‹ Saint HilaireChapitre 24 sur 101 · LE PERE. LE POETE · texte numérisé non relu

LE PERE. LE POETE

Du fond de la Phrygie, Hilaire ne tournait pas les yeux seulement vers les évêques des Gaules, à qui était adressée la longue lettre De synodis seu de fide Orientalium, « Le messager qui portait ces paroles pacifiques en Occident, dit le duc de Broglie, était, en même temps, chargé d'une autre lettre où le cœur du saint confesseur s'abandonnait dans un épanchement plus doux; par un contraste touchant, où la même âme se révèle sous deux aspects différents, il envoyait de tendres instructions à sa fille, en même temps qu'à ses frères en épiscôpat des conseils pour le gouvernement de l'Eglise*. »

La lettre d'Hilaire à sa fille Abra est comme une oasis au milieu des régions sévères où se déroule ce récit. Pourtant, à plus d'un père, à plus d'une mère, à plus d'une jeune fille aussi, l'oasis ne

I, V Église et P Empire j etc., a* partie, chap. iv.

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tardera point à paraître moins riante qu'elle n'avait semblé l'être au premier regard. C'est qu'Hilaire, sous la forme d'une gracieuse allégorie, engage sa fille à dédaigner les noces humaines, et à choisir Jésus-Christ pour époux. Notons bien qu'il ne veut nullement la contraindre, qu'il attend même sa réponse spontanée : nullo interrogato^ dit-il; mais enfin c'est vers la virginité et le renoncement chrétien qu'il dirige Abra. Que de parents, même chrétiens, protesteront peut-être ou du moins étoufferont mal une protestation secrète contre ces conseils austères ! « Ne dirait-on pas, demandait non sans une douce ironie le cardinal Giraud, que, dans l'opinion de ces bons parents, le mariage est le nec plus ultra de la félicité sur la terre? Cependant ils devraient savoir quelque chose de ses chagrins, de ses amertumes, de ses déceptions*.... » Il est, nous baierons nous d'ajouter, la vocation providentielle du plus grand nombre ; mais est-il donc si malaisé à des chrétiens de comprendre l'excellence de la virginité? Je l'ai remarqué ailleurs, la doctrine catholique qui proclame cette excellence, « répond à de mystérieux instincts de l'âme humaine....

Quelque chose ne nous dit-il pas que la virginité est la grâce suprême de la jeune fille; et l'homme ne grandit-il pas dans notre respect lorsqu'il la

I. Instruction pastorale sur Véducation domestique, (Carême de i85o.)

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porte tout ensemble comme une armure et comme une couronne? Par une de ces universelles figures de langage qui impliquent Texistence d'analogies profondes entre le monde visible et le monde invisible, ne parons-nous du nom de virginal ce que la nature physique présente à nos regards de plus immaculé et de plus frais : les glaciers, les neiges que nul pied n'a foulées, la fleur qui éclôt. Tonde dont rien n'a encore troublé la transparence? N'appelons-nous pas virginales les œuvres que le génie humain semble avoir dotées d'une fraîcheur toujours jeune et toujours resplendissante? Et n'éprouvons-nous pas un sentiment mélancolique à voir tomber la fleur, lors même que nous attendons le fruit * ? »

D'ailleurs, la virginité chrétienne n'est pas stérile; dès les premiers jours, elle a donné des mères aux orphelins, des filles aimantes aux vieillards délaissés, des sœurs dévouées à tous ceux qui souffrent. Elle puise au cœur même de l'Epoux des vierges les trésors de surnaturelle charité qu'elle ne se lasse pas d'épancher; et assurément, la virginité qu'Hilaire conseillait h sa fille, devait être féconde, ainsi que l'est l'eau du ciel qui alimente les grains confiés à la terre, et le rayon du soleil qui fait mûrir les moissons.

I . Élévations à saint Joseph pour tous les jours du mois de mars, par Je P. Largent, XI. Saint Joseph et la virginité (Paris, 1876).

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« J'ai reçu la lettre qui m'apprend que tu me regrettes, écrivait Hilaire à sa fille. Je crois à ce regret, car je sais combien est désirable la présence de ceux que nous aimons. Sachant que mon absence t'est pénible, je ne veux pas que tu me croies moins aimant, parce que je suis si longtemps loin de toi. J'ai voulu m'excuser de mon départ, et t'en donner les raisons; tu verras que je ne t'oublie pas, mais que je te suis utile. Car tu es ma fille unique, ma fille par l'âme comme par le sang; aussi voudrais-je que tu fusses belle et sage entre toutes les femmes.

« J'ai appris naguère qu'un jeune homme possède une perle et un vêtement sans prix : qui les obtiendrait de lui aurait des richesses dépassan t tous les biens humains. A cette nouvelle, je suis parti pour chercher ce jeune homme; et, après un voyage long et difficile, je l'aperçus et je tombai à ses pieds. Ce jeune homme est si beau que nul en sa présence n'oserait rester debout. Lorsqu'il me vit prosterné, il me demanda ce que je voulais et ce que je demandais. Je répondis qu'on m'avait parlé de sa robe et de sa perle, et que j'éta is venu pour cela ; que j'ai une fille tendrement aimée pour laquelle je voudrais qu'il me donnât la perle et le vêtement. Et, la face contre terre, versant des larmes, gémissant nuit etjour, je le suppliais d'exaucer ma prière.

