PREMIÈRE PARTIE
C'est la ville d'Athènes, riehe en grands souvenirs, qui eut Tinsigoe honneur de donner le jour, vers le milieu du VIP siècle, à notre illustre et glorieux patron. Descendant des anciens rois de la Grèce, Dieu lui accorda le bienfait inestimable d'une éducation chrétienne. Ce fut aux leçons soutenues par les exemples du , foyer domestique que saint Gilles dût ces im-
pressions fortes et salutaires qui influent d'une manière décisive sur la destinée de Tenfant.
Saint Gilles, à cet âge où la fascination de la bagatelle {i) exerce un trop funeste empire sur le cœur du jeune homme, s'arrache au danger des richesses par le dépouillement de tout ce quMl possède. Il meurt au monde par ce côté auquel il est si difficile de renoncer entièrement et il a la force d'aspirer, dès le début de la carrière, à la plus grande perfection contenue dans ce seul mot de T Évangile: « Si vous voulez être parfait, vendez tout ce que vous avez, donnezen le prix aux pauvres et vous aurez un trésor dans le ciel. » (2)
Mais que vois-je ? Au sein de cette pauvreté volontaire, St-Gilles se trouve encore trop peu à Taise pour servir son Dieu dans le dégagement absolu de toute préoccupation terrestre. Les regards d'admiration des créatures que lui attirent les éclatants miracles qu'il opère; les
(0 Fasdnatio nugacitaiïs Sap* iv, 12.
(2) Matth. XIX, V. 31.
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louanges que lui prodiguent les hommes témoins de son désintéressement Tépouvantent, et le voilà qui aspire après des ténèbres assez profondes pour le dérober entièrement à ce monde qui l'applaudit, pour en faire son habitation préférée et chérie « Posuisti tenebras latibulum suum. » (P. 17 et 1 2).
Saint Gilles s'éloigne donc de cette terre qui l'a vu naître ; il faut qu'il meure en lui cet amour de la patrie avec ses ineffables douceurs, ou du moins il faut qu'il cède à la voix du Ciel qui l'appelle, lui faisant accomplir par là le plus douloureux des sacrifices. La patrie, n'est-elle pas pour nous ce foyer de la famille qui nous réchauffa sur son sein, le Ciel qui ombragea notre berceau', vivante image de tous ces êtres aifnés auxquels nous avions l'espoir d'être unis dans la mort comme nous l'avions été dans la vie ?
Saint Gilles dit adieu à cette terre illustre qui lui donna le jour ; il prend les sentiers de la mer qu'ont suivis les saintes femmes qui for-
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mèrent sur la terre la famille humaine du Sauveur. O terre de la Provence, tressaille encore d'une vive allégresse! Depuis Taurore du christianisme, jamais créature mortelle n'aborda tes rivages avec un cœur enrichi de plus admirables vertus. Gommes les servantes du Christ, ces femmes incomparables qui ont sanctifié tes fils, il vient faire resplendir à leurs yeux la pure lumière de l'Évangile, et leur révéler par ses exemples les sublimes vertus qui en découlent. Et toi, vallée Fia vienne, salue cet astre resplendissant de la sainteté qui bientôt f embrasera de ses feux !
L'antique et illustre cité d'Arles a la première l'honneur d'offrir son hospitalité à saint Gilles. Mais il ne saurait y fixer son séjour. L'admiration qu'il rencontre sur ses pas pour ses verti^s et les prodiges dont le Seigneur veut qu'il soit le glorieux instrument troublent son humilité. Un malade tourmenté cruellement par la fièvre depuis trois ans et guéri par sa prière le détermine à fuir cette grande ville où on lui offre des riomphes.
