CHAPITRE PREMIER
Né à Soano enToscane, entreioi5et 1020, Hildebrand — le futur pape Grégoire VII — appartenait aune famille des plus modestes. Il vint très jeune à Rome, fut élevé au monastère de Sainte-lMarie-Aventine (dont un de ses oncles était abbé) sous la direction de Laurent, archevêque d'Amalfi, et de Jean Gratien. Celui-ci, devenu le pape Grégoire VI, s'attacha le jeune Hi'debrand. Lorsqu'il fut obligé, en mai 1047, de quitter Rome, après avoir étédéposé par l'empereur Henri III, il emmena avec lui en Germanie son élève, devenu son collaborateur. Hildebrand partit sans enthousiasme ; il conserva pourtant un bon souvenir de ce séjour en Allemagne où il futtraitc avec déférence par Henri III et accueilli avec beaucoup de cordialité par l'archevêque de Cologne, Hermann.
Grégoire VI s'éteignit au début de 1048. A la fin de la même année, le pape Damase II étant mort, Brunon, évêque de Toul, fut désigné pour lui sucsaint GRÉGOIRE VII. 1
céder sous le nom de Léon IX. C'était un saint homme, fermement décidé à porter remède aux maux qui désolaient l'Eglise, à supprimer le nicolaïsme ou désordre des mœurs du clergé et la simonie ou vente par les princes laïques des évèchés et autres dignités ecclésiastiques. Il emmena avec lui à Rome Hildei)rand, Humbert de Moyenmoutier et d'autres moines, imprégnés de l'esprit de Cluny, résolus comme lui à réformer l'Eglise.
Sous le pontificat de Léon IX (io48-io54), Hildebrand se consacra tout entier an monastère de Saint- Paul qu'il avait été appelé à diriger. La situation de cette abbaye était navrante : ses ressources avaient été dilapidées par les voleurs, la règle n'y était plus observée et les troupeaux entraient aussi librement dans l'église que les femmes au réfectoire. Hildebrand réagit contre de tels désordres, fit restaurer la basilique, procura au monastère les ressources nécessaires et astreignit les religieux aune sévère discipline. Cette sage administration lui valut les félicitations de Léon IX qui le nomma sous-diacre de l'Eglise romaine et lui confia une légation en Gaule. Le jeune moine fut chargé, au cours de ce voyage, d'examiner l'hérésie de Bérenger de Tours qui niait la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie. Bérenger renonça à ses erreurs et Hildebrand s'apprêtait à le conduire à Rome pour lui faire renouveler ses rétractations en présence du pape, lorsqu'il apprit la mort de Léon IX, survenue le 19 avril io54.
Au mois de novembre suivant, Gebhard, évêque d'Eichstaedt, fut élevé à la tiare par Henri III. Il inaugura son pontificat en tenant à Florence, le 4 j^i" io55, un concile où l'on condamna de nouveau la
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simonie ei le nicolaïsme. Hildebrand assista à cette assemblée; après quoi, il alla reprencfre en Gaule sa légation un instant interrompue. II réunit un synode à Mâcon, le i3 février io56, puis, quelque temps après, en convoqua un autre à Lyon et contraignit six évêques simoniïiques à se démettre de leur fonclion.
Gebhard^ (Victor H) mourut à so:: tour le 28 juillet lODj, précédé de quelques mois dans la tombe par Henri III. Les Romains, au lieu de demander un pape à la Germanie, élurent eux-mêmes le cardinal Frédéric de Lorraine qui prit le nom d'Etienne IX. Hildebrand fut chargé d'obtenir pour lui la confirmation impériale. Il se dirigea donc vers l'Allemagne, s'arrêta quelques jours à !Milan, franchit les Alpes et, au moment de Noël, arriva à Goslar où se tenait la cour. L'empire était alorsaux mains d'une femme, Agnèsdc Méranie, qui exerçait la régence au nom de son fils, Henri IV. Airnès reconnut sans diflliculté Etienne IX qui ne régna que quelques mois et disparut à son tour le 29 mars io58.
L'impératrice et Hildebrand s'entendirent pour lui donner comme successeur Tévêque de Florence, Gérard. Hildebrand retourna aussitôt en Italie pour faire ratifier cette nominatioii par les cardinaux et aussi pour demander à Godefroy, duc de Lorraine, d'installer à Rome le nouveau pape. En effet, aussitôt après la mort d'Etienne TX, le siège apostolique avait été usurpé par un intrus, Jean Mincius, évêque de Velletri, dont les comtes de Galéria et de Tusculum avaient fait l'antipape Benoît X. Hildebrand s'acquitta très heureusement dé sa double tâche : le choix de Gérard, évcque de Florence, qui prit le nom de Nico-
las II, fut agréé sans difficulté par les cardinaux; Godefroy de Lorraine pénétra dans Rome et la soumission de Benoît X ne se fit pas longtemps attendre.
Hildebrand, promu archidiacre dès le début du nouveau pontificat (loSg-ioGi), resta pourtant assez effacé. On lui a attribué h tort l'inspiration du décret de io59 qui confie l'élection pontificale aux cardinaux-évèques et du rapprochement de la papauté avec les Normands de l'Itafie du sud, jusque-là ennemis du Saint-Siège. C'est seulement aprèsl'avènement d'Alexandre II (i^' octobre 1 06 1) qu'il apparaît comme le personnage le plus marquant de l'Eglise romaine.
