‹ Saint Gregoire le Grand [microform]Chapitre 30 sur 85 · I. J, i535, i^''jain SgS, à Sébastien, évêque de Kisano · texte numérisé non relu

I. J, i535, i^''jain SgS, à Sébastien, évêque de Kisano

SAINT GREGOIRE ï,p GRANÇ,

Saint Grégoire vient de se montrer à nos yeux dans l'exercice de sa fonction d'évêque de Rome : fait évêque malgré lui, il se résigne, il prend sa tâche en mains, la tâche est lourde, mais les mains sont fermes et déliées. Il réforme, il administre, il prêche, et il fait la guerre ! On pourrait croire que c'est assez pour l'activité d'un homme constamment invalide, mais qu'on serait loin de le connaître !, Grégoire est par surcroît bien autre chose, il est d'abord un écrivain, et je ne pense pas, ce disant, aux quelque 85o lettres que nous avons de lui^.

Cet écrivain est un évêque, l'évêque du Siège apostolique, tout pénétré de cette pensée que l'Eglise a besoin de saints et zélés évêques. Les papes ont toujours examiné avec soin les choix sur lesquels portent les élections épiscopales dans leur ressort inétropolitain, et ils ont donné à tout l'Occident des règles sévères sur ce sujet. Mais il faut compter avec

I. Les minutes des lettres expédiées étaient conservées dans l'archive ou scriniwn du Latran. Jean Diacre (IV, 6i) assure que chaque année formait un volume : « Tôt libros in scrinio reliquit quotannos advixit. » La collection que nous avons des lettres de Grégoire est due principalement à un recueil de 686 lettres choisies et publiées d'ordre du pape Hadrien (772- 7g5). Ce recueil ne représente qu'une part restreinte de la correspondance de Grégoire. On consultera P. Ewald, « Studien zur Ausgabe des Registers Gregors I » , Neues Archiv^ t. III (1878), p. 433-626, et la préface du tome II de l'édition Ewald-

HARKIHANlf.

la coutume qui veut que l'évêque à élire soit pris sur place. Il faut compter avec le fait que diacres, prêtres, évoques, sont instruits et formés Dieu sait comment, au moins dans les petites Eglises. Il faut compter avec les mœurs et les malheurs du temps i Élever l'épiscopat a la hauteur de son ministère, faire des évêques la conscience de leur peuple, les prémunir contré les défaillances qui les sollicitent, Grégoire sait que c'est là une œuvre urgente, qui intéresse toute l'Eglise, et il se sent pressé de l'entreprendre.

Qu'on lise l'homélie prêchée en consistoire, au Latran (//b/wï7, in Euang, XVII), on jugera javec quel zèle Grégoire s'est mis à l'œuvre et avec quelle sévérité il ne cf aint pas de parler à des évêques.

« Combien en est-il qui, dès qu'ils sont revêtus de leur pouvoir de régir, ne brûlent plus qiié du désir dé déchirer leurs sujets, d'inspirer la terreur de leUr autorité, de nuire à ceux à qui ils devaient être utiles? Et parce qu'ils n'ont pas de charité dans les entrailles^ ils veulent faire figure de domini et oublient totalement qu'ils sont des pères : leur siège qui- est fait pour l'humilité, ils en font une orgueilleuse domination. »

Des évêques tyrâiïs, ce n'est pas assez, il y a des évêques simoniaques. Le mal n'est pas nouveau, et depuis le iv° siècle, où il fait son apparition en Orient, il est une plaie. Grégoire entend y porter le fer.

« C'est à vous, évêques, que je parle et que je parle en gémissant, parce qu'il en est parmi vous dont nous savons qu'ils tirent un gain des ordinations, ils vendent la grâce spirituelle, et de l'iniquité d'autrui, non sans leur propre péché, ils font leur lucre temporel, n

Le Sauveur n'avait-il pourtant pas dit : p^ous açez reçu gratis j donnez gratis ? Le Sauveur n'avait-il pas chassé les vendeurs du Temple? « Qui sont ceux

aujourd'hui qui vendent des colombes dans lé temple de Dieu, sinon ceux qui dans l'Eglise imposent les mains pour de l'argent? » Voilà bien la simonie que condamnent les saints canons, et pour laquelle ces canons « prescrivent de priver de l'épiscopàt ceux qui cherchent à faire de l'argent avec les ordinations qu'ils confèrent ».

