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CHAPITRE VIII

Les événements que nous avons esquissés jusqu'ici ne constituent, à proprement parler, que le cadre de la vie de saint Henri. Ce cadre ne manque ni de variété ni de richesse, mais on peut le retrouver autour de la figure des meilleurs princes de cette époque. Il nous faut maintenant chercher à dégager la vraie physionomie de cet empereur que l'Eglise a placé sur ses autels. De prime abord, il est raisonnable d'admettre que cet honneur ne lui a pas été mérité par des vertus banales et vulgaires. De telles vertus suffisent parfois à l'honorabilité d'une vie privée, elles n'illustrent pas celle d'un souverain. L'homme qui réunit en sa personne le prestige de la puissance exercée sur un vaste empire et le mérite de la sainteté conquise dans une condition sociale qui la rend presque inabordable, doit avoir obéi à l'attraction d'un idéal de bonté et de beauté surhumaines. L'idéal de l'empereur Henri II, disons-le de suite, fut le règne de Dieu sur la terre.

Mais un tel idéal, pour absolu qu'il soit dans sa perfection, est nécessairement tributaire des condi-

dons contingentes quant à sa réalisation dans une société humaine. Un groupement d'hommes, quel qu'il soit, a ses racines dans les générations passées, ses attaches multiples avec les autres groupements contemporains , ses conditions de vie résultant du sol, du climat, de l'héritage des ancêtres, son caractère natif, ses défauts, ses vertus, ses aspirations, en un mot ses aptitudes particulières à constituer un type national qui marquera plus ou moins glorieusement dans l'histoire.

L'homme que la Providence appelle à gouverner les autres ne pourra donc se proposer la réalisation de l'idéal social qu'en tenant compte des éléments qu'il a sous la main.

D'un autre côté, les volontés humaines ne sont nullement des ressorts obéissant aux lois de la mécanique; ce sont des libertés vivantes et intelligentes, qui résistent ou se laissent guider, qui subissent l'influence des passions, la tyrannie des habitudes, et ne cèdent qu'avec une extrême lenteur aune inspiration directrice. On ne demandera donc pas à un prince, fût-il un saint, de retourner de fond en comble une société. Le Fils de Dieu, venu sur la terre , n'a pas voulu procéder avec cette soudaineté , bien qu'il eût la toute puissance à son .service. A plus forte raison l'homme de génie ou de vertu n'exercera-t-il sur ses semblables qu'une action restreinte, limitée par cent actions contraires, retardée par mille obstacles. Quelques grands hommes ont paru causer des changements plus rapides et plus étendus; ils n'ont guère fait en somme que suivre un mouvement général qui entraînait des sociétés entières, après avoir été

préparé et contena pendant de longues années. Xons n'avons donc pas à nons demander si saint Henri a bouleversé son siècle. *A-t-il été Thomme que son temps pouvait souhaiter? Son influence at-elle profité à l'humanité, et particulièrement aux pays placés sous sa tutelle? Prince chrétien, gouvernant un pays chrétien, fut-il à la hauteur de sa tâche? Vivant lui-même selon les préceptes les plus parfaits de l'Evangile , a-t-il su employer intelligemment la force vitale du christianisme au profit de la civilisation? S'est-il servi des moyens les plus propres à atteindre ce but? A-t-il vu le succès couronner ses eflbrts dans la mesure désirable? ]Nous pouvons sans crainte répondre affirmativement, malgré le préjugé qui tend à faire considérer comme absolument incompatibles le gouvernement des peuples et la fidélité intégrale aux lois évangélîques.

Ce n'est pas à dire que la manière d'agir de saint Henri s'impose à notre admiration par une perfection indiscutable. Il fut un bon prince, appliqué à ses devoirs d'état, remplissant ses fonctions de souverain avec une régularité exemplaire. Nous avons suivi à dessein, en retraçant les principaux événements de sa vie, un ordre à peu près chronologique, ce qui nous a permis de rester à ses côtés durant les vingt-deux années de son règne , et' de constater que le saint n'a pas cessé de consacrer son temps et ses efforts à la défense et à la sage administration de son empire. C'est une vie merveilleusement remplie , au cours de laquelle on ne l'a vu obéir k aucune autre passion que celles de l'honneur de Dieu, de la grandeur

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de l'Église et du bonheur de son peuple. Mais encore pourrait-on discuter sa manière de comprendre le devoir, d'exercer ses fonctions, de procurer le bien public. Bien plus, il n'est pas nécessaire de lire entre les lignes de certaines chroniques du onzième siècle pour s'apercevoir que ce saint ne réunissait pas tous les suffrages. Depuis lors, il n'a pas manqué d'écrivains pour faire écho aux critiques échappées à la mauvaise humeur dç quelques contemporains, et pour accuser Henri non seulement de faiblesse, mais encore d'ambition, d'injustice, de cruauté et de cent forfaits.

Il fallait s'attendre à des accusations de cette nature contre un souverain qui, dans un siècle de corruption et d'anarchie, a été suscité pour travailler au règne de Dieu, par conséquent au triomphe de la justice. Or ce triomphe ne s'obtient pas sans une lutte persévérante contre les abus, les ambitions, les violences, les vices sans nombre qui ravagent une société à peine sortie de la barbarie. Cette lutte suscite de nombreux mécontents, et si •ces mécontents ont une plume à la main, ils font retentir toute l'histoire de leurs doléances intéressées. Leurs accusations ne sont pas pour nous émouvoir. Elles servent de contre-épreuve aux éloges décernés par les gens de bien.

