CHEVALIER DE L'ORDRE DE LÉOPOLD
Conformément aux décrets du pape Urbain YIII, nous déclarons ne regarder comme vrais miracles, dans la stricte et rigoureuse acception du mot, que ceux admis par l'Église; et dans les qualifications de Bienheureux ou de Vénérable, données à certains personnages, nous ne voulons maintenir que celles légitimées par l'autorité ecclésiastique. A l'exemple des écrivains les plus respectueusement dévoués au Saint-Siège, nous retranchons par avance tout ce qui ne serait pas entièrement d'accord avec les décisions de cette autorité suprême, à laquelle il appartient de prononcer sur les titres des Saints et sur l'appréciation de leurs mérites et de leurs miracles.
AVAHT-PROPOS
Depuis la découverte du tombeau de saint Gilles^ au mois d'Août 1865, la France a vu éclore de nombreux travaux sur la Yie et le culte du saint anachorète. Nous venons à notre tour, et en acquit d'une dette de reconnaissance, ajouter un modeste fleuron à la riclie couronne, que de pieuses et habiles mains ont tressée au glorieux thaumaturge. Le livre, que nous déposons sur son autel, n'est pas un de ces recueils composés à l'usage des simples fidèles; recueils estimables sans doute, mais dont la spécialité même exclut les développements étendus et les discussions critiques. Conçue sur un plan à la fois plus vaste et plus complet, notre œuvre s'adresse à ceux qui consacrent leurs talents et leurs veilles à l'étude de l'hagiographie, cette riche portion de la littérature chrétienne, immortalisée par les incomparables travaux des Bollandistes et de tant d'autres savants; elle s'adresse avant tout au clergé de la Belgique et du Nord de la France, aux prêtres zélés qui desservent les sanctuaires érigés sous le vocable de saint Grilles. Obligés d'inspirer à leurs ouailles l'amour de leur illustre patron et le désir d'imiter ses vertus, nos vénérés confrères s'estimeront heureux d'avoir sous la main un livre, qui leur facilite l'accomplissement de cette tâche, en leur épargnant des recherches trop souvent incompatibles avec les multiples et absorbants devoirs du ministère pastoral. Notre œuvre s'adresse enfin à tous ceux qui, prenant à cœur le développement du culte de saint Grilles, s'intéressent par là même aux efforts tentés pour amener ce consolant résultat.
Avant d'entamer notre sujet, nous tenons à donner au lecteur quelques explications sur la division de Fouvrage et sur les principes qui ont présidé à sa composition.
Notre travail, comme son titre Pin di que, se partage en trois grandes sections, formant la matière d'autant de livres. Dans le premier livre nous racontons la Vie de saint Gilles; le deuxième traite de ses reliques et le dernier contient l'histoire de son culte en Belgique et dans le Nord de la France.
La Vie de saint Gilles offre pour l'historien des difficultés sérieuses, provenant d^une erreur grave de chronologie, qui s'est glissée dans les Actes du Saint et a dévoyé la plupart des anciens hagiographes. Des opinions diverses se sont fait jour sur l'époque oii vécut saint Gilles. Soumettre ces opinions à un examen sévère, mais impartial; rechercher, à l'aide d'une saine critique, la seule opinion vraie, la seule admissible; telle est la tâche, qui nous incombe au début de notre travail : tâche aride et difficile, à laquelle nous consacrons un chapitre de plus de cinquante pages. Cette étude préliminaire est peu faite sans doute pour procurer au lecteur d'agréables émotions; c'est une œuvre dénuée de charmes^ mais nécessaire à l'intelligence du récit et à l'autorité de l'histoire.
Une foule de questions se rattachent à la biographie du saint abbé : questions d'histoire, d'archéologie, de liturgie, etc.; nous les avons traitées avec un soin spécial, ne laissant dans l'ombre aucun détail intéressant. C'est la première fois, croyons-nous, que la Vie de saint Gilles revêt des développements aussi considérables.
