CHAPITRE II
Henri n'avait que vingt-deux ans quand il devint le duc Henri III de Bavière. Il allait désormais exercer son autorité sur ce peuple qu'avait aimé le père et sur ces seigneurs qui avaient élu le fils.
Ces seigneurs comprenaient des dignitaires ecclésiastiques et laïques. Les premiers, les évèques, étaient nommés dans un synode composé des" chartoines et des prêtres pourvus de charges importantes dans le diocèse. Le duc prenait part à ce synode et y jouissait naturellement d'une influence presque prépondérante. La ratification royale était cependant nécessaire à la validité de l'élection, et plus d'une fois il arriva qu'un candidat déjà élu dut s'effacer devant celui que le roi préférait à tort ou à raison, et que les électeurs ne pouvaient guère se permettre d'écarter. Les évêques exerçaient à la fois la juridiction spirituelle sur tout leur diocèse et les droits seigneuriaux sur les domaines qui dépendaient de leur temporel. Ces droits entraînaient des devoirs parfois assez peu compatibles avec la charge épiscopale, par exemple, celui de lever des hommes de guerre à l'appel
du souverain et de les mener à l'armée au début d'une campagne.
Après les évêques venaient les seigneurs laïques, comtes, à la tête des principautés qui composaient le duché; margraves ou comtes de la frontière, dont le domaine s'étendait sur les limites mêmes du royaume et avait à être défendu contre les étrangers ou accru à leurs dépens; enfin comtes palatins, fonctionnaires permanents institués par Otton le Grand pour veiller dans les duchés aux intérêts du roi.
Le duc tenait ordinairement sa cour à Ratisbonne. Il v réunissait les seigneurs de tout ordre pour le règlement des affaires courantes, l'apaisement des litiges, le maintien de la bonne harmonie entre tous. Le cas échéant, il prenait le commandement des forces militaires du duché. Il exerçait en dernier ressort le pouvoir judiciaire. Enfin il assistait à son rang aux assemblées générales ou diètes que le roi convoquait de temps à autre pour traiter des intérêts supérieurs du pays.
Fidèle aux recommandations paternelles, le jeune duc n'eut vis-a-vis du roi que dévouement et respect. Il le suivit daiis la campagne que les événements l'obligèrent bientôt d'entreprendre en Italie. Depuis la désastreuse défaite d'Otton II, ce malheureux pays était en proie au désordre et à la violence. La famille des Crescenzi, qui faisait espérer aux Romains la résurrection de l'ancienne république, dominait insolemment dans Rome, sans tenir compte de l'autorité pontificale. Jean Crescentius en était même venu à laisser mourir de faim dans une prison le pape Jean XIV, et à
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exercer une humiliante tutelle sur son successeur, Jean XV, qui ne pouvait attendre aucun secours durant la minorité d'Otton III.
Quand celui-ci fut d'âge à écouter les appels qu'on lui adressait d'Italie, il passa les Alpes, dès les premiers mois de 996, et alla célébrer les fêtes de Pâques à Pavie. A Ravenne, où il se rendit ensuite, on apprit que Jean XV venait de mourir. Une ambassade arriva bientôt de Rome pour supplier le roi de venir et lui demander de désigner tout d'abord celui qu'il désirait voir monter sur le siège de saint Pierre. Otton, qui n'avait encore que quinze ans, proposa au choix des électeurs son chapelain, Bruno, âgé seulement de vingt-quatre ans. Ce candidat fut élu sans difficulté et prit le nom de Grégoire V. Pour la première fois, un Allemand devenait pape; mais il faut dire que cet Allemand était petit-fils de Luitgarde, fille d'Otton le Grand, et par conséquent cousin d'Otton III. Celui-ci arriva peu après à Rome et reçut du nouveau pontife la couronne impériale, qui lui conférait le droit de s'appeler désormais l'empereur Otton III.
