I. EwALD, t. I, p. 58-6i
de l'exégèse, entendez les problèmes d'interprétation que posent tels ou tels livres dont le sens littéral est si obscur ou si déconcertant. On est étonné qu'il n'ait pas réservé la discussion de pareils problèmes au petit cercle de son monastère, au temps où il vivait en communauté. Mais le fait est là : les vingt-deux homélies que nous avons de lui sur Ezéchiel ont été prêchées au peuple de Rome", en 5g3-594. Il les a réunies et publiées plus tard, avec une courte préface adressée à Marinianus, évêque de Ravenne, où il raconte que ces homélies, telles qu'elles avaient été prononcées devant le peuple et sténographiées, il les avait laissées en sommeil, ayant bien d'autres soucis! On a insisté pour qu'il les publie. Il a donc repris lés notes qu'on en avait, n Jiotariorum schedas »j il les a corrigées autant que lui en ont laissé le loisir les angoisses des tribulations, et il les envoie à Marinianus qui les a sollicitées, en s'excusant humblement d'envoyer une œuvre si chétive à qui peut puiser chaque jour aux eaux profondes et limpides d'un Ambroise ou d'un Augustin.
Une comparaison ingénieuse de Grégoire nous révèle la méthode de son exégèse. A Cana, le Sauveur a fait apporter des hjrdriae ou cruches vides, il a ordonné qu'on les remplît d'eau, et il a changé cette eau en vin. Le sens littéral est l'eau que l'on nous sert et dont nous avons à remplir nos cœurs : cette eau est changée en vin, quand le sens littéral ou historia prend son sens spirituel et que se révèle l'allégorie du mystère (I, vi, 7). Pour prendre un exemple, leprophète a la vision des quatre animaux que Ton sait, puis apparaît une roue, et dans la roue une "^OMQ [Ezech. I, 16). Le sens littéral est évidemment une énigme, mais tout s'éclaire dans l'allégorie, à
savoir que le Nouveau Testament est latent dans l'Ancien.
« La roue est donc dans le milieu de la roue, parce que le Nouveau Testament est dans PAncien Testament. Et, comme nous l'avons souvent dit déjà, ce que l'Ancien Testament a promis, le Nouveau nous l'a manifesté, ce que celui-là annonce en termes cachés, celui-ci le proclame en termes clairs. L'Ancien Testament est la prophétie du Nouveau, et celui-ci la révélation de celui-là » (I, VI, i5).
Que Grégoire ait pu développer des thèmes de cet ordre devant ses auditeurs romains, c'est un indice d'abord que l'Ecriture était plus connue d'eux qu'elle ne l'est des nôtres aujourd'hui; c'est un indice aussi que, fidèles à la tradition d'Ambroise et d'Augustin, ils attachaient plus de prix à l'allégorie qu'à la lettre, et que l'allégorie la plus arbitraire ne leur paraissait pas arbitraire. Grégoire ne se dissimulait d'ailleurs pas que l'Ecriture est bien souvent impénétrable. Il s'y trouve des textes si fermés, que nous n'avons qu'à reconnaître notre cécité, bonne occasion de « progresser en humilité plutôt qu'en intelligejice » (II, v, 4)« La tâche. que nous avons entreprise, disait-il, est singulièrement difficile, « persuadons-nous bien que nous cheminons dans la nuit et que noqs avançons à tâtons » (lï,proL). Qu'on ne me reproché pas, disait-il encore, « d'oser discuter des mystères profonds que les grands commentateurs n'ont pas traités » : je les aborde avec humilité, et « il m'arrive souvent que, bien des points de la parole sacrée, que dans ma solitude je n'ai pas pu comprendre, je les ai compris une fois en présence de mon auditoire ». Je lui dois de comprendre, car « il est clair que cette intelligence m'est donnée en . considération de ceux en présence de qui elle m'est donnée ». Le pape le confesse avec
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candeur : « Verum fateor, plerumque vohiscum audio quoi dico y\ (II, u, l) *. '
II est possible aussi que les Romains qui écoutaient les homélies sur Èzéchiel fussent plus attentifs aux. moralités qu'aux mystères que lé pape trouvait dans le texte sacré : pour eux comme pour nous, ses maximes étaient plus persuasives que ses exégèses. « Nous commettons bien des péchés, mais ils ne nous paraissent pas graves, parce que, avec Tamour secret dont nous nous aimons, nous fermons lés yeux sur nous-mêmes, et nous nous flattons de notrje illusion volontaire. Voilà pourquoi nous jugeons légères nos fautes graves, et graves les fautes légères du prochain » ([, IV, 9). <r Nous devons, autant que nous le pouvons saiis pécher, éviter au prochain le scandale. Mais s'il se scandalise de la vérité, mieux vaut laisser naître le scandale que d'abandonner la vérité » (I, vu, 5). « L'ineffable sagesse de Dieu instruit l'intelligence des hommes sans bruit, sans paroles, et quand cette sagesse n'instruit pas elle-même l'intelligence d'un auditoire, c'est en vain que s'évertue la voix de celui qui le prêche » (I, viij, 17). Pensée belle et juste qui sera un jour familière à Bossuet.
