PROSPÉRITÉ DE LA VILLE, ETC
de la civilisation chrétienne. Les Templiers élèvent à Saint-Gilles de grands établissements. Nous y voyons ensuite fleurir Tordre de Saint- Jean de Jérusalem. Il y établit un des grands prieurés de la langue de Provence ; cinquantequatre commanderies en dépendent, et plusieurs grands-maîtres de Tordre se feront gloire d'en être sortis.
€ L'art, » on Ta dit, « y rivalisait avec le « commerce des Croisades. Les lettres et les « sciences avaient aussi leurs représentants à « Saint-Gilles. Dès le XII* siècle, la ville pos- € sédaît une école de grammaire, de rhétori- « que et de dialectique. Les moines, fidèles c aux traditions bénédictines, distribuaient « avec une égale largesse le pain du corps et « de Tâme, Taumône et la vérité. Enfin Saint-. « Gilles reçut souvent dans ses murs les papes, « qui, chassés de Rome par la révolte ou par « le schisme, s^empressaient d'aborder aux rî- « vages hospitaliers de la France, si bien ap- « pelée par Baronius « le port de la bar^
CfeYPTE DE SAINT GILLES. 4ï
€ que de Pierre pendant l'orage. » Ainsi « a-t-on pu ajouter à la gloire de saint Gilles. € Les pèlerinages et les Croisades, les arts et € les sciences^ les moines et la papauté, c'est- € à-dire toutes les gloires de PÉglise et de la € société au XII* siècle, projetaient leur éclat « sur Saint-Gilles pour en faire une illustre € patrie (i). »
Comment la reconnaissance des peuples ne se serait-elle pas manifestée avec éclat envers cet insigne bienfaiteur ? Elle se traduisit par un de ces actes qui montent, dans leur magnificence, presque à la hauteur des bienfaits reçus.
Nous voulons parler de cette crypte incomparable où repose le tombeau du grand Saint.
Elle existe encore, mutilée, dépouillée des or-
(i) Vie du bienheureujç Réffinald^ de Sf QilleSj çhap. i.
nements qu'y avaient prodigués la piété des habitants et la ferveur des pèlerins de toutes les contrées de TEurope. Mais, depuis quelques années, elle a. vu ^ sa jeunesse se renou^ vêler comme celle de V aigle (i). Son tombeau, voilé pendant trois siècles par les nuages qu'avait amoncelés autour de lui la haine de Thérésie, a répandu en sortant de ses ruines, la lumière et la splendeur sur les murs désolés de ce riche monument.
La construction de la crypte date du XI* siècle. L'autel majeur en fut consacré par le pape Urbain II, en logS. L'église haute, qu'elle était destinée à soutenir, devait être, dans la pensée d'un grand pape^ la plus belle basilique du monde.
« La crypte ne s'étend pas sous toute la su* « pcrficie de l'église haute ancienne. Elle cor- € respond exactement aujourd'hui à la partie
i) « Renovabitur ut aquilœ juventus tua », Ps. ai, 5,
€ réédifîée, c'est-à-dire aux deux tiers de Tan- « cien monument.
« Cette crypte, avec ses voûtes surbaissées, « à arêtes dentelées richement, avec ses pi- € lastres massifs et ornés, ses fenêtres cintrées € et artistement appareillées, son puits devenu « tristement historique, ses escaliers et rampes € d'accès à l'église haute, présente un caractère « mystérieux, particulier, qui impressionne vi- € vement tout visiteur. Elle se compose de six «' arcades ou entre-colonnemcnts. Au centre, « Tarcade est d'un style sévère, mais tout sim- « pie, qui contraste singulièrement avec la ri- < chesse de décorations des trois arcades qui € la précèdent et des trois arcades qui la suic vent. Cette arcade centrale a tout Pair d'une « humble chapelle. Elle est à plein cintre, sans « ornements d'architecture, tandis que les arec cades qui les enveloppent et lui fofit un corr tége d'honneur sont surbaissées et richement « dçcorçes, C'est siu miliçu dç cette arcade que
c repose encore aujourd'hui le tombeau de « saint Gilles (i). »
Le monastère de Saint-Gilles, qui fixait de* puis des siècles les regards de la catholicité, allait être appelé à jouer un rôle plus éclatant à rheure à jamais mémorable où TÉglise précipitait l'Europe entière vers l'Orient. Ur-. bain li, inspirateur et prédicateur infatigable des Croisades, ne demeura pas étranger à la gloire de saint Gilles.