En face du but qu'il s'était proposé, Henri comprit de suite qu'il échouerait misérablement sans le concours de l'Eglise. Rien de plus logique. Qui donc oserait se dire le « sergent du Christ », sans se mettre en même temps au service de celle qui est r « épouse du Christ » ? Du reste l'Église n'en était plus alors a faire ses preuves. Quand le flot

des invasions barbares avait jeté sur le monde romain ces formidables hordes devant lesquelles toutes les puissances humaines s'effondraient, l'Église s'était dressée, non pas pour empêcher d'avancer le flot que Dieu avait déchaîné, mais pour en adoucir le choc, en régler la marche, en contenir la violence dévastatrice. Depuis le début du cinquième siècle, elle était à l'œuvre, remontant elle-même le terrible courant, et gagnant de proche en proche à la foi chrétienne et à la civilisation ces nations que seule une mère des âmes pouvait apprivoiser. Au onzième siècle, l'Allemagne occupait k peu près la frontière de la civilisation chrétienne au nord-ouest de l'Europe. Les peuples qui composaient ce royaume, à peine tirés de la barbarie depuis deux siècles, restaient en contact avec d'autres peuples que l'Évangile n'avait encore atteints que très imparfaitement. Le rôle d'un prince chrétien allait donc naturellement à seconder de tout son pouvoir l'achèvement de l'œuvre commencée. Il fallait en fixer le bienfait dans la nation même, prévenir les dangers que lui faisaient courir des passions indisciplinées, réparer les pertes que lui avaient infligées les retours offensifs de la barbarie environnante et en même temps favoriser la poussée en avant de la force évangélique. Or à quel homme sensé viendra l'idée que pareille œuvre pouvait se poursuivre efficacement sans le concours de l'Église qui l'avait entreprise depuis des siècles? Quelle meilleure politique imaginera-t-on pour le temps et le pays où vivait saint Henri, que celle qui consistait à marcher la main dans la main avec l'Église pour repousser l'ennemi commun, ou plutôt pour

conquérir ces peuples quî seront les civilisés et les chrétiens de demain?

Toutefois, dans l'esprit de saint Henri, l'entente filiale avec l'Église ne comportait ni théocratie asservissant le pouvoir temporel, ni césarisme prenant en main le pouvoir spirituel. D'autres princes viendront bientôt qui voudront être servis par l'Eglise ou se servir d'elle dans l'intérêt de leur domination, au lieu de la servir dans la mesure commandée par l'intérêt de l'humanité. Et comme l'Église lèvera son bras maternel contre les usurpateurs pour sauvegarder les droits supérieurs de sa mission divine et civilisatrice, on l'accusera de porter atteinte aux prérogatives essentielles des souverainetés temporelles, sans daigner prendre garde que les premiers coups ne venaient point d'elle, qu'elle se tenait en somme sur une défensive nécessaire et que si, à certaines époques de l'histoire. Dieu ne lui avait pas envoyé d'énergiques pontifes, c'était dans le monde le triomphe presque sans appel de l'épée contre la croix, du fait contre l'idée, de la force contre le droit.

L'idéal de saint Henri fut après tout le même qu'avait poursuivi Charle magne sur un champ encore plus vaste, et la politique à laquelle il consacra ses efforts ne fit que continuer celle de son illustre devancier.

Saint Henri eut donc à s'appuyer tout d'abord sur les évêques, qui concentraient entre leurs mains le pouvoir spirituel et une notable partie de la puissance temporelle, puisqu'ils étaient à la fois chefs des diocèses et seigneurs des territoires attribués à leur siège. Les empereurs d'Allemagne

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exerçaient une très grande influence sur le choix de ces hauts dignitaires ecclésiastiques. Le droit de les élire appartenait aux principaux membres du clergé local; mais d'ordinaire le désir du souverain faisait loi pour les électeurs, et l'on admettait ou Ton écartait le candidat suivant les indications venues d'en haut. Les Ottons usèrent presque toujours de cette influence avec sagesse. Sous leurs règnes entrèrent en fonction ces grands et saints évèques dont la bienfaisante activité se prolongea sous le règne de saint Henri, Wolfgang de Ratisbonne, Willigis de Mayence, Héribert de Cologne, Bernward d'Hildesheim, et bien d'autres qui se sont rencontrés au cours de notre récit. Henri intervint avec plus de sollicitude encore que ses prédécesseurs dans le choix des prélats ; il n'hésita même pas k corriger certaines élections dans lesquelles des intérêts d'ordre inférieur avaient prédominé. Presque tous les élus de son temps furent des hommes de haute valeur et de vie exemplaire. On se rappelle les noms de Tagino de Magdebourg, !Meinwerk de Paderborn, Éberhard de Bamberg, Mégingaud de Trêves, Thietmar de Mersebourg, Âdalbold d'Utrecht, Pilgrim de Cologne, sans parler de beaucoup d'autres qui secondèrent Henri dans l'exécution de ses plans.

En vertu du droit alors en vigueur, le souverain conférait l'investiture aux évêques en approuvant leur élection et en leur remettant la crosse et l'anneau. Ce droit s'expliquait. Le prince ne pouvait se désintéresser de l'entrée en fonction de ces prélats qui devenaient en même temps seigneurs temporels, assujettis aux mêmes obUgations politiques et mili-

taires que les ducs et comtes laïques. Aussi demeuraît-il convenu au moins tacitement avec Rome que revenue élu ne recevait la consécration qu'avec l'agrément de l'empereur. Celui-ci manifestait son acquiescement en présentant au nouveau prélat les insignes de sa juridiction.

