DE SAINT-MAUR
A la différence de son illustre et turbulent prédécesseur, l'abbé Guillaume n'a pas fait grand bruit dans le monde. L'histoire du moins ne connaît de lui que la mention de son avènement par la chronique de Ruis. Elle n'en sait guère davantage sur ses successeurs de ce temps-là et môme des époques suivantes. L'abboye de Saint-Gildas tombe désormais dans une longue période de vie crépusculaire, qui ne laisse pas d'être de temps à autre traversée de lueurs plus vives et animée de scènes intéressantes. Il sem-
ble tout d'abord raisonnable d'admettre que sous Guillaume et sous Guethenoc-Judelet. qui prit sa place en 1161, lattention de l'autorito ecclésiastique, attirée sur les désordres du vieux et célèbre monastère par les virulentes lamentations d'Abélard, se prêtant aussi au mouvement général de régénération parti de Citeaiix, et si ardemment soutenu par le zèle de saint Bernard,
ramena Saint-Oildas h un plus honorable état de choses. C'est une conséquence qui se tire naturellement d'une charte de la duchesse Constance de Brelagne, souscrite b l'abbaye même pendant un séjour qu'elle y fit au mois de mai ll8î). Elle se déclare grandement édifiée de l'ordre et de la piété avec lesquels s'y célébrait l'of- Tice divin, ce qui l'avait engagée à demander aux religieux de lui accorder l'agrégation spirituollo connue sous le nom de « commun bénéfice )), et en retour de cette concession, elle leur fait une donation importante de divers droits do propriété ou de jouissance, notamment dans la ville d'Auray. De là très probablement 1 origine du prieuré de Saint-UilJaa d'Auray et du patronage exercé par l'abbaye de Ruis sur Tune des églises paroissiales de cette ville, celle qui demeure encore aujourd hui placée sous le vocable du grand saint celtique (1).
Au sujet de l'association de prières appelée « commun bénéfice », le bon religieux de Saint- Maur, auteur de l'ouvrage manuscrit déjà plusieurs fois cilé, fait, en guise de commentaire à la charte de Constance, des remarques et des rapprochements qui ne manquent pas d'inté-
(1) Cf Msfr. 16 822, pp. 638, 640. — Luco, ouvrage oité, pp. 231, 232, 32.S, 349.
rôt (I). Nous en citerons quelques lignes :
(( De cette chartre, dît-il, je tire la louable coustume qu'avoient autrefois les ducs et duchesses de Bretagne de prendre des letlrcs d'association avec les religieux de ce monastère. Or, celte coustume n'estoit autre, sinon de se recommander aux prières des religieux, ce qu'ils appelloient commune beneficium, c'est 5 dire que si celuy qui estoit ainsy enroolé venoit à décéder, l'abbé et ses religieux estoient obligez de prier Dieu comme si c'eust esté un du monastère ; et non seulement les ducs et duchesses se recommandoient de la sorte aux prières des religieux, mais . mesme les roys de France, comme aussy tous les seigneurs et les dames de la province tenoient à faveur d'estre admis à ce bénéfice commun que je viens de dire. Nous avons une belle preuve de cela dans le cartulaire de Sainct Melaine (de Redon)... Les noms... tant (des) bienfacteurs que (des) religieux qui participoient au bénéfice commun et jouissoient du droict de fraternité ou association,... estoient escrits dans la Règle. D'où nous apprenons que dans chacquc monastère il y avoit un livre dans lequel estoient escrits 1** la règle de sainct Benoist. qu'on lisoit tous les jours ; 2*» le calendrier des festes et jours de l'année ; 3® le martyrologe, et en 4* lieu le cata-
(1) Ms. Ir. 16822, pp. 639^3.
logue des bienfacteurs et des religieux, selon le jour qu'ils cstoient décédez, et desquels il falloit faire ranniversaire. Ce catalogue'des bienfacteurs et dos religieux defuncts qui ovoient lettres de commun bencfice, association, droict de fraternité ou filiation, s'appeloit Uegle ou Martyrologe, d'autant qu'il estoit joinct et cscrit dans le mesme livre qui contcnoit la règle el le martyrologe. Quelquefois il s'appeloit Mortiidge, Necrologe et Annal, dans lequel on escrivoit les singuliers bienfoicts que les fondateurs avoient conférez au monastère, que Ton recitoit à haute voix ; avec quelles prières et suffrages il falloit faire leurs anniversaires, et avec quelle solennité on devoit les célébrer. Et pour cet eflect, si tost qu'ils cstoient décédez, on en donnoit advis à Tabbé, qui faisoit escrire le jour de leur deceds dans le livre du chapitre. »
Cette duchesse Constance, ainsi associée aux prières des religieux de Saint- Gildas, marque un point important dans l'histoire de Bretagne. Fille de Conon IV, son mariage avec Geoffroi, fils de Henri II, roi d'Angleterre, qui devint duc sons le nom de Geofïroi il, transféra le duché breton h la dynastie des Plantagenet, dt'*jà maltresse de l'Anjou, de la Normandie et do la Guyenne, et qui menaçait ainsi de supplanter dans l'Europe occidentale et jusque sur la terre
française la dynastie capétienne. Mais ses discordes intestines écartèrent ce danger. Artus de Bretagne, fils de Constance et de Geoflfroi, fut assassiné par son oncle Jean-sans-Terre, et ce meurtre fournit à Philippe-Auguste l'occasion d*une victorieuse offensive contre la maison rivale. Entre autres fruits de ses victoires, ce grand politique ramena la Bretagne dans le cercle de son influence, en y installant sur le trône ducal une branohe de sa propre dynastie. La duchesse Constance, après la mort du duc Geoflfroi, avait épousé Guy de Thouars, et en avait eu deux filles. Philipi>e maria la première, nommée Alix, avec un prince français, Pierre de Dreux, arrière petit-fils de Louis-le-Gros, qui fut reconnu régent de Bretagne, où il exerça l'autorité ducale jusqu'à la majorité de son fUs atné. Pierre de Dreux avait, paralt-il, été destiné d'abord h l'Eglise, et il avait môme commencé à étudier dans cette intention aux célèbres écoles de Paris.
Mais son ambition était tout autre et de celte cléricature manquée 11 lui demeura le surnom de Mauclerc (mauvais clerc), qu'il s'attacha, pour ainsi dire, à mériter tout-à-fait, durant son règne en Bretagne, par les exactions et les violences dont il accabla le clergé séculier et régulier. Avec de belles facultés politiques et militaires,
Pierre Mauclerc avait le terrible tempérament de ces barons diaboliques que Ton voit figurer dans quelques chansons de gestes ou autres récits du moyen âge. Non seulement il agit en vrai tyran dans son duché, mais il fut Téme. des conjurations féodales formées contre Blanche de Castille durant la minorité de saint Louis, et ce fut contre lui que le jeune roi fit ses premières armes au siège de Belléme en Perche (janvier 1229). Après bien des guerres, bien des ligues, bien des fourberies, bien des cruautés, il essaya de racheter ses forfaits en Terre-Sainte. Chef de la croisade de 1238, il fut, en 1249, l'un des principaux lieutenants de saint Louis dans l'expédition d'Egypte. Joinvillo nous a laissé de ce terrible guerrier un portrait immortel, saisi, pour ainsi dire,au vif et au vol pendant lajoumée de M ansoura. (( Nous vînmes, dit le bon sénéchal de Champagne, h un ponceau qui était sur le ruisseau, et je dis au connétable que nous demeurassions pour garder ce ponceau ; <c car, si nous le laissons, ils se jetteront sur le roi par deçà ; et si nos gens sont assaillis de deux côtés, ils pourront bien succomber. » Et nous fîmes ainsi... Tout droit, h nous qui gardions le ponceau, vint le comte Pierre de Bretagne, qui venait tout droit de devers Mansoura, et était blessé d'un coup d'épée au visage, en sorte que le sang
lui tombait dans la bouche. Il était sur un cheval bas, bien membre; il avait jeté ses rênes sur l'arçon de sa selle et le tenait à deux mains, de peur que ses gens qui étaient derrière, qui le pressaient fort, ne le fissent aller plus vite que le pas. 11 semblait bien qu'il les prisât peu ; car, quand il crachait le sang de sa bouche, il disnit très souvent : « Hé bien ! par le Chef-Dieu, avez-vous vu de ces goujats ?» A la fin de son corps de bataille, venaient le comte de Soissons et monseigneur Pierre de Neuville, que l'on appelait Caier, qui avaient essuyé assez de coups cette journée. » — Fait prisonnier avec saint Louis dans lu désastreuse retraite de l'armée chrétienne, IMerre Mauclerc, tout-6-foitè bout de forces, fut du nombre des seigneurs qui s'embarquèrent pour TEurope aussitôt que la liberté leur fut rendue. « Ils montèrent sur leurs galères et s en vinrent en France, et emmenèrent avec eux le bon comte Pierre de Bretagne, qui était si malade qu'il ne vécut que trois semaines, et mourut en mer (1). »
(1) Jean, sire de Join ville. Histoire de saint Louis. Edition N. de VVailly. Paris, Firmin-Didot, 1874, gr. in-8, g 236, 237, 379 ; pp. 130, 131, 206. 207. — Cf. Saint Louis par Marins Sepet dans la collection c Les Saintsi», Paris, Victor Lecoflre, 1898, iii-J2, pp. 49, 131-133. — Dom Maurice, Histoire de Bretagne, livres III et IV, t. I, pp. 114 Cl siiiv., 140 et suiv. — Elle Berger, Histoire de Blanche de Castille, Paris, Thorin, 1895, in-8, passim.
Le « bon comte Pierre » en qui Joinville, luimôme haut baron féodal, considère plus volontiers le valeureux chevalier, son compagnon d'armes, que le prince tyrannique et cruel, fut sans aucun doute beaucoup moins regretté par ses anciens sujets de Bretagne, surtout par les églises et !es monastères. Son fils Jean I^, dit le Roux, suivit d'ailleurs à leur égard, quoique peut-être avec un peu moins de scélératesse, les traditions paternelles. Du vivant môme de Pierre et sous sa régence, il avait traité fort cavalièrement les droits de l'abbaye de Sainl-Gildas dans la presqu'île de Ruis. Le château de Sucinio, qu'il construisit en 1229 dans cette presqu'île, avait besoin d'un beau parc. Il fit enclore à cet effet une bonne partie de la forêt de Ruis où le monastère avait droit d*usage. De plus, non loin de Sucinio, se trouvait un prieuré dépendant de Saint-Gildas ; mais comme, dit la chronique de Saint-Brieuc, le voisinage de ces moines lui déplaisait, il le Ht tout simplement raser. Il est vrai qu'en compensation il fonda et dota, un peu plus tard, au diocèse de Vannes une nouvelle abbaye, celle de Prières/ mais elle fut rattachée à Tordre de Citeaux. Soit qu'ils aient fait contre mauvaise fortune bon cœur, soit qu'ils aient obtenu dès lors quelques dédommagements partiels^ l'abbé de Saint-Gildfis et ses moiqes
semblent dans la suite avoir vécu en fort bons termes avec l'abbaye de Prières et avec leur redoutable voisin de Sucinio. Plusieurs enfants du duc Jean, morls nu nouveau château, sa résidence favorite, furent enterrés dans Téglise de l'abbaye, où leurs pierres tombales se voient encore. Le duc lui même, revenu dans sa vieillesse b de meilleurs sentiments, témoigna sa bonne volonté aux religieux en chargeant ses exécuteurs testamentaires de réparer en son nom les torts qu'il leur avait faits. Ces bonnes relations continuèrent sous son petit- fils et successeur Jean II. lequel par son testament, fait au mois de septembre 1302, et dont l'original se trouve, porait-il, aux archives de Nantes, légua une somme de cinciuante livres h l'abbaye de Ruis, avec charge de célébrer pour lui, chaque année, un service anniversaire le jour de son obit (1).
