LIVRE V. — CHAPITRE XVII
d'autres enfin pour le consulter dans leurs affaires. Car il était parfaitement connu de tous qu'il joignait ensemble la prudence et la sainteté. Aussi le cardinal délia Cueva, en apprenant sa mort, écrivait-il que l'Église avait perdu une de ses meilleures têtes. L'empereur Ferdinand V ne traitait jamais une affaire à Rome, sans prendre d'abord ses conseils. Don Diego Mendoza put dire, après une expérience plusieurs fois répétée , qu'il avait toujours mené à bonne fin les affaires du roi, son maître, quand il s'était conformé aux avis d'Ignace ; mais qu'il avait toujours échoué quand, séduit par de fausses raisons, il n'en avait pas tenu compte, pour agir à sa guise.
On pourrait allonger encore cette liste; je ne rapporte plus que les deux témoignages suivants; je les trouve dans des lettres de consolation plutôt que de condoléance, écrites après la mort du Saint, la première à la Compagnie par le cardinal d'Augsbourg, la seconde au P. Lainez, vicaire général, par Jean de Vega, vice-roi de Sicile. Voici la lettre du cardinal :
« Mes Très Révérends Pères et Frères en Jésus-Christ. A la nouvelle de la mort de notre très saint Père Ignace, nous ne saurions dire quel sentiment a dominé en nous, la tristesse ou la joie. Considérant en effet que la Bonté infinie a voulu le retirer des misères de ce monde pour récompenser ses mérites, nous serions injustes si, à cause de notre intérêt personnel, nous nous attristions de sa félicité. Mais, d'autre part, en nous voyant comme des orphelins, privés d'un père qui était notre refuge dans toutes nos tribulations, nous avons grand sujet de nous affliger. Cependant, nous souvenant qu'il n'est point de comparaison entre les choses du temps et celles de l'éternité, nous nous consolons nous-mêmes par les mêmes pensées qui consolent vos Paternités. Cette bienheureuse âme prie maintenant le Seigneur pour nous qui sommes restés au milieu des ténèbres de ce monde ; elle lui demande de nous accorder une heureuse fin, sem-
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blable à la sienne ; mille actions de grâces en soient rendues sans cesse à la divine Majesté. Que vos Paternités veuillent bien se souvenir de nous dans leurs prières; nous nous recommandons instamment à votre charité. De Wurtzbourg, le 25 août 1556. De la sainte Compagnie de Jésus le très dévoué frère, le cardinal d'Augsbourg (1). »
Le vice-roi de Sicile, Jean de Vega, habitué aux exercices de la guerre, traduit comme un soldat ses sentiments; il ne parle que de victoires et de triomphe. Il écrit de Trapani , le 22 septembre de cette même année 1556 :
c( J'ai été grandement consolé et édifié en apprenant comment est mort le Bienheureux P. Ignace, bien que cette consolation n'ait pas été sans un mélange de tristesse; car il est impossible à la faiblesse humaine de ne pas sentir douloureusement la perte des amis qui nous sont enlevés parla mort. Cependant grâces infinies soient rendues à Dieu Notre Seigneur, qui a rappelé à lui son serviteur, quand il a jugé que l'heure était venue. Ignace nous a laissé tant de trophées de sa sainteté que rien ne pourra les renverser ou les consumer, ni le temps, ni l'inclémence de l'air ni l'impétuosité des eaux; ils ne seront pas comme ceux qu'a élevés la vaine gloire et l'ambition du monde et qui sont aujourd'hui détruits. Je me représente le triomphe ménagé dans le ciel à un homme qui s'est fait précéder du mérite de tant de batailles gagnées, de tant de victoires remportées sur des nations grossières et barbares, privées de toute lumière et de toute connaissance de la vraie foi, avant d'avoir été éclairées par ce saint et habile capitaine et par ses vaillants compagnons d'armes. Avec combien de justice ne peut-il pas déployer son étendard dans les cieux à côté de
(1) Cartas de S. Ignatio, t. VI, p. 411. Dans le même volume, p. 398, on trouve la lettre de faire part adressée à l'illustre cardinal par le P. Polanco, Rome, 22 août 1556.