‹ Saint HenriChapitre 2 sur 10 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'enfant

On compte assez peu de saints parmi les rois. Le pouvoir suprême ménage aux passions du cœur humain toutes les facilités et leur prépare toutes les indulgences de la part des contemporains. Pour s'affranchir de leur tyrannie, il faut au prince une volonté singulièrement énergique, et à cette volonté elle-même il faut des grâces divines d'une exceptionnelle puissance.

L'Eglise fait une gloire aux saints rois d'avoir « triomphé des enchantements du siècle » et « préféré le royaume du ciel à celui de la terre ». Une vingtaine de privilégiés h peine ont réussi à faire briller au-dessus de leur couronne royale l'auréole de la sainteté, et telles ont été pour ces hommes les difficultés à surmonter afin de devenir des saints dans la place qu'ils occupaient, que leur nombre, si faible qu'il paraisse, est encore un titre de gloire pour l'humanité.

C'est au sixième siècle seulement que des noms de rois forcent l'entrée du martyrologe. Le royaume de Bourgogne a l'honneur de fournir les deux premiers, saint Sigismond et saint Contran. A la même époque, saint Herménégilde meurt martyr sur Tordre de son père, roi arien des Wisigoths. Le siècle suivant est édifié par les vertus des saints Éthelbert, roi de Kent, Sigisbert et Dagobert II, rois d'Austrasie, Judicaëlet Josse, rois de Bretagne. Au huitième siècle, le litre de saint n'est accordé qu'à un roi de Saxe, saint Richard. Trois martyrs viennent ensuite, saint Edmond, roi d'Angleterre, et saint Salomon, roi de Bretagne, au neuvième siècle ; saint Edmond II, roi d'Angleterre, au dixième.

Alors parait saint Henri, qui gouverne un grand empire pendant le premier quart du onzième siècle. Son beau-frère, saint Etienne, règne en Hongrie dans le même temps, et le onzième siècle doit encore être témoin des vertus de saint Edouard III d'Angleterre, de saint Ladislas de Hongrie et de saint Canut, roi de Danemark et martyr. Au douzième, saint Eric règne en Suède. Enfin, au treizième, après saint Ferdinand III, roi de Castille, saint Louis, roi de France, vient clore la glorieuse mais trop courte liste des saints rois, comme si Dieu renonçait à montrer au monde un type plus parfait des vertus chrétiennes unies aux vertus royales.

Saint Henri occupe dignement son rang au milieu de ces saints rois. Habile à se conduire lui-même, dans un temps et dans un empire où les passions et les appétits tenaient souvent lieu de principes, il

sut trouver le secret de sa force là même où les politiques sont le moins tentés de le chercher. Sa vie est une belle démonstration de cette vérité formulée par saint Paul, que « la piété est utile à tout, et qu'elle autorise à tout espérer dans la vié présente et dans la vie future ». Nous le verrons constamment aux prises avec les difficultés. Il eut à gouverner une nation composée de peuples divers, tenant encore par bien des côtés à la barbarie de leurs ancêtres, rivaux les uns des autres, formant de petits États mal soudés ensemble, défendant au jour le jour leur unité instable contre les incursions d'autres peuples qui les harcelaient sans cesse le long de frontières mal définies. Au sein de cet empire s'agitait une féodalité orgueilleuse, brutale, impatiente du joug commun, toujours prête à la révolte et parfois à la trahison. Enfin, comme pour compliquer à plaisir la situation, les prédécesseurs de saint Henri, obéissant à une ambition imprévoyante, avaient rattaché à leur couronne le royaume d'Italie, qui ne pouvait qu'embarrasser la marche de l'Allemagne vers ses destinées providentielles.

Il ne fallait pas une âme timide pour revendiquer le pouvoir souverain dans de telles conditions, ni une âme vulgaire pour l'exercer dignement. Henri régna et travailla au bien de ses sujets, sinon avec autant d'éclat que certains autres princes, du moins avec la prudence et l'habileté d'un honnête homme et, qui mieux est, avec le dévouement d'un grand chrétien,

A. la fin du dixième siècle, l'Allemagne se composait d'un certain nombre de duchés reproduisant à peu près les anciennes divisions des comtés ca-

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rolingiens, tels qu'ils existaient sous les successeurs immédiats de Charlemagne. Au nord, le duché de Saxe occupait la région qui s'étend entre l'Elbe et le cours inférieur du Rhin, avec Magdebourg pour ville principale. Il était flanqué d'un côté par la Frise, le long de la mer du Nord, sur l'emplacement des Pays-Bas actuels, avec Utrecht pour commander le pays, et de l'autre par la marche de Slavie. On donnait le nom de marches à des territoires militaires qui formaient la frontière de l'empire, et dont les limites flottantes avançaient ou reculaient, suivant la fortune des combats engagés avec des voisins turbulents.