La proximité de l'une des principales résidences ducales parait, du reste, n'avoir pas été désormais sans un réel avantage pour les intérêts temporels de l'abbaye, que les princes bretons prirent volontiers sous leur sauvegarde. Elle eut, il est vrai, comme toute la Bretagne,
(1) Cf. Luco, ouvrage cité, pp. 233-237. — Ms. fr. 1G822. pp. 043-646. — Dom Maurice, livre V, p. 189.
beoucoup à souffrir de la longue guerre de suc-^. cession engagée entre Charles de Blois et Jeari^ de Monlfort, et perdit notamment, à deux reprises, pendant ces années de troubles sanglants les copies authentiques de ses titres de propriété. Mais Charles de Blois pendant son règne contesté, et, après sa mort, son victorieux compétiteur Jean de Montfort, se montrèrent l'un et l'autre très bien disposés à écouter les plaintes et réclamations des abbés de Saint-Gildas et à y faire droit. Cette bienveillante protection devint une tradition dans la maison ducale, et la duchesse Anne, qui en avait donné personnellement une marque éclatante, en confirmant solennellement tous les droits réels et tous les titres, même légendaires, du vieux monastère celtique, transmit cette tradition, avec son duché, à la maison royale de France, qui y demeura ridèle(l). Cette protection de l'autorité souveraine était d'autant plus précieuse à l'abbaye, que les droits de propriété et de juridiction étaient extrêmement compliqués dans l'enchevêtrement féodal et coutumier de l'ancienne France. Ducs ou rois
(1) Cf. Luco. ouvrage cité, pp. 238 etsuiv., 2t8et suiv., 267 et siiiv. Lms droits et privilèges de rat)baye furent notamm-nt nonfinnôs pai dos lettres patentes de Henri III (octobre 15b7), Henri IV (juillet 1604), Louis XUl (avril 16i6j et Louis XIV (septembre 1650).
eurent souvent lieu de l'exercer contre leurs agents. Tel fut le cos, por exemple, dans la circonstance notée en ces termes par le bon religieux de Saint-Maur : a L'an 1470 ou environ, le duc François, second du nom, aprez avoir estably une foire le jour de sainct Armel, seiziesme d'aoust, audict lieu de Sainct Armel, dependant de l'abbaye de Sainct Gildas, les officiers (de la juridiction ducale, puis royale) de Sarzau ou de Ruys (car c'est le mesme) voulurent troubler les officiers de labbaye et voulurent empescher le droict tant de police que de justice qu'ils ont audict lieu. C'est pourquoy les religieux s'adressèrent au duc » qui donna tort h ses officiers. « Nous jouissons encor 5 présent, ajoute notre auteur (1) de tous ces droicls et privilèges, car, le jour de la foire, nous avons. plusieurs droîcts, et nos officiers ont coustume de s'y trouver, afin d'obvier aux desordres qui pourroient arriver. Le? officiers de Ruys ou Sarzau ont eu de tout temps ces privilèges à contre cœur, et ont tasché de troubler les religieux en lexercice d'iceux,mais lesdilcs religieux ont obtenu divers arrests h cet effect. »
Parmi les dépendances spirituelles et possessions temporelles de l'abbaye de Ruis, il en est
(1) Ms. fr. 16822, p. 668. — Cf. Luco, ouvrage cité, p. 247.
une qui a conservé jusqu'à notre époque un coroclère d'originalîlé particulière. Ce sont les deux petites îles de Houal et de Hœdic, situées en mer au sud de Saint-Gildas, entre Belle-Is!e et la rade du Croisîc.
Au temps de l'émigralion bretonne elles durent être un séjour favori de méditation et de pénitence pour quelques-uns de ces saints celtiques, qui recherchaient si avidement de telles solitudes. C est à Houal que la légende fait mourir saint Gildas, le fondateur de Ruis. Lors de la restauration du grand monastère par saint Félix au onzième siècle, il semble bien que des colonies monastiques furent envoyées dans les deux lies par cet abbé, et que saint Gulstan fit partie de celle qui occupa Hœdic sous la direction de Rioc. Il est certain, en tout cas, que Houat et Hœdic devinrent le siège de deux prieurés, dépendant de Saint-Gildas, et qui R'étaient pas sans importance. « Les ruines de ces deux prieurés, dont il reste encore quelques traces, dit M. labbé Luco(l), permettent de conjecturer qu'ils durent être considérables. La chapelle de celui de Houat était vaste et avait été solidement construite. Le sol de son enceinte a été fouillé et de nombreux débris humains se sont trouvés
(1) Ouvrage cité, p. 243.
mis au jour. Leur position était celle dans laquelle sont inhumés les prêtres. Â cette église était jointe une maison de 25 à 30 mètres de longueur. Les restes des murs denceinte indiquent une propriété close de deux à trois hectares de surface. » A une époque indéterminée, mais qui semble se rapporter h la fin du quatorzième âiècle ou ou commencement du quinzième, une bande de pirates, dont ces parages étaient alors infestés, étant descendus dans les deux lies, « entrèrent de force, dit notre religieux de Saint- Maur (1). dons les deux petits monastères, emportant les calices, ciboires et tous les ornemens sacrez, avec tous les livres d'église et generallement tous les meubles et provisions qu'ils trouvèrent dedans ; ... déplus, battirent outrageusement les religieux et les chassèrent de leurs monastères, qu'ils ruinèrent ou parle feu ou par le fer. » L abbaye de Saint-Gildas ne jugea pas à propos de les relever et remplaça, pour le service religieux, les moines qu'elle avait jusqu'alors entretenus dans les deux lies par des prô-
(1) Mé. fr. 16822, p. 655. — Ce récit est tiré d'une buUe pontificale relative à ce forfait et alors conservée dans les archives de Tabbaye, mais dont malheureusement « les premières lignes,... qui nous pouvoient donner connaissance du nom du pape qui fulmina cette excommunication, et aussi les dernières, qui nous pouvoient apprendre Tannée de la dabte dMcelle, sont tellement pourries et vermoulues que Ton ne peut rien en tirer. »
trcs séculiers qu'elle y établit et pensionna. Elle y conserva d'ailleurs ses droits de propriété et de juridiction. Mais, en lô08, un voisin désagréable l'obligea de traifer avec lui à ce sujet.
a En ce temps, raconte noire religieux (1), estoil gouverneur de Délie Isle le sieur de Sourdeval. gentilhomme de Normandie, proche Mortagne, et de la religion prétendue reformée, qui ne faisoit que naisire, lequel jctta les yeux de sa concupiscence sur les deux islcs Iloûat et Iledic, esgallement distantes de Belle Isle et de l'abbaye de Sainct Gildas de quatre h cinq lieues. Il creut qu'il luy seroit aysé de s'en accommoder, ayant la force en main, et ayant affaire à un abbé commendataire, qui ne residoit point en son abbaye, et à des moynes. 11 ne voulut pas user de violence, mais les demanda à arrentcr, se doutant bien qu'on ne les refuseroit pas, et aussy qu'en cas de refus, il sçavolt bien ce qu il auroit à faire. L'abbé et les religieux, dans cette conjoncture, craignant de perdre tout à faict leurs isles, et de peur de plus grande vexation, furent obligez de donner les mains. C'est pourquoy ils les luy laissèrent, et donnèrent en forme d'affeoge. pour la somme de 80 livres par an(c'e8toit un peu à trop bon marché), ce qui se passa l'an
(1) Ms. fr. 16822, p. 674.
— âoi —
a Dix ans aprez, comme les ecclésiastiques furent obligez pour la seconde foys d'aliéner le bien de l'Eglise, le sieur de Sourdeval prit l'occasion au poil, et achepta de l'abbé Jean de Quifislre, sieur de Tremouhart, et des religieux la dicle rente de 80 livres, estant encore contraincts de ce faire, crainte que le sieur de Sourdeval ne s'emporast de leurs isles de force, et qu'ils n'en eussent rien du tout. Cette vente et aliénation se passa l'an 1578; et a duré jusques h 1628.» — En celte année, Tabbé Henri de Bruch, qui s'occupait avec beaucoup de zèle de recouvrer les anciennes possessions du monastèie, résolut de revenir sur ce contrat, jugé par lui léonin. « Sçachnnt, dit notre religieux (1), que les isles de Hoûot et de Hedic avoient esté aliénées à très vil prix, il entreprit le retraict contre Messieurs le comte de Pouaillé, vicomte de Mortagne,et de Launay Razilly, héritiers de M 'de Sourde val... Le procès fut fort chaudement poursuivy par Monsieur de Bruch (2), et bien défendu par les détenteurs. La raison principale que le demandeur allégua, fut que l'allienation desdictes isles fut
(1) Manuscrit cité, p. 678.
(2) Syndic des Etats de Bretagne, père de l'abbé, et qui lui fut d*un grand sf>coiirs dans ses revemlicationt, ou, pour mieux dire, qui géra en son nom les intérêts de i'ahbaye et eut l'initiative et le mérite de ces actes réparatoires.
faicte à un religionaire, contre la teneur de la huile (1), laquelle fut trouvées! puissante, qu'elle fit adjuger le retraict desdictes isles à M' Tabbé et aux religieux por un orrest, l'on 16'28. »
Une nouvelle aliénation, fort à noter, faillit avoir lieu une huitaine d'années plus tard. M. Tabbé Luco nous la rapporte en ces termes (2) : (( Nicolas Fouquet, surintendant des finances, gouverneur de Belle-Isie, et qui avait amassé une fortune immense, convoita les lies de Houat» de Hœdic et de Glônan. Comme elles étaient souvent dévastées pendant les guerres, pillées par les pirates et presque sans revenus pour Tabbaye, l'abbé Michel Ferrand et les religieux les échangèrent avec lui, le 1*' septembre 1660, contre sa seigneurie de Coôtcanton sur là paroisse de Malren, dans l'évéché de CSornouaille. Toutes ces Iles ne rapportaient au monastère que 1500 livres par an, tandis que les revenus annuels de la seigneurie précitée s'élevaient à 3500 livres... L'échange était avantageux pour l'abbaye ; aussi fut il approuvé par le supérieur général de la Congrégation (3). Mais le surin-
(1) Il s*agit de la bulle qui. pendant la U^ue, autorisa au profit de la cause catholique, Taliônalion dos biens des églises et monastères de France. — Cf. Luco, ouvrage cité, pp. 2G2, 263.
(2) Ouvrage cité, pp. >»0, 281.
(3) Il s'agit de la Congrégation de Saint-Maur, qui, comme nous le verrons, (ut, au dix-8eptièn(]e siècle, mise
tendant des finances ayant été accusé de dila()i^ dation, arrêté en 1661 par ordre de Louis XIV, jugé, condamné et enfermé dans la citadelle de Pîgnerol, où il mourut en 1680, le contrat possé entre les religieux et lui fut annulé par un arrêt de février 1665. »>
L'abbaye de Soint Gildas de Ruis demeura donc en | ossession de la seigneurie temporelle comme du patronage spirituel des ilcs de Houat et de Hœdic. La vÎ3 des hobitants fut loin d'y être toujours paisible. Us éprouvèrent assez durement les efTets des grandes guerres maritimes du dix-septième et du dix-huitième siècle. Néanmoins ils étoienl relativement heureux sous le régime Ihéocratique et patriarcal qui était leur coutume traditionnelle, et dont sons doute les chefs, à la fois temporels et spirituels, étaient leurs curés, vicaires perpétuels de Tabbaye (1). « Il y a dans Houot cinquante hommes et trente dons Hœdic. écrit en 1764 l'abbé lîxpilly (2'. qui, dans une vie très dure et très pénible, conser-
en possession de Tabbaye de Saint Gildas. — On peut se demander si dans les chidres cités : 1500 l. el 35^0 1., il ne s^est pas glissé un zéro de trop.
(i) Celle-ci pensionnait les curés, mais elle prélevait encore, au dix-huitièmd siècle, à litre de redevance, le quart de la récolte de froment dans les deux ilos.
(2) Dictionnaire gf^oçraphique, historique et politique des Gaules et de la Franco, t. IIÎ, p. 767, au mot Hœdic.
vent encore la force et la vigueur des hommes des premiers siècles, étant bien constitués et presque tous de très grande taille. » De son côté Ogée, à l'article Ilouat de son DicUonnaire de Brelagnc, s'exprime en ces termes : « L'abnégation de tous les vices, une vie laborieuse, la frugalité, la salubrité de l'air et la bonté des eaux les font jouir d'une santé constante, d*un corps robuste et de la longévité qui en est la suite (1). »
Ce qui est curieux et digne d'attention, c'est que le régime tout particulier des deux Iles a survécu & la période révolutionnaire et s'est perpétué presque jusqu'à nos jours sous Tadministration paternelle des recteurs des deux paroisses. (( Dans chacune de ces deux Iles, dit M. Tabbé Luco (2 , le curé ou recteur est à la fois maire, juge de paix, percepteur, notaire, syndic des gens de mer, etc. Il gouverne son petit royaume, aidé des vieillards les plus considérés, formant une espèce de conseil des anciens, o
Les contrats ci-dessus mentionnés au sujet de Houat et de Hœdic furent passés, nous Tavons
(1) Nous empruntons cette dernière citation à l'Intéressante monographie de M François Escard : Paroisses ei commujies atitonotes, Hœdic et Houat (Extrait de la Renie générale internationale^ janvier 1897), p. 9. On y trouve une description détaillée de Tétat actuel de Hœdio.