Voici d'autres pensées où l'on retrouve sans peine l'inspiration augustinienne de Grégoire. Les œuvres bonnes, nous pouvons par la grâce de Dieu les entreprendre, « mais nous ne pouvons les parfaire, si celui-là ne nous aide pas qui nous les commande, si ipse non adiwat qui iuhet » (I, ix, 2). On reconnaît le Da quod mèes célèbre de saint Augustin. On admi-
I. Nous avons sans doute dans ce texte le point de départ de la légende de la colombe qui parlait à l'oreille du saint. Pattl DiAc. Fita G. 28. >
rera l'élégante exactitude du 'développement que lui donne saint Grégoire : « ,
« Si nos bonnes actions sont des dons de Dieu tout-puissant, sans qu'il y entre rien de nous^ pourquoi attribuer à nos mérites la vie e'iernelle? Et si elles sont nôtres jusque-là qu'elles ne soient point des dons de Dieu, pourquoi en remercier Dieu? Le vrai est que nos mauvaises actions seules sont de nous. Nos bonnes actions, au contraire, sont de Dieu et de nous, parce que Dieu par une aspiration prévenante fait que nous les voulions, par une aide subséquente fait que nous ne les voulions pas vainement et que nous puissions accomplir ce que nous voulons. Donc, par la grâce prévenante et par la bonne volonté subséquente, ce qui est don de Dieu devient notre mérite... Que cela soit dit contre Pelage et Caelestius » {ibid.)i
Dans les homélies sur les Evangiles, Grégoire gémissait du délabrement de sa santé, nous ne retrouvons pas de ces plaintes dans les homélies sur Ezéchiel . Grégoire cependant ne. craint pas de parler à son peuple de ses soucis, de ses scrupules, de ses terreurs. Fils de l'homme, dit Dieu au prophète, je t'ai établi guetteur pour la maison d'Israël, et ce mot fait trembler le pape. Il géfnit d'avoir une vie où toute récollection est impossible.
« Je suis contraint de discuter les intérêts des Églises, des monastères, de juger 4a vie et les actes des uns, des autres, tantôt de me mêler des affaires des particuliers, tantôt de trembler devant les glaives des barbares partant en guerre, et de veiller aux loups qui sont à l'affût du troupeau dont j'ai la garde... Quand j'ai à penser à tant de choses, à de si grandes, choses..., où trouver le temps de revenir à moi, de me réserver tout entier à la prédication, de ne pas abandonner le ministère de la parole.»* »
Que de temps perdu avec les hommes dii siècle! Que de paroles vaines î Quel pauvre guetteur je suis! « Quis ergo ego vel qualis speculator sumyi (I, xi, 6)?
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Grégoîre reviendra à des protestations de ce style (ibid. 26), dont on peut dire qu'elles passent le but. Cher saint, vos auditeurs ne vous croiront pas !
L'œuvre scripturaire de saint Grégoire de beaucoup la plus importante est son commentaire de Job ou Moralium libri. Ici nous n'avons pas affaire à des homélies prêchées au peuple de Rome. Les Moralia sont un commentaire suivi du texte sacré, un commentaire plus médité que composé, et dont la forme a été improvisée dans les entretiens d'une communauté monastique. L'édition qu'en a donnée l'auteur es^ dédiée à son ami saint Léandre, évêque de Séville.