Le duché de Bavière était assis sur le plateau qu'arrose le cours supérieur du Danube. On y remarquait les villes importantes de Salzbourg, Passau, Ratisbonne et plus tard Bamberg. Il avait pour limitrophes, à l'est, les marches de Carinthie et d'Autriche, qui le séparaient de la Hongrie ; au nord-est, le duché de Bohême, enfermé dans sa ceinture de montagnes et confinant lui-même a la Pologne ; enfin à l'ouest, les deux duchés de Franconie orientale et occidentale, avec les villes principales de Wurtzbourg, Worms et Mayence, et le duché d'Alemanie, qui entourait le lac de Constance et comprenait l'Alsace.

L'Allemagne se complétait au sud par le petit duché de Carinthie, les marches d'Aquilée et de Vérone et la Lombardie, qui la mettaient en communication avec les provinces italiennes, et a l'ouest, par les deux duchés de Basse et Haute-Lorraine. La Basse-Lorraine occupait une bonne partie de la Belgique actuelle, des deux côtés du cours inférieur

de la Meuse, enfermant dans ses limites les villes de Cologne, Aix-la-Chapelle, Liège, Nimègue, Louvain et Cambrai. La Haute-Lorraine se composait des territoires arrosés par la Meurthe, la Moselle et le cours supérieur de la Meuse. Trêves, Metz, Verdun, Toul, Epinal en étaient les principaux centres. Les deux Lorraines rencontraient à Touest les frontières du royaume de France, et au sud celles du royaume de Bourgogne qui, de Marseille à Baie, occupait la large bande de pays délimitée d'un côté par le Rhône et la Saône, de Taulre par les hauts sommets des Alpes.

Le vaste empire comprenait ainsi la majeure partie de T Allemagne actuelle, la Belgique, les Pays-Bas, presque toute la Suisse, et quelques provinces de la France et de l'Italie d'aujourd'hui. Saint Henri eut donc à gouverner des pays que les révolutions historiques et les affinités ethniques rattachèrent par la suite au domaine d'autres souverains, et dont certaines portions sont devenues des territoires français ou des Etats de lang'ue française.

Il s'en faut de beaucoup que ces duchés réunis sous une même autorité politique formassent un tout homogène. La fusion des populations s'opérait d'autant plus lentement que le pouvoir central avait moins d'action sur l'ensemble de la nation. Du reste, la Germanie proprement dite, détachée du vaste empire de Charlemagne, ne constituait un royaume séparé que depuis le traité de Verdun, qui l'avait attribuée, en 843, à Louis le Germanique, troisième fils de Louis le Débonnaire. Jusqu'en 911, des princes carolingiens, Arnulf de Carinthie et Louis l'Enfant, y exercèrent la souveraineté. Après

la mort de ce dernier, on convint de recourir à l'élection pour la désignation du roi.

Conrad!, duc de Franconie, obtint le premier les suffrages. Henri I l'Oiseleur, duc de Saxe, lui succéda, et sa maison fournit à l'Allemagne cinq souverains consécutifs. Son fils, Otton I, surnommé le Grand, remporta de grandes victoires sur toutes ses frontières. L'idée lui vint de ressusciter à son profit Tempire de Charlemagne. Or, l'un des plus beaux joyaux de cet empire, l'Italie, gouvernée d'abord par des carolingiens, végétait dans l'anarchie depuis la disparition du dernier de ces princes, Louis II, mort en 8^5 . Les révolutions incessantes y mettaient même en grand péril l'indépendance du successeur de saint Pierre.