Il célébrait, le i*' septembre 1094, au monastère de Saint-Gilles^ la fête de ce grand Saint, pour lequel il avait eu dès son enfance une dévotion tendre et fervente : « Je rends grâces à a Dieu », écrivait le pape au père Odilon, abbé de Saint-Gilles, « de ce que, dans sa miséri- « corde, il a daigné m'amener à votre mohas-
^1) Extrait des notes de M, le capitaine A. Delmas.
« tère pour y célébrer avec vous la solennité « de saint Gilles. Depuis ce jour ma dévotion « à ce grand Saint n'en est que plus ardente, et « par là aussi est plus vif l'intérêt que m'ins- « pire le monastère dont il fut le fondateur. « Nous voulons le conserver, comme la pru- « nelle de Toeil (i). »
Ainsi parlaient de saint Gilles et de son monastère les pontifes de Rome ; leurs témoignages sont conservés dans le buUaire original que possède encore Tantique basilique.
La confiance et Famour des papes pour saint Gilles se rapportent à tout ce qui rappelle son nom et fait revivre, dans quelque mesure, sa grandeur et ses vertus. Le 12 septembre 1094, Urbain II traversait Avignon, la future cité des papes, d'où il datait un diplôme en faveur du monastère de saint Gilles (2).
Plus tard ce même pape a-t-il une mission
(j) Darras. Hist. gén, de VÉglise. Tom. 23, pag. 267. (2) Darras, ibid.
importante à confier à un homme capable, par ses hautes qualités, de la remplir, c^està Vabbé de Saint-Gilles, Odilon, qu' Urbain II s^adresse. Il rappelle « son vénérable frère », et le charge de rappeler au devoir le roi de Hongrie, Colo* mann, qui avait malheureusement pactisé avec le schisme et le Néron de TAllemagne (i).
Les privilèges accordés par les papes au Monastère de Saiat-Gilles portèrent leurs fruits. Un accroissement de piété pour son pèlerinage, toutes les grandeurs du XII* siècle prosternées devant ce tombeau, des milliers de pèlerins répandant au loin Famour de saint Gilles, quMls avaient puisé auprès de ses reliques sacrées : tel fut l'heureux effet des bénédictions pontificales.
Toutes ces gloires nous paraissent se résumer dans un des héros de la première croisade, le comte Raymond IV de Toulouse, Le culte profond qu'il avait pour saint Gilles lui fit pré«
(i) Darras. ibid^ pag, 224.
férer ce nom à celui, cependant si glorieux, des comtes de Toulouse ; l'illustre croise ne voulut s'appeler que Raymond de saint Gilles.
Un prodige opéré devant Tarmée chrétienne après la prise de Nicée, devait encore augmenter la confiance que les peuples et les rois témoignaient en saint Gilles. « Le comte de Tou- « louse, atteint d'une maladie mortelle, venait « de recevoir les dernières onctions des mains « de révêque d'Orange. Ce fut alors dans Tar- « mée un désespoir comme il ne s'en verra (c jamais.
ce Dès le début de sa maladie, Raymond de « saint Gilles avait vu arriver sous sa tente un « chevalier saxon qui Tentretint à peu près en « ces termes : A deux reprises, votre patron « saint iEgidius m'est apparu : « Va trouver, » m'a-t-il dit, « mon serviteur le comte Raymond «de saint Giiles. Qu'il soit san^ inquiétude sur € l'issue de sa maladie, il recouvrera la santé. « J'ai obtenu de Dieu cette grâce, et je conti- « nuerai à le protéger. » Le comte accueillit
« avec reconnaissance cette communication.
« Son état, cependant, loin de s'améliorer, « empirait tellement qu'on crut sa dernière « heure arrivée. Mais Dieu avait voulu le con- « duire aux portes du tombeau pour mieux « faire éclater la puissance de saint Gilles, que « l'armée des Croisés se plut à bénir et à invo- « quer davantage (i). »
Un sentiment de tristesse amère succède à rétonnement le plus profond lorsqu'après avoir parcouru les appréciations des écrivains rationalistes sur les Croisades, on ne trouve chez eux que des motifs de blâme pour la pensée qui les enfanta, leur principe et leurs résultats.
Le nom de saint Gilles, si intimement lié à celui des Croisades, nous autorise à venger en passant ces guerres saintes dont les résultats furent immenses pour le salut de la civilisation chrétienne.
La Palestine et ses sanctuaires, objets d'un
(i) Darras. Hist, f^én. de V Église, Toi». 23^ pag. /^^%.