Un autre mal « m'afflige grandement dans la vie des pasteurs », continue saint Grégoire, et je m'en accuse moi-même, «bien que j'y sois contraint par la nécessité de ce temps barbare, barharici temporis necessitate ». Nous sommes impliqués dans mille aOTaires temporelles, accaparés par les soucis séculiers, indififérents au caeleste desiderium^ attachés à la gloire humaine. Sans doute, dans un temps où l'évêque semble être la seule autorité qui subsiste dans la cité, l'évêque est obligé de veiller à tous les intérêts et à tousles services : « Ecce iam pêne nulla est saeculi actio quam non sacerdotes administrent ». Allons-nous, pour autant, oublier que nous sommes le sel de la terre et que nos peuples attendent de nous avant tout le salut des âmes? Quelle assurance pourra être la nôtre, quand nous nous présenterons, pasteurs sans troupeau, devant le souverain juge?

On voit^si l'examen de conscience est sévère que Grégoire met sous les yeux de ses évêques. Il ne s'en tiendra pas là, il écrira un petit livre destiné, moins à relever leurs erreurs, qu'à former leurs consciences, et ce petit livre aura un succès si grand et une autorité si efficace, que l'on peut bien dire qu'il a été pour l'Occident la norme de l'épiscopàt.

Le Liber regulae pastoi-alis est adressé à Jean évêque (de Ravenne)^. Grégoire prend prétexte de la lettre que Jean lui a écrite et dans laquelle, avec un sentiment de vénération et d'affection, il lui a doucement reproché d'avoir voulu par la fuite se dérober à la charge de l'épiscopat. C'est une charge, ô mon très cher frère, lui écrit Grégoire, et, de peur que cette charge ne paraisse légère à certains, je veux consacrer ce livre à dire ce que je pense de son poids, '^^ pour que ceux à qui elle n'est pas échue ne la recherchent pas inconsidérément, et que ceux qui l'ont recherchée inconsidérément tremblent de l'avoir obtenue.

Un art ne s'improvise pas. Quelle témérité que d'assumer sans préparation le magistère pastoral, quand le gouvernement des âmes est l'art suprême, (( ars est artium regimen animarum »! L'ambition ne s'effraie pas d'une témérité pareille. Parce que présentement, par la grâce de Dieu, tout ce qu'il y a de grandeur séculière, et si haute soit-elle, s'incline devant la religion, on voit des hommes rechercher dans l'Eglise, avec le pouvoir, les honneurs, la gloire. Ils régnent donc, sans avoir été appelés de Dieu, et, portés qu'ils ont été parleur seule convoitise, on peut dire qu'ils se sont emparés de l'épiscopat plus qu'ils ne l'ont reçu.

I. Le Liber regulae pasloralis fut écrit certainement au début du pontificat de Grégoire, lui-même nous l'apprend (J, i36g, juillet SgS). On peut dire qu'il était déjà plein de son sujet, quand il écrivit sa lettre de prise de possession aux patriarches de Conslantinople, d'Antioche, de Jérusalem et d'Alexandrie {J.'i092, février Sgi).

Grégoire est sévère tout autant pour qui se dérobe à l'épiscopat auquel Dieu l'appelle. Il imagine un chrétien comblé des dons divins, chaste, mortifié, instruit, patient, humble, courageux, juste, Grégoire ne reconnaît pas à ce chrétien le droit de refuser de devenir évêque. Celui-là est convaincu de ne pas aimer le souverain Pasteur, qui refuse de paître le troupeau de Dieu, fût-ce par attachement à la vie contemplative. L'humilité n'est pas vraie, quand elle résiste aux. desseins de Dieu, Qu'il obéisse donc, si à contre cœur que ce soit, et qu'il se rassure en pensant qu'il n'a pas cherché la gloire dans l'honneur d'être évêque, et qu'il n'est pas de ceux qui, « aspirant au faîte du pouvoir, d'avance se repaissent, dans le secret de leur pensée, de la sujétion des autres, se réjouissent de leur propre louange, élèvent leur coeur vers les honneurs, et exultent de l'abondance qui affluera vers eux : ils cherchent les avantages du monde dans une dignité qui devrait être la condamnation des avantages du monde ».

