‹ Saint Gilles (volume 2)Chapitre 169 sur 253 · Tome II, p · texte numérisé non relu

Tome II, p

Ltége. — La description de la fameuse procession des musiciens liégeois, dont Torigine, s'il en faut croire les historiens, remonte à l'évêque Notger, nous a été heureusement conservée par M. le comte Xavier van den Steen de Jehay, qui l'a insérée dans son grand et bel ouvrage: La cathédrale de Saint-Lamhert à Liège et son chapitre de tréfonciers (^). Nous reproduisons ici cette page si curieuse, la faisant précéder de quelques détails sur la chapelle de Saint- Gilles dans la cathédrale de Saint-Lambert, à Liège, et sur le bienheureux Goderan; ces détails, extraits du même ouvrage, offrent trop d^intérêt pour que nous les passions sous silence :

Après avoir dépassé le portail, on rencontrait, à droite, un pentagone irrégulier... C'était la chapelle de saint Gilles, desservie par treize chanoines, dont six avaient été fondés par saint Hubert. Leurs attributions étaient d'aider les tréfonciers dans le service de la cathédrale

(^) Devillers, Description analytique de cartulaires et de chartriers, tom. Viir, pp. 70, 75.

(-) 2^ édit., Liège 1880, gr. in-folio, de vii, 695 pp., avec de nombreuses planches. M. le chanoine T. Lamy apprécie, comme il le mérite, cet important travail, dans la Revue catholique, de Louvain, (nouv. série, tom. xxv, Louvain 1881, pp. 406, 407). " Il y a trente-quatre ans, dit le doqte professeur, que parut la première édition de la monographie du célèbre monument, que la révolution française a détruit. Depuis lors, Tenfant a grandi, il a atteint, et pour le corps et pour l'esprit, son entier développement; il est devenu un splendide in-folio, plein de science et d'érudition, d'un style pur, facile et élégant, imprimé avec grand soin, sur beau papier, en caractères nets, et orne de 32 belles gravures sur bois photolithographiées et de 16 planches oîi sont gravées les armoiries des chanoines tréfonciers au nombre de 768. On y retrouve les armoiries de presque toutes les familles nobles de Belgique " (p. 406). La première édition du livre de M. le comte van den Steen de Jehiiy avait vu le jour en 18l6j elle forme un volume in-8, de 300 pages.

et de veiller aux besoins de la table canoniale alors commune pour les membres du chapitre...

Parmi quelques ex-voto fixés au mur, à droite de l'autel, on vit longtemps plusieurs instruments de musique très-anciens, tels que vielières, frestrels, rebecs, organons, théorbes, mandores, psaltérions à vergettes, choro, chevrettes et reptillières. Quelques-uns étaient donnés chaque année par les musicins liégeois qui avaient fêté, à l'abbaye de saint Gilles, le bienheureux Gonderan ou Gontran un de leurs patrons.

Si nous admettons l'assertion de Jean d'Outremeuse, cette chapelle aurait servi primitivement de cellule à un reclus nommé Gontran, originaire de Saint-Gilles, petite ville du Bas-Languedoc, dans la Gaule Narbonnaise.

C'était un jongleur ou baladin; pour gagner quelque pécule, il apprivoisait des ours et des singes, et, leur donnant une éducation qui émerveillait le peuple, il les faisait gesticuler et gambader au son d'un luth, dont il jouait à ravir.

Il vint à Liège en 976, du temps de Notger.

Touché par la grâce au pied de la châsse de saint Lambert, il résolut de se consacrer au service du Seigneur et adopta la vie de reclus, dans une cellule très-rapprochée de la chapelle où reposaient les restes du glorieux martyr. Désireux aussi de se consacrer au bien-être de ses semblables, il quittait parfois sa cellule et la cathédrale pour aller exercer l'hospitalité envers ceux qui se rendaient à Liège, par Publémont, Mont-^uhlic; il y avait construit une hutte pour lui et ses ours, qui, éloignés de la société des hommes, excepté pourtant de celle de leur maître, se trouvaient replacés en quelque sorte dans leur état naturel.

Gontran allait jusqu'au pied de la montagne à la rencontre des voyageurs fatigués, et leur servait de guide à travers la forêt. Aidé des ours, ses compagnons fidèles, il déchargeait les voyageurs de leurs fardeaux et leur donnait au besoin l'hospitalité en partageant sa chaumière avec eux.