Dans la lettre à Léandre qui sert de préface aux Moralia, Grégoire raconte que, à Constantinople, les moines qui l'ont accompagné lui ont demandé de leur commenter le livre de Job, de leur expliquer tout ce que ce livre recelait pour eux de mystères. Ils ont pressé Grégoire « non seulement de dégager les sens allégoriques de la lettre de l'histoire, mais aussi de donner aux sens allégoriques les applications morales » dont ils sont susceptibles. Grégoire était trop instruit pour ne pas mesurer la difficulté d'une pareille œuvre, qm, assure-t-il, n'avait été tentée par personne jusque-là [opère ante nos hactenus indiscusso)'^ . La pro-
I. Cette information de Grégoire n'est pas exacte. Il y a trace, en effet^ d'un traité de saint Hilaire sur Job. Saint Ambroise a quatre livres De interpellatione lob et David. Du prêtre Philippe, aini de saint Jérôme, on a des Commentarii in libriim Job. De saint Augustin des Adnotationes in lob. D'un écrivain que l'on a identifié avec le pélagien Julien d'Eclanum, une Expositio libri
position qu'on lui faisait de l'entreprendre l'accabla. Mais, levant vers Dieu son regard, il pensa « qu'impossible ne pouvait être ce que la charité commandait par des cœurs qui lui étaient fraternels ».
Donc, « devant les dits frères », il entreprit de commenter Job à livre ouvert, les premiers chapitres du moins. Puis, ayant trouvé quelque loisir, il dicta le commentaire de la suite. Enfin, étant moins à court de temps, il reprit son commentaire, refit les parties que . les moines avaient sténographiées, il essaya d'assurer l'unité de style du tout. Mais la -troisième partie, où Grégoire était revenu à sa première matière, resta telle quelle, c'est-à-dire à l'état de colloque. Cette méthode de composition explique la prolixité de l'œuvre, qui ne compte pas moins de trente-cinq livres. « Tout commentateur de l'Ecriture, dit le pape, doit se conduire comme un fleuve », et ne pas hésiter à déborder pour édifier.
Léandre résidait à Gonstantinople quand Grégoire s'est mis à l'œuvre, Léandre avait joint ses instances à celles des moines qui vivaient là avec l'auteur, et celui-ci avait promis de lui envoyer dans sa lointaine Espagne ce commentaire, s'il l'achevait jamais. Il l'acheva et il tient parole, comme il explique dans sa lettre liminaire. Ce n'aura pas été sans peine, car depuis des années sa santé est ruinée et il tremble de fièvres lentes, mais continuelles. Il prie Léandre d'excuser tout ce qu'il trouvera de long et d'inculte dans cette œuvre qui n'a rien de littéraire. « L'art de dire, que les maîtres dé la discipline extérieure
lob. Sans parler des Grecs, Origène, Chrysostome, et d'autres. On peut croire que Grégoire ne CQnoaissait rien de cette littérature.
enseignent, j'ai dédaigné de m'y astreindre » : le barbarisme ne me fait pas peur, la syntaxe m'est indifférente, « et j'estime tout à fait indigne de plier les paroles du céleste oracle aux règles de Donat » . Les lecteurs de saint Grégoire sont habitués aux hyperboles de son humilité.
Quel est l'auteur du livre de Job ? On a dit Moïse, on a pensé à quelqu'un des prophètes. Question bien inutile, dès là que l'on croit que ce livre est de l'Esprit saint qui l'a dicté {qui scrïbenda dicfavii). Si nous recevions une lettre d'un grand personnage, serionsnous curieux de savoir de quel calamus il s'est servi pour l'écrire? L'Esprit saint est ici l'auteur, à quoi bon chercher qui est lé scribe qui écrit sous sa dictée {Praef.)l . -
Grégoire ne s'embarrasse guère plus de la question du texte. Il sait que le livre de Job a été écrit en hébreu, et que, des deux traductions latines existantes, la nouvelle (celle de saint Jérôme) a été faite sur l'hébreu (il ajoute : et sur l'arabe) , et que cette traduction est la bonne, au contraire de l'ancienne (la préhiéronymienne), faite sur les Septante : « Cre~ dendum est quidquid in eadicitur » (XX, 82). Il ne néglige pas pour autant l'ancienne, il y recourt à l'occasion, « et parce que le Siège apostolique, auquel par la volonté de Dieu je préside, use de l'une et de l'autre traduction, mon travail s'appuiera sur l'une et sur l'autre )v [Epist. ad Leandr. 5). Saint Jérôme, si sévère, si justement sévère pour les Septante de Job et la version latine faite d'après eux, n'aurait pas été indulgent à cet éclectisme.
