CHAPITRE II
L\ RÉFOllME DE LEGLISE ET LE PROJET ORIENTAL.
Avant d'être élu pape, Hildebrand a dirig-é toute son activité contre les prélats simoniaques et les clercs fornicateurs. Comme légat pontifical, il a présidé des conciles où il a déposé les coupables et appliqué avec la plus extrême rigueur les décrets de ses prédécesseurs. Monté sur la chaire de Pierre, il continue l'œuvre commencée ; il n'a d'autre souci que de mettre au service de la réforme des mœurs cléricales toute laulorilé que lui confère sou pouvoir apostolique et, comme celle-ci est illimitée, d'origine divine et de caractère surnaturel, il est mieux armé pour continuer la lutte à laquelle il va donner une ampleur nouvelle.
Ses premières bulles annoncent une action énergique, tenace, persévérante. Le i5 novembre ioj3, il gourmande l'archevêque de Salzbourg, Gebhard, qui sera pourtant un de ses plus dévoués auxiliaires, mais qui, pour le moment, considère comme lettre morte les décrets relatifs à la chasteté sacerdotale et lui annonce son intention de les appliquer plus strictement. « Nous vous ordonnons, dit-il, en vertu de
LA RÉFORME DE L'ÉfiLISE ET LE PROJET ORIENTAL, 'il
notre autorité apostolique, de châtier les prêtres qui ont une conduite infâme et d'appliquer constamment dans votre ég-lise les décisions de Rome relatives à l'impureté sacerdotale; vous n'avez h vous préoccu"^::"" per ni de la faveur, ni de la haine de personne, mais simplement à prêcher et à exercer constamment votre autorité dans votre église » [Reg--, 1. I, ep. 3o). Le a4 juin de la même année, il avertissait déjà les comtesses Béatrix etMathilde du danger qu'il y avait pour elles à fréquenter les évêques lombards « qui défendent et protègent l'hérésie simoniaque » et il ne trouvait pas de termes assez forls pour flétrir ces hommes « qui en secret assaillent le Seigneur de leurs pierres et de leurs flècùes et qui, sans aucun doute précurseurs de l'Antécvrist et satellites de Satan, déploient toute leur fureunpour détruire la religion et briser la pierre immuabve de la sainte Eglise romaine » {Heg., 1. I, ep. 12).
Purifier l'Église en mettant fin au nicolaïsme et à la simonie, telle est la pensée dominante de Grégoire VII au lendemain de son élection.
Ce n'est pas la seule. « Je suis abreuvé,, écrit-il à Hugues de Cluny au début de io-5, d'une immense douleur et d'une tristesse infinie parce que, sous l'inspiration du diable, l'Eglise d'Orient abandonne la foi catholique » {Rcg-, 1. II, ep. 49)- Cette Eglise d'Orient s'était séparée de Rome à la fin du pontificat de Léon IX pour des motifs assez futiles, mais l'espoir dune réconciliation n'avait jamais été abandonné. A l'avènement de Grégoire VII, les circonstances paraissaient favorables; le nouvel empereur, Michel VII, monté sur le trône de Conslanlinople en cette même année ioj3, était bien disposé.
Dans le courant de l'été, il envoya au pape une ambassade chargée d'une lettre autographe, laquelle, au dire de Grégoire VIT, était « pleine d'une affectueuse douceur » ; les moines Thomas et Nicolas, qui l'apportèrent à Rome, confirmèrent, par leurs commentaires, la bonne impression qu'elle avait produite. Tout semblait préparer une réconciliation et, dans sa réponse à Michel VII en date du 9 juillet 1073 {Reg., 1. I, ep. 18}, Grégoire VIT ne cachait pas sa satisfaction : il affirmait que son plus grand désir était de voir rétablir « dans l'ordre de Dieu l'antique concorde entre l'Eglise romaine et sa fille, l'Église de Constantinople ». Pour provoquer cette entente, il envoya à Constantinople le patriarche de Venise.
Ainsi, au début de son pontificat, Grégoire VII poursuit deux buts : la réforme de l'Eglise d'Occident et la réconciliation de celle-ci avec l'Eglise d'Orient,
Pour réaliser le premier, il compte sur le concours de l'épiscopat et des princes temporels. yVvant lui, saint Pierre Damien, le plus ardent promoteur de la réforme morale également souhaitée par Hildebrand, avait préconisé cette méthode à laquelle Grégoire VII est resté fidèle pendant toute la première année de son pontificat, mettant sans cesse çn pratique la parole de l'Apôtre, souvent rappelée aux évêques par Damien : Mais cous, veillez, travaillez en toutes choses, faites œuvre d'évangélistes, accomplissez un bon ministère (II Tim., iv, 5). Il prodigue en effet ses exhortations. Acqui vient d'avoir un nouvel évêque, Albert. Aussitôt Grégoire VII lui écrit (i3 octobre lo^S) pour le prier de
prêter son concours à l'Eglise romaine, chaque fois qu'elle le sollicitera, et les derniers mots de la lettre ne laissent aucun doute sur les circonstances dans lesquelles elle devait le demander. « Si vous voulez vousrecommander au Saint-Siège apostolique, dit-il, employez tous vos efforts, comme vous l'avez déjà si bien fait, à combattre l'hérésie simoniaque, jusqu'à ce qu'elle ait entièrement disparu de votre diocèse, et à ramener les clercs dont la vie est souil'lée de turpitudes h la pureté et à la chasteté » (^ej., 1. I, ep. 27). Même recommandation à Guillaume, évêque de Pavie, auquel le pape prêche de défendre son église et le troupeau qui lui est confié contre les hérésies « qui paraissent pulluler, comme la peste, dans la sainte Eglise », et h s'élever ardemment contre ellys, en s'appuyant sur l'autorité des saints Pères {Re^ , 1. I, ep. 28).
On pourrait mu'tiplier les exemples : on relèverait toujours sous la pi jme du pape les mêmes appels à la pureté et le même effort pour justifier les mesures réformatrices par le droit canon. Il y a lieu d'insister davantage sur les prétentions de Grégoire VII pour concilier au Saint-Siège la neutralité bienveillante ou même l'alliance des pouvoirs laïques.
Pour faire aboutir la réforme de l'Église, Pierre Damien plaçait toutes ses espérances en la vieille institution impériale ; il comptait que l'union des deux pouvoirs spirituel et temporel, du sacerdoce et de l'empire, sauverait l'Eglise des maux qui l'accablaient. « Les têtes du monde, écrivait-il dans sa Disceptatio synodalis, vivront dans l'union d'une perpétuelle charité et empêcheront toute discorde parmi les membres inférieurs; ces institutions qui
sont deux pour les hommes, mais une pour Dieu, le royaume et le sacerdoce seront enflammées par les divins mystères ; les deux personnes qui les incarnent seront unies par de tels liens que, grâce à une mutuelle charité, on trouvera le roi dans le pontife romain et le pontife romain dans le roi. »
Grégoire VII parait avoir partagé, au début de son pontificat, cet idéal chimérique. Il recherche l'alliance des pouvoirs temporels et, plus spécialement celle du roi de Germanie, Henri IV, malgré le peu de garanties que son passé pouvait lui offrir.