Malgré sa jeunesse et l'ingérence de l'autorité royale dans son élection, Grégoire V se conduisit en pontife prudent, pieux, charitable et désireux de faire régner en Italie l'ordre et la justice. Mais quand, à l'automne, l'empereur regagna l'Allemagne, probablement rappelé par une invasion des. Slaves, Crescentius, qu'on n'avait pu ni peut-être même osé punir et réduire à l'impuissance, reprit tout son pouvoir a Rome, en chassa Grégoire V et mit un antipape à sa place.
Otton dut redescendre en Italie à la tête d'une forte armée. Il occupa Rome au commencement de Tannée 998 et une sévère répression fut infligée aux révoltés. Crescentius, assiégé et saisi dans le château Saint- Ange, eut la tête tranchée; l'antipape fut mutilé et dégradé.
Dans ces deux expéditions, le duc Henri occupa à l'armée de l'empereur la place que lui assignait sa dignité. Otton lui sut grand gré des services rendus en ces circonstances ; en retour il lui fît présent d'une propriété qu'il possédait dans la marche d'Autriche. Un peu plus tard, à sa demande, il étendit ses largesses à Tagino, dont Henri avait fait son chapelain. Les rapports les plus cordiaux existaient donc entre Otton III et celui qu'il se plaisait à nommer son « très cher cousin » et son « aimable duc ».
C'est vers cette époque que saint Henri contracta mariage. Il choisit son épouse dans une famille d'un rang quelque peu inférieur au sien, guidé sans nul doute par son affection et par le désir de posséder une compagne dont la piété fût en harmonie avec ses propres sentiments. L'élue de son cœur s'appelait Kunigonde ou Cunégonde, fille de Siegfried, comte de Luxembourg, au duché de haute Lorraine, et de Hedwige. Siegfried et Hedw^ige, dont les sentiments religieux s'affirmèrent par de généreuses fondations en faveur des monastères de leur comté, eurent onze enfants, parmi lesquels Cunégonde occupait le sixième rang. Entre les aînés, l'histoire a marqué les noms de Henri, qui fut aux côtés d'Otton III pendant son
séjour en Italie et devint par la suite duc de Ba-
vîèr^, du comte Frédéric, de Théodéric, évêque de Metz, et d'Adalbéron, prévôt de Saint-Paulin de Trêves. Les trois premiers furent des personnages assez remuants, que la haute fortune de leur sœur disposa trop aisément à tout ambitionner, et qui causèrent de très sérieux embarras à leur beaufrère. Parmi les sœurs de Cunégonde, Luitgarde épousa Arnulf, comte de Hollande et de Gand, Eva devint la femme de Gérard, comte d'Alsace, et la plus jeune de la famille, Ermintrude, fut abbesse.
Les sept années durant lesquelles Henri gouverna le duché de Bavière s'écoulèrent sans événements notables dans cette partie de l'Allemagne. L'administration du duc était pacifique et conciliante. On aimait à vivre sous la tutelle d'un tel maître. On souhaitait seulement que le ciel lui envoyât un fils, (( l'espérance du pays, l'effroi des barbares et, du vivant même de son père, le seigneur du duché ». Ainsi s'exprimait un poète de l'époque. Interprète des vœux de toute la Bavière, peut-être même du royaume entier, il entrevoyait donc pour le duc régnant une dignité qui lui permît de laisser à l'un des siens la charge qu'il remplissait alors.
Ce souhait se comprend. Otton HI, obéissant probablement aux inspirations de sa mère Théophano, semblait préférer le séjour de l'Italie à celui de l'Allemagne. Les Allemands ne s'expliquaient pas cette sympathie, dans laquelle perçait trop ouvertement une sorte de dédain pour le pays natal. Aussi se prenaient-ils à désirer un empereur qui résidât plus volontiers au milieu d'eux et mît
énergiquement la main h la défense des frontières sans cesse menacées par les voisins du nord et de l'est.