(2) Ouvrage cité, p. 244, note i.
vu, au nom du monastère de Ruis, perdes abbés dits commendolaires. En efifet, comme la généralité des abbayes bénédictines du moyen âge, celle de Saint-Giidas était tombée en commendc, cest-à-direque lamense abbatiale, définitivement et radicalement séparée de la mense conventuelle, était attribuée, avec ses revenus et ses charges, mais à titre de bénéfice propre et individuel, à un personnage ecclésiastique quelconque, privé désormais de toute juridiction spirituelle sur les religieux dont il demeurait censé Tabbé, mais dont le véritable chef était maintenant leur prieur claustral. Le concordat passé entre François P' et Léon X accorda au pouvoir royal la collation des bénéfices de ce genre les plus importants. Si la commende précipita la décadence des anciennes institutions bénédictines,* elle avait souvent commencé par en ôtre l'effet avant d'en devenir la cause. Elle exista d'ailleurs en fait avant d'être érigée en règle habituelle et canonique. Nous en avons vu comme une première esquisse dans la personne d'Abélard, lors de sa séparation d avec ses moines. A la fin, la transition fut parfois presque insensible. Ce fut le cas, ce semble, à Saint-Gildas de Ruis, où, quant à la vie monastique, il n'y a vraiment pas lieu de distinguer entre le dernier abbé régulier, Robert Guibé (1506-1513), et le premier abbé-
commendataire, André Hamon (I513-*1526).
Ecoutons M. Tabbé Luco (1) :
tt Robert Guibé était neveu de Pierre Landays, trésorier de Bretagne et favori du duc François II. Ce dernier le chargea/en 1484, bien que jeune encore, d'une mission auprès du Souverain Pontife Innocent VIII. Il fit, devant le Pape, une' magnifique harangue latine et fut jcvéé, n'ayant que 18 ans, cardinal du titre de Saint-Anastase. Successivement évoque de Troyes, de Rennes et de Nanles, il fut pourvu de l'abbaye de Ruis à la translation de Pierre de Brignac (son. prédécesseur) à l'abbaye de Redon. Il fut en même temps abbé de Saint-Melaine de Rennes et de Saint- Mathieu. A la prière de la duchesse Anne, alors reine de France, il Tut nommé administrateur de l'évôché de Vannes, le 26 février 1511. Le roi Louis Xli, dont il était conseiller, l'envoya aussi en mission à Home, auprès du pape Jules II. 11 assista au concile général de Latran ; mais le roi rayant soupçonné d'être plus pour le Pape que pour lui, lui retira sa faveur et le priva des reve^ nus de tous ses bénéfices en France. Il resta à Rome, vivant d'une cotisation faite en sa faveur par le Sacré-Collège, y mourut à l'âge de 47 ans.
(1) Ouvrage cité, pp. 353» 354.
en 1513, et fut enterré dans Téglise de Saint- Yves- des-Bretons ...
(( André Hamon, neveu de Robert Guibé et frère de François Hamon, évoque de Nantes, était chanoine de Rennes et abbé de Saint-Gildas de Huis et de Saint-Gildas-des-Bois. A la sollicitation du roi de France et de la reine Claude^ il élu évoque de Vannes et reçut ses bulles de Rome ; mois en lui cédant son siège, le 11 décembre 1514, le cardinal Laurent Pucci s'était réservé le titre d'évôque de Vannes et la nomination des vicaires généraux, par Tentremise desquels il gouverna le diocèse jusqu'à la mort d'André Homon, le 26 septembre 1531. Aussi Hamon , bien qu'ayant, reçu la consécration épiâcopale, n'avait-il que l'ombre de cette dignité et n'était il nommé ordinairement qu'André , élu évèque de Vannes. En 1526, il établit le frère Julien Sorel, qui était prieur claustral, son vicaire général pour le temporel et le spirituel de l'abbaye. » * •
Il est môme juste et intéressant de constater que le premier abbé commendataire de Saint- Gildas, sans s'immiscer dans le régime intérieur du monastère, prit intérêt et part personnelle, beaucoup plus, ce semble, que le dernier abbé régulier, toujours absent, aux manifestations extérieures et aux cérémonies religieuses de
Tabbaye. « Les processions des Rogations, dit M. l'abbé Luco (1), attirèrent baaucoupde monde à Saint-Gildas en 1523, parce qu'André Hamon, évoque de Vannes et abbé du monastère, les présida pontificalement avec la crosse et la mitre des anciens abbés, conservées au trésor de l'église. Pendant son séjour à Tubbaye, il bénit une cloche qu'il avait fait fondre ; c'était la moindre des deux grosses de la tour. Ce fut lui qui, vers cette époque, établit à Saint-Gildas la fête solennelle du Craizo (2). Voici quelle en fut l'occasion. A un certain jour de l'année, les Vannetais avaient l'habitude de se rendre en pèlerinage à l'église de Saint-Gildas et à la chapelle de Notre-Dame-du-Confort, dans l'ile de Hœdic. Or, une tempête s'étant une fois subitement élevée pendant que les pèlerins étaient sur mer, cinq navires chargés de monde firent naufrage sans que personne pût être sauvé.* Pour empêcher le retour de pareils malheurs, le prélat supprima le pèlerinage et lui substitua In grande fête du Craizo, au dimanche qui précède le 24 juin ou la Nativité de saint Jean Baptiste. Les habitant de Ruis continuèrent, jusqu'à la grande
(1) Ouvrage cilô, pp. 251, 252.
(2) « On pré tond, ajoute en note M. Tabbô Luco, que, à cette époque, ce mot breton signifiait lo milieu dç l'ai^nôe. i»
Révolution française, h accourir à cette solennité. »
La procession des Rogations que présida, en 152'3, André Hamon, était de temps immémorial l'une des principales cérémonies religieuses de Tabbaye de Saint-Gildas et de la presqu'île de Ruis.On l'y rattachait à la découverte légendaire du corps du grand saint celtique, ramené miraculeusement de Houat, où la tradition plaçait sa mort, et trouvé sur une barque dans la petite baie du Crostic (aujourd'hui Croisty) (1). Cette procession donna lieu en 1612, le 28 mai, à des incidents sur lesquels il faut entendre le récit de notre bon religieux de Saint-Maur :
« L'unnée 1612, dit-il (2), fut fort remarquable à toute risle de Ruys et es environs, par la juste punition que Dieu prit de Tinsolence de certains esprits brouillons. Nous avons dict assez amplement en la première partie de cesle histoire (3) avec quel ordre marché la procession solennelle du lundy des Rogations à la chapelle du Crostic et en Teglise d'Arzon, où se trouve le clergé de toute l'isle avec grand concours de peuple, qui suit la
(1) Vita s. Oildœ, cap. 31. — Luoo, ouvrage oitô, pp. 97100.
(2) Ms fr. 16822, pp. 676. 677.
(3) G(. ms. oitô, pp. 372, 373.
chapse de sainct Gildas, et que les religieux de Tabbaye et les prebstres de la parroisee de Sainct Goustan font un chœur, et les prebstres de Teglise de Sarzeau, avec tous les autres qui se joignent sur le chemin avec eux, un autre chœur, chantant alternativement les grandes litanies. Les croix, bannières et estendars vont aussy selon leur rang, celles de Tabbaye et de la parroisse de Sainct Goustan tenant le premier lieu, comme ne faisant qu'un corps, et celles de Sarzeau et autres parroisses après. Le lundy des Rotations, 28" may 1612, quelques habitaas dudict Sarzeau, portant impatiemifnent que la croix et estendart de la paroisse de Sainct Goustan marchoient devant les leurs, voulurent avoir la préférence et les faire enti*er devant dans la chapelle de Kerner, qui est une des stations de la procession, prétendant ce pas à cause que Sarzeau est un gros bourg, plus peuplé et plus grand que celuy de Sainct Gildas, où est size la parroisse de Sainct Goustan ; de plus, qu'à Sarzeau il y a justice royalleavec nombre d'officiers, et qu'à Sainct Gildas il n'y a que celle de Tabbaye ; enfin que le clergé de la parroisse de Sarzeau estoit beaucoup plus nombreux que celuy de Sainct Goustan. Ceux de Sarzeau donq, ayant envie de brouiller, en vindrent premièrement aux grosses paroUes, puis après aux
coups ; on en remarqua cinq des plus apparens de Sarzeau, qui soustinrent leur parly avec plus de chaleur et violence. Le lumullefutfortgrand, et les religieux avec quelques personnes de condition, eurent bien de la peine à Tappaiser. La procession de Sarzeau ne fut pas plutost de retour, et les cinq autheurs de la mutinerie rendus chacun chez soy, qu'ils sentirent la peine deûe à leur témérité. Car leur esprit commença à s'esgarer, puis à se perdre tout à faict, et enfin tombèrent en telle folie et fureur, que le lendemain il fallut les apporter liez et garrotez dans des charrettes en l'abbaye de Sainct Gildas, pour faire amende honorable au sainct de Tinsolence qu'ils avoient commise en la procession et devant ses sainctes reliques, et après avoir faict leur neuf vaine, ils s'en retournèrent en leur bon sens et jugement, sainct Gildas les ayant chastiez de la sorte, pour les rendre, et leurs semblables, une autre fois plus sages La mémoire de cette punition est encor fraische dans toute Tislc, et Ton sçait bien le nom et surnom de ces séditieux là ; mais on ne veut pas les desclarer, pour sauver riionneur de leurs familles. C'est aussy la raison pourquoy on ne veut pas escrire en détail toutes les guerisons miraculeuses que sainct Gildas faict en ses deux monastères de Ruys et
Mi; Il II,-
des boys (1). Depuis ce chaBtimentBi quand Monsieur le recleur de Saneou aonançoit à soû prosne les fesles de sainct Gildas ou te processions, il avait couBtume d'exhorter as parroissiens de les cliaumer avec grande dévotion, et leur representoit la severe punition qu'ils avoient expérimentée, et qu'il pienoit de ceux qui nianquoient à porter T honneur et TBverence deQe â leur sainct et protecteur. »>
A ré|>oque de cette ntémorable prooesBion de 161'^. l'ablisye de Saint-Gildas était loin de «e trouver dans une situation florisBante. LesafaliéB corninendataires, fort zélés pour faire confirmer I>ar le pouvoir royal les droits et privi lûgn» do monastère, dont leur menée avait sa large part. Tétaient beaucoup moins pour veiUer à le maîntenir en lion étal. Dans les dernières années dn seizième siècle, il s'était trouvé telkmei gradé; que « les religieuxi bien que pea
(1) Sttifjt (iïUinn y ôttttt(uirticultèreinaiit Invoqué psorla Kuéj'Uoii liti U folïM, appoléa mal de êaitU ôiidig. Ci. ÏAUii}, otivragfi i:ïUi. p. IfiT.-— Le ëurnoro de Suge, attribaé de toiild uii(i(|ijil^i (Oi Ma»- le- Sage) au grand saint eel* tî jue, fondateur et pu trou dee inonastèrea de Ruia al dee Hoie. ne fut prolmlileiueiit pas étranger à oetia dévotion, A lafiuelle coiitrlhua |>euûétre aussi ravantora, racontée plue liuut, flu meurtrier d'Ëboam au ondèma Biô(*le. — l.iiw pereonnee liien instruites n'iffnorent pas que la ({ueetion <1ii l'origine exacte des dévotions de ca genre eat (iietincte de mAu*. de i'autlienticité des guériaons obtenues par la piâié des lldèles.
breux, ne pouvaient plus y loger. Ceux d'entre eux qui étaient pourvus de prieurés, s'y retiraient. Les autres s'en allaient dans leurs familles, quand cela leur était possible. Pendant plusieurs années, il n'y resta qu*un seul religieux. » (1) L'intervention des supérieurs ecclésiastiques, appuyée par Tautorité du parlement de Bretagne, paraît avoir produit une certaine amélioration au commencement du siècle suivant, mais médiocre et peu soutenue. Un procèsverbal, dressé au mois de mai 1623 par ordre de ce parlement, et conservé aujourd'hui aux Archives départementales du Morbihan, constate de nouveau une situation lamentable. « L'église était presque entièrement dépavée ; au chœur, les stalles de bois étaient pourries et les livres d'office tout usés ; la lampe du sanctuaire ne s'allumait plus depuis longtemps ; l'horloge, qui ne marchait plus, demandait pour 90 livres de réparations ; à la sacristie, il n'y avait plus que quelques ornements fort peu convenables. Dans le cloître, qui formait un carré de ^6 pieds, le côté adossé à la nef de Téglise était tombé.
