CHAPITRE IX
L'empereur Henri H consacra les derniers temps de sa vie à la préparation de la réforme religieuse dontil avait concerté le plan avec le pape Benoît VHI. Il tenait tout d'abord à faire partager ses vues et seconder ses efforts par le roi Robert de France. Depuis l'entrevue de 1006, il était resté en excellents termes avec lui. Il lui envoya donc une ambassade afin de provoquer une nouvelle rencontre.
Le I mai 1028, ses délégués, Gérard, évêque de Cambrai, et l'abbé Richard de Saint-Vanne se présentèrent à Compiègne où le roi résidait alors. Ils s'y rencontrèrent avec le fils du roi, avec Baudouin, comte de Flandre, Richard, duc de Normandie, et un grand nombre d'évèques. Le plus illustre de ces derniers était Fulbert de Chartres , saint et savant homme, renommé pour son zèle à promouvoir toutes les œuvres utiles à l'Église. Présent à Rome à l'époque de la dernière campagne de l'empereur Henri , il avait été mis au courant des projets de réforme religieuse qui préoccupaient le pape et le souverain. Fulbert et Richard de Saint-Vanne s'en-
tendirent sans peine sur les moyens à employer pour arriver au but. L'entrevue entre l'empereur et le roi fut décidée.
D'Utrecht, où il assista k la consécration de la belle cathédrale que l'évêque Adalbold venait d'achever en l'honneur de saint Martin, Henri se rendit h Aix-la-Chapelle. Là se tint un synode pour vider un différend survenu entre l'archevêque de Cologne , Pilgrim , et Durand , évêque de Liège ^ Il s'agissait d'un monastère dont l'attribution souffrait contestation. Sur le témoignage de l'évêque de Cambrai, raison fut donnée au suffragant contre le métropolitain. Ni la dignité de Pilgrim , ni les services qu'il avait rendus , ni le mécontentement qu'il fit éclater dans les premiers moments, ne décidèrent Henri à revenir sur un jugement dicté par l'équité.
L'empereur se porta ensuite à la rencontre du roi Robertjusqu'à Ivoy, sur la rive droite du Chiers, non loin de son confluent avec la Meuse, a la frontière de la Haute-Lorraine. Il avait à ses côtés l'impératrice, des ducs, des évêques et un brillant cortège. Robert campait à Mouzon de l'autre côté de la rivière.
Les questions de préséance suscitaient alors, comme aujourd'hui, de grandes susceptibilités. Aussi , pour éviter toute contestation , les seigneurs chargés de préparer les détails de l'entrevue convinrent-ils que la rencontre des deux souverains se ferait sur un bateau, au milieu de la rivière, de manière à n'avantager ni l'un ni l'autre des deux pays. Henri laissa dire. Mais le lo août, au matin, il passa l'eau et alla au devant du roi. Les deux
princes s'embrassèrent fraternellement. Ensemble ils entendirent la messe pour attirer les bénédictions divines sur leur entreprise , puis partagèrent le même repas. Robert fit ensuite apporter les riches présents qu'il destinait à l'empereur. Henri n'accepta qu'un livre des Evangiles et une relique de saint Vincent ; l'impératrice se contenta de quelques objets d'or. Le lendemain, le roi de France passa h son tour la rivière , et les cérémonies de la veille se répétèrent. De tous les présents offerts par Henri , Robert n'accepta de même que quelques objets d'or. Mais des deux côtés, les personnages de la suite reçurent de riches souvenirs. Tel était le cérémonial accoutumé de ces sortes de rencontres. Il avait déjà été suivi à la première entrevue.
Les deux souverains, qu'unissaient une estime et une amitié réciproques, étudièrent ensemble le moyen de remédier aux maux de la chrétienté. Le besoin d'une réforme sérieuse se faisait sentir dans tous les pays catholiques ; mais on ne pouvait songer à entreprendre quoi que ce fût sans le concours du Souverain Pontife. Il fut donc convenu, de concert avec les évèques présents, qu'une grande assemblée se réunirait à Pavie, sous la présidence du pape, et que l'on y prendrait avec lui les mesures que réclamait la situation. L'accord des pouvoirs temporels avec la puissance spirituelle paraissait du meilleur augure pour le succès de la réforme.
Le roi Robert , qui manœuvrait difficilement au milieu de ses puissants vassaux, profita de sa rencontre avec l'empereur pour le prier d'intervenir en
sa faveur contre le comte Odon de Champagne. Les Etats de ce dernier étaient limitrophes avec la Haute- Lorraine, et Tambitieux Odon venait d'élever de ce côté des places fortes qui se dressaient comme une menace en face de la frontière allemande. L'empereur l'obligea à les démolir, mais Taffaire n'eut pas d'autre suite.