Il a tout d'abord aidé le successeur de Nicolas II à surmonter tous les obstacles accumulés devant lui au moment de son intronisation. La cour de Germanie céda en effet aux sollicitations du clergé lombard, très rebelle aux directions du Saint-Siège et de la noblesse romaine : elle reconnut comme pape non pas Alexandre II élu sans son intervention conformément au décret de lojg, mais Cadalus, évêque de Parme. Une lutte très vive s'engagea pour la possession de Rome et les troupes pontificales, battues par celles de lusurpateur au Campus Leonis (i4a\ril 1062), durent un instant abandonner la cité léonine. Godefrov de Lorraine vint alors rétablir l'ordre et pria les deux compétiteurs de se retirer dans leurs diocèses respectifs. Alexandre II s'inclina et retourna à Lucques. S'il faisait preuve d'une si extraordinaire docilité, c'est qu'il comptait sur Annon, archevêque de Cologne, qui venait d'arriver au pouvoir en Germanie. Il ne se trompait pas; Annon envoya en Italie son neveu, Burchard, évêque
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d'Halberstadt, qui, au nom de la cour, reconnut Alexandre II.
Au cours de celte controverse, Hildebrand n'a cessé d'assister le pape et il a durement reproché à saini — Pierre Damien d'avoir failli, par une intervention intempestive, compromettre les résultats de cette politique conciliante. De France oùil s'acquittait d'une légation, Damien, sans doute mal informé des résultats de la mission de Burchard, écrivit à Annon pour le supplier de réunir un concile général qui terminerait le débat. C'était admettre que l'autorité d'Alexandre II n'était pas incontestée et vraiment la démarche n'était pas heureuse. Hildebrand la critiqua en termes assez rudes, mais n'osa s'opposer a la réunion, à ^lantoue, en 1064, d'un concile où le pape légitime fut solennellement acclamé.
Parlasuite, Hildebrand a joué un rôle plus actif et exercé une influence plus immédiate que sous les pontificats précédents. Il a participé aux vigoureux efforts qu'a tentés Alexandre II pour subordonner étroitement au Saint-Siège toutes les églises et même la société laïque. Dès 1039, il sollicitait saint Pierre Damien de former un recueil des textes canoniques établissant le suprématie du siège apostolique qu'Alexandre II veut imposer à tous, évêques ou rois, clercs ou laïques.
La crise religieuse qui désolait la Lombardie sollicita tout particulièrement l'attention d'Hildebrand. Nulle part le clergé n'était plus dissolu : les prêtres mariés et concubinaires abondaient dans la ville de saint Ambroise et déshonoraient leur église par le honteux désordre de leur conduite. Une opposition s'était formée, celle des Palares, mais elle n'avait
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obtenu que des effets insi^nifiiants et les efForts du Saint-Siège pour la seconder étaient restés vains. De Tavis d'Hildebrand, le seul moven de parvenir à un résultat était de contraindre l'archevêque Guv, complice de son clergé, à donner sa démission. Ce conseil prévalut. Las de combattre, Guv se retira, mais ses partisans lui substituèrent un certain Godefroy qui se taisait fort d'en finir avec les Patares. Ceux-ci, toujours guidés par Hildebrand, élurent, le 6 janvier IOJ2, un clerc nommé Alton. Entre Godefrov et Alton la lutte fut très âpre et la question milanaise n'était toujours pas réglée, au moment où Hildebrand devint le pape Grégoire VII.
Hildebrand s'est aussi occupé des aflaires de lltalie du Sud. Nicolas II avait conclu avec les princes normands, Robert Guiscard et Richard dAversa, une alliance dont les bases étaient très fragiles et qui, à peine ébauchée, faillit être rompue. Richard, pendant les premières années du pontificat d'Alexandre II, étendit son autorité sur Cnpoue. Cette poussée vers le nord était inquiétante pour la papauté. Richard avait de vastes ambitions qui se traduisirent en 1066 par une marche sur Rome où il eût voulu revêtir le patriciat. Hildebrand fit appel à Godefrov de Lorraine qui échoua devant Aquino, mais conclut avec Richard une paix qui ne dut pas être trop désavantageuse pour le Saint-Siège, car, l'année suivante, Alexandre II, accompagné d'Hildebrand, se rendit h Me! fi, puis a Salerne, Le danger était donc conjuré et la papauté sauvée grâce à la maison de Lorraine-Toscane qui devait être désormais son plus sûr appui en Italie.
Au même moment, Hildebrand ménage ii la papauté un autre allié : c'est Guillaume le Conquérant qu'il
encourag-e, malgré l'opposition de certaines personnes de son entourage, à faire la .conquête de l'Angleterre. C'était de sa part un trait de génie : le nouveau royaume anglo-normand comptera parmi les États les pltuL. déférents à l'égard de l'Eglise et du Saiut-Siège.
Par toutes ces directions nonvelles dues à l'initiative d'Hildebrand, le pontificat d'Alexandre II est la préface de celui de Grégoire VII. Les chroniqueurs s'accordent pour apercevoir 'en l'archidiacre le personnage le plus en vue de l'Église romaine. 'C'est d'ailleurs lui qui, au moment de la mort du pape, va prendre toutes dispositions utiles pour l'élection de son successeur, sans se douter qu'elles allaient être déjouées par l'enthousiasme populaire, plus fort que toutes les règles canoniques.