Jusqu'au siècle, Publémont était un endroit sauvage et dangereux; la forêt très-épaisse encore servait de repaire aux voleurs qui dévalisaient les nombreux pèlerins qui se rendaient à Liège pour y vénérer les reliques de saint Lambert, en y apportant de riches offrandes.

(^) VAN DEN StEEN DE JeHAY, op. cit., p. 93.

Au sommet de la montagne, jadis théâtre de ses représentations burlesques, Gontran bâtit une petite chapelle, qu'il fit dédier en l'honneur de la sainte Vierge et de saint Gilles.

Plusieurs de ses compagnons, comme lui musiciens forains ou histrions, se convertirent et se rangèrent sous sa direction dans la cathédrale de Liège. Mais bientôt l'exiguïté du local oii ils s'étaient établis, ne leur permit plus de mener la vie de réclusion.

Gontran et ses disciples quittèrent la cathédrale de Liège et s'acheminèrent vers la petite chapelle de la Vierge, qu'il avait bâtie sur le Publémont et qu'il venait d'entourer de cabanes pour ses compagnons solitaires : tels furent les commencements de la célèbre abbaye de saint Gilles.

La tradition veut que, le jour où Gontran et ses disciples quittèrent la cathédrale, arrivés au pied du Publémont et à l'endroit oii de nos jours est construite la rue dite de Joie, ils trouvèrent de nombreux musiciens, qui en leur qualité d'anciens collègues les escortèrent jusqu'à leur nouvelle demeure aux sons d'une bruyante musique et avec des gambades échevelées, réminiscence de l'ancienne profession des reclus.

Notger, toujours fidèle à ses habitudes généreuses, sut voir dans le pauvre conducteur d'ours un homme digne des hommages de la postérité. Il prescrivit que tous les ans, les chanoines de saint Gilles dans la cathédrale, ainsi que les musiciens de Liège, s'assembleraient dans la chapelle que nous décrivons, pour de là se rendre en procession à l'abbaye de saint Gilles. L'itinéraire du cortège fut minutieusement indiqué par un chemin tracé dans le bois, qui reçut de là le nom de ruelle des Jowes, signifiant musique exécutée^}).

Selon un auteur inédit (■'), la confraternité entre l'abbaye et les chanoines de la chapelle de saint Gilles se perpétua jusqu'au XVIII* siècle.

Les archives de la cathédrale nous apprennent que les moines étaient obligés de venir annuellement offrir un cierge dans la chapelle de Saint-Lambert, qui avait pour eux le caractère d'Église Mère.

En réciprocité, le mercredi après la saint Jean-Baptiste, les treize chanoines de la petite-tahle, accompagnés de musiciens, se rendaient à l'abbaye de St. -Gilles, à l'effet d'en déposer un devant les reliques du bienheureux Gontran... P).

(^) MoHY DU EoNBCHAMPS, Cabinet historial, fol. 47- (^) R. Dejogé, m. s. Historia Leodiensis.

(^) VAN DEN StEEN DE JeHAY, op. Cit., pp. 94, 95.

C'était donc le mercredi après la Saint-Jean, que le doyen d'âge des chanoines, suivi de ces derniers, quittait de grand matin cette chapelle, précédé des bannières de saint Gilles et du bienheureux Gontran.

Ils stationnaient devant l'hôtel de ville, oii se joignaient à eux les trompettes, les timbaliers de la ville et les nombreux musiciens liégeois composant la sodalité de sainte Cécile.

On se dirigeait vers l'église de l'abbaye de saint Gilles, d'où l'abbé envoyait au pied de la rue de Joie un cheval de selle, pour aider le doyen à gravir la montagne. Les rênes en étaient tenues par deux personnages grotesques, habillés en Momus, tenant l'un la marotte, l'autre la tirelire; qualifiés des noms de Mathieu Cacaille et Filoguet, ils devaient être nationnés liégeois et natifs des quartiers de saint Jacques et de saint Laurent.

Ces deux saltimbanques, auxquels appartenait le harnachement de la monture, devenaient les coryphées de la procession, dès que le doyen avait enfourché sa haquenée.

Aussitôt" commence une sarabande insensée : des centaines de têtes humaines, bariolées des coiffures les plus diverses, avancent et reculent le long de la montagne de saint Gilles, comme le flux et le reflux d'une mer houleuse, aux sons discordants des frestrels,* des tambourins, fifres et cornemuses. Les sons stridents et criards de ces instruments sans miséricorde, les contorsions frénétiques des corps, les contractions des jambes, tout offre aux sens abasourdis l'aspect d'un autre monde déchaîné, d'une danse infernale, d'une marche au sabbat, d'un tableau de Callot. L'impression du coup d'œil était indicible; elle émouvait et attristait, puis, corrigée par celle de l'ouïe aussi burlesque que l'autre, elle prêtait à rire. En effet, l'oreille la moins susceptible n'avait jamais eu plus de sujet d'être affectée que par l'audition de la musique qui guidait le branle des sauteurs, rendue cacophonie par toutes les escouades de musiciens.