Cette partie de notre travail nous a coûté de longues études et de persévérantes recherches. A ce prix seulement nous pouvions espérer de produire une œuvre sérieuse et durable. Bien des fois, et toujours avec fruit, nous avons médité la page, aussi sévère que vraie, oii l'illustre évêque d'Orléans, Mgr. Dupanloup, flagelle cette classe trop nombreuse d'historiens, qui écrivent la Vie des Saints avec une
déplorable légèreté, et où il trace, de main de maître^ des règles que Fliagiograplie devrait ne jamais oublier :
^' Ce qui rend tant d^bistoriens faux et froids, dit Féminent prélat, c^est qu^ils regardent le saint de trop loin. Ils ne Fétudient pas à fond, en détail, avec zèle, avec amour, avec ardeur. Ils le voient en général et à peu près. Ils le cliercbent dans leur esprit et dans leur imagination. Ils ne remontent pas aux monuments primitifs, aux sources : ils se contentent de renseignements de seconde ou de troisième main; ils n'ont pas assez la passion du vrai et une sévère conscience d'bistorien. Et puis, souvent le malheur est qu'ils se bâtent, ils sont pressés; sous prétexte qu'on attend impatiemment leur ouvrage, ils ne se donnent ni le temps ni la peine nécessaires, et mettent six mois à faire ce qui demanderait des années.
Il faudrait savoir s'imposer de graves labeurs, et à force de recberches, d'efforts lents et patients, en descendant dans les bibliothèques, en fouillant les archives, en suivant toutes les traces du saint, le retrouver, le voir^ l'entendre tel qu'il fut aux jours de sa vie mortelle.
^' Voilà la vraie méthode. Elle demande du temps, des veilles, des fatigues, des voyages même, une longue et attentive contemplation. Mais heureux ceux qui ne reculent pas devant ces difficultés ! " (^)
^' La tâche de l'historien ainsi comprise, — ajouteronsnous avec M. le comte de Montalembert, — ressemble à celle du graveur qui prodigue son travail, son temps, ses yeux, qui consacre quelquefois dix et vingt années de sa vie à reproduire, avec un religieux scrupule, jusqu'aux moindres détails de la toile du grand peintre que son admiration a choisie. Son labeur pieux s'attache à répandre au loin les copies fidèles du modèle qu'il désespère d'égaler, et à faire ainsi du trésor à peine
{}) Lettre de M^^ VEvêque d'' Orléans à M. Vdbhé Bougaud siw la seconde édition de son Histoire de sainte Chantai et sur la manière d''écrire la Vie des Maints. Voyez Bougaud, Histoire de sainte Chantai et des origines de la Visitation, 9^ éclit., tom. i, Paris 1879, p. 7-
lY
connu de quelques-uns le patrimoine de la foule. Souvent sa tâclie est interrompue, mais il y revient sans cesse, jusqu^à ce que son burin obstiné ait achevé l'œuvre cliérie. Ainsi ai-je travaillé, modeste et diligent ouvrier d'une gloire qui n'est pas la mienne. J'ai essayé d'élever un monument, non certes Ti ma propre renommée, mais à celle de la vertu, de la vérité, de la sainteté, dont je ne suis qu'un lointain et indigne admirateur. " (1)
Quelque lecteur peut-être trouvera notre récit monotone, froid, décoloré; il s'étonnera de n'y point rencontrer ces scènes émouvantes, ces descriptions pleines de vie et de chaleur, cette richesse de style, qui impriment à tant d' œuvres contemporaines un si puissant attrait. Notre réponse sera bien simple. La vie presque entière de saint Gilles s^est écoulée dans la solitude des forêts ou le silence du cloître; quelles péripéties peut offrir une existence d'anachorète et de moine, existence calme et paisible, étrangère aux bruits et aux agitations du monde ? Nous nous trompons: la carrière du saint abbé eut ses heures de préoccupation et d'épreuve, elle fut marquée par des épisodes qui vinrent rompre son heureuse monotonie; tels furent la découverte de sa retraite par Flavius Wamba, la construction de son monastère (^), sa fuite à l'approche des bandes sarrasines, ses rapports avec Charles- ]\Iartel, etc. Il serait aisé de dramatiser ces scènes, de les dialoguer, de donner en un mot libre cours à son imagination. Mais ce serait, du même coup, abandonner le terrain de l'histoire, pour s'engager dans la voie du roman historique; voie funeste, surtout en hagiographie.
