Gité par G. Krueger, Dus Papsttum (1907), p
et dans sa carrière ce que von Schubert appelle « la technique des vieux fonctionnaires romains ». Dans un temps où la vénalité et l'arbitraire sont la plaie de l'administration byzantine, il continue la plus noble tradition romaine par son intégrité, son respect de la loi, son souci de la dignité et des droits des hommes libres que sont par définition les sujets de la République et de l'empereur des Romains. Il portera dans le gouvernement du Siège apostolique cet esprit de désintéressement, cette fidélité aux lois établies, les « saints canons », ce respect des droits des autres, cette intolérance du désordre, de l'indiscipline, de l'injustice, cette ponctualité minutieuse du magistrat responsable qui sait qu'il a des comptes à rendre et tous ses actes à justifier — au tribunal de Dieu.
La noblesse de la naissance ne suffit pas à tout, tant s'en faut. Grégoire le sait, qui a écrit : « Nonnullis solet nohilitas generis parère ignohilitatem mentis » [Dialog. II, 23). Mais Grégoire appartient à une famille qui, si elle ne remonte pas aux Anicii, fût-ce aux Anicii chrétiens, est depuis trois générations au moins vouée au service de l'Eglise romaine, à laquelle elle a donné un pape, famille aristocratique pénétrée du plus pur esprit chrétien.
Grégoire n'est pas le premier pape patricien, mais il est le premier pape moine. Il était dans le siècle encore, quand la communauté du Mont-Cassin s'est réfugiée à Rome, à l'ombre du Latran. Grégoire a trop dévotement écrit sur saint Benoît pour ne lui avoir pas dû beaucoup; il lui a dû certainement son amour de l'humilité, dont saint Benoît, qui en a décrit les douze degrés, est le maître par excellence ; il le dépasse par le goût, si vif qu'il a de la « lecture divine » et de la contemplation. Devenu pape, il n'a pas eu seulement
le regret de la vie cachée et méditative qu'il avait cherchée, trouvée, aimée, dans son monastère du clivas Scauri; il a eu l'intuition du rayonnement de vie chrétienne que des monastères exemplaires pourraient exercer dans des pays barbares encore et à peine convertis : de moines, c'est-à-dire de reclus, il fit des missionnaires, il fit des évêques. C'étaient des moines romains, ils seraient envoyés au loin, porteraient avec eux l'esprit du pape qui les avait formés et qui les envoyait. Saint Benoît n'avait pas conçu ce monachisme-là, qui fut en Occident une création de Grégoire, inspiré , peut-être par l'exemple de saint Colomban.
Il fut le premier pape moine, avons-nous dit, et il dut à sa vocation première cette humilité, dont le langage passe quelquefois la mesure qui convient à un chef, mais qui s'allie aune dignité capable de s'imposer quand il le faut. On aime chez Grégoire ce qu'il garde d'humain. Je donnerais bien des pages de lui pour ce seul mot qu'il écrivait au sous-diacre Pierre recteur du Patrimoine en Sicile : « Tu nous as envoyé un mauvais cheval et cinq bons ânes : je ne puis monter le cheval parce qu'il est mauvais, ni lés ânes parce que ce sont des ânes. .Si vous voulez aider à notre entretien, envoyez-nous des choses qui nous conviennent, aliquid nohis condignum. » Il y a perpétuellement de ces contrastes chez saint Grégoire : une patience qui supporte longtemps et sans mot dire, puis des éclats soudains et des intransigeances sans rémission. Il ne serait pas Romain s'il n'était pas dur, mais il revient de sa dureté et sait à l'occasion n'écouter que la compassion. Il est ordonné, il exige des comptes minutieux, il les vérifie ; avec cela personne ne lésine moins que lui, il est aumônier, il est
dépensier, et au lendemaîn de sa mort Rome ingrate l'accusera de gaspillage.