Le séjour de l'Italie ne laissait pas d'ailleurs que de causer mille soucis à Otton. Il y avait rétabli Tordre par la force; mais les meneurs continuaient à agir sourdement et l'empereur était trop jeune pour lutter de finesse avec les rusés politiques dont le pays n'a jamais manqué. Tout d'un coup, le i8 février 999, Grégoire V mourut prématurément, avant même d'avoir atteint sa trentième année. La cause de cette mort resta problématique. A sa place, on élut Gerbert, qui prit le nom de Sylvestre II. Au premier pape allemand succédait ainsi le premier pape français.
Originaire d'Auvergne, Gerbert avait commencé par fréquenter plusieurs écoles célèbres et par étudier chez les Arabes d'Espagne. Il devint bientôt le plus savant homme de son temps. Successivement écolâtre de Reims, archevêque de cette ville, dépossédé de son siège par le pape Jean XV, réfugié en Allemagne , précepteur d'Otton III et archevêque de Ravenne, il dut son élection au souverain pontificat à l'influence de son impérial élève , mais plus encore assurément à un dessein de la Providence, qui voulait donner à son Église un pape capable de l'honorer et de la servir. Sylvestre II fut en eflPet un pontife énergique , à larges vues et animé d'un grand zèle pour la discipline et la régularité des mœurs. Il s'est fait un nom glorieux dans la série des papes.
Au cours de la même année moururent en Allemagne deux princesses dont la disparition fut
une cause de grand chagrin pour le jeune empereur et pour le duc Henri. La première qui succomba fut Mathilde, fille d'Otton le Grand, et abbésse de Quedlinbourg. Femme distinguée par son intelligence, sa prudence et ses grandes vertus, elle avait reçu d'Otton III la mission de veiller sur l'empire pendant sa longue absence. Elle s'était acquittée avec succès de cette charge, au moins en Saxe, les autres duchés ne courant alors aucun danger sérieux. Après elle disparut Adélaïde , sa mère, et l'aïeule d'Otton III. Cette double mort, les difficultés qui surgissaient chaque jour autour de lui en Italie, et aussi les vagues t^erreurs que faisait naître dans certains pays l'échéance de l'an .i ooo , produisirent une douloureuse impression sur l'âme de l'empereur. Il vint faire, au printemps de cette année même, une apparition en Allemagne, et s'avança jusqu'en Pologne, où il alla prier sur le tombeau de saint Adalbert, archevêque de Prague, martyrisé trois ans auparavant par les Prussiens qu'il était allé évangéliser sur les bords de la Vistule. De là, Otton revint célébrer les fêtes de Pâques h Magdebourg, fit une visite à Quedlinbourg, passa par Aix-la-Chapelle, où il se fit ouvrir le tombeau de Charlemagne, et regagna en toute hâte l'Italie, sans paraître se soucier des attaques continuelles que les Danois, les Slaves et les Polonais dirigeaient presque impunément contre les frontières de l'Allemagne.
De retour à Rome, l'empereur seconda de tout son pouvoir les efforts du pape. Il consacrait d'ailléur presque tout son temps aux œuvres de piété, de pénitence et de charité, œuvres excellentes en
elles-mêmes, sans doute , mais qui absorbaient indiscrètement un temps et une énergie qu'Olton III aurait dû consacrer à Taccomplissement de son devoir d'état, c'est-à-dire au difficile g-ouvernement de son trop vaste empire.
Les seigneurs d'Allemagne , ecclésiastiques et laïques, ne se gênaient pas pour exprimer le mécontentement que leur causait une telle apathie. 11 y eut même des tentatives de révolte. Le pouvoir suprême paraissant laissé à l'abandon, plus d'un ambitieux se tenait prêt à étendre la main pour le saisir. Le duc Henri resta étranger à ces mouvements; il fit même le possible pour les apaiser.
Il avait accompagné l'empereur en Italie. Il y contribua à régler provisoirement un grave différend survenu entre l'archevêque de Mayence , Willigis et Bernw^ard , évêque d'Hildesheim.