SAINT-GILLES PENDANT LES CROISADEà 49
ardent amour pour les chrétiens, dès les premiers jours de Téglise, indignement profanés par les infidèles ; les fidèles de TOrient persécutés par les farouches sectateurs du Coran ; le mahométisme enfin se dressant en regard du christianisme comme un rival audacieux et une menace perpétuelle pour la foi du monde chrétien : ne sont*ce pas là les motifs plausibles qui donnèrent lieu aux Croisades ? Or, ces motifs ne portent-ils pas avec eux leur pleine et entière justification ?
La France et l'Angleterre eurent la plus grande part dans ces luttes gigantesques.
Les peuples germaniques^ déjà entraînés par le schisme, vinrent les derniers. La fidélité à r Église et au St-Siége furent le garant de ces entreprises hardies qui commencèrent, on Ta dit, par les victoires d'un Godefroide Bouillon, le plus pur des chevaliers, refusant de ceindre le diadème là où le Sauveur avait porté la couronne d'épines, et qui se terminèrent par les plus glorieuses défaites du plus saint des rois.
5o SAINT-GILLES PENDANT LES CROISADES
Les Croisades furent entreprises à une heure qui allait être le témoin d^une lutte terrible. Elles substituèrent Tamour du Christ ex de 1^É<glise aux vieilles haines, l'union au schisme ; elles rendirent plus indissoluble Taliiance de la chevalerie et de TÉglise ; elles réalisèrent la sublime idée d'une famille européenne, en lui donnant un seul cœur, une seule âme» une seule tête : rÉglise mère des nations, sous un seul chef, pasteur suprême des rois et des peuples, le Pape, sous un seul drapeau, la croix.
Que nous sommes loin des Croisades 1 Quels seront les résultats des événements qui préoccupent le monde ? Rassurons-nous toutefois et espérons. Le chef visible de l'Église offre au Ciel ses prières et ses larmes; et de mêmequ^un jour Soliman disait: Je crains plus les prières du Pape que tous les efforts de Tarmée, Pie IX, successeur de St Pie V, héritier de sa foi et de sa sainteté, prie pour TÉglise, et sa prière, comme celle de son illustre patron, sauvera TEuropc de la domination musuhnane, l'Église
SAINT-GILLES PENDANT LES CROISADES 5l
du schisme moscovite et la France de Thérétique et implacable Allemagne.
Devant ces raisons et ces préoccupations trop légitimes des enfants de TÉglise, il est donc très^facile d-oublier les reproches que Ton n^a pas craint de faire aux Croisades,, au point de vue surtout des sacrifices qu^elles ont imposés à TEurope et en particulier à la France de Charlemagne et de St Louis. Non, que Ton ne vienne plus nous dire: Pourquoi tant d'or, pourquoi tant de sang prodigués dans ces entreprises aventureuses et inutiles ? Il nous serait alors glorieux de répondre avec un grand évêque : « Avec Targent des Croisades, la France « a acheté une influence qui dure encore après « 600 ans. Malgré nos fautes et nos écarts, le « nom français couvre encore tout TOrient de « son prestige et de sa puissance. Ah ! que nos « hommes d'État et nos financiers soient donc « plus indulgents pour les siècles qui ont « consacré l'argent de la France à lui con- « quérir de la gloire, et qu'ils réservent leur
« blâme pour les siècles inacusables, si jamais € il s'en trouvait de tels, qui ruineraient le pap € en le déshonorant. Que Ton ne Foublie pas, € raffermissement des trônes, la liberté des « peuples ont été un des résultats des Croisa- € des, et la littérature, les arts, le commerce, « Tagriculture, en ont retiré dMnestimables et € merveilleux trésors. D'ailleurs est-ce que le € chrétien peut restreindre ses vues au temps € présent et oublier Thorizon qui s'ouvre par « delà la tombe ? Hommes du temps vous « me parlez de chiffres, et moi homme de € l'éternité je ne connais qu'un chiffre qui « m'intéresse et qui soit placé à ma hauteur^ « c'est le chiffre éternel des élus (i). »
De tous les noms qui ont illustré à la fois la patrie et r Église, nul ne peut égaler saint Louis ^
(i) Mgr Pie.
et Comme sdnt Gilles eut avec les Croisades des rapports intimes, nous ne serons pas sur* pris de voir le grand roi accomplir, avec son armée, un pèlerinage si célèbre et si cher à son cœur.
Aucun n'ignore que le secrétaire particulier de saint Louis et son ami, Guy de Foulques, qui passait pour le premier jurisconsulte de son temps, et qui, plus tard, devint pape sous le nom de Clément IV, était de St-Gilles, De là, sans doute, cette prédilection de saint Louis pour une ville à laquelle il devait tant, au double point de vue de sa foi et de son amitié.