J'ai noté trois mots qui lui sont chers. Le premier -est rectitudo ."ientendez par là la fidélité à la loi, à la règle, aux canons, fidélité qu'il exige des autres et qu'il pratique tout le premier : entendez aussi par là ce que nous mettons dans notre vieux mot de loyauté, et les Romains dans celui de /?c?es, avec ;par surcroît une nuance d'impératif et d'obligation. Saint Benoît n'emploie pas rectitudo, mais il a l'autre mot cher à Grégoire, qui est discretio, et Grégoire le tient mieux encore de Cassien. La discrétion, c'est le bon sens, c'est le discernement, dans l'application de la loi, dans le choix du bon parti, dans la détermination du mieux possible. La rectitudo de Grégoire n'est pas sans souplesse, il sait que les instances de l'apôtre gagnent à être opportunes, il faut savoir subir et céder^ à condition de ne jamais consentir à trahir Dieu par un péché. Le troisième mot cher à Grégoire est le mot blandimentum : la rectitudo ne doit pas se faire haïr, le .chef qui la pratique le plus efficacement est celui qui la fait aimer, le chef lui-même doit se faire aimer, sans chercher indûment à plaire.
Ces trois mots nous révèlent trois dons de Grégoire. Je n'oserais dire que «es dons s'équilibrent toujours : on a avec lui des surprises, car il iui arrive de manquer, non pas à la rectitudo, mais à la discretio, à la mesure; et de manquer aussi au blandimentum, à la sympathie, parce qu'il a des vivacités auxquelles il cède, ou des intransigeances inflexibles, et parce qu'il est des trahisons auxquelles il ne pardonne pas.'^ Lui-même révèle ces contradictions avec une sincérité qui est peut-être le trait le plus attachant de son caractère. Par la rectitudo il se différencie à fond de
la psychologie byzantine; il le sait très bien et ne s'est pas privé de le dire.
Saint Grégoire a été mis au rang des docteurs latins de l'Eglise. N'essayons pas de faire un spéculatif de celui qui a dit des mystères que l'homme qui en cherche la raison ne la trouve pas et se noie dans le gouffre du doute : les articles de la foi doivent être crus, mais non pas scrutés, « ex fide credenda sunty perscrutanda per rationem nonsunt » [Moral. VI, 19). Grégoire est un homme de discipline. C'est lui qui écrivait à Jean le Jeûneur : « Si vous n'observez pas les canons, et si vous avez dessein de renverser ce que les anciens ont établi, je ne vous connais pas. » Grégoire, comme les papes ses prédécesseurs, inculque à tous la loi, les « ordinationes apostolicae Sedis », et comme on a conservé de lui plus de « responas » que d'aucun autre, aucun autre n'a davantage fourni les canonistes avant et après Gratien de formules définitives. Grégoire est mieux encore une très haute conscience : son œuvre la plus personnelle est son Liber pastoralis , par lequel il a de propos très délibéré entendu former la conscience des évêques, etparlequelil leur a donné sa propre conscience. Il disait d'un évêque : « Il faut qu'il change d'âme ». En vérité, les évêques d'Occident ont trouvé dans le Liber pastoralis l'âme que Grégoire voulait qu'ils eussent. M. Dudden a pii écrire de Grégoire : « Ses maximes ont moulé l'Eglise » .
L'injusticedeshistoriensprotestants,commeHamack ou comme Schubert, est de rendre Grégoire responsable de l'appauvrissement de la culture générale et de la culture théologique en Occident, qui suivit l'effondrement de l'établissement romain et l'installation des royaumes barbares. Il n'en est pas plus responsable qu'Isidore de SévîUe. Boëce, s'il eût
été pape, n'aurait pas accjîmaté en Occident l'aristotélisme, ni fait naître Albert le Grand au vi® siècle! Ce sont des Orientaux qui, au vi^ siècle, élaborent les éléments de la pensée du xiii®. L'Occident a saint Augustin, l'Occident maintient l'autorité de saint Augustin, même quand il la corrige, mieux inspiré en cela et plus habile que n'a été l'Orient avec Origène. Saint Grégoire a contribué à préserver l'autorité de saint Augustin, son maître.
On ne pardonne pas à notre saint ce que l'on appelle sa crédulité. Il n'est pas, nous dit-on, dans la ligne sévère de saint Léon, et avant lui l'Eglise de Rome défendait mieux sa foi contre les mirabilia.C est possible, mais on ne saurait en faire à saint Grégoire un grief qu'on ne fait pas à saint Athanase, auteur de la P^ie de saint Antoine. Et l'on sait si la P^ie de saint Jntoine a été lue en Occident, dès le temps de saint Ambroise et de la conversion d'Augustin .