Otton I crut le moment favorable pour intervenir. Il passa en Italie avec son armée, s'avança jusqu'à Pavie, où il séjourna quelque temps, mais ne se sentit pas en état de pousser jusqu'à Rome. Une mémorable victoire qu'il remporta quelques années plus tard sur les Hongrois, dans les plaines du Lechield, ayant fortifié sa situation, il franchit de nouveau les Alpes, en 961, chassa devant lui les troupes de Bérenger le Jeune, le dernier prétendant italien, et fit son entrée dans Rome en janvier 962. Le 2 février, il fut sacré empereur et solennellement couronné par le pape Jean XII. Le saint empire romain germanique était fondé.

Dès lors Otton et ses successeurs revendiquèrent sur le patrimoine de saint Pierre les droits de suzeraineté que Charlemagne avait jadis exercés, et ils se considérèrent comme les souverains du reste de d'Italie. Mais leur domination y fut ton-

jours assez mal assise. Le temps viendra même où leurs prétentions seront aussi funestes à euxmêmes que menaçantes pour TÉglise. Quant à ritalie, toujours inquiète et versatile, elle n'acceptera la souveraineté étrangère que dans la mesure où celle-ci sera effective. Otton le Grand lui-même dut redescendre plusieurs fois dans la péninsule pour y faire prévaloir une autorité qui était régulièrement méconnue dès que l'armée allemande disparaissait à l'horizon. Pour assurer la stabilité de son œuvre, Otton fit sacrer son fils aîné, Otton II, par le pape Jean XIII. La cérémonie eut lieu dans la nuit de Noël de Tan 967. C'est en cette même nuit qu'un siècle et demi plus tôt le pape Léon III avait couronné Charlemagne empereur des Romains. On cherchait, par cette coïncidence, à rattacher le nouvel ordre de choses à l'ancien. Cinq ans plus tard, Jean XIII bénit le mariage du jeune prince avec la princesse grecque, Théophano, fille de l'empereur d'Orient, Romanus II. Le 7 mai 973, Otton le Grand mourut, laissant l'empire à un fils qui n'avait que dix- huit ans, mais ne manquait ni d'habileté ni de courage.

Or, la veille même de la mort du grand Otton, naissait saint Henri, dont nous allons voir le père mêlé aux événements du règne d'Otton II.

Le grand-père du saint, qui se nommait aussi Henri, était un fils du deuxième roi d'Allemagne, Henri l'Oiseleur. Bien qu'ayant pris parti, par folle ambition, dans plusieurs révoltes contre l'autorité de son frère, Otton le Grand, il avait été nommé, par ce dernier, duc de Bavière, en dépit

des droits que les comtes de cette province prétendaient avoir a l'élection de leur prince. Pour atténuer le mécontentement des Bavarois, peu flattés d'ailleurs de voir à la tête de leur duché un seigneur dont la famille était originaire d'un duché rival, la Saxe, l'empereur maria son frère à la princesse Juditta, fille d'Arnulf, l'un des précédents ducs de Bavière.

A la mort du duc Henri I, Otton lui donna pour successeur son jeune fils, Henri H, âgé seulement de quatre ou cinq ans, au nom duquel Juditta gouverna le duché avec douceur et prudence. En grandissant, le jeune prince, futur père de notre saint, sentit germer dans son cœur la fiévreuse ambition qui avait agité presque toute la vie du duc Henri I. Cette ambition n'allait à rien moins qu'à la conquête de la royauté, élective en droit, et par conséquent aisément accessible, lui semblait-il, à un seigneur aussi qualifié que le duc de Bavière. Mais tout ce qu'il réussit à gagner fut le surnom de Querelleur, trop bien justifié par les longues intrigues auxquelles il se livra, aux dépens de son propre repos et de la tranquillité du royaume.

A vrai dire, ce fut le jeune empereur Otton H qui commença les hostilités. Se doutant, sans jugement trop téméraire, des visées de son remuant cousin, il l'invita à célébrer avec lui à Grona les fêtes de Pâques de l'année 974» ^t là le fit saisir puis enfermer à Ingelheim, non loin de Mayence. Henri réussit à s'échapper deux ans après, revint en Bavière et n'hésita plus à poursuivre ouvertement la réalisation de ses projets. Use laissa même

couronner roi dans l'église de Sainl-Emmeran, à Ratisbonne, par l'évêque Abraham, l'un de ses plus chauds partisans. Olton se hâta de marcher contre lui, transféra le duché de Bavière à son propre neveu, Otton de Souabe, traduisit Henri en jugement, le fit condamner à l'exil et le confia à la surveillance de Poppo, évêque d'Utrecht.