" Que si je demande des détails, dit Mgr. Dupanloup, je les demande vrais, non pas arbitraires et inventés, comme
(') Les Moines d^Occidcnt, 3'= édit., tom. i, Paris 1868, Introduction, p. ccliv.
(-) Sons le titre de Fondation du monastère et de la ville de Saint-Qilles (Légende des VIP et VHP siècles), le journal lillois La Vraie France a inséré, rn Septembre-Octobre 1872, nn feuilleton dû à la plume do M. Alexandre Eyssette; nous parlerons plus loin de ce roman historique.
dans les romans^ où les détails abondent^ mais sortent tous de rimagination du romancier. Car un genre nouveau et bien étrange a paru de nos jours : sur le motif spécieux de faire agréer aux gens du monde la Vie des saints, quelques personnes ont pensé qu^il fallait F écrire à la façon des romans, sous une forme dramatique, avec de longs dialogues; et plusieurs Vies de saints. ..ont été écrites dans ce goût.
Cette méthode, qui expose perpétuellement Fécrivain à prêter au saint des sentiments qu^il n'a jamais eus, des paroles qu'il n'a jamais dites, et à se substituer sans cesse à lui, est tout simplement détestable, et serait, si elle prévalait, un fléau" (1).
La richesse, l'éclat du style, ce n'est pas, — nous en faisons l'humble aveu, — dans notre livre qu'il faut les chercher : J'ai écrit dans une langue qui n'est pas la mienne, dirons-nous avec un de nos plus savants compatriotes; j'espère que la délicatesse française n'exercera pas sur un Flamand cette excessive sévérité, qui fait trembler les Français euxmêmes. Ce n'est pas un ouvrage de goût; on n'y trouvera pas le brillant; on y verra au contraire des expressions qui ne sont
{}) Lettre de Ms"" VÉvêque d'Orléans à M. Vablé Bougaud, etc. (Bougaud, op. et tom. cit., p. 13.)
Il y a bientôt cinquante ans qu'nn de nos meilleurs littérateurs, M. Pierre De Decker, membre de l'Académie royale de Belgique, faisant l'analyse critique du livre de M. le baron Jules de Saint- Génois : Henibyse, histoire gantoise de la fin du XVI^ siècle, écrivait d'excellentes considérations sur le roman historique et sur les dangers qu'il présente. (Messager des sciences et des arts de la Belgique, 2^ série, tom. iv, Gand 1836, pp. 270 et suiv.) L'auteur examine un double point : " d'abord, est-il nécessaire, pour faire lire l'histoire, de lui donner la forme du romanj ensuite, cette manière d'écrire l'histoire est-elle sans danger pour la connaissance et l'intelligence de l'histoire?" (p. 271). " Résumons — dit M. De Decker, en terminant son étude — : le roman historique, tel qu'on l'a conçu jusqu'à présent, est ou inutile ou dangereux, historiquement parlant. Quant à l'auteur, il n'acquiert par ce genre de production, ni cette gloire durable, ni cette réputation de savant auxquelles de longues et consciencieuses études lui donnent le droit de prétendre " (p. 275).
M. De Decker a reproduit cette page de critique dans sa Notice sur la vie et les travaux de M. le baron Jules de Saint- Génois. Yoyez V Annuaire de V Académie royale des sciences, des lettres et des heaux-arts de Belgique, xxxv'^ année, Bruxelles 1869, pp. 156 et suiv.
pas tout à fait du bel usage; j^ai pensé qu^un style simple et uni conviendrait mieux à la matière que je traite (^).
Au reste, Tliistoire, P hagiographie surtout, n'a que faire des belles phrases et des vains ornements de style : ^' L'histoire, dit Fénelon, perd beaucoup à être parée... Un bel-esprit méprise une histoire nue : il veut l'habiller, l'orner de broderie, et la friser. C'est une erreur... L'homme judicieux et d'un goût exquis désespère d'ajouter rien de beau à cette nudité si noble et si majestueuse P).