Pour Job comme pour Ezéchiel, Grégoire ne veut pas que l'on sacrifie le sens littéral ou historia^ mais il ne veut pas qu'on s'en contente. Job parle quelque part
de malheureux qui mangent l'écorce des arbres ; ces malheureux, dira Grégoire, font -penser à ceux qui, « dans les volumes sacrés, vénèrent la seule écorce de la lettre, et ne gardent rien de l'intelligence spirituelle, ne soupçonnant pas qu'il y ait dans les paroles de Dieu rien de plus que le son » (XX, 9) . Il arrive cependant que certains textes ne peuvent être pris à la lettre, sous peine de nous induire en erreur, loin de nous instruire. Ainsi, il est écrit {loh. ix, i3) de Dieu que « sous lui se courbent ceux qui portent l'univers ». Qui voudrait croire que Job ait accepté les fables des poètes sur les géants qui suent à porter la masse du monde ? Quand donc la lettre nous donne un sens inacceptable, « elle nous montre qu'elle renferme autre chose que nous devons chercher », c'està-dire une allégorie ou une moralité [Epist. ad Leandr. 3). Il ne faut pas s'attacher exclusivement et « violemment » à l'allégorie. L'Ecriture par ses mystères exerce les doctes, et par sa lettre le plus souvent elle réjouit les simples : « Elle est une -eau épandue et profonde, ici un agneau peut marcher et là un éléphant nager » {ibid. 4). '
La méthode d'exposition que va suivre saint Grégoire consistera à prendre dans le texte sacré des paquets de versets. Quand il a expliqué ces versets un à un au sens littéral, il recommence et explique ces mêmes versets au sens allégorique, puis une troisième fois au sens moral. Il s'attache donc aux mots, aux mêmes mots, à trois reprises, pour, à chaque reprise, en exprimer toute la signij^cation qu'il leur prête. Nous pressons, dira-t-il, les paroles sacrées comme on presse des mamelles pour les traire, ((. fortiter premîmus » (XXI, 3).
L'allégorie fondamentale du livre de Job tient à
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ce que Job est par ses épreuves une figure de la passion du Christ. Le tentateur, explique saint Grégoire (VI, i), a tout enlevé à Job, ses serviteurs et ses fils, comme au Christ il a enlevé le peuple juif et les apôtres eux-mêmes. Le corps de Job n'est plus qu'une plaie, et tel est le Christ crucifié, telle l'Eglise, son corps, dont les membres ont été par la persécution mis en sang. La femme de Job voudrait qu'il maudisse Dieu, car il y a des charnels dans l'Eglise qui sont les complices du tentateur, et on ne peut échapper à. leurs instances. Les amis de Job enfin, qui, venus sous prétexte de le consoler, l'accablent de leurs invectives, sont la figure des hérétiques qui prétendent défendre Dieu et ne savent que l'offenser (VI, i, et XI, i),
Grégoire n'est pas le premier à trouver ainsi dans l'Ancien Testament . une figure du Nouveau : saint Hilaire, saint Àmbroise, saint Augustin ont ouvert la voie, chez les Latins,. à cet allégorisme, qui si souvent a l'air d'une gageure, mais si souvent aussi, dans les Enarratîones in psalmos d'Augustin , par exemple, est fécond en si belles et si pathétiques images. Grégoire n'a pas le lyrisme d'Augustin, il n'a pas ses ailes, il chemine un peu lourdement, et il lui arrive de se détacher de la vue synthétique qu'il a conçue, comme s'il découvrait par endroits ce qu'elle a d'artificiel et d'inadéquat.
Les persécutions, en effet, sont passées. « Les flots des menaces du siècle » , qui semblaient conjurés pour anéantir la sainte Eglise, sont désormais apaisés. «Le Seigneur, après avoir humilié les princes de la terre, s'est servi d'eux pour élever l'Eglise plus haut que le faîte du monde, et il a maîtrisé les assauts de la mer déchaînée en exaltant la puissance de cette.
Eglise » (XXVIII, 36). Le rhinocéros décrit par Job est cette puissance du siècle qui fut si cruelle à l'Eglise naissante, et que nous voyons aujourd'hui soumise à cette Église. Le rhinocéros porte aujourd'hui un harnais, et il laboure : le prince de la terre porte le harnais de la foi. « Je me souviens d'avoir vu souvent le rhinocéros irrité s'apprêter à porter des coups terribles, et, la corne haute, menacer les moindres bêtes [bestiolis minimis) de mort, d'exil, de condamnations, de terreurs, puis- soudain, faisant le signe de la croix sur le front, éteindre toute sa colère,^ cesser toutes ses menaces », donner à ses sujets chrétiens l'exemple de son humilité. Si bien que l'Eglise peut dire : J'ai fait de mes persécuteurs les défenseurs de la droite foi (XXXI, 5). « Car voici que maintenant il fait des lois pour l'Eglise, celui qui jadis sévissait contre elle et lui infligeait tous les tourments, et les nations qu'il peut capter, il les amène à la grâce de la foi par la persuasion » (J.bid. 9). Plût à Dieu, même, que cette faveur des princes ne portât pas à l'hypocrisie leurs sujets!
