Tome I, p
Nous nous sommes trompé, à la suite des meilleurs auteurs, en représentant Witiza, fils et successeur du roi d'Espagne Egica, comme " l'un des plus méchants princes, dont l'histoire ait gardé le souvenir '\ Nous en avons fait, bien à tort, un persécuteur acharné de l'Église, un monarque sanguinaire et débauché, que sa tyrannie et ses mœurs corrompues firent chasser du trône.
Dans un remarquable article, intitulé : La ruine de l'Espagne gothique (549-713), et inséré dans la Revue des questions historiques (^), le R. P. Jules Tailhan, de la Compagnie de Jésus, a fait bonne justice de ces calomnies, inventées par la mauvaise foi, et réhabilité la mémoire si indignement outragée de Witiza (^). ,
autheurs approuués : Et maintenant réduite en Sommaire, pour la pl'ws grande commodité du Lectevr Catholiqve... Par M. Gvillavme Gazet, Pasteur de 8. Marie Magdaleine à Arras, Paris, François Huby, M. DC. VI. L'ouvrage forme deux volumes.
La Vie de saint Gilles " Extraicte de Pierre des Natales et de plusieurs légendaires se trouve au tome ii, pp. 316-319. Le style de Gazet est d'une rare naïveté; voici une phrase prise au hasard, celle où l'auteur raconte l'arrivée de saint Gilles dans la forêt gothique et le genre de vie, que notre anachorète y mena : " ... et de faict il s'en alla enclorre en vn lieu saunage eslongné de fréquentation d'hommes, gueres loin d'où la riuiere du Rhosne s'embousche dans la mer Mediteranée, vers la ville d'Aiguës -mortes, où il se tint trois ans vinotant d'eau et d'herbes, sans saulce ny autres mots, sinon que Dieu suscita vue bische, qui s'appriuoisa là près du bon homme qui humoit du laict d'icelle quelquefois " (pp. 317, 318).
C) Tom. cit., p. 319.
(') Tom. XXXI, pp. 341-408.
C) Pp. 370-382.
Après avoir parlé en détail de la politique de pardon, d'oubli et de mansuétude, inaugurée par ce prince, le P. Tailhan continue ainsi :
Cette clémence inaltérable de "Witiza, si. nettement affirmée par l'Anonyme de Cordoue son contemporain, relègue d'emblée au rang des fables les cruautés, que la légende, écho inconscient des calomnies mises en circulation par les ennemis de ce prince et de sa famille, lui prête si généreusement, lorsqu'elle nous le représente tour à tour assommant à coups de bâton le duc Fafila, père de Pelage, futur roi des Asturies, crevant les yeux au duc de Cordoue Theudefrède, père du roi Rodrigue, et cherchant enfin à perdre Pélage lui-même. Quand donc, au XIII^ siècle, Rodrigue Ximénez, archevêque de Tolède, voulant, au moyen d'un compromis de son invention, concilier l'histoire vraie avec la légende, donne les premières années du règne de Witiza à la pratique dés vertus signalées plus haut, et le reste aux odieuses pratiques de la plus infâme corruption, cet historien inflige du même coup un démenti à l'une et à l'autre : à l'histoire, qui ne voit et ne montre dans le règne entier de ce prince qu'une série continue d'actions dignes de louange; à la légende, qui, dans toute la durée de ce même règne, ne découvre et n'étale à nos regards qu'une série non moins continue de cruautés et de scélératesses. Je ne comprends donc en aucune façon la faveur dont a joui auprès de tant d'écrivains modernes cet accouplement fantaisiste de l'erreur et de la vérité (^). '
Plus loin, Pauteur recherclie les causes de la révolution qui détrôna Witiza :
Attribuer cette révolution, dit-il, à l'indignation causée par le débordement des mœurs de Witiza et par ses attentats sacrilèges contre la discipline ecclésiastique, serait, à l'exemple de Rodrigue de Tolède, nous mettre en contradiction tant avec la légende qu'avec l'histoire. Dans la première, en effet, le clergé, la noblesse, le peuple, loin de s'indigner de la vie licencieuse de leur roi et de son mépris des lois de l'Eglise, se livrent aux mêmes desordres et professent le même mépris avec un sans-gêne égal à celui queja légende en question prête à son héros. Tous d'ailleurs, toujours d'après la légende, laissent leur indigne souverain mourir en paisible possession de la royauté. Quant à l'histoire, dont l'Anonyme de Cordoue est ici le véridique
interprète, elle ignore complètement les débauches légendaires de Witiza. Ses crimes contre l'Église de Dieu lui sont également inconnus. Bien plus, elle y donne un démenti, indirect sans doute, mais très-énergique, en nous montrant ce prince vivant en parfait accord avec 1^ plus saints évêques de son temps (^).
Il est faux encore, que Rodéric, F usurpateur du royaume, après avoir fait crever les yeux à Witiza, ait relégué ce malheureux prince à Cordoue, où il aurait fini misérablement ses jours. Witiza ne tomba point aux mains de son rival; il mourut, en 711, à Tolède, avant la prise de cette ville par Rodéric P).