Alexandre II rendit l'àme le 21 avril io-3. Le peuple romain, au dire d'Hildébrand lui-même (Reg., 1. 1, ep. I, 3 et 4^, manifesta en la circonstance un calme dont il n'avaiy pas fait preuve lors des précédentes vacances. L'arcuidiacre, pour attirer les bénédictions du ciel sur l'élection qui allait avoir li«u, prescrivit un •eùne de trois jours, la récitation des litanies et d'autres prières publiques. Le 22, on procéda aux funérailles d'Alexandre II; tandis que la cérémonie se déroulait dans l'église du Latran, un violent tumulte se produisit tout à coup et la foule s'écria : « Hildebrand évèque I » Quelques instanis plus lard, les cardinaux, réunis dans la basilique de Saint-Pierre-aux-Liens, ratifièrent le choix populaire et, avec l'assentiment des évêques, abbés, clercs et moines, proclamèrent Hildebrand pape sous le nom de Grégoù'e.
Il n'est pas douteux que les formes prévues par le décret de 10^9 ont été ouvertement violées en 10^3,
mais il est non moins certain qu'Hildebrand a été élevé à la tiare contre sa propre volonté. « C'est par la violence, écrivait-il au lendemain de sa promotion {Reg. l. I,ep. i), qu'on m'a entraîné à ce gouvernement apostolique, trop lourd pour moi, si bien que je puis dire avec le prophète : Je suis venu clans la haute mer et la tempête m'a suhtnergé ; f ai péniblement crié et ma gorge est devenue rauque (Ps. lxviii, 3-4-) Comme par ailleurs les cardinaux avaient unanimement accordé leurs suffrages à l'élu des Romains, personne ne songea à élever la moindre protestation, pas même le roi de Germanie, Henri IV, auquel Grégoire VII, semble-l-il, notifia aussitôt son élection et qui, malgré les évêques allemands, inquiets du programme réformateur du nouveau pape, s'empressa de la confirmer. Le 22 mai, Hildebrand fut ordonné prêtre, et le 2t) ou 3o juin, solennellement consacré.
A bien des reprises, Grégoire VII s'est plaint d'avoir été chargé malgré lui du fardeau du pontificat, trop pesant, disait-il, pour ses faibles épaules. Cet aveu de modestie n'est pas justifié. En revanche, le pape avait raison, lorsqu'il insistait sur les difficultés avec lesquelles il se trouvait aux prises. Il est indispensable de les analyser sommairement, si l'on veut saisir toute la portée de son œuvre.
Dans plusieurs de ses bulles, Hildebrand a lui-même caractérisé la situation de l'Eglise au moment où il devint pape. Peu de temps après son avènement, il écrivait à Lanfranc, archevêque de Cantorbéry : « Tandis que presque tous, suivant l'expression de
l'Apôtre [Pliilipp., ii, 21), recherchent leur bien propre et non celui de Jésus-Christ, les rois et les puissants de ce monde, non contents, pour satisfaire leur cupidité, de délaisser la loi de Dieu et sa justice^ se dressent contre elle de toutes leurs forces, si bien qu'on pourrait croire réalisée la parole du prophète : Les rois de la terre se sont lei'és et les princes se sont rassemblés contre le Seigneur et son Christ (Ps. 11, 2). Quant aux évêques, qui devraient être les pasteurs des âmes, ils n'ont d'autre souci que la poursuite insatiable de la gloire du monde et des délices de la chair; non seulement ils méprisent tout ce qui est saint et religieux, mais, par leurs mauvais exemples, ils entraînent leurs ouailles au péché » [Ep. coll., 1). Ce thème est développé en termes identiques dans une lettre du 24 janvier ioj4 ^ Sicard, patriarche d'Aquilée [Reg., 1. I, ep, ^1), et dans beaucoup d'autres bulles. L'asseivissement de l'Eglise par les princes laïques, le déso -dre des mœurs cléricales, la ruine de l'esprit chrétien\lans le peuple, telles sont, d'après Grégoire VII, les trois plaies de la société au milieu du XI* siècle.
Le régime féodal a eu pour l'Eglise des efTets désastreux. Sa principale conséquence pour elle a été la main-mise des laïques sur les dignités ecclésiastiques. Les règles canoniques assignaient au roi dans les élections épiscopales un rôle strictement limité : c'était à lui de confirmer le choix du clergé et du peuple qui seuls désignaient l'évêque que consacrait ensuite le métropolitain. Au x® siècle, cette prérogative a été tantôt conservée par le roi, tantôt usurpée par les comtes avec les autres droits régaliens, mais rois et comtes ont peu à peu transformé la confirmation en
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une véritable nomination ; ils sont devenus les maîtres des évèchés et des abbaves. Or, ils ne sont pas insensibles à la recommandation, à l'intrigue, surtout aux dons et aux présents; bref ils en sont venus peu à peu à vendre les dignités ecclésiastiques, devenues ainsi l'objet d'un scandaleux trafic que l'on désigne sous le nom de simoriie.