Henri IV est certainement un des plus sinistres personnages de l'histoire. Né le ii novembre io5o, il a perdu son père, Henri III, de pieuse mémoire, à l'âge de six ans (5 octobre io56). Il a été très naal élevé par sa mère Agnès qui se soucia fort peu de son éducation et l'abandonna à des influences malsaines. Lorsqu'il fut déclaré majeur et armé chevalier, le 3i mars io65, il était déjà complètement perverti ; ses adversaires et même ses amis ont révélé sur ses mœurs des détails eflfrovables sur lesquels il est impossible de s'étendre. Pour l'assagir, on le maria, en 1066, à Berthe, fille du laarquis Olton de Suse, à laquelle il était fiancé depuis l'âge de cinq ans. Celle-ci révéla de suite une nature très douce et très tendre, ce qui n'empêcha pas le roi de se lasser d'elle : au bout d'un an de mariage, il demanda la séparation, répandit conti'e ia jeune femme d'ignominieux propos et arracha à son innocence des déclarations qui, par la suite, furent reconnues inexactes. H trouva, bien entendu, des complices empressés dans l'épiscopat allemand. Mais Rome veillait : Alexandre II, peut-être con-
seillé par llildebrand, rejeta les fallacieux prétextes invoqués par le jeune roi et par l'archevêque de Mavence, SiegXried. Bref, iicinri IV fut obligé de reprendre son épouse, mais cet incident prouve^ quel cas il faisait des principes enseignés par la morale chrétienne. Au reste., il se soucie peu des droits de l'Eglise, vend les évêchés avec une désinvolture que n'affichait aucun autre souverain, s'entoure de conseillers tarés et notoirement excommuniés. C'est précisément h cause de ses rapports avec des excommuniés qu'il se trouve lui-même conformément h la législation canonique, sous le coup de l'excommunication au moment où Grégoire VII revêt la tiare.
Le pape savait donc à quoi s'en tenir. 11 avait eu d'ailleurs l'occasion, comme il l'a lui-même raconté plus tard (Beg-. , \ . IV, -ep. i ), d'avertir le roi, on ne sait en quelle circonstance. Pourtant, sans entrer direciement en relations, avec lui à cause de l'excommunication qui le frappe, il n'hésite pas à faire le premier pas et, tout en invitant Henri IV à revenir à des mœurs meilleures, il a soin de lui faire connaître son désir d'entretenir avec lui de cordiales relations. Il semble que Godefrov le Bossu, duc de Basse-Lorraine et, par son mariage avec la comtesse Mathilde, marquis de Toscane, ait servi de médiateur; il était tout indiqué pour remplir ce rôle, comme ami personnel d'Henri IV et époux de Mathilde, la plus fidèle alliée du Saint-Siège. C'est ii lui que Grégoire VII, quelques jours après son avènement, révèle ses intentions. « Au sujet du roi, lui écrit-il le 6 mai ïo-3, voici notre pensée et nos vœux : personne, je l'atteste devant Dieu, n'est plus soucieux que nous de sa gloire pré-
sente et future, personne ne la souhaite avec un plus ardent désir. Nous nous proposons, à la première occasion, de le faire entretenir par nos légats, en termes affectueux et paternels, de ce qui a trait à la prospérité de l'Eglise et à l'honneur de la dignité royale. S'il nous écoute, nous serons aussi heureux de son salut que du nôtre. Or, il sera très certainement sauvé si, en étant juste, il prouve sa docilité à nos avertissements et à nos conseils. Si, au contraire, ce que nous ne souhaitons pas, il nous rend haine pour amour, s'il méprise l'honneur qu'il a reçu de Dieu, ce n'est pas sur nous que retombera, par la volonté de Dieu, la sentence : Maudit soit l'iiomme qui empêche son ^laiçe de cerser le sang (Jerem. XLViri, lo) » [Reg., 1. I, ep. 9).
Une lettre à Rodolphe de Souabe, en date du i'^'^ septembre i o^3, caractérise encore plus nettement les sentiments du pape à l'égard du roi; Grégoire VII y affirme la nécessité d'unir dans la concorde le sacerdoce et l'empire. « De même que le corps humain, écrit-il, est dirigé par les deux yeux, sa lumière naturelle, le corps de l'Église est conduit et illuminé par ces deux dignités qu'accorde une pure religion et qui constituent sa lumière spirituelle » {Reg., 1. I, ep. 19).
La politique de Grégoire VIT, telle qu'elle ressort de ces deux bulles, est très nette : le pape souhaite une entente avec Henri IV, mais à la condition que le roi soit docile aux avertissements du Saint-Siège. Il ne se contente pas de témoigner des dispositions pacifiques : tout en évitant avec le roi excommunié les rapports directs, interdits par le droit canon, il ne néglige aucune occasion de lui être utile, espérant le ramener
ainsi dans le sein de l'Eglise. Or Henri IV se trouve aux prises avec de graves difficultés : en août ioj3, les Saxons, mécontents de son absolutisme et de ses procédés de gouvernement, se soulèvent contre lui," sous la direction de chefs habiles et entreprenants tels que Rodolphe, duc de Souabe. Il va sans dire que Grégoire VII n'est pour rien dans ce mouvement; les accusations haineuses d'un Petrus Crassus ou d'un Benzon d'Albe n'ont été prises au sérieux par personne. Le pape, au contraire, s'attache à prévenir la révolte; le i"'" septembre 1078, il informe Rodolphe de Souabe qu'il ne nourrit contre Henri IV aucune mauvaise pensée, qu'il souhaite au contraire réaliser entre le sacerdoce et l'empire une paix qui n'ait rien d'artificiel et qui puisse être durable. Au même moment, il laisse entendre a l'évêque de Côme, Renaud, qu'il est\orêt h couronner Henri IV empereur {Reg., 1. I, ep. 20) et prie ce prélat de venir à Rome pour conférer avec^lui de la situation, en présence de Rodolphe de Souaoe, de l'impératrice Agnès, mère de Henri IV, et de la comtesse Béatrix, mère de Mathilde. Le colloque fut d'ailleurs inutile : Henri IV prit les devants et fit la plus éclatante soumission.
Le roi en cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, a très habilement manœuvré. Menacé par les Saxons révoltés, abandonné par les princes allemands qui refusaient de prendre part à l'expédition projetée, il a fort bien vu que le seul moven de triompher de l'insurrection était de se ménager l'appui du Saint- Siège ; le pape disposait d'une grande influence sur les chefs religieux de l'opposition saxonne et, par suite, était seul capable de dissoudre la coalition. Comme Grégoire VII ne lui demandait aucune concession
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d'ordre politique, mais réclamait uniquement le départ des conseillers excommuniés, il était facile de s'entendre, quitte à éluder ensuite les promesses qui auraient été faites. Henri IV écrivit donc une lettre pleine de déférence et de soumission, confessa humblement qu'il avait vendu les églises et favorisé les simoniaques, au lieu de les punir, mais c'étaient là péchés de jeunesse qui ne se renouvelleraient plus, tellement il comprenait que, « pour être administré selon les lois du Christ, le rovaume et le sacerdoce avaient besoin d'un mutuel appui » {^eg., 1. 1, ep. 29"). Bref, cette lettre était empreinte d'un si affectueux respect que Grégoire VII, dans une bulle du 27 septembre ioj3, pouvait célébrer « l'esprit de douceur et d'obéissanoe » de son très cher fils Henri et affirmer tranquillement que jamais aucun de ses prédécesseurs n'avait reçu semblable déclaration {Jieg., l. I, ep. 20). Le pape, qui n'était pas psychologue, s'abandonna plus que jamais à son rêv€ d'union du sacerdoce et de l'empire et, pour mieux le réaliser, il accentua l'attitude qu'il avait prise dès le début dans l'affaire de Saxe. CeUe-ci avait mal tourné pour Henri IV : il avait essuyé défaite sur défaite et était, à la fin de 10^3, revenu sur le Rhin, fugitif et abandonné de tous. Déjà on parlait de le déposer, mais Rodolphe de Souabe, peut-être à la suite d'une intervention pontificale, refusa la couronne qu'on lui offrait et, de nouveau, Grégoire VII proposa sa médiation. Le 20 décembre 1078, il informa les évêqueset les princes saxons qu'il avait lait demander à Henri IV de s'abstenir de tout acte d'hostilité jusqu'à l'arrivée des légats du Saint-Sièg^e qui étudieraient les movens d'arriver à la paix ; il pria en même temps les Saxons d'observer
eux aussi l'armistice et de ne pas troubler les négociations qu'il voulait conduire en toute équité [Res;., 1. I, ep. 39). Étant donné la situation désespérée de Henri IV, une suspension d'armes lui était plus "favorable qu'à ses adversaires. Il s'empressa d'ailleurs, pour éviter une intervention du Saint-Siège dans les . affaires intérieures de l'Allemagne, de conclure, avant l'arrivée des légats, une paix plutôt humiliante (2 février io^4)-
L'ambassade, annoncée par Grégoire VII, n'en partit pas moins au printemps de 1074. Elle se composait de Géraud, évèque d'Ostie, et de Humbert, évêque de Préneste. L'impératrice Agnès devait elle-même introduire les prélats auprès de son fils : elle les accompagna donc, ainsi que ses deux conseillers, Renaud, évèque ûe Côme, et Henri évèque deCoire. Henri IV fit aux légats le plus cordial accueil : il leur promit de ne plus tvoir de rapports avec les excommuniés el surtout ae poursuivre activement les simoniaqucs que les décrets du concile romain de mars 1074 venaient de condamner. Après quoi il reçut l'absolution. Ainsi se trouvait réalisé le vœu le plus cher de Grégoire VII : la réconciliation de la papauté et du roi de Germanie qui lui laissait toute liberté pour accomplir la réforme de l'Eglise, but essentiel de son pontificat.