Autour du cloître étaient, au côté du levant, la salle du chapitre, et, au-dessus, le dortoir, qui avait 50 pieds de long sur 27 de large, et cinq
(1) LucOy ouvrage cité, pp. 254, 255.
croisées sur chaque longëre; au boul du chapitre la prison, de pieds de haut et à refaire à neuf ; au midi, le réfectoire, de 94 pieds sur 30, et auprès une vaste cuisine, suivie du parloir ; les greniers dominaient le tout, excepté le côté du cloître adossé à la nef de 1 église, où il n*y avait eu que des cellules qui n'existaient plus. Tout cela était dans un déplorable état. Il n'y avait ni couverture, ni charpente ; les murs euxmêmes avaient beaucoup souffert et s'étaient écroulés en (partie. Le cellier avait besoin de grandes réparations. Le portail d'entrée dans la grande cour élait tonibé. Les murs de clôture de cette cour s'écroulaient partout. Il n'y avait pas une chambre qui n'eût besoin de très urgentes et considérables réparations. La chapelle de Notre- Dame, au bas du bourg, n*avait plus que la moitié de sa toiture. Dans ce procès-verbal, on blâme beaucoup l'abbé Charles de Glermont, qui aurait dû réparer ces ruines, et on avoue que, sans les soins du prieur claustral, réglise eût été entièrement ruinée depuis plus de dix ans. L'évéque de Vannes avait, peu auparavant, visité l'abbaye et menacé de censures le prieur, pour le forcer à plaider contre l'abbé afin d'en obtenir les réparations nécessaires. Deux religieux, Ferey, prieur de Gavre, et de Pontroger, cellerier, accusent ce prieur d'être de connivence
avec Tabbé pour ruiner Tabbaye. Contrairement aux règles et aux usages, l'abbc mangeait à la table conventuelle. Il y invitait ses amis et s'y faisait servir par se^ gens. Souvent, en guise de lecture, il s'y éleyait de vives contestations. Ferey y fut une fois souffleté, et, une autre fois, menacé d'être percé d'un coup d'épée par un serviteur de l'abbé, d (1)
Cette immixtion, fort peu canonique, de l'abbé commendataire dans la vie conventuelle eut, un peu plus tard, sa contre-partie, plus excusable. Vers 1643, la dégradation des bâtiments monastiques en était venue à un tel point que a l'abbé et les religieux vivaient ensemble dans la maison abbatiale, seul bâtiment habitable » (2). Au reste, la communauté monastique n était plus guère alors qu'une apparence. Déjà séparée de la mense abbatiale, la mense conventuelle s'était fractionnée elle-même en revenus particuliers, attribués a chacun des « offices claustraux o.
« Ces offices, dît M. l'abbé Luco (3), sont des bénéfices dont jouissent les religieux qui vivent dans le monastère, en vertu des charges qu'il y exercent et des titresqui leur sont conférés. Leur origine remonle aux relâchements du
(I) Luco, ouvrage cité, pp. 260, 261.
{2J Luco, ouvrage cité, p. 264.
(3) Ouvrage cilô, pp. 318 320.
treizième siècle (1). Amovibles d'abord, ils devinrent perpétuels plus tard... D'après un vieux martyrologe de l'abbaye, il y en avait six à Saint-Gildas : le prieuré, la chambrerie, la cellerie ou le çelleriage, l'ouvrerie, l'aumônerie et l'infirmerie. Le prieur claustral (appelé grand prieur à Saint-Gildas) était chargé de la direction spirituelle de la communauté ; il en était le supérieur régulier et immédiat, surtout depuis que les abbayes étaient tombées en commcnde.
Le chambrier était à cause de son office , recteur ou curé primitif de Saint-Goustan (2), dimait sur tout le lin qui serécoltait et sur toutes les terres novales dans cette paroisse. 11 était, en même temps, sacriste de l'abbaye et, comme tel, jouissait des offrandes faites à l'église du monastère et à la chapelle de Notre- Dame de Kernsen. En outre, il percevait les revenus affectés au luminaire de l'église pour l'huile, la lampe et la cire des bougies. Le cellerier était le procureur du couvent et chargé surtout de faire les provisions de bouche.
(1) Nous en avons noté ci-dessus des exemples bien plus nnciens. — Cn fracUonnement semble avoir existé, à Saint-Gildas m^ine, au temps d'Abélard.
(2) Lo rootour ou curé effectif de cette paroisse, qui était celle du bourg de Saint-Gildas et de ses dépendances, était vicaire perpétuel de ce chambrier et, plus généralement, de l'abbaye de Ruls.
L'oHV7'icr avait pour fonction de surveiller les ouvriers employés par le monostère et de fournir les vases nécessaires pour recueillir l'eau de pluie aux endroits découverts par les tempêtes, et les ouragans, qui étaient fréquents sur ces côtes. L'aiirnnnier était chargé des aumônes qui se distribuaient à la porte du couvent.
Régulièrement un des moines distribuait, de la Toussaint b la Saint-Jean, ces oumôues dites de fondation. Pour ces aumônes, qui consistaient surtout en pain, l'abbé devait annuellement à l'aumônier 26 perrées de seigle, les journées de Touvrier qui faisait le pain et la paille nécessaire au chauffage du four. L'infirmier devait visiter les malades, leur porter ce qu*on lui donnait pour eux, avoir soin des infirmeries et bénir l'eau pour les bains que venaient prendre à l'abbaye les malades atteints du mal de saint Gildns. Les revenus fixes de ces offices avaient varié avec le temps. »
Tous lès offices claustraux avec leurs revenus furent réunis à la communauté et à la mense conventuelle, à la suite du grand événement qui rétablit, en 1650, à Saint-Gildasde Ruis la régularité monastique, et fut le signal d'une nouvelle renaissance de la vieille abbaye. L'initiative en fut prise par Tabbé commendataire, Michel Ferrand, qui à la vérité y devait trouver son compte,
puisque sa mense abbatiale fut en conséquence déchargée de toutes dettes, mais qui néanmoins fut en cela réellement mû, à ce qu'il semble, par le zèle religieux, et qui se plut d'ailleurs à contribuer de sa bourse aux restaurations dont ce changement fut Theureux point de départ (t). Il s'agit de la prise de possession de Saint-Gildas par la Congrégation de Saiiit-Maur. Les origines de cette nouvelle et illustre branche du grand ordre bénédictin sont retracées en ces termes dans la préface du bel ouvrage de Dom Tassin (2) :
a C'étoit le vœu du clergé de France assemblé aux Etats de 1614, que la réforme de TOrdre de Saint-Benoit, commencée en 1600 dans l'abbaye de Saint- Vanne de Verdun, fût introduite dons les monastères du royaume. La bonne odeur qu'elle répandoit partout, excita plusieurs Bénédictins françois à l'embrasser, et quelques abbayes demandèrent à s'y soumettre.
(( Le vénérable Dom Didier de la Cour et les autres supérieurs de Saint-Vanne envoyèrent en France d'excellents ouvriers pour travailler au grand ouvrage de cette réforme. Mais la difficulté de réunir dans un môme corps un
(i) Cf. Luco, ouvrage citô, p. 266.
(2) Histoire lit té rairc do la Congri^giioan de Saint' Maur, I770j ln-4«.
gr.ind nombre de monastères éloignés, leur fit prendre la résolution d'ériger enFrnnceune nouvelle congrégation, indépendante de celle de Lorraine. Ce projet ayant été approuvé dans leur chapitre général de 1618, ils permirent à ceux de leurs religieux qu'ils avoient envoyés en ce royaume, d'y former de nouveaux corps, composés dé monoslôres où ils avoient déjà porté l'étroite observance et de ceux qui voudroient l'observer dans la suite.
« Ces pieux réformateurs, animés d'un zèle ardent pour la gloire de Dieu et l'édification de l'Eglise, travaillèrent sans relûche à l'œuvre dont ils s'étoîent chargés. Dès le mois d'août 1618, ils obtinrent dès lettres-patentes du roi Louis XllI pour l'érection delà nouvelle congrégation, à laquelle ils donnèrent, dans leur prenjière assemblée, le nom de aaint Maur, disciple de saint Benoît. Plusieurs personnes du premier rang se firent un devoir d'accélérer le succès d'une entreprise qui tournoit au bien de l'Eglise et à l'honneur de la France.
" Mais, pour assurer davantage le progrès de la réforme, il fallut en poursuivre à Rome la confirmation. Le Roi, fort porté de lui-môme au rétablissement de toutes les maisons religieuses, particulièrement de l'Ordre de Saint-Benoît,n'eut garde de refuser sa recommandation auprès du
pape Grégoire XV, qui érigea la Congrégation de Saint-Mauren France par son bref du 17 mai 1621. Le pape Urbain VIII, informé de la piété, de l'union et de la régularité des premiers Pères de cette congrégation naissante, la conRrma et lui accorda de nouvelles grâces par sa bulle, datée du douzième des calendes de février, c'està-dire du 21 janvier 1027.
'* La réforme de Saint-Maur s'étendit de plus en plus par toute la France, sous les favorables auspices du roi Louis-le-Juste et de la pieuse reine Anne d'Autriche, et par le zèle des évoques et des abbés les i)lus recommandablcs. Le cardinal de Richelieu y contribua plus que personne. Ce grand ministre, qui savoit en quoi consiste la prospérité d'un Ëtat, s'appliquoit non seulement à faire fleurir les sciences et les beaux-arts, mais encore à régler les mœurs du clergé sécuh'er et régulier. Il savoit les services que l'Ordre bénédictin en particulier avoit rendus autrefois à l'Eglise et à TEtat, et son dessein étoit de le rendre florissant, comme il avoit été avant la décadence de la discipline ecclésiastique et monastique ; décadence causée par l'abandon des bonnes études, par les commendes, par le malheur des guerres civiles et les nouvelles hérésies.
« Les Pères de la réforme de Saint-Maur
entrèrent parfaileuienl dons les vues du sage ministre, leur puissant protecteur. Ils ne se contentèrent pas de relever les murailles des monastères, d'en rétablir les églises et les lieux réguliers, la plupart abandonnés, et de rebâtir plus de cinquante maisons menacées d'une ruine totale ; ils firent revivre Tesprit de saint Benoit par la pratique exacte de sa règle et marchèrent sur les traces des saints et des autres grands hommes, qui ont sanctifié et illustré l'Ordre depuis le sixième siècle. Un des premiers soins des supérieurs fut de former à la piété et à la régule rite les jeunes religieux et de leur inspirer du goût pour l'Ecriture sainte et les saints Pères, dont la lecture devait leur tenir lieu de principale occupation dans la solitude le reste de leurs jours.
(( Ce fut pour faciliter l'intelligence de ces saints livres, si propres à former tout à la fois Tesprit et le cœur, qu'ils établirent les études de la philosophie et de la théologie (scolastique), et ensuite des écoles de (théologie) positive, de droit canon, de cas de conscience et des langues hébraïque et grecque. Ces secours préliminaires donnèrent naisance aux grandes études dont on s'est occupé jusqu'à présent dans la Congre^ gation. »
A la différence de la grande réforme du dou-
zième siècle, celle de Cîtcaux et de Clairvaux, la réforme de Soint-Maur, au dix-septième siècle, donna le pas, dans la vie monastique, au labeur inlellecluel sur le labeur matériel. Au défrichement du sol succéda, pour ainsi parler, le défrichement des grands espaces encore incultes dans le domaine des sciences sacrées et de ce qui s'y rapportait dans celui des sciences profanes, et en [)articulier dans l'érudition historique. L'ncces^fion de Saint-Gildas de Ruis à la nouvelle congrégation fut réglée par un concordat en date du 24 novembre 1049, enregistré «au parlement de Bretagne le 14 janvier 1650. C'est l'abbaye de Saint-Sauveur de Redon, où la réforme était déjà introduite, qui dut fournir ses introducteurs à Saint-Gildas. Ce dernier monastère ne comptait plus alors que sept religieux. Voici quels furent les termes de l'accord conclu entre eux et les moines de Redon qui devaient les remplacer. Nous empruntons l'analyse de ce pacte très instructif a M. l'abbé Luco (1) :
(( 1° Les anciens religieux sont libres d'embrasser la réforme ou de rester sous le gouvernement de leur (irund prieur, soit au dedans, soit au dehors du monastère. A la mort du prieur susdit, ceux qui ne seront point entrés dans la
(1) Ouvrage cité, pp. 270-274.