La simonie détermine à son tour un singulier relâchement des mœurs cléricales. Le prélat qui a consenti à acheter sa charge n'a {)as l'esprit sacerdotal ; s'il a été candidat à une lonction épiscopale, c'est uniquement pour jouir des avantages matériels qu'elle confère. Lévêché, surtout en Allemagne, est, en même temps qu'une dignité spirituelle, une seigneurie temporelle, un véritable fief, parfois très étendu. Par la jouissance des nrakiples droits féodaux son titulaire est largement couvert des frais que lui a imposés son entrée en fonctions. De plus, il ne se fait pas faute de vendre, à son tour, bénéfices et sacrements; la cupidité et l'esprit de lucre sont l'une des tares de l'épiscopat du- xi" siècle. Ce n'est pas la seule : l'évêque féodal n'entend pas, en entrant dans l'Eglise, renoncer à la vie du siècle, en particulier au mariage que les canons lui interdisent; parfois même, il verse dans la plus basse débauche, entretient des courtisanes, foule aux pieds la discipline chrétienne et donne aux fidèles, comme le déplore Grégoire ^ II, l'exemple de toutes les perversités. Les cas concrets abondent chez les écrivains du milieu du xi' siècle et offrent entre eux de remarquables analogies : tel l'évêque de Langres, excommunié par Léon IX au concile de Reims, en 1049, pour être arrivé à l'épiscopat par la siniOnio, pour avoir vendu
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la prêtrise, commis des homicides et des adiiîtères, enlevé la femme d'un de ses clercs, pratiqué la sodomie; tels les archevêques de Milan, Héribert et Guy, qui ne conféraient les ordres qu'aux seuls cler£« mariés, si bien que la ville de saint Ambroise était devenue la sentine de tous les vices; tels enfin la plupart des évoques et clercs allemands dont l'opposition aux mesures de Grégoire VII sera particulièrement "tenace. Dans tout l'Occident la règle du célibat ecclésiastique est tombée en désuétude ; la simonie engendre le nicolaïsme '.
On comprend qu'avec un tel clergé la vie chrétienne s'affaiblisse. « Le peuple, écrit Grégoire VIT à Sicard, patriarche d'Aquilée, n'est plus conduit dans la voie de la justice par ses prélats qui ne savent ni le modérer, ni mettre un frein à ses passions. Ceux qui le dirigent lui donnent l'exemple de tout ce qui est coupable etVontraire à la religion chrétienne; aussi il vole avec ar^leur vers tout ce qui est défendu, porte le nom de chréè^'^n sans accomplir les œuvres et même, hélas 1 sans garder la foi dans son intégrité » 'R^g-, 1. T, ep. 42)' Ainsi les fidèles sont à l'image de leurs pasteurs ; la loi du mariage chrétien n'est pour eu"x qu'un vain mot; les rois, en particulier, s'ingénient h faire annuler les unions contractées devant Dieu, lorsqu'ils veulent voler à d'autres amours, et trouvent dans l'épiscopat une bienveillante complicité. En 1069, l'archevêque de Mayence Siegfried, n'a pas craint de
I. Le mot de simonie vient, comme l'on sait, de Simon le Magicien dont il est question dans les Jctcs des jipôtres et çjui déjà trafiquait des choses saintes; celui de nicolaïsme 5.e rattache au diacre Nicolas qui ne voulut pas renoncer à son épouse.
transmettre à Rome un mémoire mensonger de Henri IV, qui voulait rompre avec Berthe de Savoie, épousée par lui trois ans auparavant, et il a fallu toute l'énergie d'Alexandre II pour contraindre le jeune prince à renoncer à son honteux projet.
Telle est la situation de l'Église à l'avènement de Grégoire VII. Elle ne date pas de lorS ; elle remonte au milieu du x® siècle et pendant longtemps a été servilement acceptée par la papauté, aussi corrompue que l'épiscopat. Depuis vingt-cinq ans seulement, de timides essais de résistance ont été tentés sous l'impulsion de Cluny qui a été le premier foyer de réaction contre le nicolaïsme et la simonie. Des voix éloquentes ont flétri les vices dont l'Eglise était souillée. Pierre Damien, moine de Fonte-Avellana, puis cardinal-évêque d'Ostie, en même temps qu'il a pratiqué le plus rigoureux ascétisme, a, dansses opuscules et ses lettres, flagellé les prélats simoniaques, « prédicateurs de Satan, apôtres de l'antéchrist », et les clercs nicolaïtes, « ces renards qui cachent leurs fronts sous le voile de la sainte Trinité, alors qu'ils laissent échapper par ailleurs le feu de la mauvaise doctrine. « Le cardinal Humbert de Moyenmoutier dans son traité Adversus simojiiacos , a nettement indiqué que le seul remède au mal dont souffrait l'Église était le retour aux vieilles règles d'élection par le clergé et par le peuple et la subordination du pouvoir temporel au pouvoir spirituel, car « le sacerdoce dans l'Église est semblable à l'âme et le royaume au corps..., mais, de même que l'âme domine le corps et lui commande, de même la dignité sacerdotale est supérieure à la dignité royale, comme le ciel à la terre. »
Depuis l'avènement de Léon IX (io48), la papauté a essayé d'appliquer les théories de Pierre Damien et de Humberl. Dès 1049, Léon IX a tenu trois conciles, l'un en Italie, l'autre en France, le troisième en Allemagne, où il a affirmé son intention ^S^ mettre fin au nicolaïsme et à la simonie ; pendant six années, il a été sans cesse par voies et par chemins, déposant les prélats endurcis dans le mal, astreignant à de sévères pénitences ceux qui paraissaient susceptibles de s'amender. Ses successeurs, Victor II (io55-io5^), Etienne IX (loSj-ioSS), Nicolas II (io58-io6i), Alexandre II (loCSi-io^S) ont suivi la même politique ; les bulles pontificales comme les actes conciliaires témoignent des plus louables intentions réformatrices, mais, malgré les condamnations et les anathèmes, ils n'ont obtenu que de médiocres résultats. Er 1078, la situation reste critique; Hildebrand est de 'aille à l'affronter.
Peu de papes dans l'histoire ont eu une personnalité aussi accusée que Grégoire VIL II est relativement aisé de dégager les principaux traits du caractère de ce grand saint : à côté de bulles rédigées par la chancellerie pontificale, on a conservé un certain nombre de lettres personnelles qui fournissent tous les éléments d'un portrait fidèle.