11 n'y a pas à se demander s'il eût mieux valu que ces évoques n'eussent que des attributions spirituelles. On en jugea longtemps autrement dans les anciens États chrétiens, et il est fort à croire que, privés du prestige que leur assuraient leur titre seigneurial et leur force militaire, ces évoques auraient vu trop souvent leur indépendance menacée par les grands, et le respect dû à leur caractère oublié par les petits, en un temps surtout où l'autorité n'imposait qu'à condition de revêtir, aux yeux de peuples encore enfants, une forme concrète et quelque peu redoutable. Il était bon d'ailleurs pour les seigneurs laïques de trouver dans l'administration temporelle des évêques un modèle à imiter. Les populations n'avaient qu'à y gagner.

Le droit d'investiture ne présentait guère que des avantages aux mains d'un prince comme Henri, soucieux avant tout de l'honneur de l'Eglise et du bien des âmes. Après lui, malheureusement, l'on verra d'autres souverains allemands qui, confondant à dessein le spirituel et le temporel, prétendront faire découler de la même source la juridiction ecclésiastique et l'autorité seigneuriale. De là de funestes abus, des évêchés vendus et achetés à prix d'argent , livrés à des indignes, honteusement transmis comme un héritage de famille, abus qui.

cinquante ans seulement après saint Henri, déchaîneront la guerre entre le sacerdoce et Tempire, et ne céderont en partie que devant l'héroïque fermeté d'un Grégoire VIL

Les monastères fournirent à Henri un second point d'appui pour son travail de régénération sociale. L'institution monastique avait jeté de nombreuses racines dans le sol allemand. Mais le saint empereur, élevé dans les plus purs principes de la régularité bénédictine, ne voulut que des monastères dignes de ce nom, indépendants des puissances séculières et même des évoques, gouvernés par d'énergiques et saints abbés, et ne comptant que des sujets fidèles aux obligations de leur état.

Dans ses courses continuelles à travers les duchés du royaume, il ne manquait jamais de séjourner chez les évêques ou dans les monastères. Il aimait à y célébrer les grandes solennités de l'année en compagnie des prélats séculiers ou réguliers. Les annales d'Hildesheim, de Quedlinbourg et d'autres abbayes notent avec complaisance les fréquentes visites du souverain, qui constituaient pour le monastère comme un titre de gloire. Mais Henri ne venait pas en simple visiteur. S'il ne constatait pas la régularité, il intervenait hardiment pour faire introduire la réforme.

Voici, par exemple, comme il procéda en ioo5 au monastère de Hersfeld, au nord de Fulda, en Franconie. Par amour de la popularité, l'abbé, nommé Bernhar, laissait ses moines vivre à leur guise, sans règle qui les retînt du côté des aises de la vie. Lui-même, sous prétexte de santé, se retira avec sa suite dans une demeure bâtie sur la mon-

tagne. Il y vivait fort larg-ement, si bien que les moines se plaignirent qu'il employât à son usage les biens du monastère et leur refusât à eux-mêmes le nécessaire. Henri, auquel la plainte fut adressée, appela aussitôt du monastère d'Altaich un saint religieux, Godehard, que Willigis installa à Hersfeld en qualité d'abbé, avec mission, d'y introduire la réforme. A la vue des biens qu'il y trouva, Godehard s'écria : « Ce n'est pas un monastère qu'on me donne, c'est un royaume ! »

Puis, sans plus tarder, il signifia aux religieux qu'il venait pour appliquer à la rigueur la règle de saint Benoit, mais que la porte restait ouverte à ceux qui ne se sentaient pas le courage de s'y soumettre. Quelques vieillards et quelques jeunes moines demeurèrent seuls. La désertion du grand nombre ne découragea ni l'abbé ni le roi. Les moines fugitifs revinrent peu à peu, les trésors amassés furent distribués aux pauvres, la simplicité monastique fut remise en honneur et bientôt à Hersfeld refleurit dans toute son austérité la règle bénédictine.

Ce qui se fit à Hersfeld se renouvela dans beaucoup d'autres monastères, sous l'impulsion du pieux souverain. Aussi Henri entretenait-il les plus intîmes'relations avec les grands réformateurs de son époque. Nous l'avons déjà rencontré plusieurs fois en compagnie de l'illustre abbé de Cluny, saint Odilon, pour lequel il eut l'estime et l'affection d'un saint à l'égard d'un saint. Ils se comprenaient merveilleusement l'un l'autre, et l'on peut dire que si dans l'œuvre de la réforme monastique Odilon fut la tête, en Allemagne Henri fut le bras droit.

Au diocèse de Verdun, Ridiard, abbé de Saint- Vanne et fidèle disciple de saint Odilon, comptait aussi parmi les meilleurs amis du prince. Richard, primitivement chanoine de Reims, avait eu à donner dans cette ville l'hospitalité au comte Frédéric de Verdun. Celui-ci se prit d'amitié pour le chanoine au point de le traiter comme son maître et son père. Finalement tous deux prirent la résolution d'embrasser ensemble la vie monastique. Ils se rendirent à Cluny, après de saint Odilon et y firent profession. Le saint abbé les envoya bientôt après au monastère de Saint-Vanne, à Verdun, où la régularité laissait beaucoup à désirer. Richard en fut élu abbé en 1004.