Les hérétiques, naguère si arrogants, sont muets. «Les chefs des foules hérétiques {haereiicarumplebium principes), considérant l'autorité de la sainte Eglise, cessent de parler et mettent pour ainsi dire un doigt sur leur bouche » (XIX, 27) . S'ils s'assemblent, ce n'est plus qu'en des conventicules clandestins, espérant sans doute que leur erreur, qui ne peut compter sur la raison pour se faire valoir, inspirera quelque. respect par son mystère, et paraîtra aux âmes infirmes qu'elle séduit plus sérieuse parce que plus secrète (XX, aS). Le monde antique se continuait dans son encyclopédie : cette opposition est désarmée à son tour. Maintenant que, grâce à la prédication des saints la foi
de la Trinité a éclairé le monde, la doctrine du monde a cessé ses attaques contre les élus (XXXIII, 20).
L'Eglise apparaît aux regards de Grégoire moins dans son corps mystique que dans son établissement visible : victorieuse, protégée, toute-puissante, elle s'étend désormais à l'univers. Il semble que le terme a catholique » ne dise plus assez, Grégoire constamment qualifie l'Eglise à^universalis, La prédication de l'Evangile n'a-t-elle pas atteint les limites du monde? En réalité, « elle a pénétré les cœurs de presque toutes les nations et elle a réuni dans la même foi le limes de l'Orient et le limes de l'Occident. La langue de la Bretagne, qui ne savait articuler que des sons barbares, initiée maintenant à la louange de Dieu, commence de chanter l' Alléluia hébreu. L'Océan, naguère encore gonflé de vagues, porte docilement les pieds des saints. Les colères barbares, que les princes de la terre n'avaient pu dompter par le fer, les lèvres des évèques par de simples paroles les lient dans la crainte de Dieu » (XXVII, 21). Les infidèles se convertissent en masse, « les restes du peuple d'Israël, repoussés jadis sans merci, accourent pour se jeter avec une religieuse ferveur dans le sein de la mère Eglise ». Le monde approchant de sa fin, « le Seigneur console la douleur de l'Eglise par cet innombrable concours des âmes » (XXX. V, 35). Que nous voilà loin de la passion de Job !
Le nom de Moralia, que porte le commentaire dans la tradition littéraire, suffirait à révéler que ce n'est pas l'allégorie imaginée par Grégoire qui a davantage retenu l'attention. Grégoire, redisons-le, est un moraliste.. Il cherche, dans ses homélies, à former son peuple à la discipline chrétienne des mœurs; dans sa Régula pastoralf s, il fait l'examen de conscience des
évêques; dans son commëutaîre de Job, il a surtout en vue les moines qui l'écouient, et sofa dessein est, en leur expliquant l'Ecriture, de les instruire de leur vocation. Sans doute, bien d'autres que les moines y trouv||ont à s'édifier. Je citerais la belle page Deridetur iusti simpUcitas, sur la sagesse du siècle opposée à celle du juste (X, 48), si elle n'était pas de celles que le Bréviaire Romain a prises à saint Grégoire et que nous savons quasi par cœur. Je voudrais pouvoir citer la page plus belle, presque classique, où Grégoire développe le texte Aedificant sïbi solitudines : après avoir décrit le tumulte d'un cœur en proie à la passion de la luxure, de la colère, de l'avarice, ou de l'ambition, il fait goûter la paix de celui qui s'est préservé de ces désirs et a assuré sa solitude. « Construire des solitudes, c'est chasser du secret de son cœur le trouble des désirs de la terre, fixer son regard sur l'éternelle patrie, et ne respirer que l'amour de la quiétude intérieure » (IV, Sy-SS). Je voudrais pouvoir citer la page malicieuse où Grégoire décrit le bavardage qui s'empare des servantes sitôt que leur domina s'absente, et le silence qui rentré dans la maison avec elle, joli exemple de l'étourderie de nos pensées, « garrula ancillarum turha », quand elles ne sont pas surveillées par la raison (I, 42). Des moines, je l'espère, ne se seraient pas reconnus dans ces servantes bavardes. - 'C'était pour des moines, au contraire, que Grégoire donnait des avis si précis, si sages, sur la vie contemplative. Elle n'est pas faite pour le premier venu, disait-il, et tel qui demande à être accueilli dans un monastère n'est souvent capable que d'y apporter lé désordre : mieux vaudrait pour son salut rester dans le siècle (VI, 57). Grégoire énumère les dispositions
auxquelles se reconnaît une vocation vraie [ibid. 59). La vie contemplative est une restauration de la condition faite par Dieu au premier homme, qui avait reçu pour fin de ne se détourner par aucune défaillance de l'amour de son créateur (VIII, 19) : « Ad contemplandum quippe creatorem homo conditus fueraty ut eius semper speciem quaereret atque in solemnitate illius amoris habitaret » (ibid. 34). Chercher Dieu et vivre persévéramment dans son amour, in solemnitate amoris, telle est la vie contemplative, et pareille vie est tout le programme de l'état monastique.