En quittant le roi de France, Henri s'en retourna par Metz, où il exerça ses libéralités envers les églises et les monastères. En Alsace, il accorda d'importants privilèges au monastère de Murbach, voisin de Baie et de la frontière bourguignonne. Il comptait par là gagner l'évêque de Baie à ses projets de réforme, et en même temps ouvrir la voie à une entente dans le même but avec Je roi de Bourgogne .
Pendant l'entrevue des deux souverains sur les rives du Chiers , se tint à Séligenstadt , près de Francfort, un important synode, sous la présidence de l'archevêque de Mayence, Aribo. Homme de talent et d'énergie , tout dévoué à la cause de la réforme, ce prélat recourait résolument aux tribunaux ecclésiastiques et aux synodes pour porter remède aux malheurs des temps. Le synode de Séligenstadt s'ouvrit le i3 août I023, et non un an plus tôt, comme le croient quelques historiens. On y vit siéger les évêques de Worms, de Strasbourg, d'Augsbourg, de Bamberg et de Wutzbourg, et les abbés de Fulda, d'Hersfeld et de Lorsch. Aribo exerça une influence prépondérante sur l'assemblée, en sorte qu'à lui plus qu'à tout autre incombe la responsabilité des décisions qui furent prises par les prélats.
lA GLORIEUSE FIN. 195
Parmi les vingt canons de ce concile, les uns se rapportent à diverses pratiques de pénitence, les autres à la répression des usages superstitieux et des crimes contre les mœurs ou a des questions de procédure ecclésiastique. Mais il en est deux, le seizième et le dix-huitième, qui décrètent des mesures dont le Souverain Pontife ne pouvait se montrer satisfait. On y défend à qui que ce soit de se rendre à Rome sans la permission de Tévêque ou de son vicaire. On blâme ceux qui dédaignent de se faire absoudre par leurs propres prêtres, dans l'espoir d'obtenir à Rome un pardon plus facile ; on leur enjoint en conséquence de commencer par subir la pénitence imposée par leurs prêtres, et de ne se rendre a Rome ensuite qu'avec l'autorisation de leur évêque et une lettre faisant connaître au pape ce qui s'est passé.
De tous temps, les pénitents se sont présentés de préférence au tribunal qui promettait la plus grande indulgence. A Rome, où les choses de la catholicité se voient de plus haut et de plus loin, on a presque toujours adouci les rigueurs de la satisfaction en faveur des pécheurs venus de loin, dont le recours rendait hommage à l'autorité apostolique et pour lesquels le voyage constituait déjà une pénitence d'un certain mérite. De leur côté, les évêques et les prêtres des diocèses voyaient de mauvais œil des pécheurs causer le scandale dans leur pays par leurs crimes, et ensuite y revenir absous, sans avoir rendu témoins de leur pénitence ceux qui l'avaient été de leurs désordres. On trouvait des inconvénients à cette manière de procéder. Les prélats sentaient avec peine leur
autorité éludée par ceux qui recouraient à Rome en passant par-dessus leur tête. Mais les membres du synode de Séligenstadt outrepassaient leur droit en décrétant que l'accomplissement de la pénitence imposée devait précéder le recours à Rome. On a toujours eu la faculté dans l'Église d'en appeler d'une autorité moindre à une autorité supérieure, avant l'exécution d'une sentence publique. Empêcher l'intéressé de porter sa cause à Rome était donc attentatoire aux droits souverains du Siège apostolique.
Henri n'assistait pas k ce synode et rien n'autorise à penser qu'il ait approuvé en quoi que ce soit les deux canons incriminés. Il voulait la réforme, mais la réforme avec le pape et par le pape, non la réforme sans le pape ni encore moins contre le pape. Cette dernière viendra cinq cents ans plus tard et partira du pays même où régnait saint Henri. Quant au saint empereur, il avait trop de bons sens pour imaginer qu'on pût se passer du successeur de Pierre pour faire œuvre utile et durable dans l'Église. Les événements ont d'ailleurs surabondamment prouvé, dans toute la suite des siècles chrétiens, qu'on ne peut couper les communications avec Rome sans ouvrir du même coup la porte au schisme, à l'hérésie et à la décadence religieuse.
