CHAPITRE VIII
L'Église catholique a placé Grégoire VII au nombre deses saints et, de tous les jugements qui ont été portés sur l'homme, aucun n'est plus conforme à la réalité historique. Grégoire VII n'est pas un grand politique. Ce qui caractérise le grand politique, c'est la parfaite connaissance des hommes et des choses. Elle a manqué au pape dont la vie vient d'être retracée dans les pages qui précèdent : Hildebrand a cru au repentir d'un Henri IV et au désintéressement d'un Robert Guiscard, aux belles promesses d'un Philippe P' et à la sincérité d'un Manassès. En maintes occasions il a compromis une situation magnifique et laissé échapper la victoire que ses partisans, au prix d'eiTorts persévérants, lui avaient ménagée : à Canossa, il absout Henri IV, au moment où il allait pouvoir débarrasser l'Allemagne et l'Église de sa tyrannie et, lorsqu'au lendemain de Brixen, Didier du îMont-Cassin lui apporte toute faite l'alliance normande, il la détourne de son but immédiat et s'oublie lui-même pour songer aux malheureux frères d'Orient que Robert Guiscard peut, par une expédition fructueuse, ramener à l'Eglise romaine et à la foi catholique.
SAINT GHÉGOIKE VII. 11
Ces faiblesses de la politique pontificale n'ont d'autre cause que l'idée toute surnaturelle qui en inspira les moindres actes. Grégoire \ II se considère exclusivement comme le vicaire du Christ et le représentant de l'Apôtre; il agit en conséquence; il se soucie peu des succès purement terrestres ou humains et ne veut en aucun cas faillir à son devoir de pape ou encourir les reproches de sa conscience de chrétien. Au nom de Dieu il pardonne quand l'intérêt lui commanderait de résister; au nom de Dieu encore il condamne quand, pour ne pas s'exposer à une défaite irréparable, il faudrait absoudre . A ses veux, la justice d'un pape ne saurait être purement humaine ; elle doit être à la fois rigoureuse et miséricordieuse comme celle de Dieu.
Ainsi Grégoire VII obéit constamment et jusque dans ses moindres actes à des préoccupations dordre surnaturel et c'est en cela qu'il reste un grand saint.
Reste à juger son œuvre. Nul doute qu'elle ne soit conforme, au moins dans son principe, h la plus pure tradition chrétienne.
Dans plusieurs de ses bulles, Grégoire VII se défend d'être un novateur et allirme que ses décrets n'ont d'autre but que de remettre en vigueur des usages aussi anciens que l'Eglise elle-même, prescrits par l'Ecriture, par les Pères, par les conciles et par les papes. Il n'a pas tort. Sans doute, il faut distinguer dans les décrets grégoriens l'esprit et la lettre ; le décret sur l'investiture laïque ne figure ni dans l'Ecriture ni dans les Pères, car il s'adapte à la société féodale,
très différente de la société chrétienne primitive ; mais il ne fait en somme que consacrer l'indépendance du pouvoir spirituel à l'égard du pouvoir temporel qu'Hildebrand n'a pas été le premier à revendiquer. Il en est ainsi de toutes les théories grégoriennes : modernes dans leurs applications, elles reposent sur des principes immuables et restaurent la vieille discipline. Il suffit, pour s'en rendre compte, de rapprocher les> décrets de Grégoire Yll des textes accumulés dans les collections canoniques qui ont vu le jour sous son inspiration, notamment dans celle qu'a composée son ami et son confident, Anselme de Lucques, pendant les dernières années du pontificat. Même si l'on en élimine les documents apocryphes, tels que les fausses décrétales, considérées encore comme authentiques, l'impression est nettement favorable à Grégoire VII : qu'il s'agisse de l'individu ou de l'Etat, du droit privé ou du droit public, le pape n'apparaît nullement comme un révolutionnaire et n'a d'autre souci que d'interpréter la doctrine de l'Eglise dans toute sa pureté. Si l'on ne saurait légitimement affirmer que le célibat ecclésiastique remonte aux temps apostoliques, il n'en est pas moins vrai que déjà saint Paul, dans l'épître aux Corinthiens, le considère comme un état supérieur qui convient mieux à ceux qui entendent se consacrer au service du Seigneur et, si le concile de Nicée (Sao) n'ose encore en formuler l'obligation, certains synodes locaux, comme celui d'Elvire (3oo), imposent aux évêques, prêtres et diacres de s'abstenir de tout commerce charnel avec leurs épouses, menaçant de la déposition ceux qui viendraient à enfreindre la règle. Il en est de même de la simonie, cette forme de l'avarice, de la passion de l'argent, si
souvent condamnée par l'Ecriture et que Grégoire VII n'a certes pas été le premier h combattre.