Dans, la vie contemplative, le chrétien qui cherche Dieu a l'assurance que Dieu répond à sa quête et vient au-devant de lui. Sur ce texte de Job : Tonabit Deus voce sua mîrabiliter, Grégoire écrit ;
c La voix de Dieu tonne merveilleusement, parce que, avec une force cachée,, elle pénètre incompréhensiblement nos coeurs. Par des mouvements latents elle les presse dans la crainte, elle les forme dans Tàniour, elle leur crie en quelque sorte silencieusement qu'il faut avec ardeur le suivre. 11 se produit alors dans notre esprit une irrésistible impulsion, alors que la voix continue d'être silencieuse. Elle est en nous d'autant plus pressante, que l'oreille de notre cœur est par elle rendue plus sourde au tumulte extérieur. L'âme recueillie en elle-même admire ce que cette claineur intérieure lui fait entendre^ et elle sent s'épancher en elle une componction qu'elle ne connaissait pas » (XXVII,
Il suffirait d'une page pareille pour classer Grégoire parmi les maîtres de la mystique.
Elle n'est pas la seule à témoigner, de l'expérience de l'auteur.
« Nous sommes des fidèles, écrit-il, nous croyons ce qu'on nous a enseigné des choses d'en haut, et nous aimons ce que nous croyons, iatn quae credimus amamus. Mais pressés que nous
sommes pai' de vaines sollicitudes, notre vue se trouble et s'enténèbre. Et quand, même dans cet état où nous sommes réduits, le Seigneur nous pénètre d'étonnants sentiments de lui, il semble , que sa voix se fasse entendre dans la nuée... Souveraines sont les choses que nous découvrons de lui, mais nous ne le voyons pas encore dans la secrète inspiration par laquelle il nous instruit » (XXX, 4).
Puis, il y a les tentations : elles oppriment notre intelligence des choses de Dieu, elles sont un débordement d'eaux impétueuses qui couvrent la voix de Dieu. « Cependant Dieu ne nous abandonne pas dans cette oppression, il revient aussitôt à notre esprit, il disperse les nuées des tentations, il répand en nous la pluie de la componction, il ramène le soleil de rintelligence. Il nous montre ainsi combien il nous aime, puisqu'il ne nous abandonne pas quand nous nous détournons de lui, et vagdntem non cessât amare » [ibid. 5). Et Grégoire revient avec complaisance à ce verbe intérieur que Dieu se donne en nous, à nos heures de componction.
a L'invisible langue de la componction silencieusement parle en eux, écrit saint Grégoire de ces privilégiés; pour eux, le chant céleste ne dort pas, concentus caeli non dormit, parce que leur esprit connaît la suavité de la louange céleste et tend l'oreille de l'amour pour la percevoir. Intérieurement, ils entendent ce qu'ils convoitent, le désir de Dieu leur découvre les biens célestes qui seront leur récompense. La vie présente, hostile qu'elle leur est, et même si elle les favorise, ils la supportent péniblement,... ce n'est pas à cela qu'ils aspirent^... et le concentus caeli, qui fait irruption en eux par l'oreille de leur cœur, les établit chaque jour dans la compagnie des citoyens d'en haut rt (ibid. 20).
Retenons bien que ce sommet de la contemplation ne peut être atteint qu'à la condition de nous établir dans un parfait silence intérieur, comparable au sommeil d'Adam, « car, dans ce silence du cœur, tandis que
par la contemplation nous veillons intérieurement, il semble au dehors que nous sommeillons m (ibid. 54).