Grégoire insiste sur l'indignité de ces ambitieux, sur les intentions qu'ils ont l'illusion de croire pures : ils se mentent à eux-mêmes, ils feignent d'aimer ce qu'ils n'aiment pas, et de ne pas aimer ce qu'ils aiment. Ils ont voulu arriver, principari, ils séchaient de ne pas arriver; quand ils sont arrivés, quelle est leur insolence! Ils se persuadent que leur élévation leur était due. Ils jouissent de leur dignité comme des séculiers. Ils oublient tout ce qu'ils pouvaient avoir de pieux desseins. Non, il ne saurait apprendre l'humilité quand il est au faîte, celui qui n'a cessé de s'enorgueillir quand il n'était rien : il ne fuira pas la louange, il ne vaincra pas l'avarice.

Le vrai évêque est celui qui, mourant à toutes les

LA « RÉGULA PASTORALIS » ET LÈS « MORALIÀ ». 87

passions de la chair, vit spirituellement, dédaigne les prospérités du monde, ne craint aucune adversité, et n'a de désir que pour les biens intérieurs. Il fait largesse de ce qu'il possède et ne convoite pas le bien d'autrui. Sa miséricorde l'incline à pardonner, sans qu'il ait la faiblesse de pardonner plus qu'il ne convient, car il s'interdit de s'écarter de la rectitude. Il veut être imitable à tous en tout. Il veut pouvoir être écouté de Dieu. Grégoire fait ici une comparaison qui est comme une parabole : Si d'aventure, dit-il, quelqu'un vient à nous, et, pour que nous intercédions en sa' faveur, nous veut conduire à un puissant du siècle dont il redoute la colère, mais qui nous est inconnu, nous lui répondons sans hésiter : Nous ne pouvons intercéder en ta faveur, parce que nous ne connaissons pas ce personnage. Si donc un homme s'excuse ainsi de ne pouvoir intercéder auprès d'un homme, comment pourra oser intercéder auprès de Dieu celui qui ne se sait pas en grâce, vu la pauvreté des mérites de sa vie? Comnient implorera-t-il le pardon des autres, quand il ignore si Dieu n'a pas de ressentiment contre lui? Que l'évêque, attaché aux désirs de la terre, redoute d'exciter la colère du juge, et, en se complaisant dans l'éclat de sa dignité, ne cause la ruine de ses ouailles.

Ne demandons pas à Grégoire une composition étudiée : les redites ne l'efiFraient pas, ni les longueurs, ni les négligences, il n'est pas châtié et il est abondant, il laisse parler sa- conscience et son expérience, sans souci de bien dire. On ne saurait analyser point par point un traité qui est à peine un traité. Mais on peut noter au passage, en négligeant les lieux communs, les observations qui révèlent l'auteur et son temps.

L'évêque, dit Grégoire, doit pratiquer le silence, mais

le silence ne doit pas être sans; discernement. Il est des évêques qui redoutent de dire librement les choses droites, « loqui libère recta », parce qu'ils craignent de perdre la faveur des hommes. Ce sont des mercenaires. Pour la défense de son troupeau, l'évêque doit tenir tête et parler librement aux puissances de ce monde. Il doit aussi donner la preuve de sa miséricorde. ft Qu'il se fasse connaître tel, que ses fidèles n'aient pas de confusion à lui révéler les secrets de leur cœur, et que ces petits, quand ils sont aux prises avec les flots des tentations, recourent au conseil du pasteur comme au sein d'une mère. » Il les soulagera par ses exhortations, et « ils laveront leurs fautes par les larmes de la prière ». Beau texte (II, 5) qui projette une vive lumière sur le ministère pénitentiel de l'évêque^, à qui ses fidèles ouvrent leur conscience et de qui ils attendent un secours dans le trouble de leurs fautes. Ce texte se complète par cette remarque émouvante : « Souvent il arrive que l'évêque, quand il connaît ainsi les épreuves d'autrui et qu'il y. compatit, ressente en lui-même quelque chose des tentations qu'on lui révèle... Mais que le pasteur ne craigne pas, parce que Dieu pèse tout subtilement, et qu'il le préservera d'autant plus facilement de la tentation, qu'il a avec plus de miséricorde porté le poids de là tentation d'autrui. » La miséricorde n'est pas tout. « Il est nécessaire que les évêques soient craints aussi de leurs fidèles, quand ils surprennent ces fidèles à ne pas craindre Dieu, et que ceux-là redoutent de pécher par peur des hommes, qui ne redoutent pas les juge-