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Congrégation reconnoîlronl pour supérieur . le plus ancien d'enlre eux.
« 2® A partir de ce concordat, les anciens participent à tous les privilèges accordés à la réforme.
« 3® S'ils meurent dans l'abbaye, ils y seront enterrés par les nouveaux, si leur grand prieur ne veut faire l'office lui-même, avec les mêmes cérémonies et les mêmes prières que ceux de la Congrégation.
(( ^^ L'administration de l'église et de la sacristie, avec les reliques, les'calices, Targenterie, les ornements, les linges et généralement tous les meubles sont cédés aux nouveaux; mais ceux-ci devront fournir aux anciens toutes les choses nécessai res quand ils voudront célébrer.
(( 5** Leflb nouveaux acquitteront toutes les fondations et feront à l'église le service divin selon leur cérémonial. Quand les anciens assisteront à l'office, ils auront les premières places au chœur, après le célébrant et le visiteur delà Congrégation de Saint-Maur. Pendant son séjour au monastère, ce dernier occupera la première stalle du côté de l'Kvangile. Les mêmes places leur seront assignées pour les processions.
Néanmoins le chœur et les offices seront toujours
présidés par les nouveaux, qui donneront les bénédictions et le signal.
(( 6'' Le grand prieur ayant résigné les ofRces de chambrier, de sacriste et de trésorier (1), les fonctions en seront remplies par les nouveaux et les revenus; conrormément aux statuts de la Congrégation, réunis à perpétuité à la mense conventu3lle. Les autres offices demeureront aux anciens titulaires, qui ne pourraient les résigner qu'en faveur des nouveaux ; à leurs vacances par décès ou par résignation, ils seront pareillement réunis à fa môme mense.
(( 7^ Les nouve&ux jouiront de tous les lieux réguliers, des maisons, des caves, du cellier, des greniers, des granges, des jardins, etc., sauf les réserves suivantes : chacun des anciens conservera toute sa vie, s'il demeure au monastère, les chambres, les caves, les écuries, etc., dont il jouissait auparavant. Si }es anciens restent à Tabbaye au nombre de trois ou plus, ils pourront jouir de la grande salle, de la cuisine, des dépenses, etc., dont ils se servent. Au cas
(1) Dans le dernier état des choses avant l'introducUon de la réforme Je Saint-Maur, le grand prieur cumulait s'ins doute ces offlces avec le sien propre. Dana ce môme état le nombre et le titre des offices claustraux paraît avoir été un peu différer.t de ce que nous avons vu cidessus, d*aprè8 le vieux martyrologe consulté par M. Tabbé Luco.
cependant où les nouveaux auraient besoin d'eri disposer autrement pour de nouvelles constructions, ils pourraient le faire, mais alors ils fourniraient aux anciens des logements convenables.
« 8<> A cause de la clôture pour les femmes, les portes de Tabbaye ne seront ouvertes par les nouveaux, qui seuls auront les clefs des principales, que depuis six heures du matin jusqu'à sept heures du soir en hiver et huit heures en été. Les anciens auront des clefs pour les autres portes, même pour celle qui met le cloître en communication avec l'église. Seul parmi eux le grand prieur aura une clef delà porte qui s'ouvre vers le bourg.
(( 9* Le colombier (1) reste aux anciens ; mais les nouveaux auront droit d'y prendre des pigeons pour leurs malades.
« 10« Les anciens se réservent, pour eux et leurs gens, le droit de chasse sur toutes les terres dépendant de l'abbaye.
« U" Ils ne recevront plus les 2500 livres que leur donnait annuellement l'abbé. Moins les réserves des articles 7 et 10, ils cèdent aux nouveaux tout l'enclos de l'abbaye, toutes les pailles
(1) « Le colombier, ajoute en note M. Tabbé Luco, ôtatt l'un des plus beaux de la Bretagne. On n'en aurait pas fait construire un semblable pour 2000 ôcus, et l'on estimait qu'il pouvait tenir lieu d'un revenu de 300 livres. »
de la grande forme, la moitié de leurs droits sur les murais, les étangs et la forêt, les dîmes et les fruits du chapitre ou petit couvent, les titres et les archives, les places monacales vacantes, les corvées des tenanciers, moins celles qui leur seraient nécessaires pour leurs provisions, etc. En retour, les nouveaux s'engagent à payer à chaque ancien et par avance une somme annuelle de H80 livres, sons charge aucune, aux deux termes du 25 janvier et du 25 juillet. Mais ceux qui se retireront dans d'autres monnstères n'auront que 150 livres, et 200 livres, si, avec Tautorisation de leur grand prieur, ils vivent en leur particulier et sans autres ressources.
(( Quant au grand prieur lui-même, sa pension fut fixée à 580 livres, à percevoir aussi aux termes susdits, mois le 25 janvier, il recevait un supplément de 100 livres. Il parait que les anciens demandèrent la modification de cet article et obtinrent, pour chacun, une pension de 400 livres.
« \2^ Jusqu'à la réédification des lieux réguliers, les nouveaux n'enverront à l'abbaye que deux prêtres et un frère convers pour aider les anciens dans le service divin.
a i\^^ Le logement du grand prieur sera rendu convenable. Aux visites de ses parents et de ses amiS; les chevaux seront nourris aux frais des
nouveaux. Ces derniers prennent aussi à leur charge les frais delà visite épiscopale.
« 1 i'^ Le Père de Trévégat, ancien prieur de Quiberon (1). aura la jouissance de l'écurie qu'il a fait bâtir dans la grande cour et auprès de la grande porte.
" I.e samedi 22 octobre 1650, continue M.
labbé Luco ',2), toutes les conventions préliminaires ainsi réglées, la congrégation de Saint- Maur prit possession de l'abbaye de Ruîs. Dès le matin de ce jour, le grand prieur et les religieux de Saint Gildas, réunis capitulai rement/ reçurent Dom Dominique Huillard et Dom Mathieu Pichonnet, l'un prieur et l'autre procureur de l'abbaye de Saint-Sauveur de Redon, qui se présentaient au nom de la Réforme et avec deux notaires. Un de ces notaires fît lecture du concordat passé, le 24 novembre précédent, entre l'abbé Michel Ferrand et les religieux de Redon ; ceux de Saint-Gildas l'approuvèrent officiellement et permirent aux députés susdits de prendre possession de leur abbaye. Ils les conduisent, à cet effet, devant le maître-autel de léglise abbatiale, où ils prient ensemble, tous agenouillés sur les marches. Dom Huillard
(i) Sur ce prieurô voyez la notice de M. l'abbé Luoo, ouvrage cité, pp. 341-343.
^2) Ouvrage cité, pp. 274, 276,
— ftte —
monte à l'autel, qu'il baise, entonne le Veni Creator, continué par tous les assistants, et chante ensuite les oraisons du Saint-Esprit, de la Sainte Vierge, de saint Benoît et de saint Gildas. Conduit alors aux stalles du chœur, il s'y assied et sonne la cloche, se rend à la sacristie, à la place des anciens cloîtres, au réfectoire, aux dortoirs et autioo Joax réguliers, aux jardins, aux maisons et aux dépendances des offices de chambrerie, desacristéeide cellerier. L'inventaire des reliques, de rargenterie^ des ornements et des autres ustensiles de la sacristie fut remis à l'époque où les nouveaux religieux se fixeraient détinitivementà Saint-Gildas. Enfin, en exécution des deux concordats précités, Dom Huillard compta, en bonne monnaie ayant cours, au prieur et aux religieux du monastère, la somme de 725 livres, pour les deux termes de janvier et de juillet de cette année. Séance tenante, un acte notarié de cette ratification et de cette prise de possession fut dressé par les notaires et signé par les intéressés. A cette pièce même ont été puisés les détails qu'on vient de lire.
(( Conformément à letars obligations, les moines de Redon envoyèrent à Saint-Gildas trois religieux, dont deux prêtres, pour aider à faire Toffice divin et pour surveiller les réparations et
les nouvelles conslrucUons, qui furent Immédiatement commencées. C'étaient Dom Robert Diéo, avec le litre de prieur, et Dom Noël Mars, avec celui de procureur. »
Ce dernier religieux était loin d'être le premier venu pormi les Bénédictins réformés d'alors. La notice que Dom Tassin lui a consacrera nous rcirace une physionomie de moine énergique et originale. « Dom Jean-Noël Mars, dit-il (1), neveu de Dom Nôêl Mars, premier vicairegénéral de la Société des Bénédictins réformés de Bretagne, éloit né à Orléans, Il n'avait pas encore seize ans, quand il prit l'habit monas- !if|ue dans celle société. Lorsqu'elle fut unie à In Congrcgolion de Saint-Maur en 1628, son noviciat n etoit pas encore achevé. Il le recommença dons 1 obboye de Redon, où il fit profession le 24 décembre de l'an 1630. Il fut procureur pendant quarante-cinq ans dans plusieurs monaslères. Devenu aveugle à l'âge de quatrevingts ans, il n'en fut pas plus incommode à ses confrères. 11 disoit que Dieu le punissoit de ses curiosités, et il l'en bénissoit. Deux ans rvant sa morl, il fit faire son cercueil, où il se couchoit souvent, pour s'y mieux disposer. Après avoir suivi jusqu'à la fin, autant qu'il pouvoit,
(1) Ouvrage cité, p. 189,
les exercices de la régularité, il mourut h Marmou lier le 25 de novembre 170'i, ûgé de quatrevingt-dix ans, dont il en avoit passé soixonte et quatorze dans l'état religieux. Il a bien mérité un rang parmi les écrivains de la Congrégation. » Les fonctions de procureur, (pii occupèrent la plus grande partie de !a carrière de Dom Noël Mars, indiquent son aptitude à l'administration. Il la déploya très utilement dès son arrivée à Saint-Gildas pour la restauration de ce monastère en ruines. « Les nouveaux habitants, dit M. l'abbé Luco (1), mirent énergiquement la main à l'œuvre. Ils bouchèrent les croisées du nouveau dortoir qui ouvraient sur le cloître et en percèrent d'autres sur la longère du levant. La sacristie fut rebâtie et enrichie de meubles et d'ornements convenables. Plusieurs bâtiments nécessaires s'élevèrent dans la basse-cour... Parce que les fidèles de Saint-Gildas et des environs avaient une grande dévotion iK)ur la chapelle de Notre-Dame de Kerusen, au bas du bourg, une des premières soll*citudes des nouveaux religieux fut de rebâtir ce sanctuaire, élevé en l'honneur de saint Yves qui fut son premier patron... Commencée en 16r)3, cette construction ne fut achevée qu'en 1156. Les
(1) Ouvrage cité, pp. 276, 278, 282.
aumônes des fidèles y contribuèrent largement. » Une dizaine d années plus tard, l'état du monaslère était singulièrement amélioré. « Alors déjà, tout, moins la nef et la tour de l'église, avait changé de face à l'abbaye. De bons et solides bâtiments s'y étaient élevés ù la place des ruines. Les nouveaux édifices n'étaient ni magnifiques ni hauts, parce que l'argent manquait, et que, sur ces côtes, les bûlimenls trop élevés ont beaucoup à souffrir des venls ; mais ils étaient convenables et pouvaient loger une petite communauté d'une dizaine de religieux. Pour atteindre ces résultats, le monastère avait du faire plusieurs emprunts. On en trouve un de 1200 livres, fait en 1G(m, pour réparer la charpente et la couverture du chœur qui menaçaient de tomber et d'eiïondrer la voûte. La rente annuelle et perpétuelle de 60 livres, à laquelle on dut s'obliger h l'égard du créancier, fut amortie avant la fin du siècle. )> ^
La nécessité de pourvoira toutes les dépenses de l'œuvre urgente de réparation qui lui incombait, avait rendu Dom Noôl Mars très attentif à la gérance des biens temporels du monastère et au maintien de ses droits. Aussi avait-îl compulsé avec le plus grand soin les titres contenus dans le charlrier de l'abbaye. Ce travail lui fournit l'occasion d'obéir en môme temps à la
vocation générale de la Congrégation de Saint- Maure el à sou propre goût pour les études historiques. D'après ces titres, complétés par d autres recherches, il composa donc une histoire de Tabboye do Saint-Gildas de Ruis depuis son origine jusqu'à l'année 16r)6, quine fut point d'ailleurs livrée à l'impression.. Ce manuscrit, dont nous ignorons la destinée, servit à son tour de point do départ et de fondement b Touvrage, également demeuré inédit, qui fut rédigé, une douzaine d'années plus tard, par un autre religieux du même monastère, et du(|uel nous avons détaché ci-dessus, h plusieurs reprises, quelques poges, croyons-nous, non dépourvues d'intérêt (1).