Il eut, à partir de cette époque, plusieurs entrevues avec Henri, qui fut charmé de se trouver en parfaite conformité de sentiments avec lui. Plus tard, dans un voyage à Rome, Richard entra en rapports avec le pape Benoît VIII. Grâce à la direction du vénérable abbé, que secondait puissamment par ses exemples de vertu le comte Frédéric, le monastère de Saint-Vanne devint une pépinière de dignes religieux, dont on envoyait un essaim partout où il y avait besoin de réforme. Ainsi furent ramenés successivement à la pratique intégrale de la règle bénédictine les monastères de Saint- Waast, au diocèse d'Arras, de Saint- Aman d au sud de Tournai, de Saint-Pierre du Mont-Blandin, près de Gand, de Saint-Pierre et Saint-Paul de Hautmont, près de Maubeuge, de Saint-Mihiel, au diocèse de Verdun, de Saint-Vincent, au diocèse de Metz, et d'un bon nombre d'autres, tant en France qu'en Allemagne.

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Quand l'honneur de l'Eglise l'exigeait, Henri n'hésitait pas à imposer un abbé à des moines récalcitrants. C'est ce qu'il fit au Mont-Cassin; il le renouvela en particulier pour les monastères de Stavelot et de Malmedy, au diocèse de Liège, à la tête desquels il plaça d'office un moine de Saint- Waast formé par Richard et nommé Poppo. Il avait fait connaissance avec Poppo d'une manière assez originale. Un jour, ce moine encore jeune eut occasion de venir à la cour. Il y rencontra une troupe de ces bateleurs qui parcouraient le pays pour l'amusement du peuple et de la noblesse. Or l'un de ces bateleurs intéressait l'assistance par le spectacle suivant : le corps tout enduit de miel, il se faisait lécher par des ours que la troupe menait avec elle. Le danger couru par cet homme excitait au plus haut point la curiosité générale; le roi Henri lui-même suivait le spectacle avec des yeux attentifs. Poppo en fut blessé; quoique jeune encore et inconnu, il adressa au prince de sévères remontrances pour le détourner de contempler un exercice aussi barbare. Le roi écouta la leçon avec humilité et défendit aux bateleurs de continuer. Mais il garda le souvenir du moine et se promit de mettre un jour à profit son intrépide caractère.

La réforme ne rencontrait pas toujours bon accueil de la part des intéressés. Un moine mécontent chercha à frapper mortellement le vénérable Richard. Un complot, qui coûta la vie à plusieurs, fut tramé contre Poppo. Quand l'opposition se montrait irréductible, Henri retranchait au monastère une partie des biens dont on abusait. A Saint- Maximin de Trêves, les moines vivaient dans le

relâchement, sous le gouvernement d'un vieillard sans volonté. Le monastère possédait des domaines importants. Henri en détacha une part considérable qu'il transféra à des seigneurs laïques avec toutes les charges afférentes. Le vieil abbé finit par se désister et la réforme put être introduite.

Henri se plaisait au milieu des religieux fervents. Une tradition du monastère de Saint- Vanne, consignée parmi les récits de miracles opérés par le bienheureux Richard, nous en fournit la preuve. Un jour, l'empereur visitait Saint-Vanne, dont l'abbé venait de reconstruire les bâtiments. L'évêque de Verdun, Haimon, l'accompagnait. En entrant dans le cloître, Henri proféra ces paroles du psalmiste : « Voici le lieu de mon repos pour toujours, c'est là que j'habiterai, dans le séjour de mon choix. » Haimon, qui connaissait les inclinations du prince pour la vie monastique, avertit l'abbé de ce qui allait probablement se passer. En effet, Henri ne tarda pas à manifester le désir de quitter la vie séculière pour devenir moine. Richard lui demanda s'il s'engagerait a obéir jusqu'à la mort à tout ce que lui commanderait son abbé. L'empereur répondît affirmativement. «Allez donc, repartit l'abbé, je vous ordonne de retourner pour gouverner l'empire que Dieu vous a confié, et pour procurer le salut de tout l'État par votre fermeté à rendre la justice. »

Il est possible que le pieux empereur se soit contenté de manifester sa prédilection pour la vie religieuse, sans pourtant songer à l'embrasser, et que l'abbé de Saint-Vanne l'ait encouragé en lui faisant entendre qu'il rendait de meilleurs services à

la tête de l'empire que sous Thabit du moine. Peut-être aussi ce trait n'est-îl que l'amplification de ce fait certain, qîie le prince avait coutume de faire inscrire son nom parmi ceux des religieux des principaux monastères, afin d'avoir part à leurs suffrages pendant sa vie et après sa mort. Cependant, le désir d'abandonner le monde pour embrasser la vie religieuse n'a rien qui doive étonner de la part d'un homme aussi solidement pieux. On sait que notre saint Louis s'arrêta lui aussi quelque temps à l'idée de remettre le trône à son fils pour faire profession dans l'un des deux grands ordres qui lui étaient chers.