Nous ne saurions écrire le nom de Clément IV sans nous arrêter quelques instants aux traits principaux de cette grande et illustre vie, qui mériterait plus qu^une notice rapide et incomplète. Nous espérons qu'une monographie plus digne de ce grand pontife paraîtra plus tard au milieu de nous. Saint-Gilles, on peut le dire, est rempli de sa gloire et son nom vénéré plane comme un astre radieux sur la cité qui Va vu naître.
Clément IV, (Guido Fulcodi, ou Guy de Foui* ques), naquit au commencement du XIII'' siècle, à St-Gilles, d^un gentilhomme d^une grande pié* té, qui après la mort de sa femme, alla finir ses jours dans un cloître de chartreux, digne père d'un tel fils, qui devait succéder à Urbain IV en 1265, et monter comme 189^ successeur de saint Pierre sur la chaire pontificale. Mais avant de ceindre la tiare, Dieu voulut le faire toucher, ce semble, à toutes les conditions de la vie civile et humaine pour qu'il les illustrât, au contact de sa grande âme.
Guy de Foulques fut successivement militaire, jurisconsulte, secrétaire de saint Louis, marié, père de famille, veuf, prêtre, chanoine, archidiacre, évêque, cardinal, et pape.
Est*il un pape, dans cette série de souverains pontifes, aussi nombreuse qu'illustre qui ait été décoré de tant de titres, et, ce qui est plus admirable encore, qui les ait tous honorés par les vertus et les mérites particuliers qui leur conviennent et les distinguent. Il eut U
valeur qui fait le soldat, la science du jurisconsulte consommé qui le Jt surnommer par Durand : la lumière du droit ; il eut Tinsigne honneur d'être le conseiller sage du plus sage et du plus valeureux des rois. Engagé dans les Uens du mariage, il fut le modèle des époux par la pureté de ses mœurs, le dévouement le plus absolu à sa famille. Ses regrets après la mort de la femme vertueuse quUl avait choisie pour la compagne de sa vie furent tels, qu^il honora sa mémoire par un deuil éternel, ne voulant d^autre alliance que Talliance surnaturelle et divine contractée avec Dieu et rÉglise par son entrée dans les [saints ordres. Toutes les vertus sont sœurs, a dit Lacordaire, et quand on a illustré une vocation par l'accomplissement de toutes les vertus qu^elle exige, quelle présomption en faveur de Thomme qui, en embrassant une vocation plus sublime, y entre avec Thabitude du devoir, Tamour de la règle, la soif du sacrifice I C^est un état nouveau^ mais c'est le même cœur. Avant Guy de
Foulques, les églises du Puy et de Narbonne n^eurent jamais de pasteur plus vigilant et ani« mé d'un plus grand amour pour les âmes. Revêtu de la pourpre, il la regarda comme un engagement plus étroit encore à la pratique des vertus évangéliques, à une immolation plus grande de tout lui-même, à Taccomplissement des devoirs les plus austères. Cardina évêque de Sabine, Guy de Foulques^ fut envoyé en Angleterre en qualité de légat, et préluda à Texercice de Tautorité pontificale par cette importante mission. Chargé de défendre les droits de Henri III contre Leicester, il lança Texcommunication contre ceux qui, au mépris de son autorité, s'étaient opposés à son débarquement. S'il ne fut pas assez heureux pour réussir et si Tobstination des esprits révoltés fit échouer pour un moment les énergiques efforts de son zélé, Foulques n'en reçut pas moins la récompense de sa noble conduite. Le conclave des cardinaux, réunis à Pérouse après la mort d'Urbaii^ IV, fut unanime à élire le cardinal de Ste-Sabine
SAINT LOUIS ET CLEMENT IV 5j
pour pape, le 25 février i265. L^histoire nous montre Guy de Foulques, alarmé de cette nouvelle, tombant aux pieds des cardinaux, les suppliant de rouvrir le conclave. Mais ces alarmes et ces refus ne prouvaient qu^une chose, Texcellence du choix qui avait été fait et les rares mérites du nouvel élu.