« Ensuite, — car il est bon, et rien au monde

n'est meilleur que lui, — le jeune homme me dit ; « As-tu vu celte robe et cette perle que tu me demandes avec larmes pour ta fille? — Oui, Seigneur, répondis-je, on m'a instruit de leur prix, et j'y crois; elles sont excellentes, et elles sauvent qui se revêt de la robe et se pare de la perle. » Aussitôt, il ordonna à ses ministres de me montrer la robe et la perle ; ce qui se fit tout de suite. La robe me fut présentée d'abord : j'ai vu, ma fille, ce que je ne puis rendre. Comparée à sa finesse, la soie ne serait-elle pas une toile grossière? Comparée à sa blancheur, la neige ne paraîtrait-elle pas noire? L'or, auprès de sa splendeur, ne paraîtrait-il pas livide?... Et puis, j'ai vu la perle, et je tombai ravi, car mes yeux ne pouvaient en soutenir l'éclat. A sa beauté ne s'égalent ni la lumière du ciel, ni l'azur des mers, ni toutes les magnificences de la nature.

« Tandis que j'étais ainsi prosterné, l'un des assistants me dit : « Je vois que tu es un père bon et attentif, et que tu désires pour ta fille cette robe et cette perle ; pour enflammer encore ton désir, je t'en révélerai les propriétés merveilleuses. Cette robe n'est jamais dévorée par les vers; on ne l'use pas, on ne la perd pas, on ne la souille pas, on ne la déchire pas, on ne la perd pas ; elle reste toujours telle qu'elle est. Et cette perle préserve celui qui la porte de la maladie, de la vieillesse, de la mort.... »

Digiti:

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« A. ces mots, je défaillis du désir de posséder la perle et la robe; prosterné, je disais au jeune homme par mes larmes et mes prières : « Seigneur, prends en pité ma demande, mon inquiétude, ma vie. Si tune m'exauces pas, je serai bien malheureux; et, quoiqu'elle vive encore, je croirai avoir perdu ma fille. Pour obtenir ces trésors, j'entreprendrai le plus long voyage. Seigneur, tu sais que je ne mens pas. »

« Quand j'eus parlé, le jeune homme me releva, a Tes prières et tes larmes m'ont touché, me dit-il ; ta confiance ne t'a pas déçu. Et puisque tu es prêt à donner ta vie pour cette perle, je ne te la refuserai pas, mais sache à quelles conditions. La robe est telle que celui qui s'en veut revêtir, doit renoncer à tout tissu de couleur, de soie ou d'or. Mais je la donnerai à celle qui n'aura porté que des vêtements d'étofiFe simple et sans teinture. Pas de robe de pourpre non plus ; seulement, une étroite frange de pourpre, puisque c'est l'usage. Et la perle est de telle nature, que personne ne la peut avoir, qui aurait eu d'autres joyaux. Les autres perles sortent des entrailles de la terre ou des abîmes de l'océan; ma perle est belle et précieuse; sans rivale, elle vient du ciel et dédaigne d'être là où il y a d'autres perles.... J'accorderai à tes demandes cette robe et cette perle, pour que tu les portes à ta fille. Mais auparavant, tu dois savoir ce qu'elle veut. Qu'elle se rende digne de

cette perle et de celte parure, en méprisant les tissus de soie et d'or. »

« Le jeune homme s'est tu; joyeux, je me relève, et muni de son secret, je t'envoie cette lettre en te suppliant avec larmes de te réserver pour cette robe et cette perle, et de ne pas affliger ton vieux père, en les repoussantà ton grand dommage. J'en atteste, ma fille, le Dieu du ciel et de la terre : rien ne vaut de tels trésors; les posséder dépend de toi. Si donc on t'ofiFre un autre vêtement, — robe de soie, robe aux brillantes couleurs, robe aux broderies d'or, — réponds à qui te l'ofiFre : « J'en attends une autre, et mon père est en voyage depuis longtemps pour me la rapporter. En attendant, la laine de mes brebis me suffit, sa couleur naturelle me suffit, un tissu modeste me suffit; du reste, le seul vêtement que je désire, c'est celui qui ne sera jamais rongé, usé, déchiré. » Et si l'on te présente colliers ou bracelets de perles, réponds : a A Dieu ne plaise que ces vaines et viles parures me soient une entrave ! J'en attends une autre vraiment précieuse, belle, profitable. J'ai foi en mon père, et mon père a foi en celui qui lui a promis le trésor pour lequel mon père s'est déclaré prêt à mourir. »

« Donc, ma fille, aie pitié de ma sollicitude; relis ma lettre, et réserve-toi pour cette robe et pour cette perle. Réponds-moi sans consul ter personne.... Sur ta réponse affirmative.... je te ferai

Digiti:

savoir quel est ce jeune homme, ce qu'il veut, ce qu'il promet, ce qu'il peut. En attendant, je t'envoie deux hymnes à chanter. Tune le matin, l'autre le soir, en souvenir de moi. Si ton âge t'empêchait de saisir le sens de ces hymnes et de cette lettre, demande-le à ta mère, dont l'unique désir fut de t' enfanter pour Dieu. Que Dieu qui t'a créée, te garde ici-bas et dans l'éternité, fille très regrettée! »

A cette lettre, charmante malgré des longueurs, et malgré un mot méprisant d'Erasme*, Hilaire joignait les deux hymnes annoncées. « La question de leur authenticité a été fort débattue, dit Bardenhewer' ; mais la découverte de Gamurrini prouve du moins que pour la nier on est mal venu d'arguer de l'incorrection prosodique. » Et en efiFet, les trois hymnes hilariennes publiées à Rome, en 1887, par M. Gamurrini', comportent aussi, au point de vue de la métrique, bien des licences.

Ces licences nous importeront peu; et nous lirons les hymnes d'Hilaire dans le sentiment qu les lui inspira. Le père engage sa fille à demander la force chrétienne chaque matin, et, chaque soir,

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