Le pape Benoit VHI eut bien vite l'occasion de manifester sa réprobation à l'endroit des décisions de Séligenstadt. Nous avons fait mention de ce comte Otton de Hammerstein qui refusa de rompre son union illégitime avec sa parente Irmengarde, et qui pour ce motif fut sévèrement châtié
par Henri en 1020. Malgré ses promesses, le comte persista dans son mariage. On le cita à comparaître à Mayence, en présence de l'empereur et de Tarchevêque duquel il relevait canonique ment. Otton fléchit devant les menaces et promit de se séparer. Irmengarde, au contraire, demeura intraitable. Bravant l'excommunication, se résignant à la perte de ses biens, elle partit pour Rome afin d'en appeler au pape de la sentence portée contre elle a Mayence. La faute d'Irmengarde était manifeste et la sentence de l'archevêque de Mayence conforme au droit et à tous les précédents, en une affaire sur laquelle la législation ne prêtait à aucune équivoque. Mais, en même temps que la plaignante, parvenait à Rome le texte des actes de Séligenstadt. Le pape ne pouvait mieux marquer ce qu'il pensait de l'interdiction de l'appel à Rome qu'en recevant l'appel d'Irmengarde. Puis, au lieu de la condamner immédiatement, il envoya une commission d'enquête en Allemagne pour examiner l'affaire, et sans doute aussi pour prendre de plus amples informations sur Aribo et sur son synode. Le résultat fut le suivant. Pendant que Pilgrîm, archevêque de Cologne, envoyé à Rome par l'empereur, se voyait comblé d'honneurs et de privilèges, Aribo fut privé du pallium et n'eut plus qu'une dignité amoindrie. Cette humiliation infligée au premier archevêque du royaume ne manqua pas de contrarier l'empereur, qui avait besoin de l'entente de tous pour l'exécution de ses plans. Il est certain, néanmoins, qu'il ne prit pas parti pour Aribo, qui s'était montré si gravement imprudent a Séligenstadt.
L'archevêque de Mayence ne se tint pas pour battu. Il fit connaître à ses sufiragants la mesure sévère dont il était l'objet. Puis il s'adressa à tous les autres évêques d'Allemagne pour les intéresser à sa cause. L^évêque de Metz, Théodéric, se trouvait alors k la cour auprès de sa sœur l'impératrice. Aribo lui recommanda ses intérêts et en reçut le meilleur accueil et d'utiles services. Mais il comptait principalement sur un concile national convoqué à Hôchst, près de Francfort, pour l'Ascension de 1024.
Dans sa lettre de convocation aux prélats, il protestait de la tranquillité de sa conscience et, faisant observer à ses collègues que la mesure dont il était frappé sans discussion pouvait les atteindre eux-mêmes un jour, il leut* demandait de résister avec lui, non par emportement, mais par le concours de leurs prières. Il écrivit aussi confidentiellement à l'impératrice Cunégonde pour la conjurer de faire en sorte que l'archevêque Pilgrim, son propre neveu à lui, se rendît au synode au temps marqué. Il allait jusqu'à suggérer l'emploi des menaces pour arriver à cette fin.
Toutes ces menées ne durent guère plaire à l'empereur. Peut-être faut-il chercher un indice de son mécontentement dans une mesure qu'il prit alors contre son frère Bruno, l'évêque d'Augsbourg. La soumission de ce prélat n'avait-elle été qu'apparente? Son caractère brouillon s'était-il réveillé, après quelques années de sagesse, pour lui inspirer des démarches compromettantes? Entra-t-il avec trop d'éclat dans le parti d'Aribo, profitant de l'occasion pour se lancer dans une
LA GLORIEUSE FLN. 199
opposition qui semblait viser à la fois TempereRr et le pape? Y eut-il quelque autre raison grave de sévir contre lui? On l'ignore. Une chronique du temps nous fournit seulement ce renseignement laconique, que l'empereur l'envoya en exil.
Un autre annaliste nous donne à penser que l'évêque lassa longuement la patience de son frère. (( Ep vieux de ses glorieuses actions, dit-il, il lui faisait toutes les oppositions qu'il pouvait, et quand il en était incapable par lui-même, il se joignait à ceux qui le contrariaient et en poussait d'autres à le faire. Non seulement l'empereur ne lui rendait pas la pareille, mais, pénétré d'amour fraternel, il semblait ne s'apercevoir de rien et souffrait tout, tâchant de vaincre le mal par le bien. »
Le synode de Hôchst se réunit à l'époque indiquée, le i4 ïïiai. Il y vint beaucoup d'évêques. Le résultat de leurs délibérations fut une lettre qu'ils envoyèrent au pape. Ils y représentent fort respectueusement au Souverain Pontife que leur métropolitain a été frappé sur la plainte d'une femme, sans avoir été lui-même entendu, et pour avoir porté contre elle un jugement approuvé par ses suffragants. Ils conjurent donc le pape de ratifier la sentence portée contre la coupable et de rendre ses bopnes grâces à l'archevêque. Ils ne paraissent pas se douter que le pape puisse avoir d'autre sujet de mécontentement que l'excommunication d'Irmengarde, et les canons de Séligenstadt, à la rédaction desquels plusieurs d'entre eux ont pris part, ne font pas l'objet de la moindre allusion dans leur lettre.