Rassuré de ce côté, l'empereur Otton II passa en Italie pour y rétablir l'ordre continuellement troublé par les factions. Il se rencontra à Ravenne avec le Pape Benoît VII, l'accompagna à Rome, et de là, mena son armée contre les Sarrasins, qui commençaient à passer de Sicile dans la basse Italie. L'expédition ne fut pas heureuse. L'empereur essuya une défaite en Calabre et n'échappa lui-même qu'à grand peine à la mort. Mais, loin de désespérer, il assembla une diète à Vérone pour aviser aux moyens de conjurer le péril et préparer une nouvelle expédition. Un grand nombre de seigneurs de l'empire assistaient à la diète; il en profita pour faire assurer sa succession éventuelle à son fils, Otton III, âgé seulement de trois ans, qu'il mit sous la conduite de Willigis, archevêque de Mayence, et de Jean, archevêque de Ra venue. Le duc de Bavière, Otton de Souabe, venait de mourir; il désigna, pour prendre sa place, Henri le Jeune, fils d'un duc Berthold qui avait été à la tête du duché avant le père du Querelleur.

Otton II repartit ensuite pour Rome, où il succomba à un mal inopiné, le 7 décembre 983.

A la nouvelle de cette mort, l'évêque d'Utrecht, Poppo, rendit la liberté au duc Henri. Celui-ci se

rendit aussitôt à Cologne auprès de Tarchevêque Warin, auquel Willigis et Jean avaient confié l'éducation du jeune Otton III, conformément aux instructions du défunt empereur. En sa qualité de cousin de l'enfant, le duc réclama le droit d'être son tuteur. Le prélat lui remit le jeune prince sans difficulté, dans la pensée sans doute qu'un duc allemand serait plus capable que sa mère, la princesse grecque Théophano, de lui procurer une éducation nationale.

Maître de l'enfant, Henri se mit à parcourir avec lui le royaume, se laissant appeler roi luimême, s'assurant des partisans, mais aussi suscitant à ses ambitieux projets de redoutables adversaires, entre autres le duc de Saxe, Bernhard. Pour éviter de se heurter à ce puissant antagoniste, il se replia sur la Bavière dont il avait été duc. Les évêques et quelques comtes y prirent parti pour lui. Néanmoins, poursuivi par les autres seigneurs, il dut prendre l'engagement de leur remettre le roi à un jour fixé. La parole donnée ne l'empêcha pourtant pas de tenter de nouveaux eflForts pour la réalisation de ses plans. Il passa en Bohême, où le duc Boleslav mit une petite armée a sa disposition, et il redescendit du côté de l'Elbe. Mais bientôt il se vit en face d'adversaires très supérieurs en forces. Il se résigna alors à leur envoyer l'archevêque de Magdebourg, Giseler, pour négocier un arrangement définitif, et promit à nouveau de remettre l'enfant et de renoncer à toutes les places qu'il occupait, à l'exception de Mersebourg, Walbek et Frohla.

Une imposante assemblée fut convoquée à

Rohrheim pour y recevoir la soumission du duc et assurer enfin la paix intérieure du royaume. On y vit paraître les deux impératrices Adélaïde et Théophano, veuves d'Otton le Grandet d'Otton II, Conrad, roi de Bourgogne et frère d'Adélaïde, Béatrix, nièce d'Otton le Grand et sœur de Hugues Capet, et la plupart des seigneurs allemands. Le duc Henri remit le jeune roi a sa mère et à son aïeule, et ce fut cette dernière qui fut chargée de son éducation. Le Querelleur jura solennellement fidélité et dévouement à Otton III, et l'assemblée lui rendit le duché de Bavière, dont Henri le Jeune n'avait guère eu que la possession nominale. Ce dernier reçut en compensation la charge eflFective de margrave. Les membres de l'assemblée se rendirent ensuite presque tous au monastère de Quedlinbourg , en Saxe, où les solennités de Pâques de Tannée 985 furent célébrées comme des fêtes de réconciliation et d'union nationale. La suite des événements montra que cette fois le duc Henri avait pris son serment au sérieux.

