et on Vy appelle oorome autrefois : notre bonne mère de Lamoignon. Elle fut inhumée k côté de sa fille et leurs tombes reçoivent chaque jour la visite des Sœurs de Saint Louis qui vian* nent s'y prosterner après leur récréation. »

ajoiifé pnr lui h son excellent -ouvrage (l), envoya des religieuses h Saiiil-Gildas en 182G, h la prière des recleurs de celle paroisse et des environs, qui gémissaient dx) voir les enfants grandir dans Tignorance.

ce Les sœurs eurenl do grandes difficullés, non seulement quant au matériel, mais aussi eu égard ix la mauvaise impression restée dans 00 i)ays. au sujet des moines i,2), depuis la Révolution.

(( Les bâtiments étaient dans Tétai le plus pitoyable, les toitures étaient enleyées on grande partie ; les seuils des portes, et quantité d'autres pierres avaient été emportées par les gens des environs pour réjmrer ou construire leurs demeures. Pas un seul appartement n'était conven^ible. La vaste pièce an rez-de-chaussée de la maison conventuelle était transformée en écurie et les immondices des bestiaux s*écoulaient dans

(1) Ouvrage cité, pp. 33l)-3'i2. — Los renseignements contenus dans la notice sur Sainl-OiltJas émanent ôvidcminont du la Congrégation oUu-mônie.

(2) Cet que nous a dit M. Taldiô Luuo de la vie pou ôdl* flanlo de l'un dos derniers uioinos de Satnt-GUdaB ap^^fl la dispersion, peut servir à oxpliipier l'impression dont n 8*agit. Mais il faut pf'utétre aussi tnnir compte, môme dans ce pays plutôt religieux et conservateur, des rancunes inlôresbécs ties ancions ve/isi((iirc6 do Pabbaye, ^insi que des calomnies générales et, pour ainsi dire, officielles contre les moines, si abondamment répandues partout pendant la période révolutionnaire.

la belle cave voûtée, par un immense trou pratiqué dans la terrasse de cette pièce.

« Le reste était ù l'avenant % le jardin négligé les terres en friche, les murs écroulés; il y avait \\ un champ immense au dévouement, h labnégalion la [)lus complète...

« Ici la nature ne pouvait être flattée, car, dès les premiers jours, on sentait toutes les rigueurs do la pauvreté. Un jour, les trois premières sœurs furent réduites au pain et h Teau ; Tune d'elles pourtant, triste de voir souITrir ses sœurs, s'en alla chercher une petite écuellée de lait, dont chacune eut une part pour tremper son pain : ce fut tout leur repas.

« La première supérieure fut une sainte religieuse qui laissé aprôs elle des parfums de vertu : M"® Uia!an, en religion Sœur Sainte- Dosithée, fille d'un président du tribunal de Vannes.

On ouvrit une école ; un petit pensionnat se forma peu ù peu. En 18IÎ0, on commença ù recevoir des internes gratuites ; elles furent d abord Luit, puis dix et douze, et enfin maintenant on en reçoit ordinairement quinze (I). Ces jeunes

(1) ('es ('.Iiiflres, comme ceux r|iii suivent, nous repor- Icnl natiireMcmonl à Tépor^uo où M. de Sôgur n recuenii ces délails. c'esl-h-dire A une vingtaine d*annôos en arriù 0. I.a prospérité do la maison est aujourd'hui à

tous cgar'Is beaucoup plus graiulo. ^

Vfttt*-

UYeig

l.e«^ II.

rtvVWf " A. ^i, des

cT^ei

\esen

latvVs

.M«*''!.«.àetc-

a^^'^'°";v^ovge«>^^

SOtt

vco^

.vc\ce

des ^ .h\aco^

n ce t**

se

ScBVJf

des

su?^'

co^

oete^ ses

teW

el^es

\ev

res.

ttvaV

ce*

des Pû^l': de c\oo^

s'ev

ocwv

\ettrt

"Î^Cs-

se

fruits : les enfants répondaient au dévouement de leurs Mères.

Après les épreuves vint le succès. La maison se releva peu à peu. Les soins donnés aux terres reçurent leur récompense. Nous pourrions parler de Sœur Anne-Marie, Sœur Saint-Jérôme, etc., qui lassaient les hommes robustes, tant elles étaient courageuses. Puis les bains do mer^ prospéraient, on connaissait, on aimait Saint-Gildas ; chaque année on y venait en plus grand nombre. En 1855, sous le gouvernement de Sœur Soint-Zozime, on recevait trente personnes h la fois ; Tannée suivante, il y en eut cinquante, et il s'en est vu jusqu'à quatre-vingts ensemble, b certains moments de Tannée.

« Les personnes qui fréquentent Saint-Gildas dans la saison des bains veulent échapper au bruit des villes, aux fêtes, au mouvement que Ton trouve dans les grands établissements de bains, et c'est dans la vue de satisfaire ces désirs de calme, de paix et do solitude que Ton a accueilli les demandes faites à cette occasion.

« Une chapelle, dédiée au Sacré-Cœur, commencée en 1863. fut terminée et bénite» le 10 juillet 1866, par Mgr Bécel, évéque nommé de Vannes.

« La maison de Saipt-Oildas a été considéra-

blement agrandie ou réparée par les différentes supérieures qui en ont ou le gouvernement. »

Dans SCS vicissitudes quatorze fois séculaires, l'histoire de l'abbaye de Sainl-Gildas de Ruis, des personnogcs et des événements qui s'y rapportent, avec SCS alternatives de bien et de mal, de ferveur et de décadence, de chute et de renaissance, no nous o(Trc-t-elle pas comme un intéressant symbole de l'histoire môme de l'Eglise î Il est bon de constater que la vérité et la charité chrétiennes, dont l'Eglise a reçu le divin dépôt, peuvent bien s'obscurcir, s'éclipser même çù et là sous Tcfforl des passions humaines, mais qu'elles reparaissent toujours avec, un nouvel éclot, et triomphent sans cesse, à travers les Ages, et des vices du dedans et des violences du dehors. La fécondité de rEglisc est inépuisable. Elle a refleuri et refleurira sur les ruines jusqu'au dernier jour. Et ù ce dernier jour même, sa victoire définitive éclatera, selon la promesse divine, sur les débris du temps et de l'univers, et Se pcr[)cluera désormais, sans retour et sans ombre, dans l'infini lumineux de rétcrnité.

Page 1