LIVRE VI. — CHAPITRE II
vantardises pareilles; lorsque changeant subitement de langage : « Hélas! s'écriait-il, en tremblant de frayeur; hélas! non, il n'en est pas ainsi; il s'échappe de cet ossement une flamme qui me brûle et me dévore; je ne puis plus la supporter. Saint Ignace me chasse. » Il répéta trois fois ces dernières paroles, et ajouta qu'on verrait bientôt d'autres miracles opérés par la vertu du même nom, tellement que les démons eux-mêmes seraient forcés de demander à grands cris devant le Souverain Pontife qu'on hâtât la canonisation de cet homme. Ayant dit ces mots, il s'enfuit.
Cependant un autre chef vomissait aussi contre le Saint toute sorte d'injures; il traitait de lâches ceux de ses compagnons qui n'avaient pas su tenir; quant à lui, il jurait qu'il ne s'en irait jamais. Mais à son tour, il fut chassé au milieu même de ses plus fières protestations. Contraint de vider la place, il alla se jeter à genoux devant une épine de la sainte couronne du Sauveur qui était dans la maison. « Je quitte cette femme, s'écria-t-il, mais ce n'est pas par la vertu d'Ignace ; non, je l'affirme , ce n'est pas lui qui me chasse; c'est cette épine, plus puissante que moi. » Cependant, tout en parlant ainsi, il ne s'en allait point. Enfin, il poussa un grand cri, se traîna à genoux, comme il était, jusqu'à l'image du Saint, et se prosternant devant elle : « Enfin, dit-il, il faut bien que je le confesse malgré moi ; oui, ce sont les mérites d'Ignace qui me chassent. » Et il s'enfuit.
Beaucoup d'autres de ces esprits mauvais furent obligés au même aveu. Ils essayaient bien en partant de dire qu'ils étaient expulsés par tel ou tel autre saint; mais bientôt ils venaient lécher la terre devant l'image d'Ignace , et confessaient que c'était sa vertu qui les mettait en fuite et les précipitait dans les enfers. Plus d'un se retournait vers Lucifer, et lui reprochait d'un air de mépris sa lâcheté, et son impuissance à les soutenir en un lieu où les avait amenés leur confiance en lui. Chaque jour, il
s'en allait quelques-uns de ces chefs, entraînant leur troupe après eux.
Cependant on donna aux possédées la Vie de saint Ignace, afin de la leur faire lire dans leurs moments de trêve. Aucun exorcisme n'eut plus d'efTicacité pour jeter la confusion parmi les mauvais esprits. Quelques-uns s'étaient fixés sur la langue de l'une d'entr'elles ; c'est au moment seulement où elle commença sa lecture qu'ils se découvrirent ; ils protestèrent qu'ils aimaient mieux fuir que d'entendre lire ce maudit livre, et ils s'en allèrent en effet. D'autres en sortant, s'écriaient : « 0 Dieu, faut-il que vous nous ayez privés de la gloire pour la donner à ce prêtre boiteux ! »
Enfin, après plusieurs autres sorties partielles qu'il serait long de rapporter ici. les quatre victimes furent entièrement délivrées, d'abord Françoise, puis Anne, ensuite Louise, et en dernier lieu Livie, et elles retrouvèrent avec la santé, la paix et leur première dévotion. En récompense de ces longs tourments et de leur généreuse fidélité au milieu de tant de suggestions mauvaises, elles furent favorisées de grâces singulières ; Louise, en particulier, reçut un don si extraordinaire d'oraison et d'union avec Dieu, qu'elle ne pouvait penser à autre chose qu'à Dieu ni parler d'autre chose que de Dieu. Elle embrassa dès lors un genre de vie extrêmement austère ; et elle se serait livrée à des excès, si son confesseur n'avait mis un frein à sa ferveur. Elle vécut ainsi cinq ans, et mourut la veille même de la fête de saint Ignace, lequel, si l'on peut en croire le témoignage d'un démon, l'introduisit comme sa fille dans le paradis. Ce qui paraît plus certain, c'est qu'elle apparut un matin, vêtue de blanc et brillante comme le soleil, à sa fille Daria ; elle l'exhorta à persévérer jusqu'à la fin dans l'état de perfection qu'elle avait choisi, et pour l'y fortifier, elle lui raconta des choses admirables du séjour des bienheureux.
Deux ans s'étaient passés depuis l'heureuse issue de ces