A sa loyale soumission ne contribua pas peu la princesse Gisèle, fille que le roi de Bourgogne avait eue d'un premier mariage et qui était devenue l'épouse du duc Henri au temps d'Otton le Grand. Gisèle, bonne, pieuse et patiente, s'était confinée dans une triste solitude à Mersebourg, pendant que son mari courait les aventures. Quand l'insuccès de ses tentatives amena ce dernier à renoncer à des projets irréalisables, la douce Gisèle inclina son cœur à la soumission, lui offrit au foyer domestique un bonheur que n'aurait pu lui procurer le

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succès de ses folles entreprises, et contribua à réveiller dans son âme le double sentiment de la crainte de Dieu et du dévouement à la patrie. Une femme intelligente et bonne excelle à panser les plaies qu'ont faites au cœur d'un époux les combats de la vie; son aflFectueuse tendresse est un baume réparateur qui enlève jusqu'au souvenir des plus amères déceptions. Le duc Henri en fit l'heureuse expérience. Renonçant franchement à toutes ses prétentions à la couronne royale , il vécut désormais tranquille au milieu de ses Bavarois. On le vit consacrer tous ses efforts à la bonne administration de son duché, racheter ses fautes par d'abondantes aumônes, combler de ses faveurs et de ses munificences les évèchés et les monastères, assurer la paix et la prospérité à toute la Bavière, prendre souci des hommes des champs et des ouvriers des villes, se comporter de telle sorte, en un mot, que le Querelleur d'autrefois devint dans l'esprit du peuple Henri le Pacifique et le Père de la patrie.

Le premier enfant d'Henri et de Gisèle fut appelé Henri, comme son père et son grand-père. Il naquit le 6 mai 978, on ne sait trop en quel endroit du royaume. La vie agitée que menait à cette époque le duc Henri entraînait sans doute de fréquents déplacements. Il est assez probable cependant que les deux époux jouissaient alors de l'hospitalité de leur vieil ami, l'évèque de Ratisbonne, Abraham. L'enfant dut passer auprès de ce prélat les toutes premières années de sa vie, car plus tard il se souvenait avec reconnaissance du bon évèque sous le toit duquel ses parents avaient

trouvé le confort désirable et un accueil tout paternel.

De bonne heure, Gisèle eut à se préoccuper de l'éducation de son jeune fils ; celui-ci atteignait à peine sa deuxième année quand son père fut jeté en prison par Otton II. A la mère seule incombait donc le soin de Télever et au besoin de le défendre. L'empereur ne manquait pas de bonnes raisons pour voir d'un assez mauvais œil la famille de son cousin. Après avoir réduit le père h l'impuissance, ne chercherait-il pas à prendre des mesures préventives contre l'ambition présumable du fils? Gisèle se rendit compte du danger qui pouvait un jour menacer son jeune enfant. Elle s'y prit habilement pour écarter toute appréhension de l'esprit d'Otton II et en même temps désarmer son courroux. Elle mena son fils au monastère d'Hildesheim, en Saxe, et promit de le vouer à la vie des chanoines réguliers. Ainsi dirigé officiellement vers la carrière religieuse, le jeune Henri pouvait grandir en sûreté ; grâce à la vocation que lui prêtait pour le moment la prudence de sa mère, il cessait de porter ombrage à son puissant cousin.

En fait, Hildesheim était un lieu bien choisi pour l'éducation d'un enfant appelé a jouer un jour, selon toute apparence, un rôle important dans le pays qui l'avait vu naître. L'évèque de la ville était alors Othw^in qui, durant son séjour en Italie, avait rassemblé à grands frais des copies d'ouvrages utiles à l'instruction des clercs. La cathédrale d'Hildesheim était ainsi devenue un centre d'études où se formèrent plusieurs des hommes les plus

distingués de l'époque. Henri y apprit à lire et à penser. Le commerce quotidien avec les auteurs sacrés, les biographes des saints, les littérateurs et les philosophes de marque, commença à lui imprimer ce tour d'esprit, ce sens des choses de l'Église, cette largeur et cette modération d'idées qui l'aideront si puissamment dans la suite à s'acquitter avec honneur de son métier de roi.