Clément IV fut un modèle accompli de toutes les vertus qui recommandent un chef de l'Église universelle à Tadmiration des siècles chrétiens. Tout entier à cette grande sollicitude de toutes les églises qui incombe au vicaire du Christ, il ne permit à sa famille ni d^absorber son temps, ni de spéculer sur les ressources dont il pouvait disposer com'me pape. Si Ton a reproché à quelques-uns des Pontifes romains, d^avoir usé de trop de condescendance à Tégard de leurs parents, ne pourrait-on pas taxer Clément IV d'une vertu peut-être trop austère à Tégard des siens ? U écrivit à son neveu Pierre le Gros quel« que temps après son élection : « Bien des gens se réjouissent de mon élévation; quant à moi, je
éÔ SAINT LOUIS ET CLEMENT fV
n'y trouve qu'un motif de crainte et de larmes, car je sens toute i'énormité d'une charge pareille. Cette élévation ne doit être pour toi qu'un motif de t'humilier. Je défends à toi, a toi mon frère, à tous nos parents de me visiter sans mon ordre formel. Ne cherchez pas à marier plus avantageusement votre sœur par des espérances qu'on fonderait sur moi; car Je ne ratifierais pas un tel mariage et je ne pourrais rien faire en sa faveur. Que Mabille et Cécile prennent les maris qu'elles auraient obtenus si j'étais resté un simple ecclésiastique (i). »
En effet, il n'accorda à ses filles que Ce qu'il leur aurait donné s'il était resté dans sa ijondition première; aussi les aspirants disparurent, et ses deux filles se retirèrent dans l'abbaye de St-Sauveur, de Nîmes, ou elles embrassèrent la vie religieuse. Il obligea un de ses neveux qui possédait trois bénéfices à en rési-^ gner deux, disant à ceux qui intercédaient en
(i) Mansî XXIII, 1124*
Sa faveur : Ce n^est pas à la chair, ni au sang, mais c'est à Dieu qu'il faut que j'obéisse. Un de ses frères n'obtint de lui qu'une cure de paroisse. Mais en revanche sa libéralité se signalait en faveur des pauvres, et sa volonté ferme ne cédait ni aux instances de ses amis, ni aux recommandations des souverains.
Quel honneur pour TÉglise de St-Gilles d'avoir donné un tel pape au monde catholique, et quelle gloire pour cette patrie si un jour, en regard de la maison qui l'a vu naître, dans cette crypte séculaire, où bien souvent il vint s'agenouiller, où il puisa sans doute les germes bénis de sa sublime vocation, il pouvait reposer près du tombeau de St«Gilles, au milieu de ses concitoyens ! Les restes vénérés de Clément IV sont conservés dans l'église de Ste- Marie de Gradi, à Viterbe. Un sarcophage de marbre, travaillé en mosaïque^ renferme sa dépouille mortelle; mais hélas! cette église privée de ses gardiens naturels, les fils de St Dominique expulsés par le gouvernement d'Italie^
6q SAINT LOUIS ET CLÉMENT IV
est destinée, comme beaucoup d'autres, à la destruction ou à une profanation non moins redoutable. Devant une telle situation, le conseil de fabrique de la paroisse de St*Gilles a émis le vœu de. donner suite aux premières démarches faites par M. le curé auprès de son Éminence le cardinal évêque de Viterbe. Une lettre de ce prince de T Église nous a transmis ces précieux détails et son Éminence a bien voulu nous adresser le 5 avril 1877 la remarquable inscription qui décore le tombeau de Clément IV et que nous sommes heureux de pouvoir transcrire ici (i) :
(i) c- Lector, fige pedes admîrans quam brevis aedefl
« Pontificem quartum Clementem contegit arctum.
tt En datur in cineres Pétri successor et hseres,
« Cujus si memor es, mundi non gaudia quœreSf
c Hic judex primuro, quem sic successus opimum
« Reddidit, ut fertur, miles probus efficitur ;
<i Taleque sortitus nomen jurisque peritus
« Virginis unius fuit unicus ipse mari tus
a Qui viduatus ea, mox Christi sorte potitus
« Aniciensis ita dignus fuit archilevita.
« Praesul ibi factus, post archiepiscopus actus ;
c Pastor ut egregius Narbonnae prœfuit auctus ;
« Atque Deo gratus vir Cardin ibus sociatus
a Papatus nomen Urbis suscepit et omen ;
SAINT LOUIS ET CLEMENl IV 6l
« Lecteur, arrête- toi, regarde étonné combien est exigu le monument qui contient le pape Clément IV. Le voilà réduit en poussière, le successeur et Thériticr de Pierre : en songeant à lui tu ne rechercheras pas les joies du monde. Juge célèbre dans le droit, soldat sans peur et sans reproche, il fut le mari d'une épouse vertueuse. Devenu veuf, il ne voulut plus contracter d'autre alliance que celle de Jésus-Christ. Revêtu des saints Ordres, il fit éclater une sainteté si émînente comme archidiacre du Puy, que, fait évêque de Narbonne, il en remplit les fonctions avec un zèle admirable. Béni de Dieu, il fut revêtu bientôt après de la pourpre cardinalice ; enfin il fut décor^ du nom de souverain Pontife et devint ainsi le protecteur de la ville éternelle. Ainsi exalté et couronné d'une siadmi-
c Sic sublimatus.sicdenique clariiicatus»
c Perficiendo, gradus censetur ad astra levatus.