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Sur les bords escarpés du Gardon s'ouvre devant ses pas égarés dans la solitude une caverne aussi abrupte que profonde, et, par une admirable délicatesse de la Providence^ un vénérable solitaire, saint Vérédètne, attiré comme lui par Tamour de la retraite et de la perfection des rivages d'Athènes, l'attend dans ces lieux déjà sanctifiés par les parfums de sa prière et de sa pénitence. O sainte grotte, redis-nous la louable émulation des vertus qui, transportant ces deux âmes unies par les liens de la plus tendre et la plus pure des amitiés, les eut transformés bientôt en deux créatures qui n'avaient de terrestre que leur enveloppe mortelle, et dont les pensées, les affections étaient toutes pour le Ciel et réternité I Ce que nous savons, c'est que tu fus impuissante à retenir renfermés dans ta profonde solitude les parfums des vertus sublimes de ces deux héros de la perfection évangélique. Des foules, avides de recueillir leurs paroles et les hautes leçons de leurs vertus, ont franchi les barrières élevées de ces déserts. Saint
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Gilles est donc obligé de fuir aiSn de se soustraire encore à ces triomphes que son humilité abhorre et, en disant adieu à cette retraite diérie, où son âme a goûté Dieu et tous les délioes de son amour, il brise encore les liens d'une amitié qui semblait nécessaire à sa vie. Dieu veut que de tous les sacrifices possibles^ il n^ en ait au*cun d'étranger à son cœur, et que les plus douloureux surtout soient accomplis par sa grande âme avec le plus de générosité, afin que rien de mortel, rien d'humaîn ne subsiste dans son cœur destiné à accomplir de si grands desseins « Nisi granum frumenti cadens in terram mortnum fuerit ipsum solum manet. O vous que mille liens rendent esclaves des sens et du mondes, instruisez-vous ici, et apprenez que le sacrifice seul peut nous rendre à la glorieuse et sainte liberté des enfants de Dieu, c'est-à-dire à la sainteté.
Le voilà donc conduit par la main de la Providence vers cette région privilégiée qui devait posséder ce précieux trésor, en le fixant pour
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toujours dans cette vallée destinée à fleurir au souffle de sa sainteté ! Oh I que ces lieux étaiemt propres, avouons-le, à captiver son CiDeur 1 et que le silence profond dç ces bois, qui n'était interrompu que par le cri des bêtes sauvages, répondait bien aux aspirations de ce cœur avide de solitude pour ne s'occpperque de prières, dç silence et du Dieu, seul objet dç son unique et ardent amour I
O grand et admir^le athlète da Christ, m craignez donc pas : ne timeas. Dieu sera avec vous, il répondra à toutes les aspirations de votTie admirable générosité I et, de même que le Christ se transfigura sur les sommets lumineux du Thabor, il va transfigurer ici, dans ce lieu solitaire, son disciple, son saint, celui qu'il prédestine à répondre aux grands desseins de sa miséricorde pour la gloire de son nom, l'honneur de l'Église, et la perfection d'un grand nombre.
Une or^iison continuelle élève ses pensées audessus de la t^re, et Içs ravissements d'un«
contemplation sublime ont transfiguré son intelligence et ne lui ont laissé que des pensées célestes. Son cœur qui a trouvé Dieu dans le silence profond de ces retraites inaccessibles le possède sans partage, et il se sent consumé déjà par les divines ardeurs du céleste amour. Comment retracer les austérités de sa pénitence, qui rappelle les rigueurs dont les plus sévères pénitents des déserts de TOrient affligeaient leur chair crucifiée ? L'eau des fontaines étanche sa soif; les herbes de la forêt et le lait d'une biche font toute sa nourriture; la terre nue lui sert de lit pour reposer ses membres fatigués. Notre saint est-il assez mortifié ? Oh non 1 il faut qu'il porte d'une manière plus authentique encore les signes de cette mort qui est le prélude de la vie! Wamba, roi desGoths, est venu à la tête d'une nombreuse armée faire le siège de l'antique et florissante cité de Nîmes. Ses guerriers ont inondé la forêt de leurs nombreuses troupes. L'un de ces guerriers a aperçu la biche du bienheureux solitaire qui bondit à leur appro-
che et va se réfugier dans ses bras protecteurs ; il la poursuit; une flèche siffle et blesse le saint dont le sang rougit cette terre trempée de ses larmes et sanctifiée par ses austérités. Quelle scène saisissante et admirable à la fois ! Tous les caractères de la mort, St-Gilles ne nous les avait-il pas révélés jusqu'à cette heure? De cette mort spirituelle, dont nous avons parlé au commencement de ce discours. Il a foulé aux • pieds le monde et ses richesses, méprisé les hommes, dit adieu à sa patrie, embrassé les rigueurs d*une vie pénitente et crucifiée. Et, à cette heure. Dieu veut qu'aux larmes si abondantes de son amour pénitent, que saint Augustin appelait le sang du cœur, viennent se mêler es flots de sang que fait jaillir douloureusement de sa blessure le trait inhumain d'un farouche soldat.
Dites, M. F., saint Gilles n'est-il pas ce grain de blé qui tombant en terre y est véritablement mort ? De quels fruits merveilleux ne devra-t-il donc pas être maintenant couronné !. Voyons
comment Dieu réalise pour lui cette seconde parole de TÉvangile : « Le grain mort en terre doit porter beaucoup de fruits. »