Ce qui domine chez Grégoire VII , c'est la foi, source et aliment de toute la vie chrétienne. En toutes choses, il s'en remet au « Dieu tout-puissant d'où procèdent tous les biens » {I^eg., 1. 1, ep. G2 ; l. II,
il SALM'. LUŒauliŒ Vil.
ep. 3i ; 1. IV, ep, 17; 1. VIII, ep. 22j et à l'iEsprit Saint « qui peut tout » {Reg-, 1. IT, ep. 3i). Aux princes des contrées lointaines, que la religion chrétienne effleure à peine, il prêche « la foi dans le Christ- Jésus qui, selon lo volonté de Dieu, le Père éternel, et avec la coopération de l' Esprit-Saint s'est fait homme pour le salut du monde, est né d'une Vit^rge, a réconcilié par sa mort le monde avec Dieu, a effacé nos péchés par la Rédemption, contenue dans son sang, et qui, après avoir vaincu la mort, nous a vivifiés en lui, nous a res-suscités par l'espérance vivante, pour l'héritage inaliénable sans contamination ni souillure fjieg., 1. VI, ep. i3). « En lui, ajoute-t-il, résident le salut et la vie, pourvu que nons ayons confiance en sa miséricorde, pourvu que nous gardions jusqu'au bout une pieuse espérance, croyant, suivant la parole de l'apôtre Paul (^Colos. 11, 9), que la pllénitude de la divinité habite corporell«ment en lui » {ibicL).
Aussi rien n'arrive-t-ii en ce monde sans l'ordre de Dieu dont la « main puissante » s'abat sur ceux qui résistent a sa volonté, tandis qu'elle exalte ceux qui placent en lui toutes leurs espérances. « Sans lui nous ne pouvons rien faire ni rien penser qui soit bon » [Reg., I. III, ep. 21). C'est donc en Dieu que Grégoire VII place toute sa confiance ; il a le sentiment que l'homme, livré à ses propres forces, ne peut rien obtenir ni rien atteindre et qu'il lui faut sans cesse implorer le secours divin. « Les tribulations des justes sont nombreuses, s'écrie-t-il avec le Psalmiste (Ps. XXIII, 20), mais Dieu les en délivrera » {Reg., 1. I, ep. 23). Tout son programme est de « mourir en luimême », mais de vivre en celui qui a dit : j4ycz con-
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fiance, car j'ai vaincu le /«o?i^/e (Jean, xvi, 33; Reg., J. II, ep. 67; 1. V, ep. 21). Pour cela le meilleur moyen est à «es yeux la réception fréquente de rEucharistie que le pape envisage comme la nourriture et l'aliment de l'âme. Il a écrit sur ce sujet à la comtesse MalhUîe quelques lignes d'une rare élévation et qui font de lui, en plein moyen âge, un des promoteurs de la communion quotidienne, « le pain de chaque jour qui fortifie l'âme chrétienne et la met à l'abri du péché et de la tentation » iJReg., 1. I, ep. 47).
Ainsi son idéal, comme chrétien et comme pape, est de vivre en un perpétuel contact avec Dieu, dispensateur de toutes choses. IMais pour obtenir de Dieu inspiration et secours, il ne suffit pas de le recevoir fréquemment dans l'Eucharistie ; il faut encore recourir à l'intercession des saints qui fléchiront sa volonté Xu faveur de la pauvre humanité. Or qui est plus capa^,)le d'agir sur le Christ, fils de Dieu, que sa mère, « éle\ée par lui au-dessus de tous les chœurs des anges, honneur et gloire de toutes les femmes, salut et noblesse de tous les élus, qui seule a mérité d'être à la fois vierge et mère, de nourrir selon la nature un Dieu et iin homme » [Reg.^ 1. VIII, ep. aa) ? C'es.t donc par les mérites de la bienheureuse A'ierge Marie qu'il faut invoquer le Seigneur tout-puissani et miséricordieux : nul doute qu'elle ne soit prompte a exaucer ceux qui l'imploreront et qu'elle ne les enveloppe de son amour [Reg.., 1. I, ep. 47)-
La dévotion à la Vierge s'accompagne chez Gi'égoire VHd'une autre, non moins ardente, envers saint Pierre dont il est le successeur. Il place toutes ses bulles et tous ses actes sous son patronage, s'identifie en quelque sorte avec lui et le prend à témoin dan*;
les circonstances solennelles. « Bienheureux Pierre, prince des apôtres, clame-t-il en 10176, lorsqu'il excommunie Henri IV, inclinez vers moi, je vous en prie, une oreille favorable, écoutez le serviteur que vous avez nourri depuis son enfance, que, jusqu'à ce jour, vous avez délivré de la main d'ennemis qui l'ont haï et le haïssent à cause de sa fidélité envers vous ! » {Reg., 1. ITI, ep. 10).