Benoît VIII n'eut pas le temps de répondre à
la supplique des évêques allemands. Peut-être même ne la reçut-il pas, car il mourut vers la fin de mai ou le commencement de juin. Aussitôt Romain, frère du défunt et administrateur du temporel de l'Église, sous le titre de « sénateur de tous les Romains », se fit élire à la place de Benoît, bien que simple laïque, reçut le même jour tous les ordres sacrés et prit le nom de Jean XIX. Il devait rester neuf ans sur le trône pontifical. Avec un pareil pape, il n'y avait plus à parler de réforme.
Henri voyait ses plus chers projets compromis par la disparition du pontife qu'il avait aimé et estimé. Il ne paraît pas que, malgré l'usage passé en loi, on l'ait consulté à l'occasion de l'élévation précipitée du successeur. Il fallut accepter le fait accompli. La Providence ne devait pas permettre qu'il soufirît longtemps du chagrin que lui causèrent la mort de Benoît et l'élection de Jean XIX.
La santé du prince avait toujours été chancelante. Ses voyages incessants, ses nombreuses campagnes, les soucis de toute nature et surtout son dernier séjour en Italie minèrent ses forces. Au commencement de 1024, il fut atteint de douleurs d'entrailles qui le firent cruellement souffrir. Il lui fallut s'immobiliser trois mois à Bamberg avant d'obtenir quelque soulagement.
Quand son état se fut amélioré, il se remit aux afiaires. De fréquentes disputes s'élevaient entre vassaux ou tenanciers de seigneurs voisins. Ces disputes suscitaient des animosités qui dégénéraient aisément en luttes sanglantes. Ainsi se traitaient
réciproquement les gens de Tévêché de Worms et ceux de l'abbaye de Lorsch, ceux des deux monastères de Fulda et d'Hersfeld, d'autres encore sur les différents points du royaume. Henri prit à cette époque des mesures énergiques pour remédier à ces violences. Des peines sévères furent édictées contre les perturbateurs et les meurtriers de tout rang. En même temps, Henri appela l'attention des prélats sur la responsabilité que leur faisaient encourir les désordres de leurs subordonnés; il les menaça de sa disgrâce et de la perte de leur dignité s'ils ne veillaient à prévenir toute collision sanglante.
Le 9 mars, Henri quitta Bamberg. Il désirait célébrer les fêtes de Pâques auprès du nouvel archevêque de Magdebourg, Hunfrid. Un voyage si long effraya son entourage. On se demandait s'il serait capable d'en supporter les fatigues. On se détermina cependant à partir. Le 29 mars, le cortège arriva à Allstedt et y passa le dimanche des Rameaux. Malgré les précautions que l'on prenait et la lenteur avec laquelle on cheminait, les accès du mal recommencèrent. Accompagné seulement de sa femme et d'une suite peu nombreuse , Henri demeura le jeudi et le vendredi saints au monastère de Munchen-Nienbourg, où il se reposa dans le silence, à l'abri des manifestations populaires qu'excitait sa présence, non sans grande fatigue pour lui. Le samedi il se remit en roule et arriva k Magdebourg, où il célébra les fêtes de Pâques. L'archevêque Hunfrid lui fit une réception magnifique. De là, Henri se rendit à Halberstadt, où siégeait également un nouvel évêque. Il y parut dans tout l'éclat
de la majesté impériale; de leur côté, les seigneurs et le peuple rivalisèrent de zèle pour lui témoigner leur attachement. Henri resta quelques jours dans cette ville.
Le 19 avril, nous le trouvons à Goslar, où il s'occupa pour la dernière fois des affaires d'Italie et d'où il data un rescrit qui attribuait la jouissance du château de Bantra à l'abbé du Mont-Cassin. Il y fêta la Pentecôte et sa présence y est encore signalée le 26 juin. A la requête de l'impératrice, il y rédigea un diplôme rattachant à l'abbaye de Fulda le comté de Stoddenstadt sur le Main. Cette pièce est la dernière en date des cent trente-neuf documents, parvenus jusqu'à nous, par lesquels Henri pourvoit à la prospérité temporelle et spirituelle des églises et des monastères. Il est à remarquer que le premier acte officiel du roi Henri eut pour objet la confirmation d'une élection d'abbé, et que le dernier se rapporta aux intérêts d'une abbaye.