Mois, en dehors du prix qu'ont encore pour i.ous les informations contenues dans le manuscrit du bon religieux de Ruis, la façon dont il a conçu et composé son ouvrage est intéressante par elle-même. Elle marque en effet une époque cuiieuse dans Ihistoire de l'érudition historique en Fronce et porliculièrement dans la Congrégation de Saint-Mour : celle qui a immédiatement précédé l'avènement de la grande école critique des Mobillon et des Ruinort. L'année même où il a terminé l'écrit dont nous nous occupons,
(1) Cf. Ms fr. 1C822, p. 6.'^. — Histoire liitéraire de la Congrégation de SaiiU-Maur^ p. 190.
— sasest celle de l'apparition du premier volume de lo célèbre collection : Aria saiiclonmi Ordinis sancU nencdicii (166S) et Mobillon, auquel il a pe il-ôlrc communiqué, par correspondance, le fruit de ses recherches ô Saint-Gildas de Riiis et h Saînt-Gildos des Bois, n'a pu cependani, cela est certain, exercer sur son esprit une inlluence bien notable. Toutefois, noire religieux a eu entre les mains les premiers volumes desBollandisleset Fa crili(|ue, encore bien inexpérimentée. a pourtant, on le voit, déjà mis à profit les premières manifestations de la forte méthode a(î'>ptée par ces illuslrcs émules des Bénédiclins de Snint-Maur. Les principes qu'il pose dans sa préface, quoique faiblement appli(|ués dans son ouvrage, n'en sont pas moins, pour oinsi parler, comme l'aurore d'un jour nouveau dans le domaine de l'hisloire ; comme l'indice, déjà lumineux, du prochain lever d'une critique ô la fois orthodoxe et rationnelle.
« La vérité et l'édification, dit-il (1), sont les deux principales choses que l'on doibt considérer dans la vie des saincts que l'on escrit, et contre lesquelles on manque souvent. — Pour ce qui est de la vérité, c'est chose estrange des opinions qui se sont glissées dans lesprit des
(I) Ms. fr. 16822, fol. A verso et B reclo.
hommes, et qui, ostont une fois formées et conceûes, se peri)elucnt de siècle en siècle, et sont receûes universellemenl et sans conlredict mesmes pnr les plus doctes, qui s'en rapportent Irop facillement à ce qu'en ont escrît leurs prédécesseurs, sans vouloir les esplucher de plus près et avec une dilîgenle perquisition. Les opinions, quoyque fausses, ainsy receûes pour vrayes, donnent bien de la peine puis après pour les effacer el osier entièrement de l'imagination des hommes. Mais, comme d'un mauvais princi|ie il ne suit jamais que de mauvais eflects, et que la vérité est une lumière qui ne peut recevoir aucun ombrage des ténèbres, je veux dire aucune fausseté, il ne faut s'estonner si l'ayant une fois abandoimce, tant plus on s^esgare que l'on croit avancer, et tant que l'on édifie sur un fondement ruineux, le basliment est il plus proche de sa décadence. Car d'où vient tant de contradictions et répugnances qui se descouvrent tous les jours dans la suite des temps et des histoires, si ce n'est qu'elles tirent leur origine d'un mauvais principe, et qu'elles sont appuyées sur un fondement faux et erroné ? C'est ce qui a donné et donne encor à présent tant de peine aux sçavants historiens, qui, ne retenant pas indiferement ce qui peut avoir le moindre soupçon de fausseté, font de sérieuses recherches pour des-
couvrir et confirmer la venté, destruire et confondre le mensonge el les erreurs qui passent pour véritables, et qui ont acquis du crédit par le long espace de temps qu ils ont esté receûs gênera llemenl de tous les historiens, lesquels, adjouslant foy trop légèrement à quelques autheurs qui les ont inventez, ou (|ui par mesgarde se sont trompez lej premiers, ont fnict tresbucher les antres après eux. C'est h quoy travaillent les curieux, qui recherchent soigneusement et espluchent de plus près ce que les anciens ont laissé par escrit, qui faict soupçonner tant soit peu de la vérité de ce qu'ils racontent, pour neslre pas conforme ny b la raison, ny au temps, ny à ce qu'en ont escrit les autres historiens ou plus apciens, ou contemporains, ou postérieurs. Kt tous les jours il se descouvre deâ faussetcz qui ont passé jusques icy pour des veritez, que l'on a d'autant plus de peine d'arracher de l'imagination commune qu'elles sont invétérées, et ont pris naissance dans l'esprit des hommes, qui les croyeîit indubitables. C'est pourquoi il n'y a gueres d'aulheurs recens qui escrivent pour le jourd'hui, qui ne protestent qu'ils n'ont entrepris leur ouvrage, après un grand nombre d'autheurs qui ont Irailté de semblables matières, que par ce qu'ils (ceux-ci) ont advancé plusieurs choses contre la vérité, contre
1q raison et contre le temps, et autres points do l'histoire, ou qu'ils ont oublié de traicter plusieurs choses qui leur esloient inconnues, cl qu'ils (les nouveaux) croyent estre à présent obligez de le mettre nu jour, en ayant une entîcro connoissance, desabuser les lecteurs par do fortes et puissantes raisons, et confondre cj qu'ils (les lecteurs) avoient trop legerenfient crcii par la lecture de ces aulheurs. Et tant que le monde durera, il y aura toujours .des esprits clairvoyants qui pénétreront sans cesse jusques à ce que la vérité triomphe glorieusement du mensonge.
« Ce défaut ne se rencontre pas seulement • pour les histoires profanes, mais encore dans les ecclesiasti(|ues, et surtout dans la vie des saine ts car, comme on a une grande vénération pour leur mémoire, nous nous persuadons très facilement ce que nous Usons dans les authcur*. présumant que ces biographes ne voudroier.t pas escrire aucune chose contre la vérité, et que Dieu est assez puissant pour opérer des miracles en faveur de ses snincts. Et neantmoins no;ji descouvrons assez souvent de combien de fuu setez, fables et contradictions sont parsemée -î les vies des saincts, qui ne sont i>as escrilc.s selon les règles de la prudence. Il ne faut qu'i:n escrivain trop crédule et indiscret pour advanct r
une fausseté et la divulguer partout, notamment quand il est appuyé de trois ou quatre aulhcurs qui Timilenl ou empruntent de luy ce qu'ils escrivent après luy. »
Malgré l'exemple de Dom Noël Mars et du bon religieux qui marcha si vaillamment sur ses traces, Saint-Gildas de Ruis ne devint pas Tun des centres intellectuels de la Congrégation de Saint-Maur. Il eslvrai que la vieille abbaye pariît avoir été surtout utilisée par la Congrégation comme un séjour convenable « aux jeunes gens qu'on destinait aux ordres» (I). c'est-à-dire conme un lieu de retraite spirituelle et d'étude silencieuse. Mais les bénédictins réformé.^ relevèrent du moins dans le monastère et dans la région environnante la vie morale et religieuse, les cérémonies du culte et les exercices delà piété. C'est ainsi qu'ils obtinrent du pape Alexan Ire VU, pour le pèlerinage traditionnel établi à Noire Dame de Kcrusen, le 8 septembre de chaque année, la concession d'une indul-»
gence plénière et la môme faveur pour la fête du saint patron de Tabbaye, le 29 janvier (2). Un cérémonial manuscrit de la fin du dix-septième siècle, aujourd'hui conservé au presbytère
(1) Luco, ouvrage cité. p. 300.
(2) Luco, ouvrage cité, pp. 278, 279.
delà paroisse de Saint-Giidns (1), nous montre en pleine vigueur un dôploiemmit liturgique, à l'intérieur et au dehors, (|ui donnait, aux jours de fôte, une gronde et solu luire animation au monostère et à lo contrée. Les plus onciennes traditions et légendes locales y avaient conservé leur place, non inutile soit pour Thistoire. soit pour l'histoire littéraire et ce cpi'on oppelle auj(»urd'hui le fhlhlore (2). C'est ainsi que « le 5 janvier, dit M. Tabbé Luco (S), on célébroit un service Irôs solennel i)Our le roi Grollon. Les cloches ronnonçoient dès la veille et encore à cinq heures et demie du matin. À neuf heures et demie le prieur claustral chantait hi messe. On sait ce qu'il faut penser de l'opinion qui attribue à ce prince la fondation de l'abbaye.
L'erreur en <5e point n'empochait pas ces prières d'être salutaires à son âme si elle en avait besoin. »
La fête du saint fondateur et (latron authentique de Tabbaye avait naturellement beaucoup plus d'ôclat encore. « Elle était de première • classe, de premier ordre, avec octave pour lab-
{[) Liico, ouvrage cité, |». 3'ïI pI suiv. — \[ senihiA rôsulior d'un autre |Kissa^6 «Je M. 1 abhé Luco, p. 2'.)7. (|U0 lo cérémonial en (ju< stioii est non du dix-soptièine, mais du dix-huitième sieclo.
(2) Etude des tradiUons et légendes populaires.
(3j Luco, ouvrage cité, p. 373.
baye, et de précepte pour la paroisse de Saînt- Goustan. De grand malin, la chAsse renfermant les reliques du saint était exposée sur le brancard ordinaire et parfaitement orné, entre le maître-autel et la chapelle de saint Yves, et un religieux imposait et faisait baiser aux fidèles le chef> qu'il déposait ensuite; avec d'autres reliques, sur lemaîlre-nutel splendidement décoré. A huit heures et demie, les trois grandes cloches de la tour sonnaient le premier signal de la messe, le second coup un quart d'heure après, et, 6 neuf heures, toutes les cloches s'ébrnnlant ensemble indiquaient le commencement du saint sacrifice. Depuis le commencement de l'épître jusqu'à l'évangile, la troisième cloche de la tour invitait au sermon, s'il devait y en avoir, et à rofferloire elle reprenait pour avertir la paroisse de Saint-Goustan, qui arrivait en procession à" l'issue de la grand'messe. Immédiatement après, le vicaire perpétuel disait au maître-autel une messe basse h laquelle assistaient ses paroissiens. Ordinairement les processions de Sarzeau et d'Arzon arrivaient sur ces entrefaites, et les prêtres qui les conduisaient célébraient aux différents autels do l'église. ( I ) »
Les processions des Rogations, célèbres de
(l) Luco, ouvrage cité, pp. 373, 374.
tout temps 11 Soint-Gildos de Ruis, y avaient conservé et renouvelé leur ontique splendeur. Trois jours tlnruiit, du niolin au soir, elles mettaient en mouvement, ovcc les religieux de Inbboye, le clergé et les fulùles de toute 1 1 Cïiu- Irée(i). La fêle du Croîzo n'uvail r;;rtlcmenl rion perdi de son cclut. « Le dimon.'lie qui prccôdait le 24 juin, les fidèles di;s environs acciMiraicnt en foule à Saint-(iildnn. Cduiuic ils yarrivaicnt dès lo veille, les vé|)rcs du s.imedi .*e chantaient très solennel lemcnl. l/^ sncrî^lr.i i devait, pour la même raison, orner le lomlK.iii de saint Gildas. en metlant sur la voûte qtii le recouvrait une croix, des tabloiuix. des va.-cs avec des fleurs et des bougie-i ((u'ou devait allumer pendant les offices. Après les vêpres, il exposait les reliques du saint sur tous les outels des chapelles et le chef sur le maitre-autel de Téglise. A la demande des fidèles il leur donnait ce chef à baiser, après le leur avoir imposé. Ln châsse ordinaire était exposée sur le brancard entre le maître-autel et la cha;>elle de saint Yves. Le lendemain matin, on commençait les ni'itines vers une heure et demie ou deux heures, de manière à achever les laudes pour la première messe basse, que le sacristain disait, ù trois
(1) On en peut lire la description dôlaniôe ilans Pou* vrage de M. l'abbô Luco, p. 3()3 et suiv.
heujes, ou maître-oulel, en faveur des pèlerins venus de loin et pressas de retourner chez eux. Iitimcdinlemenl nprès, nyont déposé la chasuble et le manipule, il imposait et faisait baiser aux fidèles le chef de saint Gildas. Parce que les paroisses de Sarzean, d'Arzon et de Sainl-Goustan se rendaient parfois, ce jom*-lft, en procession à Saint-Gildas, la messe conventuelle se chantait plutôt, de manière b être terminée pour leur arrivée vors dix heures. Dès que chaque procession atteignait le bourg, on sonnait les grandes cloches el le sacristain présentait des chapes à tous les prêtres. Plusieurs de ces derniers célébraient la messe ô la chapelle (de Kerusen?), et, à cet eflfet, le sacrilain devait préparer des ornements verts, excepte pour les prêtres de Sarzeau qui, bien souvent, disaient la messe de saint Gildas. Les vêpres, auxquelles il restait beaucoup de monde, se chantaient à trois heures. — Quand cette fête coïncidait avec le dimanche dans l'octave du Sacre 'Fèle-Dieu), on ne devait exposer le Sainl-Sacrcmcnt qu'à la grand'messe, à cause du tumulte qui se faisait autour du chœur pour visiter le tombeau de saint Gildas. (1) »
Poimi les usages et particularités locales que ce céiémonial de l'abbaye nous fait connaître,
(!) Luco, ouvrage cité, pp. 370-372.
celle-ci nous parait cuiieuse: a Un des moines disait, ù sept heures et demie, le lundi de Pâques, une messe basse dans la chapelle de Kerusen pour les nouveaux époux de Tannée.
