ET SUR LES TRANSFORMATIONS QU'IL A SUBIES DANS LES DIVEESES LANGUES
Il ne peut paraître surprenant que saint Œlles^ né à Athènes,, et issu^ dit-on, de race royale, ait porté un nom grec, dont l^étymologie rappelle la divinité fabuleuse, qui donna son nom à la capitale de la Grèce,
Il est plus étrange que l'appellation AlyL8œ<; n'ait été portée par aucun personnage connu dans l'antiquité.
Le Docteur W. Pape, dans son Worterbûch der Griechischen Mgennamen (^), cite le nom d'une jeune fille AIjlSlov, qu'il a rencontré dans les poésies d'Eubule, parmi les œuvres d'Athénée
Le Martyrologe romain {*) ne signale qu'un seul Saint du nom d'^gidius.
(^) Cette étude, où la richesse des détails lingnistiqnes s'allie à nue grande sûreté de vues, est due tout entière à la plume de M. l'abbé Guide Gezelle, dont la réputation de poëte flamand et de philologue est faite depuis longtemps. Nous remercions, de grand cœur, notre digne et savant ami, d'avoir abordé, sur nos instances, un sujet, qui jamais n'a exercé la sagacité patiente de l'érudit. L'auteur s'est acquitté, d'une façon magistrale, de la tâche imposée par l'amitié, et le lecteur lui saura gré d'avoir réservé à notre livre les primeurs de son remarquable travail.
(2) 2^ édition, Braunschweig 1850, xiv Ath. et p. 14, v" AtylSlOV,
(^) 3^ édition, Tauchnitz, selon la pagination de Cassaubon, xv, 679, ap. Pape, 1. c.
(^) Édition romaine de 1873.
C'est donc à saint Gilles qu'appartient l'honneur d'avoir illustré d'abord et sanctifié le vocable, qui le distingua pendant sa vie, et qui se trouve, depuis sa mort, inscrit au livre des élus.
Ne doit-on pas vénérer les noms que portèrent les Saints, au même titre que les lieux qu'ils ont habités, que les vêtements qu'ils ont portés, au même titre enfin que les objets divers qui ont été à leur usage ?
A ce point de vue, il sera sans doute intéressant de cbercber à savoir ce que peut signifier le nom de saint Gilles et quelles sont les différentes transformations qu'il a subies.
Que signifie AlylBLo<; ?
Le terme Aï^ signifie chèvre, sans détermination de sexe. La lettre terminale f du mot Aï^ est une lettre composée, résoluble, selon le radical auquel elle appartient, en ko; ya, ou x(^'
Le mot Aï^, dans ses formes déclinées ou dérivées, ne conserve pas la lettre double et laisse apparaître à sa place, par exemple au génitif àiy-o^, le 7 du radical. De ce radical aiy se forme un dérivé àiy-h, dont la forme entière n'apparaît de nouveau que dans ses déclinaisons et dérivations àiy-LB-o<;, àiy-lB-L, àLy-l8-i-o<;, àiy-Lh-i-ov, etc.
Le mot àiy-hy au génitif àiy-ih-o^, désigne, d'abord et en général, une peau de chèvre.
Il signifie ensuite la peau de chèvre servant d'objet d'habillement, d'armure.
Il signifie enfin, et tout spécialement, la peau de la chèvre Amalthée, que Zeuç ou Jupiter tua, selon la fable, et dont il donna la dépouille à la déesse Pallas Athênêj celle-ci s'en fit un bouclier ou une cuirasse.
Ces dires fabuleux représentent cependant des réalités de la vie nomade des peuples. Dieu lui-même revêtit nos premiers parents de tuniques de peau; Abel immola des brebis, et, bien longtemps après, les peuples continuèrent à faire
comme eux : ils offrirent des chèvres, des brebis à leurs divinités, et ils se revêtirent de la peau de ces victimes.
La cbèvre, et spécialement la chèvre mâle, le bouc, se sacrifiait de préférence au dieu du tonnerre, à Zeuç, et la peau d^une chèvre, immolée à ce dieu, acquérait, par là-même, la vertu, soit de préserver du tonnerre et des armes des hommes, soit de terrifier l'ennemi en lui lançant, comme le tonnerre, des feux et des flammes.
Les G-recs attribuaient ces deux vertus à Pégide, c'est-àdire, au bouclier ou à la cuirasse de Pallas Athênê, la protectrice d'Athènes et des Athéniens, et les enfants que ceux-ci voulaient placer sous la protection de leur déesse tutélaire, ils les appelaient du nom à'Alylètoç, vocable qui me paraît signifier : le protégé, le client, le serviteur de V invulnérable, de la terrifiante déesse; l'homme invincible, l'homme terrible, etc.