Dans le diplôme de Goslar concernant Fulda, Henri manifeste une dernière fois les préoccupations qui ont tenu une si large place dans son administration souveraine. Il recommande à l'abbé la fidèle observance des règles monastiques, le soin des âmes confiées à sa charge et enfin le maintien des droits temporels de l'abbaye. Il termine par ces paroles dont le caractère prophétique ne peut manquer de frapper, si l'on songe aux désordres que devaient amener à bref délai les querelles religieuses, et à plus longue échéance la convoitise des seigneurs protestants : « Bientôt viendra le temps où le monde reprendra ce qu'il a donné à Dieu.
Alors les monastères qui jouîssenl de rabondance seront dépouillés, de sorte que se réalisera la parole du Sauveur : Pendant que l'injustice grandit, Tamour se refroidit chez un grand nombre. »
Un mieux se produisit à Goslar dans l'état de Tauguste malade. Il en profita pour quitter la ville, dans l'intention de se diriger vers l'ouest du royaume. Il ne put aller loin. La maladie s'aggrava sans espoir au château de Grona. C'est là qu'il fit ses adieux à l'impératrice, aux évêqûes et aux seigneurs de l'Empire qui l'entouraient. Le mal le terrassait dans l'exercice même des devoirs de sa charge. « Enfin, » écrit l'annaliste de Quedlinbourg, « portant ses lèvres k la coupe amère de la mort, il quitta son corps et emporta au palais du ciel ce qu'il avait reçu du Tout-Puissant. » C'était le 1 3 juillet 1024. Henri avait atteint, deux mois auparavant, sa cinquante-deuxième année.
Les funérailles du souverain furent célébrées au milieu d'une extraordinaire affluence et avec toute la magnificence que réclamaient sa dignité impériale et la sainteté de sa vie. On transporta le corps à la cathédrale de Bamberg, et là, « celui qui pendant sa vie avait été la grande consolation de la sainte Église, digne de pleurs éternels, fut déposé en terre avec grand honneur, au milieu des larmes et de la douleur. »
Des miracles, signe infaillible de la part que Dieu prend à la glorification de ses serviteurs, se produisirent sur la tombe de l'empereur Henri. Un peu plus d'un siècle après sa mort, à la sollicitation d'Égilbert, évêque de Bamberg, le pape Eugène III fit instruire le procès de canonisation et proclama
la sainteté du pieux souverain. Cest ainsi que le grand protecteur des moines de son temps fut placé sur les autels par un pontife qui avait été moine et disciple de sainj Bernard. Cette canonisation d'un empereur d'Allemagne venait après le règne des grands persécuteurs de la papauté, Henri IV et Henri V. L'Eglise se vengeait des injustices dont elle avait souffert, en désignant solennellement aux souverains allemands le modèle qu'ils devaient imiter, le saint et illustre devancier dont ils avaient à suivre les traces pour la gloire de Dieu , la consolation de l'Église et le bonheur de leur propre pays.
Quinze ans après la mort de saint Henri, la pieuse impératrice Cunégonde vint le rejoindre dans la cathédrale de Bamberg. La vaillante femme avait voulu passer dans le silence du cloître les années de son veuvage. Au monastère de Kaufungen, dont elle était la fondatrice, elle acheva de se sanctifier par la prière , la pénitence et une charité toute royale envers les pauvres. De sa grandeur d'autrefois elle n'avait gardé qu'un privilège, le pouvoir d'exercer une libéralité inépuisable. Quand elle fut morte, en 1089, un peuple innombrable transporté de reconnaissance et d'admiration, lui fit cortège jusqu'à Bamberg. En l'an 1200, le grand pontife Innocent III la canonisa, et la loua d'avoir « consacré à Dieu et conservé intacte sa virginité ».
Au milieu de la nef centrale de la cathédrale de Bamberg se dresse encore le monument élevé, bien des années après leur mort, à la mémoire des deux saints époux. C'est un sarcophage de pierre, sculpté par un artiste d« la fin du quinzième siècle dans
le style un peu lourd de l'époque. Les faces latérales du tombeau sont ornées de cinq bas-reliefs, représentant des scènes empruntées à l'histoire ou à la légende. Sur la table supérieure, les deux saints personnages sont figurés en grandeur naturelle, couchés côte à côte, sainte Cunégonde à droite avec le sceptre en main, saint Henri à gauche avec le sceptre et le globe impérial. Les deux têtes, ceintes de la couronne, reposent sur un coussin, et les pieds s'appuient sur deux lions qui tiennent l'écu des illustres souverains. Ce tombeau, déplacé en i658, fut rétabli en son lieu primitif en i833. On y trouva alors, dans un double cercueil d'étain et de pin, ce qui restait des deux corps depuis l'époque des translations précédentes. Quelques parties en avaient été distraites pour être distribuées k diflFérentes églises.