Il importait toutefois que l'éducation du jeune prince s'achevât en Bavière, dans le duché que son père avait gouverné et à la tête duquel on espérait bien le voir lui-même un jour. Comment les Bavarois auraient-ils eu quelque sympathie pour un prince élevé loin d'eux et demeuré comme étranger à leur province? D'ailleurs, avec le temps, la famille s'était accrue. Après Henri, un autre fils, Bruno, puis deux filles, Gisèle et Brigitte, avaient apporté la joie au foyer domestique. Les parents, sans doute après leur retour dans le duché de Bavière, confièrent les deux aînés à l'évêque de Ratisbonne, Wolfgang, successeur d'Abraham.

Wolfgang, n'était pas un prélat ordinaire. Il menait la vie d'un saint et en reçut le titre après sa mort. Né en Alemanie, de parents d'une condition moyenne, il avait étudié au monastère de Reichenau, sur le bord du lac de Constance. De là, il passa à Wurtzbourg pour y compléter son instruction auprès d'un maître amené d'Italie par Otlon le Grand. Il devint ensuite doyen des clercs de Trêves et écolâtre de la cathédrale, sous l'épiscopat d'un de ses anciens condisciples, nommé Henri, qui, avant de succomber à une mort prématurée, eut soin de le recommander à l'empe-

reur. Son goût pour la vîe monacale le conduisit alors à Einsiedeln, où il reçut le sacerdoce des mains de saint Udalrich, évêque d'A.ugsbourg. En 971, on l'envoya en mission chez les Hongrois, pour travailler avec quelques compagnons a la conversion de ce peuple, encore presque tout entier païen.

Wolfgang s'acquitta de ce ministère avec un zèle tout apostolique. Il conquit à la foi de Jésus- Christ un grand nombre de néophytes. Sa mission le mit bientôt en rapport avec Pilgrim, évéque de Passau, qui lui aussi se consacrait activement à la propagation de l'Évangile en Hongrie. Pilgrim avait l'esprit large et le cœur animé d'un grand amour du bien. Au lieu de voir un rival dans le missionnaire d'Einsiedeln, il reconnut en lui un homme de Dieu, enrichi de dons extraordinaires et appelé à marquer glorieusement dans l'Église. A la mort de l'évêque de Ratisbonne, Abraham, Pilgrim proposa Wolfgang pour le siège vacant et le jeune empereui* Otton H fit savoir qu'il avait à cœur cette nomination. Wolfgang fut élu.

C'était la première fois, depuis que la maison de Saxe occupait le trône impérial, qu'un évêque né hors de Bavière montait sur le siège de Ratisbonne. Mais le nouvel élu ne tarda guère à gagner le cœur de ses diocésains par sa bonté, son zèle, et la sainteté exemplaire de sa vie. Bien qu'il parlât difficilement, on accourait de tous côtés pour l'entendre. On admirait le dévouement tout paternel avec lequel il veillait sur les écoles de sa cathédrale, visitait ses paroisses, se préoccupait du sort des artisans et songeait aux moyens pratiques

de coloniser la marche d'Autriche, qui séparait la Bavière de la Hongrie.

Wolfgang, accompagné de la petite troupe qu'il avait dû lever sur les terres de son évêché, en sa qualité de seigneur temporel, fit partie de l'armée d'Otton II, quand cet empereur, envahissant le royaume de France, arriva jusqu'aux portes de Paris, dont Hugues Capet lui interdit l'entrée, campa à Montmartre, en novembre 978, et y fit retentir ce formidable alléluia qui n'eut pas le don d'émouvoir les défenseurs de la cité. Lorsqu'à son retour, au passage de l'Aisne débordée, l'armée impériale fut mise en déroute par le roi de France, Lothaire, le saint évoque de Ratisbonne invoqua l'assistance du Seigneur et ne perdit aucun de ses hommes.