Chaque jeune couple devait ensuite verser huit pièces de monnaie, qui étaient consacrées à orner cette chapelle (1). »
La situation suborclonnée du curé ou recteur de Saint Goustan. église paroissiale du bourg de Saint-Gildas et de ses dépendances, est nettement indiquée dans le cérémonial. C'est ainsi que pour maintenir à Tabbaye son titre et ses droits de curé primitif, dont le recteur effectif n'était que vicaire-perpétuel (2), a le dimanche de PAques, un des moines, désigné & cet effet, chantait la grand'messse dans l'église de Saint- Gouslan. Le clergé de la paroisse devait assister, le soir, aux vêpres et à la pr.ocessioii de l'abbaye. Cette procession se faisait dans l'église seulement, en tournant deux fois autour du chœujr et en s'arrélant devant le crucifix |)Our la station. Après la cérémonie, l'abbaye offrait une coila-
* (1) Luco, ouvrage cité, p. 363.
(2) CeUo distinction qui, dans toute la France, existait alors en mainte paroisse, avait, au temporel, une grande importance, purce que c'était le curé primitif qui, en général . percevait le meilleur des dîmes. Le curé eflectîf recevait un traitement ou pension que l'on appelait c portion congrue ».
lion au clergé de la paroisse. » Ce clergé tou-. lefois ne supportait pas sons peine ces liens d'antique dépendance et môme, à plusieurs reprises, son chef avait tenté de s'en affranchir. C'est ainsi que, le 31 octobre 1604, nous voyons une sentence du présîdial de Vannes donner roison aux religieux « contre le vicaire perpétuel de Soint-Gouslon, qui refuse de les laisser, malgré leur titre de curé primitif, célébrer 1 office solennel dans l'église paroissiale, h Pûques, à la Pentecôte, a l'Assomption, à la Toussaint, et 5 la fête de saint Goustan (1). » Une soixantaine d'années après, un nouveau conflit éclate et de la façon In plus fAcheuse. Le dimanche de Pâques, 13 avril 1727, Dom Pierre Aubin, prieur claustral de Saint-Gildas, se présente ô l'église de Soiut-Cîoustan pour célébrer l'office paroissial. « Le vicaire-perpétuel, qui, devançant l'heure ordinaire, a déjù T^ommencé l'office et fait l'aspersion, lui nie son droit et refuse de le laisser célébrer. Une vive r^on testât jon s'élève à ce sujet dans la sacristie. Les moines y appellent un notaire de la juridiction de l'abbaye et lui font dresser procèsverbal du refus opposé par le vicaire-perpétuel. Lecture publique de cet acte est faite à l'église devant Ips paroissiens, pris comme témoins et ,
(l) Luco, ouvrage cité, p. 281.
Ili^
scandalisés. Le prieur dut alors se retirer et dire sa messe au couvent. » On ignore la suite donnée à celle affaire, mais, sans aucun doute, cette fois encore, les religieux obtinrent gain de cause, car le droit dont il s'agit parait bien leur avoir été maintenu jusqu'à la Révolution.
Les Bénédictins de Saint-Gildas eurent aussi de pénibles ditïicultés résultant de leurs rapports avec leur abbé commendataire. Une nouvelle convention, fuite en 1078 avec l'abbé^ Bertot, successeur de Michel Ferrand, avait modifié les relations établies entre la mense abbatiale et la mcnse conventuelle. Mais l'exécution en laissait beaucoup à désirer, car si l'abbé Bertot percevait exactement ses revenus, il se dispensait d'acquitter les charges qui lui incombaient. Les moines ne purent rien obtenir de lui de son vivant, mais ils exercèrent plus utilement leurs revendications sur sa succession. Us introduisirent une instance devant le bailli de Montmartre, juridiction compétente, parce que l'abbé résidait à l'abbaye de ce nom près Paris et y était mort, et le 6 décembre 1681, Madeleine Bertot. sa nièce et son héritière, fut condamnée ô diverses indemnités dont l'ensemble se montait à une assez forte somme (1).
(1) Luco, ouvrage citô, pp. 2S3-286.
Au total, à la fln du dix-septième siècle, le monastère se trouvait dans un état de restaurations remarquable. Voici comment il se présente à nos regards, dans son aspect de 1687, saisi alors par le dessin et ensuite fixé par la gravure : « L'abbaye, dît M. l'abbé Luco (1), se composait des parties suivantes : A l'extérieur, l'église avait la disposition actuelle (2). En face de son portail, on voyait l'ancienne entrée principale du couvent, monument grandiose nommé propi/ /œ um et alors tombant en ruine ; à sa place on a fait le grand portail actuel. Kntre le propylœum et l'église se trouvait l'entrée ordinaire. Le cloître carré, avec un puits au centre, était h la place encore maintenant occupée par ses restes. La maison abbatiale faisait suite, vers le couchant, au côté du cloître adossé à la nef de léglise. Derrière le cloître, du côté de la mer, se trouvait le jardin de l'infirmerie entouré de murs assez hauts. Au chevet de Téglise, il y avait un autre jardin clos, avec un puits au milieu, et communiquant par une porte en grille avec le grand jardin ; on le nommait jardin à fleurs, horlus florum. Le grand
(1) Ouvrage cité, pp. 287, 288.— Cf. Bibliothèque nationale. Département des estampes. V^ 22. Monastlcon gallicanum. Plans topographiquev. Abbayes, t I, pi. 33. — Louis Courajod, Le Monasticon gallicanum. Paris, 1869, in-fol. PI. 152.
(2j Mais la nef était complètement ruinée.
jardin, divisé en seize carrés, bien planté d'arbres h fruits et servant de potager, s'étendait depuis l'église jusqu'au petit bois du côté de la mer. A l'angle de ce bois, où les religieuses actuelles ont leur cimetière particulier, il y avait une tourelle jouissant d'une vue délicieuse sur la mer. Une grande vigne s'étendait depuis le jardin de Tinfirmerie le long du grand jardin et du bois ; b sa place, il y a un champ. Tout ce qui précède était clos par de hautes murailles.Dans la grande cour, 011 est maintenant la maison abbatiale, il y avait, auprès du propylœum, l'écurie des chevaux et les pressoirs, auxquels faisait suite le grand grenier ; venaient ensuite l'aire à battre, qui était commune entre les religieux et l'abbé, le petit grenier et l'étable ordinaire. Le fameux colombier, dont il a été question plus haut, se trouvait aussi au fond de cette cour. »
Les redevances perçues par l'abbaye dans la région de Ruis et dont,au re8te,&ce qu'il semble, la plus large part profitait non aux moines, mais à Tabbé commendutaire, étaient loin d'être sans compensation, puisque le monastère contribuait d'une façon notable, par exemple au moyen d'améHorations apportées à l'exploitation du sol, à la prospérité du pays. C'est ainsi que dans le courant de Tannée 1698, « les religieux firent commencer la conversion des marais de la Ville-
neuve dans la prairie de Saint- Armel, en nouvelles salines. Cette entreprise leur coûta plus de 20000 livres. Pendant la dernière anné3 des travaux (1714-1715), ils y employaient de sept à huit cents ouvriers par jour (1). o
Ce fut également, pour les ouvriers du pays, une occupation sans doute fort appréciée que la reconstruction de la nef de la vieille église abbatiale, entreprise presque en m(>me temps que le précédent travail par le zèle vigilant des Bénédictins de Saint-Maur. « Le 17 septembre de la •môme année, dit M. labbé Luco (2), les religieux firent marché, à Saint-Gildas, avec un entrepreneur de Vannes pour la reconstruction de la nef de leur église, des collatéraux de la nef, de la tour, des croisées, et pour la restauration de la partie du cloître adossée h l'église, moyennant la somme de 20089 livres, 10 sols. Il fut convenu, en outre, qu'il paverait en briques cuites la nef, ses collatéraux et Tespace sous la tour pour 202 livres, 10 sols, qu'il cintrerait les huit vitraux et les huit œils-de-bœufs de la nef et les trois de la tour pour 314 livres, et qu'il mettrait toutes les serrures nécessaires pour 100 livres. Les religieux se chargèrent des charrois, de
(1) Luco, ouvrage cité, p. 291.
(2) Ouvrage cité, pp. 291, 292.
donner la soupe aux ouvriers deux fois par jour, de nourrir, à la porlion de leur lohle, Tenlrepreneur et son appareilleur. Le cheval de l'entrepreneur devait lui-même être loRé et nourri aux frais du couvent. Toutes ces sommes réunies étaient acquittées avant le 9 septembre 1727 ; ce qui permet de supposer que les travaux étaient achevés à cette époque. »
Une construction moins agréable pour eux fut imposée aux religieux, une vingtaine d'années après Tachèvement de leur nef. « La maison abbatiale, que la vue de l'abbaye, telle qu'elle était en 1(>87, nous a montrée comme faisant suite au côté du cloître adossé à la nef de l'église, fut détruite vers 1740. L'abbé Jean-Joseph de Villeneuve-Trons, qui voulait résider à Saint- Gildas, demandait qu'un nouveau logis abbatial lui fût construit. Au procès engagé, & ce sujet, entre lui et les religieux, ces derniers furent condamnés à faire bâtir le logement exigé. Capitulairement réunis, le 8 août 1744, ils en firent marché avec un entrepreneur de Saint-Malo, qui s engagea à livrer la maison le dernier jour de septembre 17i5, pour la somme de 1^600 livres. Les maçons commencèrent les travaux avant la fin de l'année 1744 ; Touvrage traîna en longueur par la faute de l'entrepreneur, qui se désista de son entreprise avant la fin, et coûta
plus que ne Tindiquaii le marché du 8 août. Cette maison existe encore dans la cour d'entrée et sert maintenant à recevoir les étrangers pendant la saison des bains (1). »
L'abbé de Villeneuve-Trans, il convient de lui en savoir gré, tint, à ce qu'il semble, sa, résolution de résider au siège de son bénéfice, et, par conséquent, de dépenser son revenu dans le pays d'où il le tirait. Du moins mourut-il en 1772 dans la maison dont il vient d'être question, et son corps fut inhumé dans l'église de Saint- Gildas, où son tombeau se voit encore. Il paraît qu'il s'était d'ailleurs assez mal acquitté des obligations de la mense abbatiale, car, par convention en date du 12 octobre 1773, sa succession se reconnut débitrice d'une somme de 21000 livres à la mense conventuelle (2). II fut le dernier successeur de saint Gildas et de saint Félix. En effet, après sa mort, sur la demande de Mgr Charles-Jean Bertin, évoque de Vannes, le roi Louis XV obtint du pape Clément XIV la suppression du titre d'abbaye au monastère de Saint-Gildas et l'union perpétuelle de sa mense ebbatiale à la mense épiscopale, reconnue insuffisante. On ne saurait méconnaître les avan-
(1) Luco, ouvrage cité, p. 297.
(2) Luce, ouvrage cité, pp. 297» 360| 378.
tages de cette union au point de vue des intérêts généraux de l'Eglise et du bon usage de ses biens. Mais les religieux de Saint-Gildas, qui n^avaient pas été consultés, présentèrent au roi un mémoire où ils soutinrent que l'union de la mense abbatiale à Tévôché, dans les conditions où elle s'effectuait, allait priver leur mense conventuelle du tiers de ses revenus. Ils rappelèrent à ce propos quils étaient obligés à des dépenses assez considérables pour les naufragés sur la côte et pour les officiers généraux de la marine qui se réfugiaient chez eux en temps de guerre. Néanmoins un plein accord finit par s'établir entre l'évôché et le monastère, et un acte capitulaire, en date du 12 décembre 1775, accepta les propositions faites aux religieux par Mgr Amelot, successeur de Mgr Bertin (1).
