I. J. i8i6, février 6oi. Voyez plus haut, p. aS
la miséricorde de celui dont sur terre vous avez voulu couvrir le corps : son intercession dans le ciel vous protégera de tout péché, il conduira toute votre maison par son conseil et la gardera par sa vigilance... »
Kustîcîana a envoyé au pape pour la basilique de Saint-Pierre de ces courtines ou tapisseries précieuses, dont nous savons combien elles étaient dans le goût du temps et quelle somptueuse décoration elles faisaient aux églises.
Nous retrouverons Rusticiana, mais nous ne la trouverons pas à Rome, où Grégoire ne réussira pas h la ramener.
Grégoire resta à Constantinople aux ordres du pape Pelage lï, jusqu'au jour où celui-ci le rappela. Nous ignorons l'année de son retour, que l'on place par conjecture au début de 586 1.
Tout diacre qu'il fut, on s'étonnerait qu'il n'eût pas résidé dans son cher monastère du clivus Scauri^ dont Maximianus était l'abbé 2. Il reprit la vie régulière, il
1. Barosius, Annales, ad ann. 586, XXV, croit savoir que Grégoire a rapporté de GP. pour son monastère un bras de saint André et le chef de saint Luc, que l'empereur lui aurait donnés.
2. Le point est controversé de savoir si Grégoire a jamais été abbé de son monastère. Dddden;, t. I, p. 187. Schubert, p. i9o. De 587^ 28 décembre, date la donation faite par Grégoire à son monastère, donation dont le texte même s'est conservé. Il est reproduit dans Ewaid-Hahtmahn, t. II, p. 437-439. Maximianus est l'abbé, Grégoire porte le titre de « indignus diaconus apostolicae sedis ». Dès la fin de Sgo, Grégoire, devenu pape, confirme la donation de 587, par un acte adressé à Maximianus toujours abbé du monastère, J. 1082. Sur cet acte voyez la note d'Ewald, t. I, p. 14.
reprit la vie d'étude, c'est-à-dire la méditation des saintes Écritures. On suppose qu'il commenta en ce temps-là aux moines du cliçus Scauri les Proverbes, le Cantique, les Prophètes, les Rois, l'Heptateuque, mais il n'eut pas le loisir de rédiger ces commentaires, que Claudius, traité par Grégoire de « carissimus quondam filius », voulut mettre par écrit*. Grégoire ne fut pas satisfait da sa rédaction, où il ne se reconnaissait plus. Rien d'authentique ne nous est resté de ces commentaires.
Grégoire était, ne ce temps-là déjà, considéré comme un homme du plus grand savoir, nous en avons pour garant Grégoire de Tours, qui écrit qu'il avait été formé aux lettres, à la grammaire, à la dialectique et à la rhétorique, de telle manière qu'il était réputé n'être inférieur à personne à Rome. Nous sommes tentés de sourire de cette exagération, nous qui pouvons apprécier la grammaire, la rhétorique, la culture générale, de notre cher saint. On relève chez lui à peine quelque trace de la lecture des classiques latins. Ce n'est pas parce qu'il dit une fois : O tempora, o mores, que nous l'imaginerons familier de Cicéron. Mais enfin il connaît Sénèque^I Son latin n'a pas la
I. J. 1857, janvier 60a. Claadius doit être mort, quand Grégoire écrit cette lettre, il avait été fait abbé du monastère de Saints-Jean-et-Étienne, à Classe, aux portes de Ravenne.
a. Je pense à la lettre de Grégoire (J. i.io3, mars 6gi) au patrice Venantius, qui avait abandonné la vie monastique pour rentrer dans le mo,nde. « Scio quia, cum epistula mea suscipitur, protinus amici conyeniunt, litterati clientes vocantiir, et de causa vitae consilium a fautoribus mortis quaerîtvu'... » Grégoire poursuit : Ut tibi aliquid saecularis auctoris loquar, cum amicis omnia tractanda sunt, sed prius de ipsis ». Réminiscence de Sénèque, Episiul. III, pense-t-on. On ne peut douter d'ailleurs de l'hostilité que professe Grégoire contre la littérature
rusticité de celui de Grégoire de Tours; c'est le latin de la bonne société romaine de l'époque, c'est le latin de la conversation, ce n'est pas du latin châtié. Grégoire, pour le fond, est un autodidacte, et il a des ignorances qui étonnent. Avec cela, il pouvait être l'homme le plus instruit de Rome, en un temps où la culture était en plein déclin.