I. Ou rapprochera utilement Homil. in Euang. XXVI, 5-6, elXL, 2.

rnents de Dieu » (II, 6). Pourquoi voit-on des évêques manquer à ce devoir?

Grégoire préfère cependant leur rappeler qu'ils doivent servir plutôt que dominer : « Nec praeesse se hominibus gaudent, sed prodesse » (II, 6). Ils doivent se rappeler l'exemple de saint Pierre, « qui tenait de Dieu le principatus de la sainte Eglise », et qui cependant refusait les marques de vénération que lui voulait donner le centurion Corneille : Non, non, disait-il, je ne suis qu'un homme comme toi. C'était pourtant ce même Pierre qui déployait une autorité si souveraine contre la faute d'Ananias et dé Saphira ! L'évêque apprendra par là qu'il doit tenir tête aux vices, plutôt qu'aux frères, « vitiis potius quamfratri" bus dominatur ». Du droit de son pouvoir, il frappera les fautes, et en même temps, par son humilité, il se montrera le semblable et l'égal des frères qu'il corrige, encore que, ajoute saint Grégoire émouvant ici encore, « il soit juste le plus souvent que ceux-là mêmes que nous corrigeons, nous les estimions tacitement meilleurs que nous ». Humilité et discipline, concilions l'une avec l'autre : l'évêque est un père et une mère, il applique au blessé comme le bon samaritain l'huile et le vin, la douceur et la sévérité, ni trop de douceur, ni trop de sévérité, un amour qui ne soit pas amollissant, une vigueur qui ne soit pas exaspérante, une pitié qui n'épargne que ce qui doit être épargné, un zèle qui, par outrance, ne sévisse pas comme une terreur.

On rencontre des évêques qui, oubliant qu'ils sont voués au salut des âmes, s'assujettissent tout entiers a des besognes séculières. Jour et nuit, ils n'ont de pensée que pour elles, et quelle pensqe agitée! Ils trouvent du plaisir à être écrasés parles aifaires, et tandis qu'ils se félicitent d'être pressés par le tumulte

du monde, ils deviennent étrangers aux choses intérieures qu'ils devraient enseigner aux autres. La vie spirituelle de leurs fidèles en est compromise : quand la tête languit, les membres sont inertes . Les affaires séculières, on y peut mettre la main par compassion, jamais on ne doit les rechercher par goût. Ce n'est pas qu'il faille louer l'évêque qui refuse d'être pour son peuple une providence. Saint Paul n'a-t-il pas dit, parlant de la sollicitude pastorale : « Qui n'a cure des siens, surtout de ceux de sa maison, trahit la foi et ne vaut pas un infidèle. » Tenons donc un juste équilibre entré l'activité extérieure et la récollectiôn intérieure. « Trop souvent, pour se livrer sans réserve aux sollicitudes temporelles, les évêques laissent se refroidir l'amour qu'ils doivent entretenir au fond de leurs cœurs. »