De ce dernier dépendait le monastère de Gandersheim, où était inhumé le père du duc Henri. La sœur d'Otton III, la princesse Sophie, prit le voile dans ce monastkre ; mais, par un reste de vanité, elle tint à le recevoir des mains d'un prélat qui fût revêtu du pallium, et elle s'adressa à l'archevêque de Mayence. Celui-ci accepta, soutint même que Gandersheim relevait de son siège.
L'abbesse Gerberge, tante du duc Henri, souffrait alors d'une maladie de langueur et ne put intervenir efficacement. L'évêque d'Hildesheim^ se plaignit de la méconnaissance de ses droits. Il en appela au pape et a l'empereur, et se rendit à Rome, où on le reçut affectueusement. Dans un synode auquel prirent part le pape, l'empereur, le duc de Bavière, des évêques et d'autres prélats,
on donna tort à Willigis, et un légat fut envoyé en Allemagne pour régler l'affaire en ce sens. Une assemblée fut convoquée à Pôlden. Willigis chercha à la troubler, puis s'en retourna à Mayence, sans se prêter à aucun arrangement. Le légat n'eût plus qu'à regagner l'Italie. En apprenant la rébellion du prélat, le pape et l'empereur envoyèrent aux évêques d'Allemagne l'ordre de se rendre à Rome où devait se tenir un concile. Otton prescrivait en outre aux seigneurs ecclésiastiques et laïques de lui amener des renforts, sans l'aide desquels son autorité se trouvait réduite à l'impuissance.
Les seigneurs dédaignèrent les ordres d'un empereur qui semblait avoir renié sa patrie. Quant à l'affaire pendante entre Willigis et Bernvrard, les événements qui survinrent bientôt en ajournèrent la solution.
Le duc Henri ne prolongea pas son séjour à Rome, jugeant qu'en ces circonstances sa présence était plus utile en Bavière qu'en Italie. Il se trouvait à Ratisbonne quand mourut, le 17 juin looi, l'abbé Romuald de Saint-Emmeran, que ses vertus firent mettre au nombre des saints. La fin du pieux religieux fut digne de sa vie. Après avoir fait la confession de ses péchés et demandé pardon à ses frères, il fut porté à l'église, entendit la messe, reçut le saint Viatique et expira, les deux mains sur le visage comme pour prier.
Aux funérailles, Henri tint à manifester publiquement la vénération qu'il professait envers le défunt. Il prêta ses épaules pour porter le cercueil, descendit dans le caveau, ferma de sa propre main le sarcophage et en prit la clef dont il ne voulut
jamais se dessaisir, même au faîte des grandeurs. L'évêque de Ratisbonne, Gebhard, avait dû prendre part à la cérémonie aux côtés du duc, pour témoigner que ses précédentes divergences de vue avec Tabbé de Saint-Emmeran n'avaient laissé dans son cœur aucun ressentiment. C'est ainsi que le duc Henri savait honorer les saints et faire rendre justice à leur mérite.
Cependant Otton III, tout en mécontentant ses sujets allemands par sa dédaigneuse absence, déplaisait encore davantage aux Romains qui ne voyaient en lui qu'un souverain étranger et un oppresseur. Il était allé réduire les habitants de Tivoli, soulevés contre son autorité, quand, au retour, il trouva les portes de Rome barricadées et la ville en révolté. Après un combat sous les murs de la capitale , on parlementa. Monté sur une des tours préparées pour l'attaque, Otton se mit à haranguer les Romains, leur déclarant que , par amour pour eux, il avait quitté sa patrie et affronté la haine de tous, mais qu'il continuait malgré tout à vouloir rester leur père. On lui ouvrit; il rentra dans Rome et les meneurs furent châtiés.
Rassuré par ce succès, il entama des négociations avec Constantinople en vue de son mariage. Mais soudain, le 2 3 janvier 1002, il mourut à Paterno, près de Capoue, d'un mal inexpliqué. Il n'avait que vingt-et-un ans.