La réforme grégorienne, telle que le pape l'a tout d'abord envisagée, n'est donc qu'un retour à la tradition. Les procédés et les méthodes qui en ont accompagné l'application trouvent aussi leur justification dans le passé. C'est au nom de la primauté romaine que Grégoire Vil veut imposer l'observation de ses décrets à tous, clercs et laïques. Or, si sur ce point les textes apocryphes abondent dans les collections canoniques, il en est tout de même quelques-uns sur lesquels Hildebrand pouvait très légitimement appuyer ses énergiques revendications : saint Cyprien, dans son De catholicœecclesiœ nnitate, commente le Tu es Petrus dans un sens très favorable au Saint-Siège : « Celui qui mange l'agneau hors l'Eglise confiée au bienheureux Pierre, s'écrie à son tour saint Jérôme, est hérétique » et dans plusieurs de ses sermons saint Ambroise note lui aussi que ceux qui se sont embarqués sur le vaisseau de Pierre sont sauvés. D'accord avec les Pères, Grégoire VU l'est avec ses prédécesseurs surlesiègeapostolique, qu'ils'agisse de Léon le Grand ou deGélaseP', de Grégoire le Grand ou de Nicolas P'", d'Etienne V ou de Jean VIII, qui tour à tour ont exprimé en des termes identiques et tout aussi énergiques la doctrine qu'il professera après eux.
La théocratie elle-même correspond à la conception chrétienne de l'Etat, telle qu'elle se trouve dans les textes apostoliques et patristiques. Sans doute les sanctions qu'elle suggère peuvent paraître inédites ; elle n'en repose pas moins sur cette idée paulinienne que le pouvoir temporel, institué par Dieu, doit être le ministre de Dieu pour le bien des hommes. S'il
ne remplit pas cette mission providentielle, s'il verse dans la tyrannie, la république, qui est la chose du peuple, a par là même cessé d'être (saint Augustin l'a établi avant Grégoire VII) et les sujets se trouvent libres d'organiser un nouveau gouvernement.
Bref, si la forme de l'action pontificale est parfois nouvelle, si elle s'adapte aux conditions sociales créées par la féodalité, les principes qui la guident n'ont pas été inventés par Hildebrand qui en a tiré seulement pour ses contemporains les conséquences qulls comportaient. A une société pourrie et décomposée où toutes les passions étaient déchaînées, où les rois vivaient dans l'adultère et faisaient fi des obligations contractées envers Dieu comme envers leurs sujets, où les évêques et les clercs, au lieu de prier, de chanterl'office, de fairel'aumône, devisilerlesmalades et d'assister les mourants, fréquentaient les tavernes ou s'endormaient dans les bras de leurs épouses et de leurs courtisanes, à des hommes enivrés d'ambition et de luxure, Grégoire VII a simplement prescrit de renoncer h des habitudes mauvaises, à des vices déshonorants et de respecter les droits des faibles.
Grégoire VII a rappelé à un monde redevenu païen les lois de la morale chrétienne, mais, s'il n'avait fait que les proclamer dans des décrets conciliaires ou les codifier à nouveau dans les collections d'Anselme de Lucques et de Deusdedit, son œuvre serait celle d'un juriste; elle n'aurait aucune portée pratique. Ses théories ont-elles été suivies d'effets? Son enseignement a-t-il été mis en action ? A-t-il vraiment modifié
la physionomie de cette société féodale qu'il prétend transformer à la lumière de l'Evangile? Autant de questions auxquelles il est nécessaire de répondre, pour juger de l'efficacité de son œuvre.