Qu'ils se défient du désir de plaire, qu'ils ne cherchent pas à se faire aimer plus que la vérité. Et ici encore une comparaison qui pourrait être un apologue : « Celui-là est un ennemi du Rédempteur, qui, dans ce qu'il fait de bien, désire être aimé de l'Eglise à la place du Rédempteur même : coupable de pensée d'adultère est le serviteur qui désire plaire aux yeux de l'épouse à laquelle il porte les présents de l'époux » (II, 8). Ce n'est pas à dire que l'évêque nâdoive pas se faire aimer, mais seulement pour faire aimer la vérité. Car il est difficile, quelque droite que soit sa parole, qu'un prédicateur qui n'est pas aimé jse fasse écouter volontiers. Que donc il se fasse aimer, pour se faire écouter, et qu'il n'accapare point pour lui l'amour qu'on lui a. « Et moi aussi, disait saint Paul, en tout je veux plaire à tous. » Mais il disait aussi : « Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas le serviteur du Christ. » Donc l'apôtre plaît et il ne

plaît pas, parce que, en cherchant à plaire, il ne.se cherche pas lui-même, mais il veut que par lui la vérité plaise aux hommes,

L'évêque sera à la hauteur de sa lâche, si, « inspiré d'en haut de l'esprit de crainte et de dilection, il s'applique à méditer chaque jour les préceptes de la parole sacrée, afin que ces divines monitions restaurent en lui le zèle de la sollicitude et le goût de la vie céleste : il faut que celui qui par la société des séculiers est exposé à voir vieillir sa vie, se rajeunisse par la componction et le désir dans l'amour de la patrie spirituelle » (II, 1 1).

Une troisième partie de la Régula pastoralis a pour dessein de dire comment l'évêque doit enseigner. Saint Augustin avait écrit sur ce sujet son admirable petit livre De catechizandis rudibusy que Grégoire est loin d'égaler. Aussi bien n'a^t-il pas la pensée de le refaire.

Il considère que la prédication doit s'imposer une grande diversité du fait qu'elle s'adresse à des auditeurs qui sont eux-mêmes divers. Ce qui est bon pour l'un ne sert pas pour un autre : « On siffle doucement pour calmer un cheval et pour exciter un jeune chien. » La parole donc doit s'adapter à la qualité des auditeurs : leurs esprits sont les cordes tendues d'une cithare, qui donnent à l'artiste les notes qu'il veut, à condition d'être frappées par le même plectre, mais non du même coup. » Suit une longue description des caractères et des mœurs du peuple chrétien, description d'un faible intérêt, avouôns-le, car elle comprend surtout des généralités élémentaires.

Exemple : ..

« On doit prêcher autrement aux maîtres et aux esclaves. Que les esclaves considèrent l'humilité de leur condition, que les maîtres n'otfblient pas qu'ils ont été' créés comme leurs

esclaves et qu'ils sont égaux par nature. Les esclaves doiveat être exhortés à ne pas mépriser leurs maîtres, de peur d'offenser Dieu en contredisant par orgueil l'ordre par lui établi, et les maîtres avertis qu'ils s'enorgueillissent contre Dieu de ses dons, si ceux que leur condition fait leurs esclaves^ ils ne les reconnaissent pas pour leurs égaux dans la nature qu'ils ont en commun. Les premiers doivent savoir qu'ils sont les esclaves de leurs maîtres, et les seconds qu'ils sont les conservi des esclaves > (III, 5).

Ce serait cependant manquer de justice à saint Grégoire que de ne pas signaler ait passage plus d'une observation précieuse. Le chapitre sur la patience (III, 9), et sur les revanches que la patience en s'aigrissant cherche à se procurer, est d'un moraliste qui a de la psychologie, et bien de l'esprit sans courir après. Ailleurs, il parle des gens d'humeur douce et bienveillante, qui louent les gens de bien, mais ne s'inquiètent pas de les imiter. « La sainteté des vertus leur plaît, comme à des spectateurs la vanité des représentations : ces spectateurs, en eflFet, applau- . dissent aux prouesses des cochers et des comédiens, sans aucune envie d'en faire autant » (ÏII, 10). Signalons le chapitre sur les malades (III, 12), le chapitre enfin sur les riches qui usent mal de la richesse (III, 20) : Grégoire en connaît quelques-uns qui « ne regardent pas à des largesses pour nourrir des histrions, quand les pauvres du Christ sont torturés par la faim ». Il en connaît d'autres qui « rachètent par des aumônes leurs fautes passées, et continuent de commettre des fautes qu'ils auront à racheter encore, estimant sans doute que la justice de Dieu est vénale, et que, s'ils donnent des nummi pour leurs péchés, ils peuvent pécher impunément ». On n'est pas moraliste sans être observateur, et Grégoire est un observateur attentif, charitable. Il n'y a pas

jusqu'aux bêtes qu'il sache observer : il décrit quelque part le chant et les gestes du coq (III, 89 et 4o) avec une précision de traits qui aurait enchanté la bonhomie de notre La Fontaine.