La foi se double donc chez Grégoire VII d'une piété toute mystique qui se traduit par d'impétueux accents de prière. Il vit en une sorte d'intimité perpétuelle avec Dieu dont la volonté sauvera l'Eglise et le monde. Pour interprêter cette volonté, dont il est comme pape le gardien et l'agent, il lui faut se modeler h l'image de Dieu, faire fleurir en lui toutes les vertus chrétiennes. Toute sa vie n'est qu'une ascension vers la sainteté, vers l'imitation parfaite de Jésus-Christ. « Soyez, écrit-il aux Carthaginois, le i5 septembre 1076, les imitateurs de celui qui pour vous sur la croix a voulu être souillé d'opprobres, qui, pour vos péchés, a tenu à recevoir l'affront d'être mis au n'ombre des brigands et qui, de la sorte, afin de nous laver de nos fautes, est mort selon la chair. Aussi imitez dans vos cœurs la mort du Christ; dans l'adversité réjouissez-vous de souffrir pour lui, croyez avec l'Apôtre (Rom., viii, 18) que les tourments de ce temps ne sont pas en proportion de la future gloire qui sera révélée en nous. Evitez rixes et disputes comme le poison. Disciples de l'humilité, endossez le vêtement de l'humilité. » {Reg., 1. I, ep. 22).
L'humilité est, en effet, avec la charité la première des vertus chrétiennes. «Toute la loi est contenue en
ces deux mots : humilité et amour » {Reg\, l. I, ep, ^i). Hildebrand en recommande la pratique aux souverains et aux princes de la terre pour lesquels elle est la condition essentielle du salut. « Moins nouf:. sommesentraînés parl'orgueil, écrit-il à Alphonse VI, roi de Léon et de Gastille, plusnous allons sûrement vers le vrai bien. L'exemple de Jésus-Christ, noire seigneur et notre sauveur, est là pour nous le prouver avec évidence : avec une pieuse humilité il a refusé le royaume qui lui était offert par les hommes et n'a pas voulu exercer sous leurs yeux l'apparence d'un pouvoir terrestre, lui qui est venu en ce monde pour nous conduire au royaume céleste. Nous vous conseillons, très cher fils, de vous pénétrer de ces pensées avec un fidèle empressement et de faire preuve de îaVolus parfaite humilité envers celui qui vous a élevé yy\'Reg., l. VIII, ep. 6). Le pape donne lui-même l'exernnle : que de fois a-t-il protesté qu'il était indigne du pontificat en des termes qui ne sentent ni l'affectation ni la rhétorique! Avec une insistance, touchante dans sa simplicité, il sollicite les prières de tous, moines, clercs, laïques, afin qu'ils obtiennent de Dieu pour lui ce' secours providentiel sans lequel ses forces défaillantes ne tarderaient pas à s'émousser. « Nous sommes courbés sous le poids d'un fardeau bien lourd, écrit-il à Hermann de Metz en 10^4; sans vos prières, sans celles de tous les fidèles de la chrétienté nous ne pourrions le supporter » [Reg., 1. I, ep. 53). C'est surtout son ami Hugues de Clûny qu'il torture pour que la congrégation qu'il dirige, sainte entre toutes, lui vienne en aide par ses supplications. Dès le début de son pontificat il s'adresse à lui {Reg., 1. I, ep. 4) et, dans toutes les circonstances
difficiles, an momeat des conciles de 10-4 et io-5 par exemple, il se retourne vers Clunv avec émotion et angoisse : « Ah ! si vous pouviez savoir quelles tribulations m'étreignent, quel labeur chaque jour renouvelé et accru m'éreinte et me trouble, voti-e compassion fi'aternelle se laisserait fléchir par les tourments de mon cœur, votre propre cœur se répandrait en larmes inépuisables en présence du Seigneur et ce pauvre Jésus, par qui tout a été fait, qui dirige tout, me tendrait la main, me délivrerait dans mon malheur avec sou habituelle bonté! » [Reg-, 1. II,
ep. 49}-
Avec rhumilité, la grande vertu qui émane du Christ, c'est la cliarité. « Le Dieu tout-puissant a résumé tonte sa loi dans ce précepte de la charité » {Reg.,\. II, ep. ?>-).. Avec l'Apôtre l Cor., xiii, 1 3; , Grégoii'e \ II la préfère à toules les vertus, car l'amour du prochain est une forme de l'amour de Dieu; à son a\isil vaut mieux venir en aide aux malheureux et aux opprimés que prier, jeûner et veiller [Reg. ,1.1, ep. 5o). Eln pratiquant la charité nous ne faisons qu'imiter le Rédempteur et, de même que le Christ a offert sa ^-ie pour nous, nous devons toujours être prêts adonner la nôtre pour nos frères {'Reg., 1. I, ep. 49). Tel est d'aiUleurs le seul moven de réaliser sur terre la paix qu« le Christ est venu apporter au monde. Aussi bien cette vertu, nécessaire à tous, s'impose-t-elle plus spécialement à ceux qui sont haut placés et « dont l'amour et la haine rejaillissent sur un grand nombre d'hommes» [Heg,,]. Il, ep.70), davantage encore au pape, père commun de tous les fidèles, a Le devoir de notre charge, a écrit Grégoire VII, est d'aimer les hommes, tout en détestant leurs vices, de hair l'impiété,