Mais pourquoi dans l'âme de saint Henri tant de sympathie pour les monastères? Pourquoi tant de zèle à les fonder et à les réformer? Pourquoi cette prédilection qui le fait appeler par un ancien annaliste de Lorsch a le père des moines » ? C'est qu'il voyait dans les moines de merveilleux auxiliaires pour son œuvre de civilisation chrétienne. Les moines étaient les meilleurs éducateurs du peuple, les promoteurs les plus actifs de tous les progrès dans une nation encore en voie de formation. Pauvres volontaires, ils travaillaient le sol, tout en se livrant à la prière et à l'étude, et ils apprenaient au peuple qu'il y a de meilleures sources de richesses que le pillage et la guerre. Chastes par -vocation, ils représentaient dans leur vie le triomphe de la volonté libre sur le^ appétits grossiers, la revanche de l'esprit contre la chair. Par le vœu d'obéissance, ils immolaient leur liberté ; mais leur sacrifice était libre et les mettait ensuite en état d'accomplir des prodiges d'énergie et de patience,

semblables au ressort bandé dont la contrainte a décuplé la force. Ces grands exemples s'imposaient avec plus de force encore quand on voyait l'humble moine atteindre aux dignités d'abbé ou d'évêque, devenir seigneur du royaume et ne rien perdre cependant des austères vertus qui l'avaient désigné au choix des électeurs.

Le monastère apparaissait comme l'image parfaite de ce que devait être la cité et l'Etat. A la tête des moines, un chef élu par eux, comme le roi dans le royaume et le duc dans le duché. Dans la communauté, l'obéissance, l'ordre, la division des charges, la subordination des offices, la perpétuité des services, une fraternité intense, une activité incessante, rien de l'inertie du sommeil ou de la mort, partout au contraire la vie avec son expansion, ses progrès, sa féconde évolution. Ainsi devaient vivre et progresser la ville, le comté, le duché, l'Etat tout entier.

Pour que le monastère offrît aux populations ce réconfortant spectacle, il fallait que l'esprit du saint fondateur ne cessât de l'animer. Un monastère mondain est un vrai dissolvant pour la vie chrétienne d'une nation. En France, nous reconnaissons encore, à l'indifférence ou à l'hostilité religieuse d'une population, la place qu'occupait avant la révolution un monastère en rupture de vie régulière. Henri comprenait qu'une communauté sans règle est une vraie calamité sociale. De là son zèle infatigable pour la réforme monastique.

La vie régulière ne se confinait pas dans les monastères de bénédictins. A l'ombre des cathédrales

et des collégiales vivaient des communautés de chanoines, soumis à la vie commune conformément à la règle de saint Augustin. Là encore c'était le règne de l'obéissance, du travail, de la piété, des grandes vertus chrétiennes et sociales. C'est parmi ces chanoines, comme parmi les moines, que se choisissaient les dignitaires ecclésiastiques. De ces pépinières fécondes sortirent ces grands évêques qui prêtèrent à Henri un concours si fidèle et si dévoué, et dont le loyalisme contrasta trop souvent ^vec la conduite équivoque de certains seigneurs.

Avec l'appui des hommes d'Eglise, d'un com*mun accord avec le souverain Pontife, saint Henri travailla donc à affermir et à propager les mœurs chrétiennes dans son empire. Nous l'avons vu donner force de loi civile aux règlements canoniques, faire respecter les prohibitions ecclésiastiques qui frappent certains mariages, assurer partout l'obéissance aux prescriptions de l'Église. En retour, l'Église le sacrait, le couronnait, prêtait à sa puissance le prestige de la religion, faisait de lui le chef respecté et incontesté d'un grand empire. Ainsi se constituait déjà avec quelque succès cette grande famille humaine dont les nations croyantes forment le corps, dont l'Église est l'âme, et qui s'appelait d'un beau nom : la chrétienté.

Cet idéal politique valait-il moins que tant de systèmes depuis en honneur? Saint Henri et saint Louis ont-ils eu tort de se persuader que le meilleur moyen de rendre un peuple heureux, c'est de le rendre vertueux? Méritent-ils le blâme de l'histoire pour avoir compris que l'Église ne pouvait

que les aider puissamment à la réalisation de cet idéal? Les lauriers de leurs successeurs, l'empereur Henri IV et le roi Philippe le Bel, qui traitèrent l'Église en suspecte et en ennemie, ont-ils donc tant valu de gloire et de bonheur à l'Allemagne et a la France?

De déplorables préjugés, issus des passions humaines, empêcheront longtemps encore certains esprits de porter un jugement impartial sur ces questions. Notons seulement en passant qu'une conclusion s'impose de plus en plus aux hommes qui réfléchissent sur les leçons de l'histoire : on peut sans doute concevoir différents degrés d'union ou d'entente entre le gouvernement d'un peuple chrétien et l'Eglise ; mais là où de parti pris le divorce est substitué à l'accord, ce n'est pas l'Église qui en souffre le plus, et l'État ne tarde pas à devenir comme un corps sans âme, sans discernement pour reconnaître les idées supérieures, sans énergie pour les suivre et en tirer son salut, bientôt sans défense contre les principes dissolvants qui mènent fatalement à sa ruine la société la mieux assise.