Qui ne sent, écrit Mgr. Dupanloup, combien ces paroles s'appliquent encore plus à la Vie des saints qu'à l'histoire profane ? Combien, là surtout, la recherche des vains ornements est-elle déplacée ! Quelle simplicité, quelle vérité, quelle gravité, nohle et majestueuse, est requise ! Et combien il est déplorable, quand on ne voudrait voir devant soi qu'un saint, de se trouver en face ti'un écrivain qui s'évertue à faire des phrases, à farder, et, pour ainsi dire^ à friser ces grandes figures " (•^).
Yoilà pour la forme.
En ce qui concerne le fond même du récit, nous avons pris pour base de notre étude les Actes de saint Gilles, publiés par le bollandiste Stilting (^) . Ces Actes, nous le reconnaissons, sont fautifs en plus d'un endroit, ils exposent des faits que l'historien ne peut admettre; est-ce à dire qu'il faille, comme certains critiques, les traiter d'apocryphes et leur dénier toute autorité ? Nullement. Notre tâche sera de démêler le vrai du faux, et de reconstituer, dans les limites du possible, la Vie authentique de notre héros.
(') De Bast, Recueil d'Antiquités Romaines et Gauloises, trouvées dans la Flandre proprement dite, nouv. édit., Gand 1808. Préface, p. xxij.
(^) Lettre à M. Dacier, secrétaire perpétuel de V Académie française, sur les occupations de l'Académie. — viii. Projet d'un Traité sur Vhistoire. Voyez Œuvres de Fénelon, archevêque de Camhrai, précédées d'études sur sa vie, par M. Aimé- Martin, tom. III, Paris 1835, pp. 241, 242.
(3) Lettre de VÉveque d'Orléans à M. l'allé Bougaud, etc. (Bougaud, op. et tom. cit., p. 15.)
(■•) AA. SS. Sept., tom. i, Autverpiœ 1746, pp. 299 et suiv.
Le biographe primitif du Saint rapporte plusieurs traits miraculeux, dont il lui fait honneur. Nous nous sommes bien gardé de suivre les errements de cette classe d^historiens, qui, de parti pris et sans examen, répudient tous les prodiges consignés dans les légendes des Saints : " Admettre Dieu, c'est admettre la possibilité du miracle, et nier le miracle, c'est nier Dieu. Pour nous autres, qui nous sentons dans la logique et dans la loyauté, nous avons le droit de louer tout haut les belles actions de nos saints, et nous avons le devoir de déclarer, quand nous voyons la toute-puissance divine se manifester par leur intermédiaire, quand le récit de leurs prodiges est entouré de toutes les garanties exigées pour les faits ordinaires : Ceci est de l'histoire " (^) .
Deux écueils étaient à éviter, une crédulité trop facile et une critique trop rigoureuse. La première accepte tout sans contrôle et confond le certain avec l'incertain. La seconde rejette sans façon tout ce qui lui paraît inconciliable avec les goûts d'une raison gâtée par la philosophie et séduite par le scepticisme. Dans le courant du siècle passé, l'école voltairienne avait pris à tâche d'ébranler, par le sarcasme, les bases de l'histoire et les fondements mêmes de la foi. On vit alors des hagiographes s'incliner sous la verge d'une critique audacieuse, décolorer les faits, trier les miracles et diminuer autant que possible le rôle et l'influence de l'héroïsme chrétien, comme si l'on eût craint de faire à Dieu une part trop grande dans la conduite du monde, au détriment du hasard ou de la raison humaine.
S'il convient de se mettre en garde contre les deux extrêmes dont nous parlons, c'est surtout le second que nous devons éviter. Bon gré mal gré, il faut admettre le surnaturel; il faut s'incliner devant la conduite mystérieuse de Dieu à
(^) Lecoy de la Maeche, Saint Martin, Tours 1881, p. 166. Ces lignes terminent la magnifique page, oii Téminent auteur venge des dédains de la " haute critique " les miracles rapportés dans la Vie des Saints.