A ne considérer que les apparences et la situation de l'Église au moment où meurt Grégoire VIT, on serait tenté de conclure à un échec. Le clergé allemand et même français s'insurge toujours contre la loi du célibat; les rois sont peu dociles à la volonté de l'Apùtre : Henri IV est en révolte contre le Saint- Siège, Philippe P"^ l'ignore, Guillaume le Conquérant lui témoigne un respect extérieur, mais ne songe pas pour cela à modifier sa ligne de conduite. Enfin la papauté, dont Grégoire VII avait rêvé de faire une grande puissance mondiale, est en exil, prisonnière des Normands ses libérateurs qui réussissent môme, lors de la nouvelle élection pontificale, à substituer aux candidats du pape défunt, leur propre candidat, l'abbé du Mont-Cassin, Didier, qui ne semble guère qualifiépour continuer l'œuvre grégorienne.
Toutefois admettre que la réforme de Grégoire VII a échoué parce que la papauté et l'Église traversent une crise au lendemain de la mort de Grégoire VII, sans essayer d'élargir l'horizon et de regarder par delà le pontificat de Victor III (1086-1087), serait exprimer un jugement aussi hâtif qu'incomplet. Il est rare qu'un effort aussi gigantesque et aussi universel porte immédiatement ses fruits. Et précisément, si l'on jette un coup d'œil sur la physionomie du monde chrétien aux xii*^ et xm" siècles, on constate au contraire l'éclatant triomphe de la plupart des idées grégoriennes.
La règle de la chasteté sacerdotale a fini par s'im-
poser et, si elle suscite encore quelques protestations isolées, réguliers et séculiers sont fidèles aux directions du Saint-Siège. Dès la fin du xi'' siècle les solitudes se multiplient et ceux qui s'y réfugient rivalisent d'austérité. Le plus parfait parmi les Grégoriens du xn*' siècle est sans contredit saint Bernard qui, non content de vivre dans un état de pureté virginale, s'astreint aux macérations les plus variées, refuse de dormir les six heures auxquelles il a droit et de manger les deux plats prescrits par la règle qui pourtant ne comportaient ni viande, ni poisson, ni œufs, ni laitage, ni pain blanc. Son exemple n'est pas unique : à Grandmont, à Fontevrault, à la Grande Qiarlreuse comme à Cîteaux et à Clairvaux, on mortifie la chair pour mieux briser ses appétits. L'Eglise séculière ne veut pas être en reste : grâce à des élections plus régulières, passées maintenant aux chanoines, l'épiscopat brille par toutes les vertus que célébrait saint Pierre Damien, aux prélats grands chasseurs et grands coureurs de femmes ont succédé de vrais pasteurs qui n'ont d'autre souci que la garde du troupeau qui leur est confié, qui rivalisent d'ardeur pour répandre la foi chrétienne, pour faire observer les institutions de paix ou pour diriger les seigneurs vers la croisade, qu'ils s'appellent Yves de Chartres, ou Renier de Pise, Arnaud de Soissons ou Adalbéron de Wurzbourg, Liébert de Cambrai ou Anselme de Cantorbéry. Les clercs suivent leur exemple : les chanoines vivent le plus souvent en communauté et, par la surveillance mutuelle qu'ils exercent les uns sur les autres, bannissent cet esprit du siècle qui les empêchait de s'astreindre à leur ministère sacré; la règle de saint Augustin, qui
fait d'eux tout à la fois des moines et des apôtres, sera reprise par saint Dominique.
La notion de l'Etat chrétien, rappelée par Grégoire VII dans la lettre à Hermann de Metz, pénètre aussi la société; elle s'épanouira plus largement au xiu*^ siècle dans saint Thomas d'Aquin, mais surtout elle se traduira en actes. Dès i loo, Henri P'' Beauclerc déclare à ses sujets : « Sachez que j'ai été couronné roi par la miséricorde de Dieu et le consentement unanime des barons et de tout le royaume d'Angleterre», et, après quelques résistances, l'Angleterre au XIII® siècle deviendra cette monarchie tempérée, rêvée par Grégoire VII. En France aussi, la doctrine grégorienne reçoit une série d'applications : Louis VI n'a d'autre souci que de rétablir la paix à l'intérieur de son domaine et d'en extirper les tyrans pillards; Louis VII sollicite docilement et avec un scrupule excessif l'avis d'Alexandre III jusque dans les moindres détails de sa vie et de son gouvernement ; au XIII* siècle saint Louis sera le type accompli du roi chrétien qui donne l'exemple de la piété et de la charité, assure à chacun la justice qui lui est due, redresse les torts et invite ses sujets h exprimer leurs doléances sur l'administration de ses officiers. L'idéal social de Grégoire VII se trouve réalisé.
