LIVRE V. — CHAPITRE XVIII
C'est pourquoi le P. Le Fèvre avait coutume de dire, que le propre des enfants de la Compagnie doit être de laisser, partout où ils passent, quelques vestiges de sainteté, dans les visites, à table, dans les conversations familières, dans les discussions, en voyage, dans les hôtelleries. Pour prêcher ainsi, il n'est besoin ni de longues études ni de grand savoir ; l'esprit de Dieu au dedans, la modestie et de sages discours au dehors suffisent largement.
C'était la méthode du F. Jean l'Espagnol, dépensier de la maison professe de Rome ; et par là il fit plus de fruit peut-être que beaucoup de prédicateurs. Il prêchait au reste lui-même tous les jours, surtout par sa modestie accompagnée de quelques paroles rapides mais pleines de feu dites aux marchands chez lesquels il faisait ses emplettes. Une de ses industries était d'aller à la même boutique jusqu'à ce qu'il eût gagné à Dieu les employés et le patron lui-même; cette victoire obtenue, il s'adressait à un autre marchand ; il réforma ainsi une multitude de familles.
Il n'est pas bon que les supérieurs majeurs s'ingèrent trop dans les affaires des officiers inférieurs, ni qu'ils se servent de ceux-ci comme dé simples instruments pour expédier ces affaires. Il y a plusieurs raisons à cela : 1" Dieu assiste chacun d'une grâce particulière pour l'aider à remplir comme il convient son emploi. 2° Si le supérieur veut tout faire par lui-même, l'inférieur ne s'applique plus à son office avec la même diligence; il n'y met plus cet intérêt, cet entrain qu'on aime à déployer quand les affaires sont en quelque sorte personnelles. 3° L'expérience apprend à celui qui s'est quelque temps occupé d'un emploi, des choses que le supérieur ne saurait connaître par la seule théorie. 4° Souvent il est impossible de prendre un parti sage sans tenir compte des circonstances du moment ; or, ces circonstances échappent à celui qui n'a pas habituellement les affaires en main. 5° Enfin, si les inférieurs viennent à manquer
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en quelque chose, il est mieux que le supérieur se réserve le droit de les reprendre, que de fournir à ceux-ci l'occasion de le redresser lui-même, comme un homme peu entendu dans les choses qu'il prescrit.
Souvent ceux qui sont plus saints, quoique moins prudents selon le monde , assurent mieux le succès des grandes entreprises, que d'autres plus habiles mais moins parfaits ; c'est qu'avant d'agir, ils prennent conseil de Dieu et appuient sur lui toute leur confiance, et que Dieu, à son tour, éclaire leurs pensées, guide et bénit leurs efforts. Néanmoins, règle générale, la sainteté seule ne suffit pas pour gouverner, il faut encore beaucoup de jugement et de prudence; autrement la direction passerait à d'autres mains, devenues nécessaires pour suppléer au défaut de sagesse que la sainteté ne donne pas ordinairement par elle-même.
Dans les occasions périlleuses, on ne doit pas se fier à la vertu des novices, surtout des plus jeunes, parce que leur âge est également sujet aux bonnes et aux mauvaises impressions ; leur piété ressemble à ces bourgeons qui s'épanouissent aux premiers jours du printemps, mais sont si tendres et si délicats, qu'il suffit presque de les toucher pour les flétrir. Le Saint exigeait d'eux avec rigueur toutes les épreuves de mortification prescrites par les Constitutions, parce que celui qui veut être admis dans la Compagnie doit avoir au moins la solidité de vertu requise pour ces épreuves, mais il évitait de les exposer à celles qui auraient été trop dangereuses. Ainsi, bien que plusieurs eussent triomphé avec un grand courage des oppositions de leurs parents à leur entrée en religion, il ne se hasardait pas à les laisser près d'eux ; il en envoya même quelques-uns en dehors de l'Italie. De même encore, il les traitait avec la plus douce et la plus compatissante charité, quand, à la suggestion des hommes ou du démon, il les voyait tentés de s'en aller; il infligeait des pénitences sévères à ceux qui, par inconsidéraiion, auraient