Prétendre consacrer sa vie à établir le règne de Dieu dans une nation sans avoir commencé par lui soumettre sa propre personne, ce serait chimère et presque déloyauté. Cette loi évangélique, qu'il voulait voir commander en souveraine à tous ses sujets, saint Henri s'efforça de la suivre lui-même avec une docilité filiale. L'un de ses contemporains le loue d'avoir été « catholique intégral dans la croyance et dans les actes. » Sans doute, malgré ses généreux efforts pour atteindre à la perfection

morale, il restait homme; il gardait quelques-unes des défectuosités de la nature et laissait dans sa vie quelque marge aux défauts et aux défaillances inséparables de l'humanité, marge étroite, il est vrai, et qu'il s'appliqua sans cesse à rétrécir. Les saints sans défauts et sans imperfections, tels que nous les représentent parfois les panégyristes à outrance, cessent d'être des hommes et perdent le droit d'être proposés à notre imitation. Qu'on mette hors de pair le divin Maître et son auguste et très pure Mère, restera-t-il un seul saint dont la vertu ait brillé sans aucune ombre? Non, sans doute, et cette loyale constatation nous est d'un précieux réconfort, à nous pauvres chrétiens qui suivons les saints à la trace de leurs vertus et ne reconnaissons en eux de vrais frères aînés que si la transfiguration de leur nature ne va pas jusqu'à sa suppression totale. Saint Henri n'échappa point à la loi commune. « Quand il commettait quelque léger manquement, nous dit son biographe, il s'en repentait à la hâte. » Ce ne fut donc pas un saint impeccable. Mais comme il rachetait les moindres défaillances par cette « faim de la justice qui ne cessa de le tourmenter », et par l'ardeur avec laquelle il donnait satisfaction à cette faim sacrée !

Chez certains saints, la vertu a été accompagnée d'un éclat surnaturel et a forcé l'admiration des hommes par la splendeur du pouvoir miraculeux qui l'accompagnait. Chez d'autres , elle n'a pas semblé dépasser de beaucoup le niveau auquel elle s'élève chez les meilleurs chrétiens, et n'a revêtu aucun caractère qui touchât au merveilleux.

Telle fut, pour ne citer qu'un exemple, la vertu de saint Louis, vertu émînente, doublée d'un grand sens pratique, mais dépourvue de toute marque tendant à faire supposer une autre intervention que celle de la grâce ordinaire agissant sur une nature d'élite. Or saint Henri produit sur son historien Thietmar le même effet que saint Louis sur le sirê de Joinville. C'est pour l'écrivain un noble prince, homme de grande piété, tout entier au gouvernement de son royaume, dévoué serviteur de Dieu et de l'Église, mais en qui peut-être il n'a jamais soupçonné le saint.

Observons enfin que le miracle ne se rencontre guère dans la vie des saints rois. Nous n'en reconnaissons aucune trace authentique dans l'histoire de saint Henri. La raison en est aisée k démêler.

Quand Dieu tire un homme du milieu social ordinaire pour lui confier une mission spéciale, en vue du bien de son Église ou de l'humanité, il accrédite son envové en lui mettant en main le pouvoir de commander à la nature. Mais un roî dispose déjà de la puissance souveraine; il lui est aisé de s'en servir pour assurer le triomphe de ses volontés, sans que Dieu lui prête une autre assistance que celle de son ordinaire Providence.

Aussi la vie de saint Henri se présente-t-elle à nous sans aucune apparence de surnaturel ni même de surhumain. La vertu s'y maintient à une grande hauteur, sans offrir aux regards ces gigantesques sommets qu'on s'attendrait à y rencontrer. Les contemporains ont pu s'y tromper, pareils aux voyageurs qui, après avoir lentement gravi les

cols des montagnes ou les rampes des hautes vallées, mesurent d'un œil moins étonné les masses gigantesques qui se dressent au-dessus de leurs têtes. Les pics n'ont rien perdu de leur sublimité, c'est le spectateur qui s'est élevé peu à peu sur leurs flancs et les a regardés de trop près pour juger de ieur effrayante altitude. Au premier coup d'œil jeté sur la vie d'un saint Henri ou d'un saint Louis, on éprouve une impression analogue. C'est seulement à la réflexion et par comparaison qu'on mesure l'altitude morale à laquelle se sont tenues ces royales existences. On s'aperçoit alors combien elles sont singulièrement élevées au-dessus du terre à terre des vertus humaines et même des vertus qu'on admire chez les meilleurs souverains.

A cette élévation et à cette merveilleuse harmonie de contours, on reconnaît aisément l'œuvre de la grâce divine, qui a été en définitive l'inspiratrice et le soutien de ces vies si vertueuses. Rien de violent ni de heurté dans ses effets, de telle sorte que le saint roi puisse servir d'exemple, sans cependant décourager aucune bonne volonté. Pour arriver à produire ce chef-d'œuvre, la grâce a d'ailleurs réclamé le concours de l'énergie humaine; et, quelque grande qu'ait été sa part, elle a respecté celle qui revenait à la libre action du saint, action qui a fait le mérite de l'homme et l'a rendu capable de montrer la voie à ses semblables.

Aussi l'historien Thietmar résume-t-il admirablement la vie de saint Henri en ces deux mots : « Notre roi, bien qu'étant homme, eut le zèle de Dieu, mais il ne posséda cette bonté que par un don du ciel. »

Ce zèle de Dieu fit de lui un admirable pasteur

des peuples. On peut dire que sa religion se manifesta moins encore par ses actes de piété que par son courage et sa constance dans l'accomplissement de ses devoirs de souverain, courage et constance d'autant plus dignes de remarque que le samt roi n'avait qu'une santé assez débile et qu'il fut souvent arrêté par la maladie.