On voit, par le récit de ces négociations, que l'élévation d'Hildebrand à la tiare n'a pas pour conséquence une déclaration de guerre aux pouvoirs établis. Bien au contraire, le premier acte de Grégoire VIT comme pape a été un rapprochement avec le roi de Germanie, excommunié sous Alexandre II. Ce rapprochement est bien son œuvre propre : Henri IV
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n'a fait sa soumission que sous le coup de circonstances intérieures particulièrement graves pour lui; sa sincérité est dailleurs plus que douteuse et le jour où la Saxe paraîtra pacifiée, il oubliera ses belles promesses.
A l'égard des autres souverains temporels, Grégoire VII observe la même attitude conciliante.
Le roi de France, Philippe P"^^, ne vaut guère mieux que le roi de Germanie. C'est un personnage singulier : il a par moments des accès de piété et comble de ses donations les abbaves, mais il est sensuel et cupide. Ses aventures avec Bertrade d'Anjou sont restées proverbiales et le chroniqueur Guibert de Nogent a pu dire de lui qu'il était « un homme très vénal en ce qui concernait les choses de Dieu ». 11 est le ivpe du prince simoniaque qui ne perd aucune occasion d'enrichir son trésor. « De tous les princes qui ont maltraité l'Eglise de Dieu, écrit Grégoire VII le 4 décembre 1 078, qui ont fait preuve à son égard d'une cupidité perverse en vendant ses dignités et en voulant l'assujettir comme une servante, Philippe, roi de France, est certainement le plus coupable » {Reg., 1. 1, ep. 35.) ?se se refusait-il pas à laisser le nouvel évêque de Màcon, Landri, élu par l'unanimité du clergé et du peuple, prendre possession de son siège, parce qu'il ne voulait pas lui verser une somme d'argent? Grégoire VII, tout en affirmant qu'il ne céderait pas, se montra pourtant disposé à un accord et prit au Sérieux les vagues promesses que lui fit transmettre Philippe P'' par l'intermédiaire de son chambellan, Aubri. Le roi finit pourtant par accepter Landri comme évêque de Mâcon et c'est ainsi qu'en France comme en Allemagne la politique de Grégoire VII
aboutit à un rapprochement, d'ailleurs fragile, avec la royauté.
En Angleterre, il y a également accord entre le roi elle pape. L'intervention d'Hildebrand avait décidé Alexandre II à donner, en 1066, à Guillaume le Conquérant, lors de sa conquête de l'Angleterre, une sorte d'investiture officielle. En outre, Guillaume, bien qu'il ne se soit pas embarrassé lors de son expédition de scrupules excessifs, a une valeur morale supérieure à celle d'un Henri IV ou d'un Philippe P^ Il est très jaloux de son autorité, mais s'en sert pour défendre l'Eglise. Pieux, juste et honnête, il fonde des abbayes, prodigue les marques de respect aux moines, prend pour conseillers des hommes d'Eglise, tels que Lanfranc, abbé du Bec, puis archevêque de Cantorbéry, qui exerça sur lui la plus salutaire influence. Il est enfin favorable à la réforme et, s'il entend conserver pour lui seul le droit de nommer les évêques, il fait des choix irréprochables, se garde de la simonie et se montre très dur à l'égard des prêtres mariés ou concubinaires. Comme, au fond, le but final de Grégoire VII est la purification de l'Eglise, il n'y a rien de surprenant à ce qu'il ait entretenu des rapports particulièrement cordiaux avec ce prince qui « préférait la gloire de Dieu et les choses de Dieu à sa gloire personnelle et à toutes les choses de ce monde » [Reg., l. I, ep. 70).
Toutefois Guillaume est loin et comme, malgré une réconciliation apparente, Grégoire VII ne peut compter sur l'absolu dévouement de Henri IV et de Philippel", ildoit chercher des appuisplus immédiats. En Italie même, deux alliances semblaient possibles : celle des Normands au sud, celle de la Toscane au nord.
Nicolas II (lODQ-ioôi) avait inauguré une politique de rapprochement avec les Normands de l'Italie méridionale jusque-là ennemis du Saint-Siège, mais la papauté en avait retiré peu de fruits et ses voisins, avides et pillards, avaient continué leurs incessantes incursions dans la campagne romaine. Le plus puissant parmi les princes normands, Robert Guiscard, n'y était pas étranger; son frère, Geoffroy, avait envahi le territoire de Chieti et le fils de celui-ci, Robert de Loritello, s'était avancé jusqu'à Ortona. Grégoire VII était bien décidé à ne plus tolérer de tels empiétements, mais, d'autre part, fidèle à sa politique, il eût souhaité vivre en paix avec ces belliqueux seigneurs et il ne négligea aucune occasion d'améliorer ses rapports avec eux. Au moment de son élection, le bruit avait couru que Robert Guiscard était mort à Bari ; immédiatement le pape adressa à sa veuve une lettre de condoléances, dont le chroniqueur Aimé du Mont-Cassin a laissé la substance, et offrit d'investir le fils de Guiscard, Roger, des Etats paternels, conformément à l'usage créé par Nicolas II, Robert Guiscard, qui reçut cette lettre, se montra fort touché ; il vit en Grégoire VII un allié éventuel dont il chercha, bien entendu, à tirer le meilleur parti. Il répondit lui-même au pape, promit de le servir avec fidélité, et, finalement, de part et d'autre, on convint d'une entrevue. L'abbé du MontCassin, Didier, ami des princes normands, joua le rôle d'intermédiaire et prit toutes dispositions utiles. Le 2 août loy'i, Grégoire VII arriva à Bénévent où Robert Guiscard accourait de son côté, mais l'entrevue n'eut pas lieu. Suivant les chroniqueurs, le duc, craignant une embuscade, aurait sollicité un sauf-conduit et, le pape,
humilié par cette marque de défiance, aurait renoncé à la rencontre projetée. Il est plus probable que Grégoire VII a dû exiger de Robert la promesse de faire respecter le territoire romain , en particulierla région des Abbruzzes, plus menacée, et qu'il se heurta à un refus.
La politique pontificale essuyait donc un échec sérieux. Du moins Grégoire VII réussit-il à se procurer des alliés parmi les autres princes normands. Il conclut un traité avec Landulf de Bénévent, se rapprocha du prince de Gapoue, Richard, qui, le i4 septembre 10^3, se reconnut vassal du Saint-Siège, lui prêta serment de fidélité, s'engagea à protéger l'Eglise romaine et notamment à faciliter la réunion des cardinaux en cas de vacance du siège apostolique. C'était un succès pour la politique pontificale, mais il eut pour contre-coup une attaque de Robert Guiscard contre Richard qui, fort de l'appui de la papauté, pouvait lui disputer l'hégémonie de l'Italie centrale. Cette rivalité des princes normands ne déplut pas à Grégoire VII qui y voyait un gage de tranquillité {Reg.y 1. 1, ep. 26). Peut-être le pape était-il trop optimiste, car une réconciliation était toujours possible entre Guiscard et Richard de Capoue et il n'était pas douteux qu'en pareil cas l'Etat romain en ferait les frais. Bref, le seul allié sur lequel Grégoire VII pût vraiment compter dans l'Italie méridionale, c'était le prince de Salerne, Gisulf, dont la principauté était convoitée par les Normands.