Admirablement désintéressé, il sacrifiait tout a la gloire de Dieu et au bien des âmes. Il le montra bien quand il abandonna toute juridiction spirituelle sur le duché de Bohême et renonça aux redevances qu'il en recevait, afin de faciliter l'érection d'un évêché à Prague. A Ratisbonne même, ses prédécesseurs cumulaient abusivement la double charge d'évéques de la ville et d'abbés du monastère bénédictin deSaint-Emmeran. Pour empêcher les religieux de réclamer un abbé régulier, ils toléraient parmi eux d'assez graves dérogations aux règles, spécialement en ce qui concerne la pratique de la pauvreté. Wolfgang appliqua au mal le remède nécessaire en renonçant lui-même à la direction du monastère, et en plaçant à la tête des moines, pour exercer les fonctions et les droits d'abbé, Romuald, qui avait partagé avec lui la confiance

de Tévêque Henri de Wurtzbourg. Il pourvut d'ailleurs l'abbaye de tout ce qu'on pouvait désirer pour l'entretien des moines, des serviteurs et des hôtes, et pour le soulagement des pauvres.

Il entreprit aussi la réforme des deux monastères de femmes qui existaient à Ratisbonne et en fonda même un troisième, celui de Saint-Paul, dans lequel la règle bénédictine fut si parfaitement observée qu'on put en faire le modèle des autres. Ainsi provoquée à Ratisbonne par l'initiative du saint évoque, la réforme se propagea avec succès dans plusieurs abbayes du duché de Bavière.

Tel était l'homme aux mains duquel la Providence allait remettre le jeune Henri. Fervent bénédictin jusque sur le siège épiscopal, saint Wolfgang s'imposait à la vénération de tous par son amour de la vie régulière, sa prédilection pour les choses de Dieu, l'austérité de ses mœurs, son dévouement à toute épreuve au bien de ses semblables et son zèle infatigable pour le salut des âmes. Si l'on songe qu'il avait en même temps une intelligence des plus ouvertes, un esprit des mieux cultivés, on imaginera sans peine quelle influence il dut exercer sur l'âme du prince confié h sa direction. Henri porta toute sa vie la marque de cette vigoureuse empreinte. La discipline bénédictine, largement comprise et pratiquée sans raideur, telle qu'elle lui était apparue dans la personne de Wolfgang, le guida manifestement d'abord dans le gouvernement de lui-même, dans lequel on devrait toujours commencer par réussir avant de s'appliquer à régir les autres, puis dans le gouvernement d'un duché, d'un royaume et d'un empire.

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Ce commerce prolongé avec saint Wolfgang ne fut d'ailleurs pour Henri qu'une première rencontre heureuse au début de tant d'autres que Dieu se plut à lui ménager dans toute la suite de sa vie. Nous le verrons constamment en relations intimes avec des personnages illustres par leur sainteté, et le disciple du saint évêque de Ratisbonne ne paraîtra jamais déplacé à côté d'eux.

A tous les égards qu'on lui témoignait, Wolfgang eût préféré sa chère solitude, loin des princes et des préoccupations de ce monde. Un jour même, il ne put résister à son besoin de vie contemplative et s'éloigna secrètement de son diocèse. On réussit à le retrouver. Les instances qu'on lui fit furent si affectueuses et si pressantes qu'il se résigna à regagner son siège. Dieu lui avait départi une clairvoyance extraordinaire qui parfois confinait à la prophétie. Quand il voyait devant lui les quatre enfants du duc Henri, il prenait plaisir à appeler l'aîné le roi, Bruno l'évêque, Gisèle la reine et Brigitte l'abbesse, saluant ainsi a l'avance l'empereur d'Allemagne, l'évêque d'Augsbourg, la reine de Hongrie et l'abbesse de Saint-Paul de Ratisbonne.

Pour le moment, les quatre enfants grandissaient sous les yeux de leurs parents. Le royaume était d'ailleurs tranquille pendant la minorité d'Otton HL Seul le duché de Saxe avait à se défendre contçe les incursions, parfois désastreuses, des Slaves et des Danois. Le duc Henri vivait en paix en Bavière, tout occupé de rendre son peuple heureux. Une atmosphère de calme et d'universelle sympathie entourait donc toute la famille.