Le tombeau ne conserve plus aujourd'hui que les cendres des deux saints. Ce qui reste des ossements à Bamberg, principalement le crâne et le fémur de saint Henri, le crâne de sainte Cunégonde, et diflFérents objets qui leur ont appartenu, est gardé dans le trésor de la cathédrale. Le tombeau porte cette inscription : « Aux saints Henri et Cunégonde, associés dans une impériale et virginale union , fondateurs, défenseurs, patrons de cette église. »
Un historien du siècle de saint Henri a fait de lui ce bel éloge : « L'homme de Dieu qui, en vue du salut de son âme, fut animé d'un zèle si ardent pour le bien de l'Eglise, ne négligea en rien les progrès de son royaume, et par sa piété et sa sagesse il assura le plus graoïd honneur à la dignité impériale. »
En bonne et impartiale histoire , ce jugement est-il justifié, quant à ce qui concerne la prospérité du royaume? Les auteurs contemporains du saint Font formulé sans hésitation. Aux yeux de quelques historiens modernes, il est à réformer. Ces derniers accusent saint Henri d'avoir été un prince au-dessous de sa tâche, un incapable, un caractère faible, une intelligence sans pénétration ni prévoyance, une volonté sans suite dans ses desseins, en un mot un homme qui eût fait un bon moine, mais qui ne Siut pas être un souverain.
Les derniers historiens allemands de l'empereur Henri H, Siegfried Hirsch et Harry Breszlau, ne partagent pas ces idées de dénigrement. A leur sens, Henri ne fut pas ce qu'on appelle ordinairement un homme de génie, mais il ne fut pas davantage le souverain insignifiant que des écrivains prévenus se sont plu à imaginer. Sans doute, il ne déploya pas constamment cette énergie et cette ténacité de volonté qui viennent à bout de toutes les entreprises; mais il faut tenir compte du milieu dans lequel il gouvernait et d'une santé toujours précaire, qui lui interdit souvent de concevoir de grands desseins à l'exécution desquels ses forces n'auraient pu suffire.
Quand après, avoir commencé une œuvre il se heurtait à une opposition puissante et inattendue, il revenait sur ses pas, renonçant en apparence à la poursuite de ses plans et à l'honneur du succès ; mais, dès que l'occasion favorable s'en présentait, il se remettait à la tâche interrompue. Il ne connaissait pas cet entêtement qui veut tout ou rien. Mieux avisé, il savait se contenter de demi-succès
quand les circonstances ne lui permeltaienl pas d'obtenir davantage. Grâce à cette politique, il a souvent fini par atteindre son but.
Son règne n'a pas eu Iç même éclat que celui d'un Otton P"* ou d'un Frédéric P'. Il ne fut pourtant pas dépourvu d'appréciables résultats. Henri releva en Italie le prestige impérial que les fantaisies d'Otton III avaient singulièrement entamé ; en 1024, le lien qui unissait l'Italie à l'Allemagne avait une tout autre solidité qu'en 1002. Il ne résolut pas la question bourguignonne dans le sens qu'il aurait désiré; mais en fait cette question demeurait Insoluble tant que le pouvoir royal appartenait à des mains aussi faibles et inhabiles que celles de Rodolphe III. La politique polonaise du prince n'obtint, il est vrai, que des succès relatifs ; nous avons signalé en son lieu les causes qui empêchèrent Henri de triompher. Du reste, de son temps, cette frontière du nord-est cherchait encore sa ligne définitive, et les pays en litige constituaient moins des terres d'empire que des champs de conquête, dans lesquels on pouvait, sans grave inconvénient pour l'intégrité du royaume, avancer ou reculer suivant les circonstances.
Si, des affaires extérieures, on passe à l'administration intérieure du royaume, la situation se présente dans desconditions beaucoup plus favorables. Durant les dernières années de l'empereur Henri, une paix assurée régnait dans toutes les provinces allemandes. Les seigneurs avaient appris à obéir et Henri commençait à jouir du résultat de ses efforts. Toutes choses bien ordonnées dans les hautes classes sociales, il allait pouvoir s'appliquer au soin
plus immédiat et plus assidu des classes inférieures. Il avait déjà commencé à rétablir la concorde entre les différents tenanciers de plusieurs seigneuries quand la mort vint l'interrompre.