Dès l'année 1689, une mesure analogue avait été prise, mais du consentement des religieux, à l'égard d'un prieuré dépendant de Saint-Gildas, celui de Saint-Vincent du Hézo. tombé aussi en commende. Les revenus en avaient été attachés à perpétuité à l'entretien du grand séminaire diocésain. Seulement,les moines de Saint- Gildas s'étaient réservé la juridiction temporelle dont jouissait ce prieuré, a Or, en 1715, dit
(1) Luco, ouvrage oitô, pp. 301, 3Q&
M. l'abbé Lucq (2), ils voulurent user de cette réserve par les deux actes suivants. Le 22 janvier, fêle de saint Vincent, patron de la chapelle, Dom Georges Bothe^e^ procureur de l'abbaye, assista aux offices célébrés par le curé de Surzur, sur la paroisse duquel était situé le prieuré. A l'issue de l'office, le susdit procureur, comme seigneur du lieu, reçut dans le cimetière et à la porto de la chapelle la soûle qui, cette année, dut être fournie par Marin Le Breton, cultivateur et le dernier marié de l'endroit, puis il la jeta au peuple... La soûle ou saoule était une boule de bois ou un ballon que le seigneur jetait aux jours de fêtes parmi la foule qui se le disputait. Selon l'usage, au Hézo. elle était fournie par le sujet du fief qui, dans- Tannée, s'était marié le dernier, et un religieux de Saint-Gildas la jetait après les offices, le jour de la fête patronale... M Le 15 mars suivant, Dom Botherel s'y transporta de nouveau avec Dom Joly, prieur claustral de Saint-Gildas. En signe de seigneurie et de mouvance, ils firent planter, au son du tambour, entre le cimetière et la croix du village, sur le terrain appartenant à leur monastère, un pilier portant les armes de l'abbaye. Procès-verbal de cette plantfiition fut dressé
(2) Ouvrage cité, pp. 288, 293-21)6, 335.
en présence de Gabriel Guégan, chapelain et desservant de la frairie. Une^copie en fui effichée à la porte de la chapelle et une autre adressée à Tabbé Pierre Rodes, supérieur du grand séminaire, comme plus grand vassal de ce fief. » — Mais ce dernier prit fort mal la chose. Jugeant abusive la prétention des religieux, il porta Taffaire.au Grand-Conseil. D'accord avec le demandeur, le procureur général près le parlement de Bretagne intervint dans l'instance et revendiqua pour le roi la prérogative contestée. Après un formidable procès, durant lequel les religieux de Sainl-Gildas et les prêtres de la Mission ou Lazaristes, auxquels était confiée la direction du séminaire de Vannes, échangèrent un grand nombre de factums (1), un -arrêt, en date du 31 mars 1718, déclara le fief du Hézo de mouvance et haute justice royale et en attribua la
(1) c Le fonils de Tabbaye de SaiatGilda8,auz archives de Vannes, dit M. l'abbô Luco, est eacombrô par les pièces écrites à l'occasion de ce procès ; elies forment, à elles seules, plusieurs liasses. » — L'une de ces pièces : Mémoire pour las religieux, prieur ei coucent de Vabbaye do Sainl-Gildas de Rhuis, défendeurs, contre les prestres de la Congrégalion de la Mission du séminaire de Vannes, demandeurs, et encore contre M. le procureur gânâral, intervenant (in-(oI. de 15 p. ), envoyée à Saint-Germain-des-Prés. se trouve encore aa- Jourd'hui dans le manuscrit latin 12674, fol. 338(Afomi<ticon henedictmum, XVI I, O.) à la Bibliothèque nationale.
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jurîdiclion ou présîdial. Les religieux de Soînl- Gildns furent condamnés è la dcmolition de leur pilier cl nux frjîs du procès. D'autres conleslolions s'njoutoieni 5 celle ci, mais le P. de Soinlc- Morlhe, supérieur général de In Congrégalion de Saint-Mnur, et le P. Bonnet, supérieur général des Lnzorisle?. réussirent enfin h mettre la paix entre leurs belliqueux subordonnés de Bretagne. Un état du temporel de l'abbaye, dressé par le prieur claustral en 1776. nous apprend que la valeur de ses biens s'élevait alors h 293900 livres et ses revenus à 14695 livres. Ces derniers ne s'élevaient qu'à 12966 livres, avec des charges de 4955 livres, selon un autre état du '^ juin 177i. Le rapport des deux menses, abbatiale el conventuelle, peut être relativement apprécié à l'aide d'un état, spécial a cette dernière, dressé le 25 juin 1756. Cet état « nous apprend qu'alors ses revenus étaient de 3338 livres i sol 8 deniers, ses charges de 500 livres, et qu'il n'y avait que huit religieux au monastère, ayant chacun un revenu annuel de 347 livres 10 sols 2 deniers. Les charges mentionnées dans cette pièce sont, dit l'auteur, les frais de Thospilalilé el de l'église que les abbés ne soutiennent qu'en faible-partie (1). »
(1) Luco, ouvrage cité, pp. 298, 302.
La crise terrible qui bouleversa la France à la fin du siècle dernier et dont, à bien prendre, elle n'est pns sortie encore h la fin de celui-ci, atteignit naturellement les Bénédictins de Saint- Gildûs comme tous les ordres religieux et l'Eglise de France entière. La communauté proprement dite ne se composait plus alors que de quatre membres. « Leurs noms, dit M. l'abbé Luco (1)/ se trouvent dons l'inventaire fait à l'abbaye, le 25 moi 1781), par les commissaires de la municipalité de Saint-Gildas. Il y avait Yves-René Gannat, de Guérande, prof es de 1753, Agé de 50 ans et prieur claustral ; Charles Broust, de Danjeou ou diocèse de Chartres, profès de 1775, âgé (le 37 ons et sous-prieur ; René-Bonaveniure Lorho, d'Auroy, profès de 1771, Agé de 40 ans et procureur; Théophile-Louis Quénerdu, de Douarnenez au diocèse de Quimper, profès de 1777, ôgé (le 30 ans et cellerier. Tous étaient prêtres, et, malgré leur petit nombre, ils disaient deux messes par jour à l'intention des fondateurs et des bienfaiteurs de Uabbaye, et célébraient pour eux un obit chaque année. Il y avait, en outre, avec le titre de commis donné, Laurent Toufoire, du Mons, âgé de 60 ans et habitant le monastère depuis l'année 1766. »
(1) Ouvrage cité, p. 304.
Le nom du vieux saint celtique, devenu, à cause de l'abbaye, celui du bourg qui s'élaH construit, pour ainsi dire, sous ses ailes, était devenu suspct au philosophisme triomphant.
Un décret de l'Assemblée na'ionale, en date du^ 15 janvier 1790, y substitua celui d'Abélard, qui avait naguère si peu goûté ce séjour. Après le décret du 13 février de In môme année, supprimant les ordres religieux, les bénédictins de Saint-Giidas furent, par mesure transitoire, autoiisés à continuer quelque temps dans Tabbaye la vie commune. L'usage du mobilier leur fut provisoirement laissé, mais quant aux immeubles « il ne leur resta bientôt plus que les bâtiments réguliefs et le jardin, car, après la récolte de 1190, tous les biens de l'abbaye furent, par ordre de la nation, loués aux plus oiïranls. Le 13 novembre, Dom Lorho, ancien procureur du rnonastère,pritàferme pour H 10 livres par an, la métairie dite le pourpris de l'abbaye et dont faisait partie la maison abbatiale. Le 16 du môme mois, la veuve Lorho, d'Auray, dut à l'occasion de ce bail, cautionner pour son fils (1). »
Dès le commencement de l'année suivante, la main de la Révolution se fit plus lourde et les derniers religieux de Sainl-Gildas se séparèrent.
(1) Luco, ouvrage cité, pp. 229, 304, 305.
Le !•' avril 1791, les commissaires de la municipalité d'Abélard mirent les scellés sur les meub!es de Tabbaye. «A celte date, dit M.
Tabbé Luco(i), il ne restait plus aucun religieux dans les bâtiments conventuels. Dom Lorho et Toufnire habitaient l'abbatiale à titre de fermiers. Le 8 du même mois, Quénerdu était à Vannes cl déclarait qu'il ne se rendrait pas& la maison de réunion fixée à Prières (2), mais qu'il vivrait en son particulier dans cette ville ou dans les environs. On le trouve, en effet, à Séné, le 27 février 17^^3, protestant contre la municipalité qui lui refuse un certificat de résidence pour la perception de son traitement (3). Dom Broust se relira à Lorient, où il mena, jusqu'à sa mort, une vie loin d'être édifiante. On ignore ce que devint Dom Gannat. Quant à Dom Lorho, rejoint dans sa ferme pardeuxdesessœurs, après s'ôlre caché quelque temps dans la maison abbatiale et avoir
(1) Ouvrage cilé, pp. 306, 307.
(2) Lors do la Fuppression des ordres religieux, il avait été décidé (|u*un petit nombre de maisons seraient dôsigtiôes.où pourraient se réunir,dans chaque département, les niemlires de ces ordres qui voudraient continuer à vivre en communauté.
(3) Une pension avait été accordée par l'Assemldée constituante aux membres des ordres reli;{irux supprimés par elle. Mais par suite des péripéties et perséeutions re<loublées de cette effroyable époque. Dieu sait ce qu'il en advint.
passé pour émigré, ce qui fit autoriser, le 28 novembre 1792. Toufaire à tenir seul la ferme, il dut quitter Saint-Gildas et se cacher ailleurs. Lorsque la tourmente révolutionnaire fut un peu apaisée, il reparut à Auray avec ses deux sœurs et y vécut pendant quelques années, tranquille et ignoré. Une de ses nièces, qui vit encore et Ta connu, atteste qu'il était d'un caractère exceptionnellement aimable et gai. Mais les chagrins les soucis, les privations de toute nature qu'il dut endurer pendant qu'il se cachait, avaient singulièrement ébranlé sa santé I II mourut à Hennebont aux premières annnées de ce siècle.». L«»2 mai 1701, A. Ribot, premier huissier du ci -devant siège royal de Ruis , commença la vente publique des meubles de l'abbaye, qui dura huit jours. L'argenterie, les archives et la bibliothèque furent réservées pour être transportées au chef-lieu du département. Cette bibliothèque comprenait 206 volumes in-folio, 211 in-quarto, 107 in-octavo, 673 in-douze, et, de plus, environ 200 autres volumes de différents formats et non reliés, les uns couverts en parchemin et le reste sans couverture. La plupart de ces volumes se retrouvent encore aujourd'hui dans la bibliothèque de la ville de Vannes (1).
(1) Luco, ouvrage cité, pp. 305, 307, 308*
En attendant leur vente comme bien national, les immeubles tombèrent dans un triste état, a II est très probable, dit M. Tabbé Luco (1), que les maisons n'étaient |)lus babltées en 1796: car elles n'étaient point habitables. Presqueloutesleschambres n'avaient ni volets, ni fenêtres, ni portes ;les maisons et l'église étaient dans un délabrement total. Le monastère se trouvait dans ces conditions, lorsque le 1«' thermidor an IV (juillet 17U6), il fut vendu nationalement la somme de 55479 francs au citoyen Jacques-Jean-Baptiste Casset-Verville, négociant à Vannes, et agissant pour le citoyen François Jean-Baptiste Dessaux, négociant à Nantes. Outre les bâtiments, toutes les dépendances de l'abbaye étaient comprises dans l'acte de vente, moins les marais salants et les terres situées en dehors de la commune de Sainl-Gildas. Verville, qui avait gardé celte acquisition sous son nom, céda le tout, le 9 vendémiaire an V (octobre 1796), pour le même prix, au citoyen Magloire-Laurent Bisson, négociante Lorient... Le citoyen Bisson trouva beaucoup de ruines à l'abbaye. Loin d'y faire des réparations, il se mit & vendre les matériaux à vil prix. Plusieurs bôtiments disparurent ainsi. Il paraît qu'un égal sort était réservé
(1) Ouvrage cité, pp. 314,. 315.
à Téglise elle-même, lorsque la commune eh devint propriétaire, cellede Saint-Gouslan, qu'on avait tenté de réparer en 1801, ne pouvant plus servir convenablement au culte. »
L'affectation au service paroissial de la vieille église abbatiale, aujourd'hui classée comme monument historique, fut son salut. Le monastère à son tour dut, en notre siècle, non seulement la conservation de ses restes menacés, mais sa restauration matérielle et sa renaissance religieuse à une congrégation nouvelle, dont la fondation se rattache, elle aussi, à des événements et & des personnages illustres de notre histoire.