Cette singulière mélodie et le thème que chantaient les pèlerins, était une espèce de noël ou pasqueye ayant une saveur fort tudesque. La coda de ce motif boitait, finissant la jambe en l'air, sur le temps faible de la mesure.

La musique ressemblait surtout à une bourrée de danse d'ours, ou à une marche de chameliers du désert. Elle était exécutée par des ménétriers de la banlieue de Liège; notons qu'il était d'usage autrefois de n'admettre pour ménétriers en cette ville, que ceux qui avaient conduit la procession solennelle de saint Gilles. De distance en distance marchaient les suppôts et choraux de la chapelle.

Dans l'église abbatiale les pèlerins pénétraient avec fifres et tambours et passaient au milieu du chœur devant une table surmontée d'un grand coffre en bois, dans lequel ils déposaient leurs offrandes.

Près de l'autel il y avait ordinairement deux hommes occupés à compter les personnes qui faisaient le tour du maître-autel où neposaient les reliques de saint Gilles et du bienheureux Gontran. Hors du temple les pèlerins se trouvaient sur un plateau assez étendu et se dirigeaient vers la cour de l'abbaye en dansant la grande bourrée, danse sur un air à deux temps, qui a deux parties égales, chacune de huit mesures; les danseurs placés sur deux lignes s'avancent et reculent; après quoi chaque danseur pirouette sur lui-même. Quant au pas, il se compose d'un demi-coupé avec un pas marché sur la pointe du pied pour le premier mouvement et d'un demi-jeté pour le second mouvement.

Sur un petit chantier à roulettes était une aime ou futaille de vin du pays, provenant des coteaux de la Chife d'or; c'était une redevance aux chanoines qui desservaient la chapelle de saint Gilles à la cathédrale. A ce moment les cloches de l'abbaye annonçaient la célébration de la grand'messe, à laquelle les pèlerins assistaient avec dévotion.

Le retour à Liège avait lieu après cet office, et les vignerons alléchés par l'espoir d'un généreux pourboire, se hâtaient d'amener la futaille enguirlandée à Saint -Lambert...

Les archives capitulaires nous apprennent qu'à diverses reprises on dut défendre d'exposer dans cette chapelle des bannières peu édifiantes représentant saint Gilles l'ewaré, Veffaré, et les instruments dits hrmkrins de la Saint- Gilles.

On sait que de tout temps a existé dans l'église de la ci-devant abbaye de saint Gilles près de Liège, la statue de saint Gilles l'ewaré, ainsi nommé par le peuple à cause de ses yeux d'une dimension extraordinaire et qui lui donnent un aspect hideux.

Les luthiers liégeois, lorsqu'ils veulent déprécier un violon, se servent encore de cette vieille qualification : c'est un hrinkrin del sint Gilles, en souvenance du peu de valeur qu'avaient les instruments mis en usage lors de la procession et de l'abandon que beaucoup de musiciens en faisaient comme ex-voto (^).

M. van den Steen de Jehay décrit ensuite, d'après les notes fournies par M. Joseph Maillieux, ancien violoncelliste

C) VAN DEN Stern DE Jehay, op. cit., pp. 96, 97.

de la cathédrale, les instruments de musique^ connus sous le nom de hrinTûrins de saint Grilles, et conservés à Saint-Lambert, dans la chapelle du bienheureux abbé. C^étaient la flûte double ou doucine, le frestrel ou chalume, le mandore, la buccine, la chevrette à vent, le choro, la cithare ou rothe, le psaltérion et la cithare, la musette, la reptillière saquebute, le rebec et le rubèbe-monocorde.

En commémoration de la légende qui rapporte que l'instrument favori du bienheureux Gontran était le rebec, les musiciens jouant de cet instrument étaient les plus nombreux; on les divisait en parties hautes et basses, les joueurs de rubèbe-monocorde, de diacorde, de <i rebec simple, de violes, de gambe et de rebec à gigue, faisan^: dessus, alto, ténor et basse (^).

Une des planches du travail de M. van den Steen de Jehay donne les dessins des divers instruments, que nous venons de citer (^) .

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