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mais jamais les peraonnes » {Me^., 1. IV, ep. i). Tl laisse entendre par là que la charité peut parfois entrer en conflit avec la justice. En effet, comme vicaire du Christ, il est tenu de faire régner la «juste;;::^ de Dieu », de frapper les rebelles et les impies. « îji vérité, s'écrie-t-il quelques semaines après son avènement, nous désirons ardemment vivre en paix avec tous les hommes, mais, aidés par la vertu de Dieu autant que par sa justice, nous ne refusons pas pour cela de nous opposer aux efforts de ceux qui cherchent h s'étendre aux dépens de saint Pierre dont nous sommes les serviteurs » {^eg\, 1. I, ep. lo). Quelques semaines plus tard, il écrit h Guillaume le Conquérant : « La sainte Eglise romaine que nous gouvernons malgré notre indignité et contre notre volonté, est c\aquejour une bulte à la persécution, aux embûches éi* àropposition perfide des hypocrites», tandis qu'elle eût tiraillée en tous sens soit secrètement soit au grand jour par les pouvoirs laïques. Nous opposer à toutes ces tentatives... tel est notre devoir et notre continuelvsouci » {Rei;., 1. I, ep. ^o). En d'autres termes, le pape est tenu de barrer la roule à ceux qui font obstacle au règne de Dieu et qui entraînent leurs frères hors des voies du salut. Ce devoir est singulièrement grave et Grégoire VII en a pleine conscience. Comme son ami, saint Pierre Damien , il redoute le jugement de Dieu auquel il doit rendre compte de « l'emploi qu'il fait du ministère à lui confié par le bienheureux Pierre » {Reg., 1. m, ep. lo), mais il a confiance en ce Dieu toutpuissant qui l'aidera à accomplir sa mission et qui « liui enseignera à faii-e sa volonté » [Ih'g-, 1- 1. ep. 77). '
Au reste , l'exécution des desseins de Dieu et l'accomplissement de sa volonté, tout en obligeant le pape à frapper les ennemis de lEglise, ne sauraient l'entraîner loin de l'idéal de charité qui remplit son âme : dans les cas douteux la charité l'emporte sur la justice. Lorsque le clergé corrompu de Milan donne de vagues indices de repentir, le pape ouvre tout grand pour lui le giron de l'Eglise. « Que ceux, écrit-il le 9 octobre ioj3, qui regrettent leur erreur et souhaitent venir à nous pour y porter remède sachent qu'ils seront accueillis avec bienveillance et traités avec miséricorde ! » {Reg-t 1- I, ep, 26). Même mansuétude à l'égard de Henri IV au lendemain de sa première excommunication ; le 3 septembre ioj6, les évêques de Germanie sont invités à « l'accueillir avec affection s'il revient à Dieu de tout son cœur », à « exercer à son égard non pas tant la justice qui l'empêche de régner que la miséricorde qui détruit de nombreux crimes » [Reg., 1. IV, ep. 3). Un peu plus tard, l'entrevue fameuse de Canossa fournira à Grégoire VII l'occasion de prouver avec éclat que vraiment il « hait l'impiété et non les hommes » et qu' « aucun intérêt d'ordre séculier ne l'a poussé à sévir contre les mauvais princes et les prêtres impies, mais seulement la considération de sa fonction et de son pouvoir apostolique » [Reg., 1. IV, ep. i).
Ainsi la charité domine et dirige toute la politique de Grégoire VII, mais elle ne saurait lui faire oublier la responsabilité qui pèse sur lui. « Nous avons reçu la mission d'évangéliser les hommes,' écrit-t-il le i4 mars ioj4 à son ami Hermann de ]Metz dans une lettre tout intime. Malheur a nous, si nous n'évangé-
lisons pas! » {Reg., 1. I, ep. 53). L'obligation est d'autant plus grave que, pour les aidera « évangéliser », Je Christ a conféré à saint Pierre et à ses successeurs une puissance sans limite. La primauTe" romaine, à laquelle les prédécesseurs de Grégoire VII n'ont pas craint déjà de faire dans leurs bulles de timides allusions, est affirmée par lui avec une franchise et une rigueur encore inconnues. S'il est pénétré du sentiment de ses devoirs de pape, il a tout aussi nettement conscience de l'étendue infinie de son pouvoir apostolique.
En tête des Dictatus papœ {Heg., l. II. ep. 55'), ce recueil de sentences lapidaires dont la paternité n'est plus attribuée aujourd'hui au cardinal Deusdedit, mais bien à Grégoin^ VII lui-même, on lit celte proposition qui en diV long dans sa brièveté : « L'Eglise romaine a été I^oi. dée par Dieu seul. » Grégoire VII l'a commentée dans plusieurs bulles, notamment dans le préambule d'une lettre aux évêques de Flandre. « Sachez, dit-il, mes très chers fils, que si pécheurs et si faibles que nous soyons pour porter un tel poids, c'est cependant Dieu lui-même qui a confié à notre faiblesse le soin et le souci de toutes les églises. Le Seigneur Jésus-Christ a en edet établi le bienheureux Pierre, prince des x\pôtres, et lui a donné, avec les clefs du royaume des cieux, le pouvoir de lier et de délier au ciel et sur la terre ; sur lui il a bâti son Église, en lui confiant ses brebis h pailre. Depuis, par un privilège de Dieu et par un droit héréditaire, ce principat et ce pouvoir sont passés, par Tintermédiaire du bienheureux Pierre, à tous ceux qui occupent son siège ou l'occuperont jusqu'à la fin des temps » {Reg., 1. VIII, ep. 57).