Enfin la suprématie de la papauté est de plus en plus docilement acceptée par les clercs et par les laïques, par les évêques et par les rois. Au concile de Latran (mars 1102), Pascal II réussit à faire souscrire par les évêques présents un serment aux termes duquel ils s'engagent à approuver et condamner tout ce qu'approuve et condamne l'Église romaine. Yves de Chartres écrit à l'archevêque de Sens
que les jugements de Rome ne peuvent être réformés et que quiconque s'oppose aux constitutions du siège apostolique est suspect d'hérésie. Anselme de Cantorbéry, envoyant à Urbain II un de ses livres, l'accompagne de cette dédicace : «Je soumets ce livre aux lumières de votre sagesse et vous prie de corriger ce qu'il pourrait contenir de contraire à la foi, car, en plaçant entre vos mains le gouvernement de son Eglise, Dieu vous a constitué l'arbitre de la doctrine et le juge de l'erreur. » Au fur et à mesure que l'on avance dans le xii^ siècle, ces témoignages de soumission au Siège apostolique deviennent de plus en plus nombreux , tandis que les rois recherchent la protection du Saint-Siège et que la théocratie, descendant du ciel sur la terre, se transforme en une véritable suzeraineté.
Le pontificat d'Innocent III (i 198-1216) marquera le point culminant de cette exaltation de la papauté; mais, bien auparavant, le Saint-Siège jouit d'un prestige incontesté. La meilleure preuve en est la croisade, déchaînée par Urbain II au concile de Clermont (1090), dix ans seulement après la mort de Grégoire VII. Il suffit qu'un pape français élève la voix et fasse un sombre tableau des souffrances des frères d'Orient pour que, dans un sublime élan d'enthousiasme, des masses énormes s'ébranlent vers Jérusalem, le laboureur quittant son champ, le citadin abandonnant sa ville, chacun oubliant ses occupations pour ne songer qu'à la délivrance du tombeau du Christ.
On ne peut donc nier que les directions données par Grégoire VII au gouvernement de l'Eglise et de la chrétienté n'aient été suivies d'effets probants.
l;>n SAINT GREGOIRE VII.
Et c'est ce qui fait de lui non pas seulement un saint, mais aussi un grand homme. Il est souvent aussi difficile d'assujettir le monde à une idée que de le conquérir par la force, surtout quand cette idée va à rencontre des instincts et des penchants de la nature humaine. Il est aisé d'entraîner les hommes en faisant appel à leur soif de jouissances ou à leurs sentiments ambitieux, mais lorsqu'on leur prêche le renoncement total aux passions de la chair ou aux convoitises des sens, on se heurte généralement h l'indifférence, au mépris, à la haine. Tel a été pourtant le programme grégorien. Hildebrand a voulu astreindre clercs et laïques à la chasteté, à la pauvreté, à la charité et à l'esprit de justice. Et finalement chasteté, pauvreté, charité, esprit de justice ont régné par le monde. A une société païenne où prévalaient la tyrannie, la cupidité, l'avarice, la luxure, le parjure, le mensonge a succédé une société intégralement chrétienne, abreuvée aux plus pures sources de l'amour de Dieu et du prochain, respectant les droits du faible, venant en aide à toutes les détresses physiques et morales et dans laquelle rois et évêques ont été vraiment les « ministres de Dieu pour le bien ».
Cette transformation prodigieuse, il a fallu plus d'un siècle pour la réaliser, mais Grégoire VII l'a conçue et voulue. Voilà pourquoi l'histoire impartiale et saine ne peut que s'associer au jugement de l'Eglise et reconnaître avec elle qu'en ressuscitant la discipline chrétienne et romaine, le grand pape du xi« siècle a sauvé la civilisation dangereusement menacée par l'anarchie féodale.