La bibliothèque de Bamberg conserve un manuscrit d'un diacre nommé Bébo, probablement attaché a cette église. Il y a copié, à l'intention du prince qui les avait sans doute demandés, les commentaires de saint Jérôme sur Isaïe et les huit derniers livres des Morales de saint Grégoire le Grand. En adressant son manuscrit à Henri, vers I02I, Bébo ne craint pas de lui dire dans sa lettre d'envoi : « Mon affection est vivement émue de ce que vous ne craignez pas d'exposer votre vie à toutes sortes de périls, et que vous allez demander à la guerre des victoires que parfois vous remporteriez plus facilement à l'aide d'une lente patience. Cependant petits et grands nous rendons ensemble grâces à Dieu de ce qu'en sacrifiant votre repos à celui de l'Etat, vous avez glorieusement terrassé vos ennemis avec un courage persévérant. Votre volonté se montre forte et inflexible dans son zèle pour la justice; toutefois la force elle-même doit être tempérée par la prudence. » Et le bon diacre se met à expliquer à l'empereur les sept dons du SainV-Esprit.

Puis il entremêle des vers à sa prose, et félicite Henri de ce qu'il déteste les brigands et ne cesse d'infliger le châtiment mérité à ces ravageurs qui terrorisent les peuples par leurs violences. Il ajoute :

(( Combien qui ont le cœur du loup et qui, sous l'empire de la crainte que vous leur inspirez, se font un visage de brebis ! S'ils n'avaient peur du maître, quelle ne serait pas leur audace à eux qui vénèrent le mal à l'égal du bien ! Aussi ceux qui aiment la paix ont-ils raison de vous souhaiter heureuse vie et prospérité pour de longs jours. Ce sont les meilleurs qui font pour vous les vœux les plus ardents. » Ne sent- on pas dans ces paroles la reconnaissance des petits et des faibles, proie ordinaire des puissants et des violents, rassurés par la vigilance du souverain? Ces quelques mots en disent long sur lès brutalités qui profitaient de toute occasion pour s'exercer au détriment du pauvre peuple, dans un milieu où les instincts de la barbarie native restaient encore si vivaces. La fermeté du souverain contenait les appétits farouches et bridait les passions furieuses d'hommes trop souvent sans scrupules. Mieux encore que son père, l'empereur Henri eût mérité d'être appelé le « père de son peuple » , si ses vertus ne lui eussent tenu en réserve un titre plus glorieux.

Il nous reste h indiquer un des traits les plus caractéristiques de la sainteté et de la mission de l'empereur Henri.

Son épouse Cunégonde marcha dans la même voie que lui et fut une sainte. Il est assez difficile de déterminer dans quelle mesure Henri contribua à la sainteté de sa compagne. Quelques chroniqueurs de l'époque ne ménagent guère Cunégonde. Aies en croire, elle aurait sacrifié plus que de raison aux pensées ambitieuses et ne se serait pas abstenue de travailler par tous les moyens, et même par les

apparences d'une piété de commande, à sa propre élévation et à celle de sa famille. Ces insinuations sont à mépriser. Elles reposent uniquement sur la conduite inconséquente et turbulente des trois frères de l'impératrice. A y regarder de près, on ne remarque aucune démarche compromettante de la part d'une femme placée dans une situation aussi délicate que la sienne, entre des frères rebelles au souverain et un époux qu'elle chérissait, mais qu'elle ne pouvait ni blâmer ni empêcher totalement d'obéir à son devoir de justicier. Cunégonde, sans rien sacrifier de son devoir, s'employa à adoucir les heurts et finit par amener à composition ceux dont la révolte l'avait fait si longtemps souffrir.

Mais ce qui pour nous est le plus digne d'attention, c'est le vœu que firent les deux époux de sanctifier leur mariage par la pratique d'une des plus sublimes vertus évangéliques. En passant sur la terre, la sainte Vierge et saint Joseph, qui s'aimèrent comme jamais époux ne firent ici-bas, ont laissé une trace lumineuse que de rares privilégiés ont été appelés à suivre de loin. Comme eux vécurent dans le mariage saint Imre ou Emeric, fils de saint Etienne de Hongrie et par conséquent neveu de saint Henri, et sa jeune épouse Odile, saint Edouard d'Angleterre et son épouse Edithe, contemporains des précédents, au quatorzième siècle saint Elzéar et sainte Delphine, au quinzième la bienheureuse Jeanne de Maillé et son époux Robert de Sillé, et d'autres encore dont l'Eglise a conservé les noms avec vénération ou dont Dieu seul a connu le généreux renoncement. 11 convenait que toutes les vertus écloses dans la bienheureuse famille de Na-

zareth, sous le vivifiant regard du Maître divin, eussent dans le monde chrétien leurs imitateurs.

Sans doute, la plupart des hommes ne comprennent rien à cet héroïsme de vertu, parce qu'ils ne connaissent pas la source de grâce à laquelle il s'alimente. Us trouvent étrange ce renoncement aux joies les plus légitimes et ne seraient même pas éloignés de croire que les rares époux qui s'entendent pour le pratiquer à l'honneur de Dieu manquent à leur devoir. Le chrétien intelligent n'a pas de ces naïfs étonnements; il sait que rien n'excède la puissance divine, que l'Esprit souffle où il veut et que la grâce a des énergies capables d'élever la nature à une incomparable hauteur.