Le pape Pelage II employait son diacre Grégoire. Ne commettons pas l'anachronisme de dire qu'il l'avait fait cardinal. Sur la foi de Paul Diacre *, on croit qu'il fit appel à son concours pour négocier la fin du schisme d'Aquilée, c'est-à-dire pour réconcilier à Rome les évêques d'Istrie qui avaient rompu avec le pape Vigile, quand celui-ci eut consenti la condamnation des Trois Chapitres. Pelage II adresse aux évêques d'Istrie trois lettres doctrinales, pressantes et habiles, dont l'une (la troisième) serait l'œuvre de Grégoire. La négociation de Pelage II, d'ailleurs, n'obtint rien de l'épiscopat istrien, qui résistera pareillement aux avances de Grégoire devenu pape.
A Rome, on était, nous l'avons dit, très attentif à surveiller les évêques de la ville impériale, toujours suspects. Il arriva que l'évêque d'Antioche (il s'appelait aussi Grégoire), en conflit avec le comte d'Orient et poursuivi de calomnies qui soulevaient tout son peuple contre lui, « en appela à l'empereur et au concile ». On lui donna les juges qu'il demandait.
païenne, quand on a lu la lettre qu'il ëcrit à l'e'vêque de Vienne Desiderius, pour lui reprocher ses goûts de lettré : e In uno se ore cum lovis laudibns Christi laudes non" capiunt, et quam grave nefandumque sit episcopis cancre quod nec laico religioso conveniat ipse considéra » (J. 1824, juin 601). I. Histor. Langobard. II, 20 (éd. Bethmahn-Waitz, p. io3).
c'est-à-dire un tribunal composé d'évêques, auxquels furent adjoints des membres du te sacré sénat » : l'accusé se justifia et ses calomniateurs furent confondus. Mais il arriva aussi que les procès-verbaux de ce « synode » furent envoyés à Rome, et que le pape Pelage II put constater que le patriarche de Constantinople y était qualifié d'œcuménique, comme si son autorité s'étendait à tout l'empire.
Pelage II écrivit sévèrement à Jean le Jeûneur, cassa les actes du dit synode pour avoir employé ce coupable vocable d'orgueil [nefandum elationis vocahulum), et interdit à son apocrisiaire à Constantinople de participer aux missarum solemnia dû patriarche ^ Le pape n'infirme pas la sentence qui a j ustifié l'évêque d'Antioche des calomnies articulées contre lai, il entend protester uniquement, mais solennellement, et de toute l'autorité de saint Pierre, contre l'usurpation par le patriarche du titre d'œcuménique.
Nous sommes surpris de voir éclater si soudain ce gros orage. Car ce titre d'œcuménique n'était pas nouveau. Le patriarche, en se laissant traiter d'œcuménique, manquait-il à un engagement pris? On peul penser à cette hypothèse, mais le fait est que Rome voyait là une provocation.} et qu'elle ne la tolérerait pas.
Aussi bien Pelage II touchait-il au terme de soi pontificat. Une terrible inondation du Tibre désola Rome en 589, elle fut suivie de la peste. Ce n'étail pas la première peste dont Rome souflfrait, mais celleci fut exceptionnelle : Rome en fut véritablement dépeuplée. « On voyait des yeux du corps des flèches
I. Ces faits sont rapportés par saint Grégoire, J. iSSj, ler juin 595. ■•
venir du ciel et frapper les gens un à un », écrira trois ans plus tard Grégoire avec une émotion d'épouvante
Au mois de janvier 5qo, Pélag-e II lémie et succomba.