c Annis sex dénis octo cum mille ducentia
a Transactis Christi, Clemens tumulo datur isti
c Agyos quare qui transis corde precare,
9i Ut finalts ei dct gaudia summa diei. Amen, a
rabic splendeur, en le voyant parcourir tous les glorieux degrés de cette magnifique carrière, on le croirait élevé au-dessus de la terre et arrivé jusqu^aux cieux. C'est le 29 novembre de l'an de Notre-Seîgneur 1268 que descendit dans le tombeau l'illustre Clément. O toi qui passes ici avec des sentiments pieux, demande au Seigneur que le bonheur suprême du dernier jour lui soit donné. Ainsi soit*iL »
Tel fut ce grand Pape qui mourut à Vîterbe le 29 novembre 1268. Il avait succédé au pape Urbain IV, après une vacance du St-Siége de près de trois ans.
Il exhorta les rois et les peuples à entreprendre une croisade, qui fut la dernière ; il mourut sans avoir vu Rome en qualité de pape. Tous ses contemporains louent sa piété, son humilité, sa fermeté et son talent pour la parole. Les critiques formulées contre cette bdle vie ne sauraient prévaloir contre cette grande voix des siècles qui s'élève unanime en faveur de Clément IV et qui est pour nous ici la voix même de Dieu, vox populi^ vox Dei.
Clément IV n'oublia jamais, de son côté, ce qu'il devait au roi très-chrétien. Monté sur le trône pontifical (i265), il lui écrivait ces lignes à jamais mémorables : « Autrefois, nous vous « appelions notre maître : rien de plus juste ni « de plus agréable à notre cœur. Vous fûtes €( en même temps notre ami; rien de plus vrai « ni de plus flatteur pour nous. Maintenant que « la divine miséricorde nous a élevé, elle seule, « au faite du trône apostolique, nous vous don- « nons un nom plus doux. Vous êtes notre « fils; et ce nom rend mieux que tous les autres « la douceur de la dilection que nous ressenti tons pour votre auguste personne. »
Ce double lien d'amitié pour Guy de Foulques et de vénération pour Saint-Gilles peuvent expliquer les séjours prolongés de Louis IX dans l'antique abbaye. Le passage de saint Louis â Saint-Gilles est attesté par un curieux monu * ment. On voit sur le fût d'une des colonnes du porche de la basilique au milieu de divers noms de pèlerins, gravés sur la pierre à l'aide d^une
pointe d'acier, le nom de Joinville, écrit sans doute de sa main; et à côté, la silhouette du roi grossièrement tracée. Il est revêtu d'une cotte de mailles, porte la couronne sur la tête et à la main le sceptre surmonté de la fleur de lys.
Dès le XI* siècle, la ville de St-Gilles avait pris des proportions telles que le nombre des paroisses s'élevait à sept. Quatre maisons religieuses avec des églises, remarquables presque toutes par leur architecture élégante lui formaient comme une couronne d'honneur, que le souffle des révolutions a arrachée de son front mutilé.
Un couvent de Trinitaires pour la rédempr tion des captifs, un hôpital pour les lépreux, une maison des chevaliers du Temple, un grand prieuré de l'Ordre de St-Jean-de-Jérusalem., le premier fondé en Europe et le plus considérat)lç de la langue de Provence, offraient à Saint-
Gilles les plus précieuses ressources de la charité catholique.
Mais la paroisse a toujours été et sera toujours l'établissement le plus cher et le plus indispensable à la communauté chrétienne. N'estelle pas le berceau et en même temps la tombe du chrétien régénéré en Jésus-Christ ? Et entre ces deux extrémités de la vie, le combat, dont l'éternité heureuse ou malheureuse est la redoutable issue n'est-il pas soutenu par le chrétien fervent sous le regard maternel de cette église qui sourit à ses triomphes, le relève dans ses chutes, guérissant ses blessures, cicatrisant ses plaies et l'encourageant de nouveau à la victoire ?