Le pape tient donc, par Tordre du Christ, la place de Dieu. C'est toujours « au nom du Dieu txjut-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, au nom des bienheureux apôtres Pierre et Paul » que Grégoire VII légifère ou qu'il formule ses sentences et, chaque fois qu'on le consulte, c'est « le bienheureux Pierre qui répond par sa bouche » {Hcg.y 1. IV, ep. 2). De là résulte que, comme il est dit dans les Dictalus papse, « L'Église romaine n'a jamais erré et ne pourra jamais errer. »
Parce qu'elle est d'institution divine, l'Eglise romaine non seulement est infaillible, mais elle est aussi « la mère universelle de toutes les églises et de toutes les nations que la divine clémence a prédestinées à connaître le nom de Dieu et à croire en Jésus-Christ, notre Seigneur et notre Sauveur, par l'intermédiaire de la doctrine évangélique et apostolique » {Reg\, 1. IV, ep. 28). Dieu lui a u soumis tous les pouvoirs de la terre » [Reg"-, 1. VII, ep. 6) et, dans une lettre au roi Siiein de Danemark, Grégoire VII peut s'écrier avec fierté : « La loi des j)ontifes romains a conquis plus de contrées que celle des empereurs ; leur renommée a retenti sur toute la terre et tous les sujets d'Auguste sont devenus les sujets du Christ » {Heg., 1. I, ep. 70). Ils'empresse aussitôt d'ajouter que tous doivent à l'Eglise romaine la même obéissance qu'au Christ et à saint Pierre qu'elle perpétue en la personne de ses pontifes.
Hildebrand n'insiste, en effet, su ries originesdivines de l'Eglise romaine que pour être en mesure d'affirmer plus sûrement que tous, clercs et évêques, lui doivent la même obéissance qu'à Dieu lui-même. Il en va pour eux de leur salut éternel. « De même que
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ceux qui viveat dans l'observation de la foi et de la doctriae du Saint-Siège apostolique peuvent avec certitude espérer le salut, de même il n'est pas douteux que ceux qui cessent d'être en paix et en union avec lui sont sous le coup des terreurs de la damnation » [Reg., l. MI, ep. 6:.. Ainsi, hors de l'Eglise romaine, point de salut. N'est-ce pas précisément sa fonction que de « veiller au salut de toutes les nations »? {Reg\, 1. I, ep. 28). N'est-elle pas seule capable de les abreuver aux véritables sources de la vie? « L'Eglise romaine désire que vous sachiez, écrit Grégoire VII à un évêque espagnol, que les fils qu'elle nourrit pour le Christ sucent tous les mêmes mamelles et boivent le même lait, aivi que s«lon l'Apôtre (I Gor., i, 10 ils soient un et q^i il n'y ait point de schisme parmi eux; sinon elle A^ serait pas appelée mère, mais scission » [Reg., I. III, ep. 18). L'unité de l'Eglise repose sur l'obéissance absolue au Saint-Siège ; clercs et laïques v sont également astreints. « On ne peut considérer comme catholique, lit-on dans les Dictatas papœ, celui qui n'est pas en union avec l'Eglise romaine. »
Le pape a d'abord tout pouvoir sur le clergé. On verra plus loin quelles ont été les formes diverses de son action. Les principes en sont posés dans les Dictatus papse. Il y est dit que seul le pape peut déposer les évêques, même sans les citer devant un synode, les transférer en cas de nécessité d'un siège h un autre, casser leurs jugements sans qu'il puissent jamais réformej les siens, qu'il peut évoquer les causes importantes, se faire représenter à tous les conciles par ses légats qui toujours président, même s'ils sont simples clercs. C'est encore le pape qui légifère en
matière ecclésiastique : à plusieurs reprises, Grégoire VII a revendiqué pour le Saint-Siège le droit d'innover, de « recourir contre des excès nouvellement accrus à des droits et à des remèdes nouveaux qui, reposant sur la raison et sur l'autorité, ne peuvent être repoussés par personne » (/?ei;., 1. II, ep, 67), mais il a soindepréciserquedetelsdécretsnesont nouveaux qu'en apparence et qu'en réalité ils ne font que mettre en pratique les décisions des Pères ou des conciles.
Ce pouvoir absolu du Saint-Siège s'étend aussi aux laïques et en particulier aux souverains. « Il est permis au pape de déposer les empereurs », affirment les Dictatus papse^ et aussi d' « absoudre les sujets du serment de fidélité envers les rois injustes. » Les circonstances amèneront Grégoire VII à développer cette doctrine à laquelle elles vont donner une portée pratique et immédiate qu'elle n'avait peutêtre pas primitivement. Dans la célèbre lettre à Hermann de Metz, du i5 mars 1081 [Reg., 1. VIII, ep. 21), Grégoire VII, pour justifier la déposition d'un roi rebelle envers le Saint-Siège, exposera les caractères du gouvernement théocralique. Sans vouloir anticiper sur les événements, il y a simplement lieu de remarquer ici qu'ils dériveront de la doctrine de la primauté romaine et de l'idée même que se fait le pape du pouvoir pontifical.
En résumé, on peut dire que toutes les conceptions, religieuses, administratives, politiquesdeGrégoire VII se rattachent a un même principe qui est pour lui un véritable dogme, nettement formulé par exemple dans une lettre adressée aux Lombards deux mois après son avènement : « L'Eglise romaine est la mère et la maîtresse de toute la chrétienté » [Heg., 1. I, ep. i5).
C'est en usant de cette autorité absolue conférée par le Christ à saint Pierre et à ses successeurs, que Hildebrand veut, en 1078, réaliser la réforme de l'Église réclamée par saint Pierre Daniien et par 1er cardinal Humbert, ébauchéç par Léon IX, Nicolas II et Alexandre II. Sa foi, sa charité, son zèle pour le salut des âmes lui enjoignent impérieusement de remettre l'Eglise dans le droit chemin, en s'inspirant des méthodes et des directions qui lui ont été tracées par ses maîtres et ses amis. La tâche est rude ; à son tour il échouera et il sera ainsi amené h concevoir un plan plus vaste que résument les deux mots de centralisation ecclésiastique et de gouvernement théocratique.