Son entourage cacha cette mort aux Italiens, si prompts à la violence quand l'objet de leur rancune ne peut plus se défendre. On comptait tout au moins pouvoir emporter tranquillement le cadavre d'un prince qui avait tout sacrifié à sa prédilection pour
ritalie. Il n'en fut rien. Sitôt la nouvelle connue, la sédition éclata. Les Allemands durent fuir avec le convoi funèbre, abandonnant beaucoup des leurs le long du parcours. Trois fois l'escorte fut attaquée ; pendant sept jours, elle dut s'ouvrir un passage les armes à la main. On ne fut un peu en sûreté qu'à Vérone.
Quand le corps de l'empereur approcha du territoire allemand, le duc Henri alla au-devant du lugubre cortège, avec les évèques et les comtes de Bavière, jusqu'à Polling, dépendance de l'évêché d'Augsbourg. Il l'accompagna de là à Augsbourg, où il fit déposer les entrailles du défunt dans l'oratoire de saint Udalrich, au monastère de Sainte- Afra. Puis il suivit le corps jusqu'à Neubourg où, sur les instances de son beau-frère, Henri de Luxembourg, il s'en sépara. Il n'avait cessé de donner les marques du plus profond chagrin, et c'est avec larmes qu'il dit un dernier adieu à la dépouille du prince qu'il avait aimé et loyalement servi. Le cortège se dirigea alors sur Aix-la-Chapelle, et, conformément à sa volonté, le corps d'Otton III fut enseveli dans l'église de Sainte-Marie.
Par le fait de cette mort, un nouvel horizon s'ouvrait subitement devant le duc Henri. Jadis, saint Wolfgang se plaisait à donner à l'enfant le nom de roi. Le moment était-il venu où la prophétie allait se réaliser ? Henri ne paraît pas y avoir songé sérieusement. Deux ans auparavant, quand le mécontentement contre Otton était à son comble, les seigneurs avaient offert la royauté à Henri. Fidèle aux suprêmes instructions de son père, il s'était sagement refusé à entrer dans leurs vues. La ques-
LE Dua 3:j
tion pouvait maintenant se poser de nouveau, maïs dans des conditions fort diflPérentes. Otton III ne laissait pas d'héritier direct. Or Henri avait pour grand-père un frère d'Otton le Grand, l'un des fils du roi Henri I. La descendance lui conférait donc certains droits, ou du moins le désignait au choix des seigneurs. Sans doute, en règle, le souverain devait tenir sa couronne de l'élection ; mais, nous l'avons déjà observé, le principe électif tendait de plus en plus à céder devant le droit héréditaire. Le roi Henri I et les deux premiers Ottons avaient transmis le royaume k leurs fils, sans qu'on réclamât. D'ailleurs, on commençait à s'en rendre compte, le système de l'hérédité, en vigueur dans le royaume de France, épargnait au pays les compétitions, les troubles et parfois les guerres civiles qu'engendre une élection.
Sa royale descendance et la faveur marquée d'un bon nombre de seigneurs influents autorisaient donc Henri à se mettre sur les rangs pour succéder à Otton III. Il hésita tout d'abord. Soit défiance de lui-même, soit crainte d'entrer en lutte ouverte avec des candidats qui pourraient l'emporter sur lui, il lui sembla que de plus dignes devaient se concilier la majorité des suffrages. Tel était le duc de Saxe, Bernhard, et le duc de Lorraine, Théodoric. Mais ces deux hommes sages n'avaient aucun désir de la royauté, et laissèrent d'eux-mêmes le champ libre au duc Henri, auquel ils reconnaissaient plus de droits. Restait le duc de Carinthie, Otton, qui appartenait par sa mère à la maison de Saxe, s'imposait à l'attention des électeurs par son âge et ses exploits, et tirait une illustration parti-
M . SAUNT HENRI.
culière de la dignité pontificale dont son fils Bruno avait été investi sous le nom de Grégoire V. Par ^gard pour tant de titres, Henri engagea le duc Otton à se présenter aux électeurs et promit de soutenir sa cause. Mais Otton déclina la proposition, se déclara lui-même pour le duc Henri et commença k travailler de tout son pouvoir à le faire élire.