La dernière partie de la Régula pastoralis n'est qu'une conclusion : le prédicateur sera tenté de se complaire dans la satisfaction cachée d'avoir bien parlé, et voilà sur quoi il est nécessaire qu'il se surveille. Le rusé séducteur (qu'est le diable) profitera de sa torpeur pour lui énumérer tout ce qu'il a fait de bien, et gonfler son âme d'orgueil. Défions-nous de. nos vertus, elles seraient capables de nous flatter. Et saint Grégoire termine par un retour sur lui-même :

« J'ai voulu montrer ce que doit être le pasteur, j'ai peint un beau portrait, mais je suis un misérable peintre, et je dirige les autres vers le rivage de la perfection, tandis que je suis encore ballotte par les flots du péché. Ah! bon lecteur, que, dans le naufrage de cette vie, la pfanche de salut de ta prière me soutienne! »

Le Liber regulae pastoralis^ distribué par Grégoire avec profusion*, fut accueilli avec reconnaissance par l'épiscopat contemporain, si nous en jugeons

I. Voyez la lettre de Grégoire (J. i33i, nov. 594) à l'évêque de Luni (Toscane) : « Codicem regulae pastoralis domno Columbo presbytero transmîttendum per harum portitorem direximus, quem vos nolite detinere. Nam usui vestro alium sub celeritate transmittemus. » Une autre lettre (J. 1857, janvier 602) a Jean, sous^diacre de Ravenne, nous apprend que la Régula pastoralis a été portée à Constantinople et traduite en grec par Anastase évêque d'Antioche. Grégoire est peiné qu'on ait fait cette traduction : « Mihi valde displicuit, ut qui meliora hâbent 11 ininimis occupentur. » Grégoire n'ignore donc pas que les Pères grecs ont écrit sur les devoirs des évêques, il pense apparemment au De sacerdotio de saint Jean (Chrysostome). '

par, la lettre qu'en écrit à Grég^oire, Licmianus évéque de Carthagènel. Le Liber, en effet, s'est vite répandu, il est arrivé en Espagne, où il a été lu avec avidité : « Qui ne lirait avec consolation un livre, qui, médité persévéramment, est une médecine de l'âme, et qui, en inspirant le mépris des choses caduques, mouvantes et changeantes du siècle, ouvre les yeux de l'esprit à la stabilité dé la vie éternelle? Ton livre est l'école de toutes les vertus, Liber hic tuus omnium est aula çirtutum, » On voit que Licinianus n'a pas été offensé de la rude franchise du pape. Il y reconnaît aii contraire la doctrine des saints docteurs et défenseurs de l'Eglise, un Hilaire, un Ambroise, un Augustin, un Grégoire de Nazianze. Il redouterait seulement que les vertus que Grégoire réclame des évêques rie découragent les vocations. « lubes ut non ordinetur imperitus », représente-t-il à Grégoire, et il craint qu'à une pareille condition on ne trouve plus d'évêques. Cette crainte n'était pas pour inquiéter Grégoire. Licinianus n'en avait pas moins d'attachement à l'auteur : « Tui sumus, tua legej^e delectâniur ». Il n'était certainement pas le seul dans l'épiscopat à penser ainsi.

Saint Grégoire avait pour la sainte Ecriture une dévotion profonde. Il aimait à prêcher sur l'Evatigilé, nous l'avons vu, et à tirer "de l'Evangile les leçons qu'il estimait nécessaires à son peuple.

Il était attiré aussi par les problèmes les plus difficiles

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