LIVRE V. — CHAPITRE XVIII
pu leur en faire naître l'idée. C'est ainsi qu'il réprimanda sévèrement un Père qui s'entretenant de choses spirituelles avec un novice, lui avait apporté des exemples empruntés à des religieux d'un autre Ordre, comme si, disait-il, il n'y avait pas dans la Compagnie des hommes de vertu dignes d'être cités comme modèles, sans exposer ce jeune homme au danger de l'instabilité, en dirigeant ses affections vers des choses et des personnes qui n'étaient pas de son Institut.
Un Ordre religieux qui veut vivre des aumônes recueillies chaque jour, ne peut, s'il n'a pas une apparence de vie rude et austère, et s'il ne se consacre pas au service du prochain, persévérer longtemps dans son premier Institut. C'est un fait d'expérience confirmé par la raison elle-même : ce qui excite les fidèles à venir en aide aux religieux, c'est ou l'avantage qu'ils en retirent pour le bien de leurs âmes , ou le respect que leur inspire la sainteté sous les dehors d'un habit et d'un genre de vie austère.
On se souvient peut-être de cet ermite, Antoine de Majorque, dont j'ai parlé au second livre de cette histoire, et que Jérôme Natal était allé consulter dans les premiers doutes qui suivirent sa conversion. Ignace annonça d'avance ce qui devait lui arriver. Cet ermite avait fait en 1546 le pèlerinage de Rome ; il s'était longuement entretenu avec notre Fondateur et avait été ravi de tout ce qu'il avait entendu ; mais il n'avait pas excité les mêmes sentiments chez le Saint. Il avait embrassé une vie d'une rigueur excessive, et sa vertu n'était pas de force à y persévérer longtemps. Quand il fut sorti, le P. Natal ayant demandé à saint Ignace ce qu'il pensait de son visiteur, celui-ci répondit, qu'avant trois ans, cet homme aurait changé de vie et laissé la solitude et ses pénitences. La prédiction se vérifia de point en point. En effet, si un homme n'a pas une vertu intérieure assez solide pour pouvoir s'appuyer uniquement sur elle, au milieu des
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ruines du corps, il sera bientôt obligé d'abandonner ses rigueurs ; car en lui ôtant la santé, elles le rendent incapable de goûter les douceurs et les consolations sensibles de l'oraison, unique soutien de la vie spirituelle chez les âmes qui ne savent pas comprendre l'excellence de la vraie perfection. Mais c'est assez nous étendre sur les maximes de spiritualité et les instructions de notre saint Fondateur.