Le véritable point d'appui de la papauté est beaucoup plutôt dans l'Italie du Nord où Grégoire VII a trouvé une alliance qui ne lui a jamais manqué, celle de la Toscane, gouvernée par les comtesses Béatrix et Maihildc.
-Il» SAINT GRÉGOIRE VII.
Le 1-j septembre lOjS, le pape écrivait à Erlembaud : « Quant h la comtesse Béatrix, et à sa fille ^lathilde, on ne saurait douter de leur parfaite fidélité en tout ce qui touche à Dieu, à la religion et à la sainte Église » [Re^., 1. I, ep. 25). Les noms de Béatrix et de Maihilde reviennent sans cesse dans les premières bulles. Grégoire VII a été, comme on l'a vu, pour ces deux princesses un véritable directeur spirituel, mais, en même temps, il a su utiliser l'influence dont elles disposaient dans l'Italie du Nord. Béatrix, fille d'un duc lorrain et cousine de l'empereur Henri IV, a épousé Boniface III, marquis de Toscane, assassiné en 1002, puis, en secondes noces Godefroy de Lorraine surnommé le Barbu. Maihilde, fille du premier mariage, née en 1046, a hérité des Etats de son père et, en io63, a épousé elle aussi un Lorrain, Godefroy III le Bossu. Elle n'eut d'ailleurs avec son mari que de lointains rapports et, le plus souvent, chacun des deux époux vécut de son côté, l'un en Lorraine, l'autre en Italie. Grégoire VII, qui recherchait l'appui de Godefroy autantquede Mathilde, essava de ménager un rapprochement; en réponse aux félicitations que lui avait adressées Godefroy après son élection il lui écrivit une lettre très affectueuse dans laquelle il lui laissait entendre que, pour résoudre ses difficultés conjugales, son concours ne lui ferait pas défaut {Reg., 1. I, ep. 9). Il ne semble pas avoir abouti à établir l'accord entre les époux et ralliance avec Godefroy ne survécut pas à la rupture avec Henri IV. Au conti-aire, l'appui de Béatrix et de Mathilde ne faiblit pas un instant, même pendant les mauvais jours.
En résumé, au cours de la première année de son
pontificat, Grégoire VII s'est elForcé de ménager à la papauté les sympathies de tous les princes laïques; il a cherché à les gagner aux projets qu'au début de l'année ioy4 il ^^ essayer de mettre à exécution.
Le programme grégorien comportait tout d'abord l'union des Églises d'Orient et d'Occident, séparées depuis le schisme de Michel Cérulaire, à la fin du pontificat de Léon IX. Le patriarche Dominique de Venise avait été dépêché à Constantinople pour préparer le terrain. On n'a aucun détail sur sa mission, mais on peut en saisir les résultats d'après les premières bulles de l'année 1074- Il paraît en effet acquis à cette date que le seul moyen d'amener une réconciliation religieuse avec les Orientaux est de gagner leur faveur en envoyant un secours militaire qui les aidera à libérer l'empire byzantin des Barbares qui menacent son existence.
Aussitôt Grégoire VII n'a d'autre souci que d'organiser une expédition. On en a parfois conclu qu'il avait eu, avant Urbain II, l'idée de la croisade. Rien n'autorise cette opinion, car, outre que la prise de Jérusalem par les Turcs Seldjoucides est seulement de 1078, Grégoire VII a très clairement indiqué dans une de ses bulles {I^eg., 1. Il, ep. 87) que le secours militaire, envoyé en Orient, avait pour but exclusif de prédisposer les Grecs h se soumettre à l'Eglise romaine. Il est même probable qu'il a été réclamé par Michel VII comme une condition préalable de tout rapprochement d'ordre religieux. Il est non moins certain que l'em-
pereur a demandé également au pape de contribuer avant toutes choses à l'anéantissement de la domination de Robert Guiscard dont les vues sur la Méditerranée orientale constituaient un grave danger pour l'empire byzantin.
De là le programme d'action défini par Grégoire VII dans une lettre du 2 février 1074 à Guillaume, comte de Bourgogne : « Nous espérons, écrit le pape, après avoir pacifié les Normands, passer à Gonstantinople pour aider les chrétiens qui, sans cesse en butte aux coups des Sarrasins, nous demandent de leur tendre une main secourablc. » A la fin de cette même bulle, le pape ajoute que, s'il ne s'agissait que de dompter les Normands, il n'aurait pas besoin de faire appel à Guillaume et aux autres princes qui doivent concourir à l'expédition, à savoir Godefroy de Lorraine, le comte de Saint-Gilles et Amédée II de Savoie. Il est donc clair que la lutte contre Robert Guiscard n'était qu'un prologue, mais c'était un prologue nécessaire et, pour tenir les engagements contractés envers Michel VII, Grégoire VII, au concile réuni à Rome au début du carême de ioy4> excommunia le prince normand dont il avait, par ailleurs, tout lieu de se plaindre.
Ce concile ne marque pas seulement un commencement d'exécution du projet oriental ; il a encore et surtout pour but la réforme de l'Eglise d'Occident : dans des décrets célèbres, Grégoire \lï va condamner expressément le nicolaïsme ou désordre des mœurs du clergé, et la simonie ou vente des dignités ecclésiastiques.
Les actes officiels du concile sont perdus, mais plusieurs bulles pontificales, que certains historiens
allemands rapportent à tort au concile de lo^S, ainsi que certains passages du chroniqueur Lambert de Hersfeld et de V Apologie de Bernold de Constance permettent d'en fixer assez aisément la physionomie et d'en déterminer l'importance. « En vertu de mon autorité apostolique et pour me conformer aux sentences des saints Pères, écrit Grégoire VII à Siegfried archevêque de Mayence, et à Wécil, archevêque de Magdebourg, j'ai considéré qu'il était du devoii: de ma charge de mettre fin à l'hérésie simoniaque et d'imposer la chasteté aux clercs » {Ep. coll. 3 et 4)-
Le retour à la tradition primitive, l'interdiction du trafic des dignités ecclésiastiques, la remise en vigueur de la vieille règle du célibat, tels sont les traits essentiels de la réforme de l'Eglise, telle qu'elle est opérée au concile de lO'j^. Grégoire VII renouvelle les condamnations portées par ses prédécesseurs contre le nicolaïsme et la simonie, mais surtout il les aggrave par des sanctions qui en garantiront l'efficacité. Non seulement il décide que « ceux qui obtiennent des églises à prix d'argent perdent ces églises », et déclare qu' « à l'avenir personne ne pourra acheter ou vendre des églises », mais il arrache en quelque sorte à l'autel les simoniaques et les fornicateurs. « Quiconque a été promu par simonie (c'està-dire à prix d'argent) à l'un des ordres sacrés ou à une charge ecclésiastique ne pourra désormais exercer aucun ministère dans la sainte Eglise. — Ceux qui ont commis le crime de fornication ne pourront célébrer la messe ni exercer à l'autel les ordres mineurs. Nous décidons aussi que le peuple ne pourra assister aux offices de ceux qui auront méprisé nos
constitutions (qui sont celles des Saints Pères euxmêmes), afin que ceux que ne peuvent corriger ni Tamour de Dieu, ni la dignité de leurs fonctions soient humiliés par le respect humain et le blâme du peuple. »
Ces dispositions ne constituent pas une nouveauté. Déjà, au concile de 1039, Nicolas II avait interdit aux prêtres, diacres et sous-diacres concubinaires de chanter la messe, de lire l'Evangile ou l'Epître, d'assister dans le chœur aux offices divins, et défendu aux fidèles d'entendre la messe « d'un prêtre manifestement connu pour avoir auprès de lui une concubine ». D'ailleurs Nicolas II et Grégoire VII n'ont fait que mettre en pratique un remède conseillé par saint Pierre Damien qui a eu le premier l'idée d'agir sur l'amour-propre des mauvais prêtres et a été le véritable apôtre de celte réforme morale que les papes essayèrent ensuite de réaliser.