Le grand talent d'un souverain ne consiste pas à tout diriger par lui-même, mais à choisir pour chaque charge de son royaume l'homme qui convient le mieux. Henri posséda ce talent à un haut degré. Rarement il se trompa dans ses choix, et de tant de seigneurs ecclésiastiques ou laïques qu'il eut à désigner, il y en eut bien peu qui mirent en défaut sa perspicacité. Quant au règlement des affaires ecclésiastiques de son empire, qui constituait à cette époque l'un des devoirs les plus importants et les plus difficiles de sa charge, Henri y excella. Partout il sut faire prévaloir les vraies règles ; partout il se fit obéir, sans jamais abaisser sa propre dignité devant qui que ce fût.
Tel est le jugement porté sur l'homme et sur le souverain par des historiens impartiaux, qui voient à distance et ne se laissent pas offusquer par le titre de saint que l'Église a décerné à Henri. Ce jugement est correct.
Ajoutons, pour être tout à fait juste, que l'état d'indépendance et de révolte dans lequel Henri trouva ses vassaux au commencement de son règne, ne laissa pas de paralyser notablement son action. Aux résistances qu'il rencontrait, on doit attribuer sans nul doute une bonne part des hésitations qu'on lui reproche. Il lui fallait bien interrompre l'entreprise commencée, quand il ne se sentait plus suivi par les seigneurs. Dans les premiers temps surtout, il ne pouvait se dispenser de
compter avec ceux qui ne lui devaient pas leur dignité et auxquels il devait la sienne. A la fin du règne, il était devenu le maître, et Tharmonie régnait dans tous les rangs de la hiérarchie de l'empire.
Observons enfin, et cette remarque est de haute importance, qu'un prince sincèrement chrétien, à plus forte raison un saint, ne saurait mettre en œuvre certains moyens que d'autres emploient sans scrupule. Que de succès éclatants, que de brillants résultats enregistrés par l'histoire ne sont dus qu'à la violence, à l'injustice, h la mauvaise foi! Que de règnes ne s'établissent que par la suppression sanglante des compétiteurs légitimes ! Que de royaumes ne s'agrandissent que par l'inique absorption des plus faibles, par les menées sournoises de la trahison, par les satisfactions promises aux plus basses convoitises d'un peuple ! Il y a une politique que certains esprits préconisent à raison de ses résultats, mais dans laquelle un vrai chrétien ne remplira jamais un rôle actif.
Un saint ne sera donc jamais ni un Frédéric Barberousse, ni un Louis XI, ni un Napoléon, et ces hommes, grands sous bien des rapports, ne seront jamais des saints. Seulement la Providence se sert d'eux, aussi bien que d'un Edouard d'Angleterre, d'un Etienne de Hongrie, d'un Louis de France, pour arriver à ses fins. Henri fut un saint. C'est dire assez que certaines violences, certaines duperies, certains procédés de politique humaine ne comptèrent jamais au nombre de ses moyens d'action. Y a-t-il lieu de s'en plaindre? Le monde a besoin de temps en temps, pour son instruction
et pour son bonheur, qu'un souverain donne l'exemple de l'honnêteté, de la bonté jointe à la fermeté, de la loyauté et de toutes les vertus humaines. Il a besoin qu'à ces vertus humaines s'ajoute la pratique intégrale d'une religion qui se présente avec la prétention de conduire les individus au bonheur éternel et tout ensemble de contribuer à la prospérité des nations. Si cette prétention est fondée, il est bon que, de temps à autre, un prince fasse le loyal essai de cette force mystérieuse et fournisse la démonstration de son efficacité, quand on l'applique avec intelligence au gouvernement des États.
Sans doute, les princes en qui s'harmonisent si heureusement les vertus humaines et les vertus chrétiennes ne connaissent pas ces triomphes bruyants de la force ou de la ruse auxquels le monde applaudit si volontiers; mais ils sont la preuve vivante et irréfutable que la recherche de la patrie céleste n'est pas faite pour nuire aux grands intérêts de la patrie de la terre. Par là, ils contribuent au bonheur des peuples avec une tout autre efficacité que les grands capitaines et les grands politiques. Car, si une nation ne peut être absolument privée du pain de la gloire, cet aliment n'assure guère à chacun de ses membres la part de bien-être et de contentement à laquelle il aspire. S'il veut jouir ici-bas du bonheur compatible avec les conditions de notre existence actuelle, chaque homme ne doit demander à la vie présente que ce qu'elle peut donner, user en paix des biens que Dieu accorde, souffrir avec résignation l'absence de ceux qu'il refuse, et par-dessus tout ne compter
sur la félicité complète que dans une autre vie dont les années du temps sont la patiente et nécessaire préparation.