On recherchait encore la protection de la déesse à d'autres points de vue, d'après lesquels on la nommait Athênê, ce qui signifie l'aurore, dit Max Miiller (^); Minerva, Menerva, l'intelligente, d'après le même {^); et Pallas, la vierge, d'après Littré (^)j de là les noms AOrjvaLo^, IIaWdèco<;, Athenœus, Palladius, qui se rapportent à la même divinité, parallèlement au nom de saint Gilles.
Il serait facile de trouver des noms d'une origine analogue, tant chez le peuple de Dieu, que chez les autres anciens peuples idolâtres.
Nos ancêtres flamands, par exemple, adoraient une divinité qu'ils appelaient Dunnar, Donnr, ou JDonder; c'est le Thor des Scandinaves. Donder roulait un char attelé de boucs et lançait le terrible hamar ou hamer, autrement dit le donder-
Lectures on the science of language, tom. ii, London 1875, pp. 549-552. M. Mûller est professeur de philologie comparée à l'université d'Oxford.
C'est en sa qualité d'' aurore, que Minerve était déesse de la lumière, de la science, et du combat de la lumière contre les ténèbres.
(2) Ibid., p. 552.
(^) Dictionnaire de la langue française, tom. m, Paris 1877, p. 913, col. 1, Pallas, étymol.
kegel ou dondersteen; les enfants, placés sous sa tutelle, portaient à cette intention le nom de Hamerlingy descendant de Thor; Hamerlcin, enfant de Thorj ou simplement Hamers, de Tlior. Tous ces anciens noms païens se retrouvent jusqu^aujourd'hui dans nos vieux noms de famille Haemers, Aemerlinck, Haemerhen, — Thomas a Kempis, — Stouthaerner, etc.
Comment le vocable ^t^tStoç s'est-il modifié et transformé ?
D'abord, de la forme grecque du mot à la forme latine, il n'y a qu'une transcription, ou plutôt une translittération, comme on est convenu de dire actuellement; la forme latine Egidms ou Mgidius prévaut encore de nos jours en allemand, et se retrouve quelquefois en flamand et en français.
Les langues néo -latines, ne se déclinant plus, ont adopté une terminaison uniforme, soit pleine et sonore, comme dans l'italien Egidio; soit muette ou nulle, comme dans le français, qui cbange Mgidius en Égide, Ovidius en Ovide, Virgilius en Virgile, jEmilius en Emile, Propicius en Propice, Gonstantius en Constance, Lactantius en Lactance, etc.
Une modification plus importante s'est introduite par l'usage constant, je dirais par le roulement du mot dans la langue du peuple; le vocMe jEgidius s'est comme arrondi aux deux extrémités, et cela d'autant plus facilement que sa syllabe initiale ne se trouve pas défendue par une consonne; il est évident qu'une oreille non instruite, entendant, par exemple, cette phrase : " Jean a frappé Egide serait très-embarrassée de savoir si l'individu qu'on a frappé s'appelle Égide ou Gide; ce phénomène de mutilation, qu'on appelle aphérèse, est d'ailleurs très-fréquent, même pour les mots qui ont des syllabes initiales plus résistantes : c'est ainsi que Nicolas est devenu Colas, Johannes, Hans, etc.
Mais la forme Gide ou Gides n'a pas laissé de traces connues; on ne rencontre que Gile ou Giles.
Quelle est la cause de cette nouvelle transformation ? Comment le d original du mot a-t-il été remplacé par l ?
Il est à remarquer d^abor(^ que le et le l sont des consonnes congénères ou synorganiques^ si on peut employer ce mot; c^est-à-dire, qu'elles se prononcent exactement par les mêmes organes et au même endroit de la bouche, ce que chacun peut vérifier en prononçant lentement, et avec attention, les deux consonnes réunies Id. Il n'y a qu'une seule différence, à savoir, qu'en prononçant /, on donne lentement issue à l'haleine, et qu'en prononçant d, on la retient enfermée entre la langue et le palais, ce qu'on remarque parfaitement, surtout en essayant de prononcer dl.
Il résulte de la nature synorganique de ces deux consonnes d et l, qu'elles se remplacent quelquefois l'une l'autre; ainsi les enfants qui apprennent à parler, certaines personnes ayant des défectuosités de langue, ainsi encore des naturels de l'Océanie et de l'Afrique diront invariablement lan au lieu de dans, lou au lieu de doux^ li au lieu de dix, voire même vice-versa. Ce qui est le résultat d'une défectuosité chez les uns, est un élément régulier de transformation dialectique chez les autres; ainsi, dit Max Millier (^), les mots qu'un Hindou commencerait régulièrement par un d^ un Romain les commencerait par un l.