Le concile du carême de ioj4 n'^ pas eu les résultats qu'en attendait Grégoire VII. Pendant les derniers mois de l'année, le pape va assister à l'effondrement de tous ses rêves : le projet oriental avorte et la réforme de l'Eglise d'Occident se heurte à des résistances difficiles à surmonter.
En ce qui concerne l'Orient, Grégoire VII éprouve une série de déceptions. Son plan militaire supposait l'écrasement de Robert Guiscard et des Normands hostiles au Saint-Siège. Pour cela, il comptait sur Godefroy le Bossu et Godefroy ne paraissait toujours
pas, ce qui lui valut une lettre assez sèche, en date du 7 avril io;74> dans laquelle le pape lui reproche d'avoir manqué de parole. Du moins essaie-t-il de faire l'expédition sans lui : les comtesses Béatrix et Mathilde lui envoient trente mille hommes et le prince Gisulfe de Salerne lui apporte son concours. Mais la coalition échoue piteusement : les Pisans, qui figurent dans les troupes de Mathilde, ont de vieilles rancunes contre Gisulfe qui autrefois les a rançonnés et, lorsque les forces pontificales se trouvent réunies à Monte-Cimino le 12 juin, il se produit une véritable mutinerie à la suite de laquelle Gisulfe est obligé de se retirer, tandis que Béatrix et Mathilde, menacées par une révolte dans leurs États, rappellent leur contingent.
Grégoire VII se trouve dès lors dans une situation difficile et même quelque peu ridicule. Avant de partir pour Monte-Cimino, il avait solennellement invité Robert Guiscard à venir à Bénévent pour y recevoir ses ordres; par cette fanfaronnade, il voulait sans doute prouver à l'empereur de Constanlinople la sincérité de ses intentions et de ses projets, mais cette finesse diplomatique ne lui réussit guère. Très habilement, Guiscard vient à Bénévent et c'est le pape qui ne paraît pas, peut-être empêché par les événements de Monte-Cimino, plus vraisemblablement parce qu'il craignait de ne pas être assez fort pour faire exécuter ses volontés, s'il ne pouvait convaincre son interlocuteur. Celui-ci, en rusé Normand, essaya de reprendre les négociations dans le courant de l'automne. « Sachez, écrivait Grégoire VII à Béatrix et à Mathilde le 16 octobre, que Robert Guiscard nous a envoyé à plusieurs reprises des légats suppliants et
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qu'il désire nous donner des gages de fidélité tels que nul ne doit ni ne peut se lier à un seigneur par des obligations plus fortes. Pourtant nous avons des raisons évidentes pour différer ; nous attendons les avis de la Sagesse d'en haut et les inspirations de l'Apôtre » ' i^eg., 1. II, ep. 9).
Quelles sont ces raisons de différer? On a généralement pensé que les négociations entre Grégoire VII et Robert Guiscard étaient liées à celles qui se poursuivaient parallèlement, par l'intermédiaire de Didier du Mont-Cassin, entre Robert Guiscard et Richard de Capoue et que l'échec de celles-ci amena la rupture de celles-là, Grégoire VII ne pouvant abandonner Richard qui s'était toujours montré pour lui un fidèle allié. Cette opinion est exacte dans une certaine mesure, mais il paraît beaucoup plus probable que Grégoire VII ne pouvait conclure la paix avec Guiscard, sans trahir les engagements qu'il avait pris à l'égard de l'empereur de Conslantinople. Or, si après Monlc-Cimino il peut avoir sur l'issue de son projet oriental des doutes qui transpirent dans sa lettre du 10 septembre 1074 ^ Guillaume de Poitiers [I^eg., 1. II, ep. 3), il n'y renonce pas officiellement et continue à faire des manifestations sans grande portée. Le 7 décembre, il demande à Henri IV de prendre la direction de l'expédition {lieg., l. II, ep. vil); le iG, il adresse à tous les fidèles de la chrétienté une encyclique [Heg., 1. II, ep. 'iy) où l'on a vu à tort, par suite d'une allusion au tombeau du Christ, l'idée première de la croisade, et où il indique très nettement que « ce qui le pousse tout particulièrement à cette entreprise, c'est le désir d'entente avec le Saint-Siège que manifeste l'Eglise
de Constantinople séparée de nous au sujet du Saint- Esprit. »
Si désireux que soit Grégoire VII de manager l'union des Eglises d'Orient et d'Occident grâce à l'aide militaire apportée à l'empire byzantin, il semble pourtant que ces dernières tentatives ne puissent être prises au sérieux. Il ne pouvait escompter le concours de Henri IV, au moment où l'attention du roi de Germanie était retenue par l'opposition, très périlleuse pour lui, des Saxons. D'autre part, il lui était facile de se rendre compte combien une expédition en Orient était peu populaire parmi les princes chrétiens qui, n'en comprenant pas l'intérêt restaient sourds à ses appels réitérés. Il est donc très vraisemblable que le pape, à la fin de ioj4j n® comptait plus réaliser ses projets, mais qu'espérant toujours arriver à réconcilier les frères Orientaux, il tenait à prouver à l'empereur de Constantinople que sa bonne volonté se heurtait à des impossibilités matérielles. De là, sa lettre à Henri IV et son encyclique aux fidèles de la chrétienté. De là, sa bulle du 20 janvier io-5 adressée à Suein de Danemark, et par laquelle il offre au fils du roi de venir s'emparer « d'une pro\ince de l'Italie méridionale habitée par les ennemis du Saint-Siège » c"est-à-dire par les Normands. De là enfin la nouvelle excommunication lancée contre Robert Guiscard au concile de carême de ioj5. La partie n'en est pas moins perdue; le projet oriental est abandonné.
L autre grand projet de Grégoire VU, la réforme
de l'Église d'Occident n'a pas eu un sort beaucoup plus heureux. Les décrets du concile de 1074 oiit suscité une violente opposition parmi les clercs de tous les pays.
En Italie, on est assez mal renseigné sur les incidents qui ont immédiatement suivi la promulgation des décrets sur le nicolaïsme et la simonie, mais il semble qu'il y ait eu un premier foyer de résistance à Rome même. Bonizon de Sutri rapporte en effet, — et il n'y a aucune raison de le suspecter ici, — que Grégoire VII ne cessa de se heurter à l'opposition des prêtres ooncubinaires et plus généralement de tous ceux qui vivaient des anciens abus. Il fut obligé de faire fermer pendant la nuit la basilique de Saint- Pierre, devenue un repaire de brigands qui se livraient à la débauche et détroussaient les pèlerins. Cette mesure n'empêcha pas les désordres de persister et il semble en avoir été de même un peu partout en Italie.
A Milan, les décrets de 10-4 ont rendu courage aux Patares, adversaires déterminés des pratiques condamnées par leconcile. Leur chef, Erlembaud, n'avait cessé, depuis l'avènementde Grégoire VII, de faire preuve de la plus grande activité. Pour les encourager, et aussi pour prouver que les décrets sur la simonie n'étaientpasunvain mot, le pape, au svnode romain de ioj4j avait solennellement reconnu l'évêque Atton, mais il n'avait pas osé déposer d'autres évêques peu sympathiques à la réforme. Bref, en Lombardie, la situation restait stationnaire et les mesures pontificales n'avaient déterminé aucune conversion retentissante.