. On a contesté à saint Henri et à sainte Cunégonde l'honneur d'avoir atteint ce sommet où l'homme se rencontre avec l'ange. Les chroniqueurs du onzième siècle, dit-on, n'en disent mot. Bien plus, dans les actes de la fondation de Bamberg, Henri déclare lui-même que « n'ayant pas l'espoir d'avoir quelqu'un de sa race pour lui succéder, il choisit le Christ pour son héritier ». Mais les historiens contemporains du saint auraient-ils pu parler? Le plus complet de tous, Thietmar, évêque de Mersebourg, mourut six ans avant saint Henri. De l'œuvre d'Adalbold, évêque d'Utrecht, nous ne possédons qu'un fragment. Les autres annalistes de l'époque, fort succincts du reste, ne mentionnent guère que les événements extérieurs. Leur silence sur le point en question s'explique d'autant plus naturellement que saint Henri n'était pas homme à faire parade de sa vertu et a mettre tout venant dans la confidence de sa conduite. Il y avait là ce « secret

du roi qu'il est bon de cacher », comme parle la Sainte Ecriture. La manière dont le prince en fait mention dans l'acte de Bamberg est assez discrète pour ne rien révéler du motif supérieur qui lui avait dicté sa résolution.

Mais parla suite, pour l'édification de l'Eglise, le mystère fut révélé, soit que, comme le veulent quelques récits, Henri s'en soit ouvert à son lit de mort, soit que le dépositaire des secrets de sa conscience ou que sainte Cunégonde elle-même aient parlé, à la gloire du saint. Dès la fin du onzième siècle, Léon, cardinal d'Ostie, consigne le fait dans la Chronique du Mont-Cassin. D'autres écrivains le mentionnent ensuite. Le martyrologe d'Usuard, de l'édition de Cologne, fournit l'explication très sensée de la révélation succédant au silence. « Les deux époux, dit-il, tinrent leur vœu caché, et ils y demeurèrent fidèles jusqu'à la fin de leur vie sans jamais en parler. » Enfin, dans la bulle de canonisation, le pape Eugène III déclare, en 1 145, qu'une enquête sérieuse a été faite par des juges compétents sur la vie du roi Henri. Il le loue d'avoir vécu moins en empereur qu'en religieux et d'avoir sanctifié son légitime mariage par une chasteté conservée intacte jusqu'à la fin de sa vie. Après ces témoignages'autorisés, est-il raisonnablement permis de douter? Les contemporains ne pouvaient soupçonner cet héroïsme de vertu chez le saint; c'est seulement à distance qu'on put en juger, quand la mort du pieux empereur permit de révéler au grand jour un secret dont après tout il était le maître absolu et qu'aucune raison ne le portait à divulguer de son vivant.

Jetons maintenant un rapide coup d'œil sur la so-

ciété au milieu de laquelle eut à vivre saint Henri ; nous n'aurons pas de peine à discerner la raison d'être du sublime renoncement auquel il s'est voué. Une effrayante corruption de mœurs rongeait cette malheureuse société des dixième et onzième siècles. La foi demeurait vivace, témoins ces seigneurs d'Allemagne et d'Italie qui, après une vie de brigandages et de révoltes, s'en allaient expier leur passé dans l'austère pénitence du cloître. Mais chez ces peuples de race germaine, dont la civilisation chrétienne n'avait encore que superficiellement discipliné le caractère, les plus saintes règles de la morale ne tenaient pas devant les sommations de la passion. Faut-il le dire? Le clergé luimême, qui pourtant comptait tant de saints évêques, était profondément atteint. Des clercs, des moines, parfois des prélats donnaient l'exemple du scandale. Les lois ecclésiastiques, renouvelées dans les conciles de Pavie et de Goslar, assidûment et sévèrement rappelées dans toutes les assemblées synodales, sont un triste indice du mal. Elles menacent des peines canoniques, particulièrement de la déposition, les évêques et les clercs qui déshonoraient l'Église et scandalisaient les peuples par l'indignité de leurs mœurs. Les récits de l'époque en révèlent encore plus long, sur ce triste sujet, que ne font supposer les textes législatifs.

Or, si la mission de saint Henri fut de promouvoir le règne de Dieu dans son empire, la plus pressante de ses obligations n'allait-elle pas à réformer ceux-là mêmes qui doivent aux- peuples l'exemple encore plus que la leçon? Un prince de moralité irréprochable eût pu entreprendre cette

œuvre. Mais combien les efforts du réformateur auront-ils plus d'efficacité surnaturelle, si luimême , fidèle au précepte rigoureux, il embrasse ce que le conseil a de plus héroïque ? Quelle sagesse , quelle souveraine délicatesse dans la conduite de Dieu , qui choisit un empereur pour travailler à la réforme de Tordre sacerdotal, mais qui confère à cet homme la grâce angélique dont il ne peut souffrir que soient dépourvus les ministres de son autel? Et de quel poids seront pour la postérité les exemples de saint Henri, quand on saura que luimême il pratiquait en secret plus de vertus qu'il n'en réclamait de ses sujets les plus qualifiés, et que ce prince laïque, qui se permettait de rappeler aux clercs leurs obligations sacrées, avait commencé par se donner à lui-même le droit de leur parler haut?

On ne saurait méconnaître la parfaite harmonie qu'il a plu à la divine Providence de ménager entre la haute mission assignée à saint Henri, la grâce qui lui a été départie pour y suffire et le noble usage que le saint a su faire de cette grâce. L'Eglise a donc bien raison de nous montrer saint Henri « prévenu par les grâces les plus abondantes et foulant aux pieds les attraits du siècle » , puis de nous faire demander à Dieu que nous sachions, « à son exemple , nous détourner des séductions de ce monde, afin d'arriver à lui avec des âmes pures » .

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