Sept paroisses se partageaient le gouvernement spirituel des âmes à Saint-Gilles :
Saint "Jacques^ qui partait de la porte du Macel jusqu'au chemin montant de l'Abattoir. Cette paroisse comprenait tout le quartier dit La Gallînarié, et en longueur la partie des maisons comprises entre le commencement de la ville
jusqu'au Luxembourg. Son cimetière étâdt, il y a un peu plus de cent ans, à la hauteur de ia croix de TAbattoir, du côté d'Espeyran ;
Saint-Nicolas^ sur les quartiers hauts qui s\étcndcot de la place de Téglise actuelle jusqu^à rhospice, dans la direction de TOuest ;
Saint-Privat , sur Us hauteurs près le Château, en descendant ensuite au chemin de Bcaucairc ;
Saint-Jean l'épangéliste^ en descendant à rextrcmité de la rue actuelle de TAbbaye ;
Saifit 'Pierre^ au Nord du Château, dans la direction du cimetière ;
Saitit'Mariin^ vers Textrémité Nord de la GrandVue ;
Saint-Laurent^ enfin, qui comprenait toutes les rues et les maisons situées au quartier et sur la place qui porte encore le nom de Saint-Laurent,
Plusieurs églises ou chapelles s'élevaient encore dons la ville, comme des secours précieux offerts à ces nombreuses paroisses. La rue de
l^Aocienne Poste nous offre quelques restes d'uoe chapelle dite de Saint-Louis. Dans la rue Porte^dcs-Maréchaux, en face de la rue de TAbbaye^ existait une église appelée chapelle de la Congrégation des filles. Mais celle qui doit nous tenir le plus au cœur est la Chapelle qui s'élevait autre;fois sur le terrain qui porte le nom de Baume du grand Saint-Gilles. Malgré son nom de Baume, ainsi qu'on la très-judicieusement écrit, la nature du sol s'oppose à ce qu'il y ait jamais eu de grotte en cet endroit. Rien n'empêche de supposer, avec certains auteurs, que la grotte dans laqudle Saint-Gilles fut découvert par le roi Wamba, fut située au lieu même où s'élève aujourd'hui l'antique Abbatiale, qui nous offi-e, dans la partie Nord de la crypte, une anfractuosité creusée dans le rocher, conservé peut-être dans cet état par un dessein prémédité. Le lieu appelé Baume de Saint-Gilles est un bassin de i mètre 5o de profondeur et de 7 mètres de diamètre.
Il est entouré de quatre chênes qui tombent de
vétusté. Quelques débris de tuiles, de pierres et de tronçons de colonnes de marbre jonchent ce sol béni et sanctifié par la présence du solitaire de la vallée Flavienne. Notre saint se nourrissait d^herbes sauvages et de racines ; il buvait Peau pure d^une source que la tradition nous indique parmi celles qui coulent entre Saint-Gilles et le bois de la Ribasse, au fond même des collines, au Nord desquelles on voit la Baume de Saint- Gilles. M. de Baumefort pense que ce bassin antique est un de ces nimthi^ lieux d'asile dans le moyen-âge, mais autrefois demeures solitaires de ceux des druides qui, séparés du monde, se 1 ivraient à leurs contemplations dans des bois solitaires, Insolitis locts (Lucain). Combien ce lieu fut cher à la piété des siècles qui s^écoulèrent depuis ! Cette terre n^avait-elle pas été détrempée par les larmes de Saint Gilles ? Aussi on ne peut qu'accepter la tradition qui nous montre une chapelle élevée dans ce lieu célèbre. Là on se rendait autrefois processionnellement et Ton y venait prier dans les temps de calamité ou de
COOVENIS, PAROISSES, CHAPELLES 69
sécheresse, et la tradition rapporte que ce n^ était jamais en vain. On aime aujourd'hui encore à fouiller ce sol de la Baume pour y rencontrer de petites pierres qui ont la forme de cubes, dont on attribue sans trop de fondement la taille à saint Gilles. On attache une pieuse confiance à porter sur soi ou à garder ces reliques de la Baume ; on aime à voir dans ces petites pierres les restes de mosaïques qui servirent de pavé à cette chapelle, élevée en ces lieux. Pourquoi la piété envers le grand saint Gilles seraitelle aujourd'hui impuissante à relever les ruines de cet antique sanctuaire ?
Nous ne pouvons passer sous silence Téglise de la Madeleine, située en dehors des anciens remparts, au-dessus de la croix du chemin de Nîmes. Un testament, datant du XIP siècle et dont la teneur est gravée sur une pierre arrachée depuis peu à une destruction déplorable, a été déposée dans l'ancien chœur de la basilique de Saint-Gilles. Nous sommes heureux de pouvoir placer cette précieuse inscription sous les yeux de nos lecteurs ;
(i) Anno Dominicae Incarnationis MGLVIII.