On aimerait à connaître* quelques-uns de ces mille

traits qui nous intéresseraient tant aujourd'hui dans la jeunesse de saint Henri. L'histoire n'en a rien conservé. Nous en sommes réduits à juger du jeune homme d'après ce que nous savons de l'homme fait. Pendant que Wolfgang cultivait son esprit et son cœur, Je duc son père ne manquait pas de lui inculquer une haute idée de son rang. Peut-être m^me éveillait-il dans cette jeune âme quelquesunes des ambitions qui l'avaient transporté luimême. Mais rendu plus sage par ses malheurs et devenu plus apte, avec les années, à juger sainement les choses, il devait mêler les conseils de prudence aux leçons de politique. Du reste, les deux influences du duc et de l'évêque se complétaient et au besoin se faisaient contrepoids. Henri n'était point né pour se confiner dans les douceurs de la vie privée, ni pour vivre dans le cloître, malgré la vocation jadis imaginée par sa mère. Il y avait donc utilité à ce que son père le poussât à l'action, pendant que le sage prélat l'initiait aux habitudes de vertu austère sans lesquelles il n'est pas de prince accompli.

Le 3i octobre 994, saint Wolfgang mourut dans la marche d'Autriche, où l'avaient appelé les intérêts de son diocèse. Quand il se vit dangereusement atteint à Pupping, il institua les pauvres héritiers de tout ce qu'il laissait, se fit transporter dans l'église deSaint-Otmar et y expira saintement devant l'autel. On rapporta son corps à Saint-Emmeran de Ratisbonne.

Le clergé élut à sa place l'un de ses disciples, Tagino, qu'il avait chargé de l'administration de son temporel et auquel il avait prédit son élévation

à une haute dignité. Le duc Henri appuya ce choix, mais Otton ne le ratifia pas et fit nommer au siège vacant Gebhard, son propre chapelain. Celui-ci, doué d'ailleurs de sérieuses qualités, céda un peu trop facilement à ce travers qui pousse certaines natures à prendre le contre-pied de ce qui a été fait par les devanciers. Il afficha un luxe qui étonna les populations, habituées à Taustérité du dernier pontife. Il prétendit même revenir sur les mesures qui avaient été prises, pour assurer l'autonomie du monastère de Saint-Emmeran.

Le duc Henri fut affligé de voir le nouveau prélat s'engager dans cette voie. La mésintelligence s'éleva a un tel degré entre l'évèque et le prince, qu'une diète réunie à Magdebourg, dans l'été de 995, dut régler différentes questions sur lesquelles les deux pouvoirs étaient en désaccord.

De Magdebourg, le duc se rendit en Saxe, au monastère de Gandersheim, dont sa sœur Gerberge était abbesse. Il y tomba malade et, sentant sa fin prochaine, bien qu'il n'eût encore que quarantecinq ans, il fit venir son fils aîné, Henri. Il lui recommanda encore une fois d'être fidèle envers son roi et seigneur et renouvela ses regrets de ne l'avoir pas toujours été lui-même. Puis, lui disant adieu, il ne voulut pas qu'il restât à Gandersheim pour attendre son dernier soupir. Il jugea préférable qu'il retournât en Bavière pour y prendre en main le gouvernement du duché dès que la nouvelle de sa mort y parviendrait, et déjouer ainsi toutes les tentatives qui pourraient être faites pour lui ravir l'héritage paternel. Henri partit donc, la tristesse au cœur, mais témoignant de son amour filial

par un acte de suprême obéissance à la volonté de son père. Celui-ci s'éteignit le 28 août. Ses funérailles furent célébrées à Gandersheim et ses restes inhumés dans Téglise du monastère.

Pour lui succéder, les seigneurs de Bavière élurent son fils aîné. Le père avait tout fait pour préparer cette élection ; elle s'accomplit avec d'autant moins de difficulté que la tendance .à reconnaître des droits héréditaires s'accusait de plus en plus dans un pays où toutes les dignités, au moins en droit, étaient électives. Il restait à obtenir l'agrément d'Otton III. 11 eût été difficile au roi, ou plutôt k ses conseillers, de le refuser sans mécontenter la noblesse bavaroise et susciter une opposition dangereuse. Le choix des électeurs fut donc confirmé et Henri autorisé à prendre possession de la dignité et des domaines de son père. Otton se contenta d'en détacher la Carinthie, pour en faire un duché à part qu'il attribua à Otton de Worms (i).

(i) Pour suivre avec quelque intérêt la vie de saint Henri, toute remplie de voyages et de campagnes militaires, il est à peu près indispensable d'avoir sous les yeux une carte de PAUemagne au onzième siècle, par exemple, la carte n** 23 de V Atlas de Géographie historique de F. Schrader (Hachette, 1896).

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