On est mieux renseigné, à la fois grâce aux
chroniques et aux bulles, sur l'accueil que reçurent en Allemagne les décisions du concile de loy^. L'opposition y fut particulièrement violente et faillit aboutir à un schisme.
L'ambassade, envoyée par Grégoire VII pour réconcilier Henri IV avec le Saint-Siège, était également chargée de notifier au clergé allemand les décrets concernant le nicolaïsmeet la simonie. Le roi fit aux légats, Géraud d'Ostie et Humbert de Préneste, un accueil sympathique ; il quitta Bamberg, où il avait célébré la fête de Pâques, et dont l'évêque, Hermann, était excommunié, pour aller au-devant d'eux à Nuremberg où il reçut l'absolution pontificale. Il accorda, sans se faire prier, l'autorisation que sollicitaient les légats de tenir un concile, espérant qu'il en résulterait la déposition de certains adversaires politiques, tels que l'évêque de Worms, simoniaque avéré.
Les difficultés pour les légats allaient venir de l'épiscopat qui se savait menacé et auquel Grégoire VII n'avait pas ménagé les avertissements. Lorsqu'ils invitèrent l'archevêque de Brème, Liémar, et l'archevêque de Mayence, Siegfried, à donner leur assentiment au projet de concile ou, à défaut, à venir se justifier à Rome devant le synode qui devait se réunir le 3o novembre, ils se heurtèrent à un refus catégorique. On leur opposa qu'ils n'avaient pas qualité pour présider une assemblée d'évêques allemands et que Siegfried était tout désigné pour tenir ce rôle. Devant une telle fin de non-recevoir, Géraud et Humbert se retirèrent. Siegfried, après avoir accordé à ses clercs un délai de six mois pour obéir aux injonctions pontificales, réunit un concile à
Erliirt, en octobre ioj4- I' fut marqué par de \iolents incidents. « Les clercs, raconte Lambert de Hersfeld, proclamèrent que le pape était hérétique et qu'il enseignait des dogmes insensés. Il avait, disaient-ils, oublié cette parole du Seigneur : tous ne comprennent pas ce laniiage ; que celui-là comprenne qui peut comprendre (Matth., xix, 11-12 . et cette autre parole de l'Apôtre : que celui qui ne peut garder la continence se marie ; il i'aut mieu.v se marier que brûler (l Cor., vu, g . Il voulait obliger, par la force, les hommes à vivre comme des anges; en refusant à la nature de suivre son cours ordinaire, il favorisait la fornication et le dérèglement des mœurs. Si le pape persistait dans ses décrets, ils préféraient renoncer au sacerdoce plutôt qu'au mariage et, puisque le pontife romain avait horreur des hommes, il aviserait à se procurer des anges pour gouverner l'Eglise de Dieu. »
Siegfried essaya pourtant, au moins pour sauver les apparences, de tenir bon et de réfuter les arguments, d'ailleurs peu convaincants, apportés par les clercs libertins. Aussitôt des clameurs s'élevèrent dans rassemblée; on proposa de déposer l'archevêque ou même, pour faire un exemple, de le mettre à mort. Dès lors il s'adoucit, promit qu'il tenterait d'obtenir de Grégoire VII un tempérament à la législation si sévère qu'il venait de promulguer, et le calme se rétablit. En somme l'assemblée se terminait par un échec pour la réforme. Grégoire \ll a accusé l'archevêque de Mayence d'avoir fait preuve de peu de fermeté, d'avoir « agi autrement qu'il ne l'avait espéré », et il faut convenir en effet que Siegfried a résisté plus que mollement à l'assaut du clergé nicolaïte.
Ailleurs, les mêmes scènes se renouvellent. A Passau, l'évêque Altmann, sincère partisan de la réforme, promulgue les décrets grégoriens dans un concile tenu le jour de saint Etienne, patron du diocèse (26 décembre 1074)? et il en prescrit, sous peine d'anathème, la stricte observation. Immédiatement s'élèvent dans l'église des cris qui bientôt dégénèrent en un tumulte indescriptible ; on se précipite sur l'évêque pour le lapider et c'est à grand'peine que quelques seigneurs réussissent à le soustraire à la fureur des clercs qui, selon la Fita Altmanni, « aidaient des fronts de courtisanes et ne savaient pas rougir y) [S ér.^ m, 3).
En résumé, partout en x\.llemagne, les décrets du concile de 1074 rencontrent une vive résistance à la fois auprès du haut épiscopat, représenté par Liémar de Brème et Siegfried de Mayence, et du clergé inférieur qui s'insurge contre la loi du célibat ecclésiastique. Toutefois Grégoire Vil ne se laisse pas émouvoir et sa correspondance est là pour témoigner de son indomptable ténacité.
II multiplie d'abord les avertissements aux évêques. « Nous vous prions, écrit-il le 18 novembre 10-4 à l'archevêque Annon de Cologne, au nom de saint Pierre, père et seigneur de tous les fidèles, d'imposer la loi de chasteté aux prêtres, diacres, sous-diacres des diocèses sufFragants et du vôtre, car votre paternité le sait bien, sans la chasteté les autres vertus ne valent rien, de même que la chasteté perd son prix, si elle n'est accompagnée des autres vertus » {iieg\, 1. II, ep. 25). A l'évêque Otton de Constance, qui n'avait pas observé les décrets du concile de 1074» il adresse un véritable traité sur la chasteté cléri-
cale qui fait penser à ceux de Pierre Damien sur le même sujet. Non content d'invoquer l'autorité de Léon le Grand et de Grégoire le Grand, il insiste sur le scandale dont sont coupables les clercs qui commettent des fautes interdites même aux laïques. « Si nous apprenons, dit-il, que le dernier des laïques fréquente une courtisane, nous le considérons comme un membre arraché au corps du Seigneur et nous lui refusons le sacrement de l'autel jusqu'à ce qu'il ait fait pénitence. Comment dès lors pourrait-il être ministre de ce sacrement le clerc qui n'a même plus le droit d'y participer? » [Ep. coll. 8).
Grégoire VII n'essaie pas seulement de gagner l'épiscopat à ses vues ; il s'adresse aussi aux fidèles pour faire respecter le canon du concile de 10^74 c[ui interdit l'assistance à la messe des prêtres simoniaques ou fornicateurs. Au moment où il reproche à Olton de ne pas appliquer ses décrets, il écrit aux diocésains de Constance pour les mettre au courant de la conduite de leur évêque qui ne publie pas les décisions conciliaires, laisse les clercs conserver auprès d'eux leurscourtisaneset permet àceux qui n'en ont pas encore d'en prendre une, en sorte que, s'il persiste dans une faute aussi grave, le refus d'obéissance s'impose {Ep. coll., 9). De même, il exhorte les laïques allemands à s'insurger contre les clercs, diacres et sous-diacres mariés qui « n'obéissent pas aux ordres du Saint-Siège et méconnaissent ainsi l'autorité des saints Pères » [Ep. coll., 10).
Enfin Grégoire VII compte sur les princes laïques. Il a beaucoup d'illusions au sujet de Henri IV en qui il place toute sa confiance, car les légats lui ont rapporté qu'il « employait toute son autorité à
extirper de son royaume l'hérésie sinioniaque et à guérir la maladie invétérée de la fornication cléricale ». Par une bulle du 7 décembre 1074 [^^g-, 1. II, ep. 3o), il l'informe qu'il a convoqué au nouveau concile, qui va se réunir au début du carême suivant, Siegfried deMayence et plusieurs autres évêques allemands : il le prie de les contraindre au voyage de Rome et d'envoyer lui-même des ambassadeurs qui pourront lui fournir des renseignements précieux. Il espère aussi en Rodolphe de Souabe et en Berthold de Carinthie auxquels il prodigue ses exhortations. Il leur rappelle que les canons ne permettent pas aux prêtres mariés de célébrer la messe et les supplie d'empêcher les fidèles d'y assister. « Quoi que puissent dire les évêques de votre entourage, leur écrit-il le II janvier io-5, n'assistez jamais aux offices de ceux qui ont été promus et ordonnés par simonie ou que vous savez coupables de fornication ; faites connaître ce désir et cet ordre a la cour du roi, à toutes les assemblées du royaume; enfin, autant qu'il vous sera possible et même par la force, empêchez les prêtres coupables de célébrer les saints mvstères. Si l'on prétend que vous vous mêlez de ce qui ne vous concerne pas, si l'on vous plaisante, répondez que vous voulez faire votre salut et celui du peuple, et envovez ces détracteurs discuter avec nous de l'obéissance qui leur est imposée » [Reg., 1. II, ep. 4^).