Grégoire a cru le monde près de sa fin : la décrépitude de Rome lui donnait la mesure de la vieillesse du monde. Ce pape, qui n'avait aucun long espoir, n'en a pas moins été un homme d'action résolue. Romain de Rome, il croyait à ce qu'il appelait la République, et il ne concevait pas que l'Italie, si démembrée fût-elle maintenant, pût être détachée de la République. La politique italienne du basileus avait beau être sans clairvoyance et servie par une administration haïssable, Grégoire entendait être fidèle à la République, qui pour lui était la Romanité, la civilisation, le droit, la légitimité. Grégoire fait figure de loyal sujet du basileus, il fait figure de pape patriote, et de grand italien.
Il eut cette modernité d'être un pape pacifique, encore qu'il fît la guerre, mais il faisait la guerre pour
établir la paix, quelque sacrifice d'amour-propre que cette paix dût coûter au basilèus. Puisque les Lombards^ ne pouvaient être évincés d'Italie, il fallait établir entre leur royaume et la République une societas. Cette vue de Grégoire ne prévalut pas : les Lombards, même quand ils furent dévenus catholiques, demeurèrent des ennemis héréditaires. Etienne II fera appel à Pépin pour en finir avec eux, et l'alliance du pape et des Francs décidera de toute l'histoire du moyen âge. La politique de Grégoire eût fait du royaume lombard, et tout autant du royaume franc, des marches de l'Italie byzantine, elle eût préservé la primauté du vieil empire romain non germanique, elle eût épargné à l'Europe la rupture avec l'Orient grec.
Grégoire eut une autre modernité. Il avait hérité de papes du plus grand style, un Léon, un Gélase, là plus forte réalisation que l'ancienne Eglise ait connue ànprincipatusàxxSih^Q apostolique. Il n'était disposé à rien abandonner de cette primauté, nous en avons pour preuve son énergie à interdire au patriarche de Constantinople l'usage du titre d'œcuménique. Il savait aussi bien gouverner les évêques des provinces suburbicaires avec une fermeté, qui observait les saints canons, mais qui ne tolérait aucun abus, aucune défaillance, et intervenait sans ménager personne. S'agissait-il, au contraire, des provinces non suburbicaires d'Italie, s'agissait-il des provinces d'Afrique ou d'IUyricum, s'agissait-il mieux encore des Eglises des royaumes barbares, en Espagne, en Gaule, quel respect Grégoire professait des droits des évêques, quel ménagement des susceptibilités des rois wisigoths ou mérovingiens, quelle condescendance pour les agents du basilèus ! En Orient, quelle déférence pour le basilèus, quelle attention à n'intervenir que d'accord
avec lui! Ua concordat tacite semblait régler ces rapports du pape Grégoire et des évêques autres que les suburbicaires, La papauté était dans la divine constitution de l'Eglise un secours, une lumière, une sagesse, une charité, on pouvait y recourir sûr d'y trouver l'aide efficace ; elle était bien ce que saint Léon l'avait définie, sollicitudo et potestas; saint Grégoire voulait être, non i^Asdominus omnium, c'était bon pour le basileus, mais serffus sen>orum Dei, « Singulis quibusque Ecclesiis sua iura servam,us », aimait-il à dire. Que vient-on nous parler ici, à cette date, d'impérialisme ecclésiastique occidental ? Saint Grégoire est étranger à cet esprit, et c'est chez ce grand pape un trait exceptionnel.
Pourquoi hésiterions-nous à dire que la sollicitude de Grégoire qui s'étendait à toutes les Églises encourt le reproche d'avoir trop compté sur le basileus pour restaurer l'unité de foi dans l'Orient impérial, et le reproche aussi de n'avoir pas embrassé dans son action les lointaines Eglises d'au delà des frontières orientales de la Romanité? En Occident, la Germanie aura son heure, les Slaves aussi, et ces conquêtes seront des conquêtes missionnaires de Rome. Là du moins, le branle aura été donné par Grégoire, caria mission de saint Augustin en Angleterre prélude à celle de saint Boniface en Germanie, et la mission d'Angleterre est l'œuvre qui a tenu le plus au cœur de Grégoire, celle qui, pour bien des raisons, nous touche davantage.
Gher monastère du clivus Scauri^ qui mettait des larmes aux yeux de M^"^ Duchesne quand il le contemplait des terrasses du Palatin; cher monastère, dans l'atrium duquel on a de nos jours gravé les noms des moines qu'il a donnés à la mission de Kent :
s. AUGUSTINUS ANGLOR. APOSTOL.
S. LAURENTIUS CAiVTDAR. ARCHIEP.
S. MELLITUS LONDINEN. EP. MOX.