Les effets linguistiques de ce synorganisme de Id sont si réels, qu'ils se produisent dans la plupart de nos langues connues, soit au commencement, soit au milieu, soit à la fin des mots.
Voici des exemples :
Vieux latin, DÎngua, {tonge).
Latin classique, mngua.
Grec, AaKpv-ov.
Latin, Lacry-ma,
(^) Lectures on the science of langtiage, tom. ii, p. 188.
Flamand dialectique.
Dan^he = dat ih.
Flamand de Poperinghe,
Lan'he = dat ih.
Latin, grec,
calejpomus.
Flamand (MS. 1738),
calepoLÎs.
Grec,
6 A va-aev^.
Latin,
iiJjysses.
Grec, latin.
œgiD-i'iis,
Vieux français, anglais,
-GriL-es.
Flamand,
eehzaaB.
Flamand (i).
eeJczaaL.
Hollandais,
garnaaB.
Anversois,
garnaaL.
Gile ou Giles, avec ou sans s terminal, trace muette et quasi effacée de l'ancienne terminaison us latine, est Pantique forme française du nom de saint Gilles, que les Normands, lors de la conquête, auront transportée en Angleterre, oii Giles, et, par abréviation, GUI, sont restés invariablement en usage jusqu'à ce jour.
En Espagne on dit Gil.
La terminaison latine ius chez les Flamands se transpose ordinairement en is; par exemple : notarius, notaris; Gregorius, Gregoris; Cornélius, Gornelis; Basilius, Baselis ou Maselis; JEgidius, JEgidis, Gidis (d = l), Gilis.
Entretemps, c'est l'anglais seul qui a conservé la forme primitive du mot, avec un Z; le flamand et le français ont doublé cette consonne, peut-être en conséquence d'un système orthographique, qui prescrit de doubler la consonne pour indiquer que la voyelle précédente est brève; ainsi de al et de een flamand, on fait alleen avec II; peut-être aussi parce que, ne comprenant rien à ce vieux vocable grec, mutilé et usé, les
Q) De Bo, Westvlaamsch Idioticon, 1" deel, Brugge 1873, p. 290, v° Eekzaad.
Français et les Flamands Tauront confondu, quant à sa signification, soit avec GUlon, le diminutif de Gilbert; soit avec le français gillée, qui signifie ondée; soit avec gill, qui en Scandinave signifie or, en saxon, ravin, en anglais, hranchies; soit avec gilde, gille, qui en flamand signifie société, corporation; soit enfin aussi avec le celtique gill, qui signifie serviteur, 'page.
Ce dernier mot est d^un usage journalier en Ecosse, cliez les habitants des montagnes, qui appellent gill, gilly, un page, un domestique; et il a servi, des siècles peut-être avant la naissance de saint Gilles, à former un nom propre d'origine toute chrétienne, chez les premiers convertis parmi les anciens Brites. Ce nom, qui offre beaucoup de ressemblance avec le nom de saint Gilles, est celui de Gillies. Feu Mgr. Gillies, évêque de Limyra i. p. i., et vicaire apostolique du district oriental de FÉcosse, avant le rétablissement de la hiérarchie dans ce pays (^), a daigné nous expliquer un jour comment le vocable celtique de son nom se décompose en Gill, serviteur, et les, abréviation de Jésus, et signifie, par conséquent, serviteur de Jésus, comme Gilchrist et Gilfillan signifient : serviteur du Christ et serviteur de saint Fillan.
Il resterait à dire comment gille et gilet, etc., mots issus diMgidius, sont devenus en français des substantifs communs; comment Jean-Gille se dit en flamand Waan-Gillis, Wan- Gillis, et enfin Angillis; comment Hans, Johannes, signifie un gille, un niais, et Hannehen (^), un habit sans manches, un gilet; comment de Gilles on a fait Gillard, Gilon, Gillon, Legillon, Gillot, Gielen, Gilson, et Gillisen, fils de Gilles; comment du diminutif français Gillot est né le nom de famille Gilliodts, etc., etc. Mais ... sat prata hiherunt.
(^) Mgr. Jacques Gillies, nommé vicaire apostolique le 22 Juillet 1838, est I décède le 24 Février 1864.
\\ (^) OuDEMANS, Bijdrage tôt een middel- en oudnederlandsch woordenhoeTc, || tom. m, Amliem 1872, p. 29.
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