Ainsi, pendant toute l'année ioj4? Grégoire VII a multiplié ses efforts, mais, il faut en convenir, sans grand succès. L'épiscopat allemand persiste dans son insoumission. Dans une lettre à Wécil, évêque d'Hildesheim, Liémar, archevêque de Brème, dénie au pape le droit de le juger hors la présence d'évê-
nues comprovinciaux et refuse de se rendre à la citation de « cet homme dangereux qui prétend imposer sa volonté aux évêques comme à des fermiers et, s'ils refusent, les oblige à venir à Rome, faute de quoi ils sont suspendus sans jugement ». Udon, archevêque deTrèves, chargé parle pape d'examiner les accusations formulées par les clercs de Toul contre leur évêque Pibon incriminé de simonie, réunit bien une assemblée à cet effet, mais celle-ci se prononce ouvertement en faveur de Pibon et reproche violemment à Grégoire VII d'avoir écrit « qu'il ne fallait en aucune façon supporter qu'un loup tienne la place d'un pasteur ».
Ces divers incidents démontrent de toute évidence que la réforme a échoué en Allemagne. Elle n'a pas eu un sort plus heureux en France.
On ne sait pas dans quelles conditions les décrets de 10-4 ont été promulgués en France. Il est très vraisemblable qu'après avoir désigné comme légat en Gaule Hugues, consacré évêque de Die au moment du concile, Grégoire VII lui confia une mission assez analogue à celle dont étaient chargés en Allemagne Géraud d'Ostie et Humbert de Préneste mais on n'a conservé aucune trace des synodes réunis par Hugues de Die avant l'année 10-6. Il faut donc renoncer à connaître les circonstances qui accompagnèrent la notification des décrets. Ils furent toutefois promulgués dans le courant de l'année 10^4 et suscitèrent une très vive émotion parmi le clergé français.
On lit en effet dans un document contemporain, \2i Vie de saint Gautier, abbé de Pantoise, que, « quelque temps après les décrets de Grégoire Vil sur la
simonie », un concile fut réuni à Paris pour examiner la décision du pape qui défendait d'entendre la messe d'un clerc simoniaque ou concubinaire. L'assemblée proclama que l'ordre du pape était absurde et impossible à exécuter. C'est alors que saint Gautier se leva et s'écria : « Votre décision est honteuse et doit soulever la réprobation générale. » Il fut injurié, bousculé, puis finalement saisi par les soldats du roi et jeté en prison.
La date du concile de Paris ne peut être définie avec précision, mais ce synode est certainement antérieur à celui qui se tint à Rome en loyS, car la même ^ie de saint Gautier rapporte une altercation violente du saint avec le roi de France, au cours de laquelle saint Gautier reproche à Philippe I" de vendre les saints ordres, mais ne lui conteste nullement le droit d'investir des évéchés. Eu tous cas, quelle que soit la date des incidents en question, il est hors de doute que la France n'a pas donné à Grégoire VII plus de satisfactions que TAUemagne. La situation, à certains égards, y est môme plus grave, puisque le pape se heurte non seulement à l'opposition des évêques mais aussi à l'hostilité non déguisée du roi.
La réforme n'est pas le seul objet du conflit entre Grégoire VII et Philippe P^ C'est à une autre affaire où la conduite du roi de France fut peu honorable, qu'ont généralement trait les bulles de 10^4 destinées à la France. Philippe, prince cupide et sans scrupules, avait eu l'audace de détrousser des marchands italiens qui traversaient la France. Il souleva par là les protestations du pape, a Votre roi n'est pas un roi, écrivait Grégoire VII aux évêques
français le lo septembre 1074, mais un lyran qui agit sous l'inspiration diabolique. Il a souillé sa \ie de toutes les hontes et de tous les crimes; il gouverne inutilement, comme un misérable, le royaume dont il a charge; non seulement il laisse le peuple qui lui est confié commettre des crimes, mais, par son exemple, il l'incite à se rendre coupable de péchés que l'on ne peut nommer. Il ne lui suffît pas d'avoir mérité la colère de Dieu en pillant les églises, en se signalant par ses adultères, ses rapines abominables, ses parjures et ses multiples trahisons ; il a été jusqu'à dépouiller des marchands venus en France pour une foire, fait unique et que Ton ne trouve même pas dans les légendes » {Reg., 1. II, ep. 5). Ces avertissements et même des menaces de déposition restèrent sans effet et, malgré une série d'interventions pontificales soit auprès de Guillaume VIII, comte de Poitiers {Reg., 1. II, ep. 18), soit auprès de Manassès, archevêque de Reims {i^eg., I. II, ep. 32), Philippe I" s'obstina à n'accorder aucune satisfaction.
Apres ces insuccès répétés, Grégoire VII, au début de l'année ioj5, éprouve une véritable crise de découragement. « Si cela était possible, écrit-il à Hugues de Gluny le 22 janvier io^5, je voudrais vous faire sentir toutes les angoisses qui assiègent mon âme... Votre amour fraternel vous pousserait alors à demander à Dieu que le tout-puissant seigneur Jésus voulut bien tendre la main au malheureux que je suis et le délivrer de ses peines » {Reg., I. II, ep. 49^ Les sujets d'aflliciion ne manquaient pas en effet : le projet oriental avait échoué et tout espoir d'unir les Eglises paraissait
devoir être abandonné ; en Occident, à peine quelques évêques vivaient conformément h la loi canonique; enfin il n'était pas un prince qui mît « la gloire de Dieu » avant la sienne propre. Toutefois, si abattu qu'il soit, le pape, renonçant aux rêve?^ qu'il avait caressés du côté de l'Orient, veut en Occident faire aboutir la réforme et, au début de 1075, il modifie son programme en conséquence : d'une part il va prendre contre les évêques rebelles h la volonté du siège apostolique des sanctions qui pourront être d'un exemple salutaire ; d'autre part il assurera à l'Eglise un avenir favorable, en lui ménageant un meilleur recrutement épiscopal, en lui rendant les élections arrachées à toute ingérence laïque, ce qui est le plus sûr moyen de prévenir désormais la simonie et le nicolaïsme.
Un concile se réunit à Rome pendant la première semaine du carême, du 24 &u 28 février 1070. Ce qui lui donne sa physionomie propre, ce sont d'abord les mesures de répression à l'égard de l'épiscopat. Grégoire VII veut vaincre les résistances qu'il a rencontrées, notamment auprès du clergé allemand.
Dès le début de loy^, il a convoqué Liémar, archevêque de Brème, âme de la résistance, qui demeure suspendu jusqu'à la réunion du concile [Reg,, 1. II, ep. 28). Siegfried, archevêque de Mayence, dont le rôle a été quelque peu équivoque, a été également prié de venir à Rome pour le carême avec six de ses sufTragants dont l'élection
paraissait au moins douteuse ou dont les mœurs restaient suspectes, Olton de Constance, Werner de Strasbourg, Henri de Spire, Hermann de Bamberg, Emerich, d'Augsbourg, Adalbéron de Wurzbourg [Reg., 1. II, ep. 29). On a conservé encore d'autres convocations adressées à des évêques italiens, français, anglais qui prouvent l'importance que le pape attachait à cette assemblée.