Or c'est là précisément la leçon que les princes chrétiens donnent à leurs peuples, avec toute l'autorité qui s'attache à leur situation éminente et qui résulte de leurs exemples. Et certes, on en conviendra, cette leçon vaut mieux, pour le soulagement des maux de l'humanité et le soutien de ses légitimes espérances, que toutes les promesses de progrès social qui se basent sur la transformation des choses en négligeant l'amélioration des personnes.
D'instinct, saint Henri fut bon pour les hommes; maïs se sentant impuissant k changer pour eux la terre en paradis terrestre, il leur montra une patrie meilleure et leur apprit k mettre le sourire du ciel dans leurs labeurs et leurs tristesses d'ici-bas. Il a été compris. Son souvenir est resté sur la terre plus doux, plus aimé, plus réconfortant, plus durable que celui du conquérant. Le conquérant ne donne k ses concitoyens que de la gloire et du territoire, choses terrestres dont l'histoire n'a jamais constaté l'inamissibilité ; le saint leur laisse des exemples et leur assure un appui qui les rendent meilleurs et plus heureux.
Ce souvenir de saint Henri plane glorieusement sur la tranquille et élégante ville de Bamberg, où se dressent ses statues, où son nom se redit avec amour et fierté, où se garde son tombeau, où sont vénérées ses reliques. Mais de Bamberg sa gloire rayonne sur tous les pays du monde catholique. Le nom de saint Henri est l'un de ceux qu'on impose le plus volontiers aux nouveau*nés k leur baptême.
En France, quatre de nos roîs l'ont porté, et parmi eux, le plus populaire de nos souverains, et c'est par milliers que chaque année de jeunes Français sont placés sous la protection du saint empereur d'Allemagne.
Puisse cette invocation incessante du bien-aimé saint nous obtenir, à nous Français, plus d'ardeur dans la recherche du « royaume de Dieu et de sa justice », et aussi un peu de ce surcroît temporel que Dieu a promis à ceux qui poursuivent avant tout les biens éternels.
Au cinquième livre de sa Cité de Dieu, saint Augustin a un chapitre vingt-quatrième intitulé : Ce que fut le bonheur des empereurs chrétiens et combien il fut véritable. Voici le portait qu'il y trace du prince chrétien :
« Les princes que nous proclamons heureux sont ceux qui commandent avec justice. Au milieu des propos de ceux qui exagèrent leur louange et des respects de ceux qui les saluent avec un excès d'humilité, ils ne succombent pas à l'orgueil, mais se souviennent qu'ils sont des hommes. Ils mettent leur puissance au service de la majesté de Dieu, surtout pour la propagation de son culte. Ils craignent Dieu, l'aiment et le révèrent. Le royaume qu'ils préfèrent est ce royaume dans lequel ils ne redoutent pas d'avoir des égaux. Ils sont lents à la vengeance, faciles au pardon. Ont-ils à exercer la justice vindicative, ils le font par nécessité de gouvernement et pour la défense de la chose publique, jamais pour la satisfaction de rancunes et de haines. S'ils accordent la grâce, ce n'est pas pour que le crime reste impuni, mais dans l'espoir que le cou-
pable se corrigera. Obligés parfois de prendre une mesure de rigueur, ils la rachètent par la douceur de rindulgence et la libéralité des bienfaits.
« A leurs mœurs préside d'autant plus de réserve que la licence leur est plus aisée. Ils aiment mieux commander à leurs mauvaises passions qu'à toutes les nations du monde. En tout cela, ils n'agissent pas par désir d'une vaine gloire, mais par amour pour la félicité éternelle. Enfin, ils ne négligent pas d'offrir à leur vrai Dieu, pour leurs propres fautes, le sacrifice de l'humilité, de la piété et de la prière.
« Nous le proclamons, de tels empereurs chrétiens sont heureux, aujourd'hui en espérance, plus tard en toute réalité, quand arrivera ce que nous attendons. »
Tel était l'idéal esquissé par le grand Docteur du cinquième siècle. Six cents ans plus tard, cet idéal est devenu, trait pour trait, une glorieuse réalité dans la vie de saint Henri. Notre saint a donc été vraiment l'un de ces princes comme en souhaite l'Église, l'un de ces rois que bénissent les peuples, l'un de ces grands chrétiens qui laissent aux siècles futurs une douce et réconfortante mémoire.