L'exéjgèse, l'exégèse cipoyante, s'édifie des allégories conçues par les Pères, elle ne les retient pas comme l'interprétation qui s'impose*. Elle s'attache à ce que les Pères appelaient Vhistoriay elle 'croit que la lettre doit s'expliquer en elle-même et par elle-même, une fois résolu d'ailleurs le problème du texte original. C'est dire que l'exégèse de saint Grégoire, pour un livre comme Job, ne répond guère à la méthode qui est aujourd'hui la nôtre. L'intérêt des Moralia in lob est pour nous dans les réflexions morales que le livre saint suggère à Grégoire. Là, Grégoire est un maître, mais il n'en aurait pas convenu.
Un de ses amis, Innocentius, qui venait d'être fait praefectus Africae^ lui écrivit pour lui demander un exemplaire du commentaire de Job. Nous ne voyons pas à la réponse de Grégoire s'il donna à Innocentius, ou s'il ne lui donna pas, ce qu'il demandait; il le félicite de penser à se recueillir dans la méditation au milieu des soucis du siècle, et il ajoute : « Si vous désirez vous nourrir d'une pâture délicieuse, lisez les opuscules de votre compatriote Augustin, et gardez-vous de préférer notre son à ce pur froment» (J. lySS)^.
1. Grégoire a écrit : «Iq intellectu sacrae scripturae respuinon débet quidquid sanae fidel non resistit. Sicut enim ex uno auro alii murenuias, alii anulos, alii dextralia ad oraameatum faciuat, ita ex una sacrae scripturae intellegefatia expositores quique per innumeros iotellectus quasi varia ornamenta componuat, quae tamen omnia ad decorem caelestis sponsae proficiunt » (J. 1268, août Sgî).
2. Grégoire a appris que l'évêque de Ra venue, Marinianus, fait lire à l'église (publice ad vigilias) le commentaire sur Job ;
Si le livre que nous écrivons comportait une analyse de la doctrine de saint Grégoire, c'est ici qu'il conviendrait de la placer. Nous devons nous borner à quelques indications.
Grégoire ne s'est pas trouvé'engagé dans de grandes controverses. L'affaire des Trois Chapitres était un incident clos, où il n'avait qu'à maintenir la sentence du concile de 553 et du pape Vigile, et il la maintint de son mieux. Son conflit avec le patriarche Eutychios, sur la nature du corps glorieux, se ramenait pour lui à une question élémentaire d'exégèse. Il fut interrogé sur la science du Christ, à propos de la réfutation qu'avait publiée le patriarche d'Alexandrie Euloge de l'erreur des « Agnoëtes » : il refusa de reconnaître dans le Christ une ignorance quelconque, attribuant à l'humanité du Christ, semble-t-il bien, l'omniscience du Verbe (J. 1790),. Les théologiens d'aujourd'hui font des réserves sur ce sentiment de Grégoire. L'Occident, pour en finir avec l'Arianisme des Wisigoths ou des Lombards, comptait sur le temps, et la controverse était épuisée. Les problèmes posés par l'Augustinisme avaient été liquidés par le concile d'Orange (529). Pour employer une expression chère à saint Léon, il n'y avait plus à l'horizon de Rome de « questions indisciplinées ».
il déclare l'avoir appris avec peine, « quia non est illud opus populare, et rudibus âuditoribus impedimentum magis quam provectum générât » . II conseille de faire lire de préférence des commentaires sur les psaumes, apparemment ceux d'Augustin (J. 1857^ janvier 601).
Grégoire a vécu dans cet horizon l. Il avait peu lu (J. i83o) : à l'évêque de Lyon Aetherius, qui demandait à Rome les ges ta ou les scripta de saint Irénée, Grégoire répond qu'il a cherché beaucoup et longtemps, mais qu'il n'a rien trouvé. Il connaissait saint Cyprien, saint Jérôme. Il avait pratiqué saint Ambroise. On peut dire que son maître était saint Augustin, mais il n'attachait pas de prix aux grandes spéculations d'Augustin : il s'inspirait de lui comme un prédicateur pouvait faire, il le monnayait pour les besoins de son temps, et à sa manière, qui était celle d'un pasteur. Ce n'est pas à saint Léon, mais à saint Césaire d'Arles, que s'apparente saint Grégoire.