(Dialog. IV, 36). Ai fut atteint par l'épidt
l'avènement de saint GRÉGOIRE
La vacance du siège qui suivit la mort de Pelage II fut de six mois et vingt-cinq jours. A vrai dire, Rome procéda sans retard à l'élection du successeur : l'inondation avait emporté les greniers à blé de l'Eglise, la peste continuait à sévir, on ne pouvait rester sans évêque : le peuple fut unanime à demander pour pape le diacre Grégoire. En ce temps-là, c'est-à-dire depuis Justinien, pour l'ordination de l'élu il fallait une iussio de l'empereur, et Grégoire, qui avait son plan, dut tenir à l'observation de cette règle, encore qu'on ne l'eût pas observée pour Pelage II.
Il était admis que, sans être ordonné, l'élu prît le gouvernement de l'Eglise romaine. JJHistoria Francorum cite un sermon prononcé par Grégoire au lendemain de son élection, en pleine peste :
« Il faut, frères très aimés, que les fléaux de Dieu, dont nous devions redouter la venue^ nous inspirent de la crainte quand nous en traversons l'épreuve. Que la douleur nous ouvre le chemin de la conversion, que la peine que nous portons ait raison de la dureté de notre coeur... Tout le peuple est passé au fil de la colère céleste... On est frappé et enlevé avant d'avoir pu se convertir et gémir dans la pénitence. Pensez à ce que c'est que de comparaître devant le juge sévère, quand on n'a pas eu le temps de pleurer ce qu'on a fait. . . »
Grégoire demande à son peuple de désarmer par la pénitence le bras de Dieu. Il ordonne une litanie processionnelle à laquelle tous prendront part, et qui se
rendra à la basilique de Sainte-Marie, (Majeure). On se réunira par groupes, à l'aube, un mercredi : le clergé à Saints-Corae-et-Damien, les moines avec leurs abbés à Saints-Gervais-et-Protais, les religieuses avec leurs abbesses a Saints-Pierre-et-Marcellin, les enfants à Saints-Jean-et-Paul, les laïcik Saint-Etienne, les veuves à Sainte-Euphémie, les femmes mariées à Sàint-Clément, sept groupes, et chaque groupe conduit par le clergé d'une des sept régions. La procession ordonnée pour le mercredi se fit trois jours de suite : les colonnes avançaient- par les rues de la ville en clamant Kyrie eleison, cependant que la peste faisait rage encore et que l'on voyait en chemin des gens tomber et rendre l'âme. Grégoire donnait du cœur à ce pauvre peuple, « il ne s'arrêtait pas de prêcher et il voulait que les prières fussent sans trêve ». Du diacre de Grégoire, de Tours, présent à ces scènes, V Histor ta Franco rum tient cet émouvant récit.
En se dévouant ainsi au service de tous, Grégoire justifiait le choix que tous avaient fait de lui, mais c'était ce choix qu'il avait résolu de décliner. Il adressa une lettre à l'empereur Maurice, assure VHistoria Francorum, le conjurant de ne pas confirmer l'élection et de lui épargner l'honneur auquel on prétendait l'élever. En même temps, il faisait agir les amis qu'il avait à Constantinople pour qu'ils intercédassent en sa faveur dans le même sens. D'une lettre que, peu de jours après son ordination, il écrira à Jean le Jeûneur, on peut inférer qu'il avait compté sur le patriarche pour appuyer sa supplique : « Je sais, lui écrit-il, avec quelle énergie tu as décliné la terrible charge de l'épiscopat », quand on t'y a élevé, « et cependant, cette, même charge, tu n'as rien fait pour qu'elle ne me fût pas imposée ». Grégoire a dû
conjurer de même Theoktista, la sœur de l'empereur. Vos bienveillances anciennes, lui écrira-t-il, m'ont manqué dans cette épreuve, qui, sous couleur de me faire évêque, me ramène dans le siècle : je vais avoir à servir les intérêts de la terre plus que je n'ai fait quand j'étais a dans la vie laïque », allusion à sa carrière de fonctionnaire. C'en est fini des joies de mon repos, la vie contemplative m'échappe, le cœur me manque. Grégoire se plaint en termes tout pareils au patrice Jean, au cornes excubitorum Philippe, à l'ancien évêque d'Antioche, Anastase, en résidence à Constantinople. Il a compté sur leur dévouement, ils l'ont tous trahi pour le bien de l'Eglise et pour la confusion de son humilité.