La situation se dessinait assez nettement pour qu'il ne fût plus permis à celui-ci d'hésiter. Il se laissa donc persuader et prit résolument en main une cause qui lui devenait toute personnelle. L'ancien duc de Bavière , Henri le Jeune , devenu simple margrave, se distinguait par ses talents militaires et sa bravoure. Il se l'attacha en lui promettant de lui rendre le duché quand lui-même serait roi.
Cependant deux autres concurrents restaient à écarter, Ekkehard, margrave de Misnie, et Hermann, duc de Souabe, qui se crurent l'un et l'autre autorisés à briguer le premier rang.
Ekkehard, habile et brave, avait épousé la sœur du duc de Saxe, repris la ville de Meissen au duc de Bohême et rendu son nom fameux par ses exploits contre les Polonais et les Wiltzes de Slavie, si bien que les comtes de Thuringe et des marches voisines le considéraient comme leur duc. Il s'était également distingué en Italie dans une circonstance des plus périlleuses. Mais il avait un ennemi dans un de ses voisins, le margrave Luithar, dont le fils, Werinhar, après avoir reçu la promesse d'épouser Luitgarde, fille d'Ekkehard, s'était vu ensuite refuser sa fiancée. Le jeune homme profita d'une fêle célébrée à Quedlinbourg pour s'emparer d'elle, fut
ensuite obligé de la rendre au monastère, mais allait enfin l'obtenir de Tabbesse Mathilde, quand celle-ci vint à mourir. Luithar irrité du procédé d'Ekkehard lui en garda une profonde rancune. Quant à Hermann, duc de Souabe, c'est-à-dire d' Aiemanie et d'Alsace, il passait pour un homme bienveillant et prudent, mais énergique. Il s'était également fait remarquer par sa valeur en Italie, et avait contracté un brillant mariage avecGerberge, fille de Conrad, roi de Bourgogne.
Les seigneurs réunis à Aix-la-Chapelle, a l'occasion des obsèques d'Otton III, se préoccupèrent naturellement du choix du successeur. Les uns penchèrent pour Hçrmann, beaucoup d'autres pour le duc Henri. Mais on convint de différer l'élection jusqu'à ce que la majorité de la nation eût manifesté ses préférences.
Cependant, tandis que, dans cette réunion, Siegfried, évèque d'Augsbourg , se prononçait ouvertement pour le duc Henri, le vénérable archevêque de Cologne, Héribert, parut incliner à un avis contraire. Il agissait ainsi, sans doute, par suite d'un incident qui avait suscité entre lui et le duc un fâcheux malentendu. A l'arrivée du cortège funèbre d'Otton sur le territoire allemand, Henri, comme c'était son devoir et son droit, prit sous sa garde les insignes de l'empire. Il y manquait le plus précieux, la Sainte Lance ou lance de saint Maurice, cédée jadis par Rodolphe, roi de Bourgogne, au roi Henri I, et depuis lors portée par les souverains allemands dans toutes leurs campagnes. Héribert, qui revenait d'Italie avec le corps d'Otton, avait eu soin d'envoyer en avant la Sainte Lance. En prenant
cette précaution , l'archevêque entendait-il soustraire la précieuse relique à la convoitise des Italiens? Se réservait-il de la remettre au candidat de son choix, ou seulement au nouveau roi quand il serait élu ? L'archevêque de Cologne était un saint; on ne peut prêtera sa conduite qu'un motif honorable. Mais Henri conçut des soupçons et ordonna d'arrêter Héribert. Celui-ci donna son frère en otage et renvoya aussitôt la Sainte Lance. Le résultat de ce pénible incident fut une froideur qui persista de longues années entre Henri et l'archevêque.
Trois candidats sérieux étaient donc sur les rangs : Henri, Hermann et Ekkehard. Ce dernier devait bientôt laisser le champ libre aux deux autres compétiteurs.