Des peines sévères furent prononcées à l'égard des prélats qui avaient manqué à leur devoir en n'observant pas à la lettre et dans leur esprit les décrets de lo'j^. Plusieurs évêques lombards furent frappés. On suspendit Guillaume de Pavie et Cunibert, de Turin, coupables surtout de n'avoir pas répondu à la convocation pontificale. Le cas de l'évêque de Plaisance, Denis, était plus grave : il était dénoncé depuis longtemps par les partisans du Saint-Siège, en particulier par les comtesses Béatrix et Mathilde, comme le pire adversaire de la réforme : aussi, après une minutieuse enquête, Grégoire VII déposa « cet homme manifestement sacrilège et coupable de nombreux crimes » et délia les habitants de Plaisance du serment de fidélité qu'ils lui avaient prêté {Reg., 1, II, ep. 54)-
Les évêques allemands furent aussi durement traités. Liémar de Brème n'échappa pas à la déposition et fut en outre excommunié <( à cause de son orgueilleuse désobéissance ». Werner de Strasbourg, accusé de simonie depuis le pontificat d'Alexandre II, fut simplement suspendu, ainsi qu'Henri de Spire qui d'ailleurs mourut le jour même où la sentence fut rendue {Reg., 1. II, ep. Sa "). Otton de Constance, Emerich d'Augsbourg et Adalbéron de Wurzbourg
LA RÉFORxAIE DE L'ÉGLISE ET LE PROJET ORIENTAL. 59
ne furent l'objet d'aucune mesure de rigueur. Restait Hermann de Bamberg. Il n'était pas venu se justifier devant le concile de l'accusation de simonie qui pesait sur lui ; il fut suspendu et prié de donner satisfaction avant Pâques (12 avril). Or, après de longues hésitations, il s'élait mis en route, mais, arrivé à deux journées de marche de Rome, il s'en retourna, après avoir vainement essayé de corrompre l'entourage du pape {Reg., 1. III, ep. 3). Il fut donc déposé par Grégoire VII, entre le 12 et le 20 avril [Reg., 1. II, ep. 76), réussit un moment à faire ajourner l'exécution de la sentence, mais, le 20 juillet, la condamnation fut réitérée et, cette fois, définitive.
Ainsi l'épiscopat est averti : les décrets sur le nicolaïsme et la simonie, renouvelés par le synode de ioj5, seront appliqués avec la dernière rigueur et ceux qui tenteraient de les enfreindre seront déposés. Au lendemain du concile, dans le courant de mars 10^5, Grégoire VII adresse une série de bulles aux évêques qui lui sont restés fidèles, à Burchard d'Halberstadt [Reg., 1. II, ep. Qd), à Annon de Cologne [Reg., 1. II, ep. 67), à Wécil de Magdebourg [Reg., 1. II, ep. 68), pour les engager à pourchasser plus que jamais les clercs incontinents j pendant tout l'été, il harcèle Siegfried de Mayence pour qu'il tienne un nouveau synode et pour qu'il impose l'observation stricte des décrets sur le célibat au clergé de sa province. Enfin le pape se préoccupe d'organiser tout un système de surveillance et de subordonner plus étroitement à Rome les différentes églises : c'est le seul moyen de faire pénétrer partout la réforme.
Grégoire VII ne songe pas seulement au présent : il envisage l'avenir. Pour en finir avec les abus, il
veut écarter des élections épîscopales les préoccupations temporelles et par suite supprimer l'ingérence laïque que le cardinal Hunibert, dans son traité Jdversiis siinoniacos, avait déjà dénoncée comme la cause première de tous les maux dont soufifrait l'Église. Aussi promulgua-t-il, au concile de io-5, le célèbre décret dont Hugues de Flavigny et Arnulf de Milan ont consacré le texte. Désormais, quiconque recevra de la main d'un laïque un évèché ou une abbaye ne pourra être élevé au rang des évêques ou des abbés. Cette disposition s'applique également aux dignités inférieures. Enfin, si un empereur, roi, duc, marquis, comte, seigneur laïque donne l'investiture d'un évèché ou d'une charge ecclésiastique, il sera frappé d'excommunication au même titre que celui qui en est investi.
Certains historiens ont considéré le décret sur l'investiture comme une machine de guerre dirigée contre Henri IV et destinée à arracher au roi le pouvoir sur le haut clergé et les biens de l'Ei^lise. Une telle opinion est inadmissible, car elle est contredite par l'histoire même des deux premières années du pontificat de Grégoire VII, au cours desquelles le pape apparaît comme exclusivement soucieux delà réforme de l'Eglise. Elle supposerait également chez Grégoire VII une perfidie consommée, se dissimulant sous des manifestations pacifiques et particulièrement amicales; le caractère même du pontife et le ton manifestement sincère de ses bulles suffisent à écarter pareille hypothèse. De plus, s'il en était ainsi, il faudrait prêter au pape une inintelligence totale de la situation : il s'est employé, pour être agréable à Henri IV, à la pacification de la Saxe alors que, si réel-
lement il avait prévu un conflit, les Saxons étaient des alliés tout indiqués ; il s'est brouillé avec les Normands que Nicolas II avait essayé de gagner à la cause pontificale, avec Godefroy de Lorraine, avec Philippe P"", en un mot avec tous ceux qui auraient pu lui fournir un appui. Ce n'est pas tout encore : le décret sur l'investiture risque de lui aliéner le seul souverain sur lequel il puisse compter, Guillaume le Conquérant, roi d'Angleterre, qui est très bien disposé pour la réforme, mais entend conserver la disposition de ses évêchés. Si Grégoire VII, en promulguant le décret sur l'investiture laïque, n'avait eu qu'une pensée politique, il eût été difficilement plus maladroit et, s'il avait aperçu la querelle qui allait survenir, il est fort problable qu'il eût cherché à s'attirer des alliés au lieu de les écarter tous. On peut donc conclure que le décret sur l'investiture a été inspiré uniquement par des nécessités d'ordre religieux et canonique. « Nous n'avons rien innové, rien ajouté, écrivait le pape quelques mois plus tard, mais nous avons pensé qu'il fallait renoncer aux erreurs passées, revenir à la première et unique règle de la discipline ecclésiastique, reprendre le chemin tant de fois parcouru, » Encore, dans l'application de cette règle, apportera-t-il toutes sortes de tempéraments. Dans le royaume anglo-normand, où le roi réprimait la simonie et le nicolaïsme au lieu de les favoriser, le décret n'a jamais été promulgué. EnFrance, Grégoire VII ne s'appuiera sur la législation qu'il a créée que lorsqu'il y aura simonie évidente. Même en Allemagne, il y aura bien des ménagements, en particulier au début, où le pape se montre prêt à examiner avec le roi les difficultés d'application.
Au fond, c'est toujours la pensée de la réforme qui hante l'esprit d'Hildebrand. Il veut arracher l'Eglise à toutes les influences malsaines et, étant donné les tendances de la société féodale, le seul moyen d'3' parvenir est de revendiquer Tindépendance totale de l'Église à l'égard du pouvoir laïque. Pour cette raison, les décrets du concile de ioj5 peuvent être considécomme le complément nécessaire des décrets sur le nicolaïsme et la simonie. Au début de ioj5, tous les principes sur lesquels repose la réforme de l'Eglise sont nettement formulés, Ils'agissait maintenant de les faire passer du domaine de la théorie dans celui de la réalité. La chose n'était pas aisée et fatalement Grégoire VII devait se heurter à deux résistances qui s'étaient manifestées déjà au cours de l'année 10^4 : celle du clergé et celle des princes laïques.
Le pape va s'attacher désormais à triompher de l'une et de l'autre. Fort du pouvoir qu'il tient de saint Pierre, il imposera à l'Eglise un régime de centralisation rigoureuse, dont les grandes lignes sont indiquées dans les Dictatus papve, sans doute contemporains du concile de ioj5 ; contre les princes laïques il engagera la querelle des investitures qui, en Allemagne, deviendra la lutte du sacerdoce et de l'empire.