I. Schubert, p. aoo, fort à propos, rattache Grégoire à la tradition proprement romaine : « Avec son Augustinisme populaire, écrit-il, Grégoire se tenait en général dans la ligne de la mentalité des papes qui l'avaient précédé, Gélase excepté, et il ne faisait qu'achever l'évolution commencée avec Innocent I^"^. » Cela n'empêche pas M. Schubert, une page plus loin, de reprocher à Grégoire d'avoir « légalisé pour toujours dans l'Eglise latine le Fulgàrkatholizismus du temps de la faillite de la culture romaine italienne » . Le sentiment de M. Harnack n'est pas autre : « Grégoire, écrit-il, n'a nulle part énoncé une pensée originale, il a plutôt en tout conservé la doctrine traditionnelle, mais en l'appauvrissant, et en abaissant le spirituel au niveau d'une intelligence grossière... Par la manière dont Grégoire a accentué les diverses doctrines et pi'atîques traditionnelles, il a créé le type vulgaire du- catholicisme médiéval, et le ton qu'il a donné à la sensibilité chrétienne est celui auquel s'accorde encore le catholicisme d'aujourd'hui... » Voyez tout le développement, Dogniengeschichie, t. Jll (1890), p. 233-244* Autant R. Seeberg, Dogmengeschickte, t. II (189*8)^ p. 3-l3. Mélanchton (Seeberg, p. 12) avait dit déjà : a Gregorius quem isti Magnum, ego praesultorem xa\ BaSouj^ov theologiae pereuntis voco... » L'erreur de la critique protestante est de présenter Grégoire comme le créateur de la théologie latine et de la mentalité de son temps.
Il a moins éclairé l'Eglise qu'il né l'a édifiée. Il a mis pour elle la vie chrétienne en formules claires, pleines, portatives^. On a dit de lui avec justesse qu'il est un témoin de la doctrine vécue et enseignée, surtout la doctrine des œuvres, des sacrements, des fins dernières. Le philosophe est chez lui sans emploi, l'apologiste pareillement, le théologien est un catéchiste, le moraliste est supérieur, le naoraliste avec sa haute conscience de pape et avec son expérience dé spirituel, le moraliste dévoré du zèle de la maison de Dieu 2.
1. M. GRABaïAîî, Mittelalterliches ùeistesleben (1926), p. 5i8, signale l'influence exercée par saint Grégoire sur la vie religieuse du moyen âge^ et estime que cette influence n'a pas été encore suffisamment étudiée. Voyez cependant Dona. C. Butiner, Western Mysticism (igaa). — De Gheluhck, p. 24-25, signale les excerpta de Paterius, puisés dans saint Grégoire, le docteur que l'on découpe constamment en a pages choisies », en Excerpta ou Flores. Ibid.p. 26, 77,78. Ce succès durera jusqu'à l'époque de Pierre Lombard et de ses Sentences, qui consacreront poiir un temps la primauté de saint Augustin. ~
2. Nous ne serions pas complet si nous ne mentionnions pas ce que les canonistes ont dû aux lettres de saint Grégoire jusqu'à l'époque de Gratien. Voyez par exemple P. FouimrEB, « L'Origine de la collection canonique Anselmo Dedicata », Mélanges P. F. Girard (1912), t. T, p. 488. Du même, « Le Décret de Burchard de VTorms-», Revue hist. eccl. 1911, p. 47i«
SAINT GRÉGOIRE ET l' ITALIE
L'Italie ecclésiastique ressortit à quatre métropoles, Milan, Aquilée, Ravenne et Rome. Relèvent de Rome, comme métropole, les provinces qui for-, maient encore au début du v° siècle le ressort du vicarius urbis, et qui portaient le nom de regîones suhurhicariae , de la Toscane à la Calàbre et à l'Apulie. La Sicile, la Sardaigne et la Corse faisaient partie de ce ressort. Au temps de saint Grégoire, le cadre des provinces impériales est brisé, mais les diocèses ecclésiastiques subsistent, et, avec les diocèses, leur groupement par métropoles. L'hégémonie spéciale de Rome sur les évêques de son ressort métropolitain subsiste pareillement : elle a été assez souvent décrite pour que nous n'ayons pas à y revenir ici. Mais il y a des faits nouveaux.
D'abord les effondrements de vieilles Eglises, suite de l'invasion lombarde ou d'autres calamités.
a Les malheurs du temps nous pressent, et la dépopulation qui s'ensuit, de secourir les Eglises ruinées et de pourvoir à leur salut par des mesures prévoyantes. Ayant donc appris que l'Eglise de Minturnum est par la désolation présente dépourvue de clergé et même de peuple, et ayant reçu ta pétition à ce sujet, tendant à la réunir à l'Eglise de Formiae, dont ta fraternité est l'évêque,... nous avons estimé nécessaire, dans l'intérêt aussi bien de cette localité désolée que de ton Eglise, qui est pauvre, de transférer les. revenus de la dite Eglise de Minturnum et tout ce qui a pu ou peut lui appartenir à Ion Eglise (de Forinîae)^. »