En Saxe, dont le duc n'aspirait h rien, les seigneurs se réunirent à Frosa, afin de préparer l'élection. Ekkehard se présenta; mais le margrave Luithar s'y trouvait aussi et manœuvra si adroitement qu'il détermina les assistants à ne se prononcer pour personne avant une diète qui devait prochainement se tenir à Werla. « Luithar, dit alors Ekkehard, pourquoi me faire une telle opposition ? — Ne voyez-vous pas, répliqua le margrave, que la quatrième roue manque a votre voiture ? » Ce qui manquait en effet au prétendant, c'était la parenté avec les familles royales d'Allemagne.
Luithar mit à profit le temps qui le séparait de la diète pour se rendre secrètement à Bamberg auprès du duc de Bavière. Son neveu, le margrave Henri le Jeune, l'accompagnait. Outre le désir d'écarter Ekkehard, il nourrissait celui de voir réintégrer un jour son oncle Rikbert dans le comté dont
l'avait dépouillé Otton III. Les deux margraves engagèrent vivement Henri à se faire représenter à Werla par un défenseur de ses intérêts. Henri suivit ce conseil. A la diète, les deux sœurs d'Otton, Sophie, élue abbesse de Gandersheim, et Adélaïde, abbesse de Quedlinbourg , plaidèrent pour lui. Quant au représentant du duc, il sut faire valoir les arguments qui sonnaient le plus agréablement aux oreilles des seigneurs et promit de larges munificences à ceux qui donneraient leur suffrage à son maître. Tous reconnurent que le duc Henri devait régner « avec l'aide du Christ et en vertu de son droit héréditaire » .
Quand il apprit ce qui s'était passé, Ekkehard s'entendit avec le duc Hermann pour convoquer à Duisbourg, sur le Rhin, dans la Haute-Lorraine, une diète qui devait être la contrepartie de celle de Werla. En route pour le rendez- vous, il fut informé que l'assemblée ne pouvait avoir lieu. L'évêque de Paderborn, Rhétar, lui signifia même qu'il s'engageait dans une mauvaise voie en briguant ainsi la couronne. Le margrave rebroussa chemin pour gagner la Saxe orientale. A Nordheim, une personne dévouée l'avertit d'avoir k se tenir sur ses gardes, parce que des ennemis cachés complotaient sa mort. Toujours intrépide en face du danger, Ekkehard ne fit point cas de cet avis, et le soir du 29 avril 1002 il arriva àPolden. Dans la nuit, les conjurés forcèrent l'entrée de sa maison, massacrèrent ceux qui tentèrent de défendre le margrave et le tuèrent lui-même d'un coup de lance dans la nuque. Puis ils repartirent en manifestant bruyamment leur joie. Une vengeance particulière , dont
le motif est resté inconnu, avait inspiré ce crime odieux. La brutalité avec laquelle il fut commis ne montre que trop ce qui restait encore de barbarie sauvage dans les mœurs, en même temps que le mépris ou Timpuissance dans lesquels était tombée l'autorité publique. Si un margrave succombait ainsi, quelle sécurité pouvait se promettre un simple particulier?
Le fils d'Ekkehard, Hermann, venait tout récemment de remporter un brillant succès contre Wilhelm, comte de Weimar. Il accourut à Pôlden avec sa mère. Tous deux pleurèrent amèrement la fin tragique de celui qu'ils chérissaient. Ils emportèrent son corps pour l'ensevelir solennellement dans leur pays, à Gêna sur la Saale, en Thuringe. L'Allemagne perdait en Ekkehard celui qu'un contemporain appelle à bon droit « la gloire du royaume, la consolation de la patrie, l'appui de ceux qui se confiaient en lui, la terreur des ennemis ».
La disparition d'Ekkehard exposait les frontières ©rientales du royaume aux incursions des voisins que le margrave de Misnie tenait si vaillamment en respect ; mais elle simplifiait la question de l'élection royale. Le duc Henri, qui n'avait pu que déplorer un meurtre si abominable, ne trouvait plus en face de lui qu'un seul compétiteur, Hermann de Souabe. Celui-ci en appelait aux armes pour faire prévaloir sa candidature; Henri dut se résoudre à défendre la sienne par les mêmes moyens.