II Nonas Februarii, Boneta et filii ejus Johanncs Cornutus ac Guillelmus Jordanus, dcderunt pro animabus suis Domino Deo et Santé Marie Magdalene banc terram in qua bec ecclesia fundata est cum domibus et pertincnciis suis. Hanc donationem fecerunt in manibus Gislaberti, institutoris predicte ecclesie, qui promisit eis ut habitatores hujus ioci présentes et futuri in perpetuum in predicta die faciant septem missas celebrare pro animabus predictorum donatorum et eorum parentum et omnium fidelium defunctorum (2).
(1) L'an de rincarnatioQ IfCLVlII (11 58) le 2 des aones de février (4 février), Bonéta et ses fils Jearï Cornut et Guil* laume Jordan ont donné pour (le salut de) leur âme au Seigneur Dieu et à Sainte-Marie Madeleine la terce où cette église a été bâtie avec ses maisons et ses dépendances. Cette donation a été faite entre les mains deGislabert, recieur de la susdite église, lequel a prorois que les habitants (desservants) présents et futurs de cette église feraient célébrer à perpétuité au jour susdit (4 février) sept messes pour le repo» des âmes des donateurs pour celles de leurs psrenu et de tous les fidèles défunts.
(a) Inscription lapidaire placée dans Tancten choeur dç Vépltse abbatiele.
COUVENTS, PAROISSES, CHAPELLES ji
Nous avons vu Tainour tout particulier qu^Urbain II portait au monastère de Saint- Gifles. Qément IV ne lui céda en rien en dévouement et en amour pour cette célèbre abbaye. La faveur des papes et des rois valut â Fabbaye de Saint-Gilles une prospérité toujours croissante. Les vertus et les grands exemples que lui avait légués son saint fondateur la maintiareiit dans une régularité que rien ne put jamais amoindrir et qui en fît un des premiers monastères de T Église.
Nous avons dit que Saint-Gilles avait fait don de son monastère au St-Siége; en retour de ce bienfait, le St-Siége lui accorda le^ privilège de Texemption. Ce don constituait un titre de propriété parfaitement légitime; l'exemption était un bienfait précieux. Ainsi Tabbaye échappa à ce despotisme féodal qui ne respectait plus rien; pas même la divine majesté du sanctuaire. Qu'elle serait longue à raconter l'histoire des collations sacrîléges dont se rendirent coupables certains princes, qui se déco-
72 COUVENTS, f>AROÏSSES, CHAPELLES
raient cependant du titre pompeux de protecteurs de l'Église I Toutefois Cliarlemagne et Louis-le-Débonnaire reconnurent par des chartes authentiques accordées au monastère de Saint-Gilles des privilèges considérables qui remontaient plus haut (i).
A Tavénement de ce dernier, Chrestien, évêque de Nîmes, obtient de ce prince un nouveau diplôme, daté de Tan 814, dans lequel nous lisons que le roi, prenant sous sa protection spéciale non-seulement Téglise de Nîmes mais encore le monastère de Saint- Gilles avec toutes ses dépendances, fait défense à tous juges et officiers royaux de dresser leur tribunal sur les lieux ci-indiqués ou de mettre la main sur quelqu'un de leurs habi-
(1) Le monastère de Saint>GilIcs était dispensé de fournif à l'État tout contingent au service militaire, toute prestation en espèces, et n'était tenu que d'offrir des prières pour le salut de l'empereufi de ses enfants et la prospérité de TEmpire. (Louis-le-Débonnaire, en 817)
Nos frères libres- penseurs ne préfèreraient-ils pas encore ce tribut de la prière à Timpôt du sang par les conscrip* lions.
l'abbaye et ses PRIVILEGES jî
tant», pour les retenir comme otages, d'exiger d'eux aucune sorte de tributs à l'occasion de la guerre ou d'une autre nécessité publique. Si Saint-Gilles n'eut pas, comme tant d'autres monastères, son abbé chevalier ou comte, ne dut-il pas cet avantage au prestige dont le couvrait encore l'autorité du St-Siége ? Nous lisons en effet parmi les œuvres de Charlemagne que le monastère de Saint-Gilles figure comme exempt de tout impôt, parce qu'il est du droit propre de Saint- Pierre. Lorsque plus tard Tévêque de Nîmes, Gilbert, émit des prétentions sur la juridiction qu'il voulait exer-. cer à Saint-Gilles, alléguant des diplômes de Charlemagnc et de Louis-le-Débonnaire et même une prétendue donation du pape Nico^ , las i", les archevêques d'Arles, de Narbonne et d'Embrun et plusieurs autres évêques furent délégués par le Pape pour juger de cette affaire. Il leur fut adjoint plusieurs magistrats. Dieudé, duc de Ravenne, fut chargé, en qualité d'avocat ou d'avoué pour le Pape, de la poursuivre.