Le praefectus urbis Romae joue lui aussi un rôle dans l'élection du pape, car VHistoria Francorum nous apprend que le dit préfet a retenu les lettres adressées par Grégoire à l'empereur pour obtenir que son élection ne fût pas confirmée, et qu'il a mandé au prince l'unanimité du peuple sur son nom : le préfet était tout acquis, comme de juste, à l'élection de Grégoire. L'empereur ne le fut pas moins, continue VHistoria Francorum^ il rendit grâces à Dieu, ayant de l'amitié pour Grégoire, nous le savions, et étant hejireux de l'honneur qu'il méritait si bien. Il confirma donc son élection, « data praeceptione iussit eum institut ».
Alors Grégoire voulut fuir. C'était trop. On s'assura de lui, on le conduisit de force a la basilique de Saint-Pierre, où il fut consacré, 3 septembre
La tristesse que lui inspire son élection déborde dans les lettres qu'il répond aux amis qui lui ont exprimé leurs félicitations, il semble que l'élu soit purement un moine, qui ne se console pas d'avoir été
arraché à la vie contemplative. Il écrit ainsi au patrice Narsès à Constantinople^ :
« En me représentant en termes si élevés la douceur de la contemplation, vous renouvelez la douleur que j'ai de ma ruiné, car vous me parlez de ce que j'ai intérieurement perdu, quand extérieurement je suis monté sans l'avoir mérité au faîte du pouvoir. Sachez que mon chagrin est si grand^ que je puis à peine l'exprimer : les ténèbres de ma douleur obscurcissent mes yeux. Triste est tout ce qui se voit, et tout ce que Ton croit consolant est lamentable à mon cœur. >
Ilécritàsonamil'évêque de Séville, saint Léandre^ :
« J'aurais bien sincèrement voulu vous répondre, si le labeur de la charge pastorale ne m'écrasait pas à ce point, que j'ai plutôt envie de pleurer que de parler. Votre révérence l'a bien compris rien qu'au texte de mes lettres, parce que je parle avec abandon à lui que j'aime avec force. Je suis secoué, en effet, dans ce poste (qui est le mien) par les flots de ce monde, et ils sont si violents, et le vieux navire, que le dessein- caché de Dieu ra"a donné à gouverner^ est à ce point pourri que je désespère de le conduire au port. Tantôt les flots se jettent' (sur nous) de face, tantôt ils gonflent sur nos flancs leurs masses écumantes, tantôt la tempête nous poursuit .dans le dos. Au milieu de tout ce déchaînement, troublé moi-même, je tiens le gouvernail, et tantôt je fais front, tantôt, le navire penché sur le côté, j'esquive en obliquant les menaces des flots. Je gémis, parce que, du fait de la négliger, la senti ne des vices va croissant (dans la cale), et que, dans la tempête terrible que nous traversons, les planches pourries ont des craquements de naufrage. En pleurant je me rappelle le tranquille rivage de mon repos, que j'ai perdu, je regarde en soupirant la terre où la violence des vents m'empêche d'aborder. Si tu m'aimes, o frère très cher, tendsmoi la main de ta prière dans ces flots où je me débats, elle me sera un secours, et le mérite qu'elle te vaudra te rendra plus vaillant dans ton propre labeur. »