On peut s'étonner qu'un homme que l'Eglise honore comme un saint, ait mis en œuvre, pour
s'assurer une couronne qui ne lui appartenait pas encore, des procédés dont on a tant abusé à toutes les époques afin de conquérir le pouvoir, promesses de dignités , dons d'argent et même intervention des armes. N'y eut-il pas là quelque chose qui ressemble singulièrement à la corruption et à la violence? Nous ne connaissons pas assez par le détail la conduite que le duc Henri crut devoir tenir en cette occurrence , pour avoir le droit de le juger défavorablement, ni pour blâmer en lui ce qu'on appellerait volontiers de l'habileté dans un prince moins chrétien. Il est du moins incontestable qu'il se sentait appelé au trône par sa naissance, par les vœux d'un bon nombre de seigneurs et, en somme , par l'ambition très légitime et nullement présomptueuse de sa part qui le portait à désirer le premier rang pour travailler au bien de son pays. Or, on est bien obligé de prendre les hommes comme ils sont, et même, étant donnée la constitution défectueuse de l'Allemagne, Henri n'avait guère à hésiter sur le choix des moyens appropriés au buta atteindre. Ses droits valaient amplement ceux du margrave Ekkehard et du duc Hermann, ses qualités personnelles n'auraient certainement pas suffi à les faire triompher s'il était resté dans cette inaction à laquelle les meilleurs ont trop souvent le tort de se condamner. Si ses compétiteurs n'encourent aucun blâme devant l'histoire pour avoir affirmé leurs prétentions à une dignité élective, on ne saurait sans partialité tenir rigueur au duc Henri d'avoir travaillé au succès de sa cause. Ce qui mérite une franche réprobation dans un homme né pour le commandement, c'est de se réduire lui-même
à refiPacement et, par apathie ou par une humilité de mauvais aloi, de céder sans résistance la place aux moins bons. D'ailleurs, s'il fallut en venir aux armes, le seul qu'on en doit rendre responsable est le duc Hermann , qui fut le premier à y recourir.
Au commencement de juin de cette année 1002, le duc Henri , à la tête d'une armée de Bavarois et de Franconiens, se porta du côté du Rhin, dans le dessein de le traverser aux environs de Worms. Le margrave Henri le Jeune l'accompagnait, ainsi que les archevêques de Mayence et de Salzbourg, l'évéque Henri de Wurtzbourg, bien que demifrère d'Héribert, les évêques de Brixen, de Ratisbonne, de Strasbourg, de Passau, de Freisîngen, et l'abbé de Fulda. Hermann surveillait l'autre rive du fleuve, avec des troupes recrutées à travers l'Alemanie , la Franconie et l'Alsace. Henri tenta le passage en amont et en aval de Worms, souhaitant sans doute atteindre ensuitie Aix-la-Chapelle et s'y faire couronner près du tombeau de Charlemagne. N'ayant pu réussir, il assembla son conseil, puis rebroussa chemin, comme pour retourner en Bavière. Mais arrivé au monastère de Lorsch, à l'est de Worms, il tourna soudain vers le nordouest et passa tranquillement le fleuve près de Mayence.
Le dimanche y juin, les seigneurs présents à Mayence et le peuple procédèrent à l'élection définitive du due Henri comme roi d'Allemagne. Le même jour, l'archevêque Willigisle sacra et le couronna devant l'autel de Saint-Martin. Les seigneurs de la Haute-Lorraine, de la Franconie et des pays
de la Moselle lui jurèrent fidélité, et un grand nombre de comtes se mirent à son service.' Aussitôt après la cérémonie du couronnement, le nouveau roi exerça pour la première fois ses prérogatives souveraines, en confirmant l'élection de Gérold, que les moines de Lorsch venaient d'élire pour abbé.