LIVRE VI. — CHAPITRE II
si on considère que trois d'entre elles vivaient dans l'état de virginité, pouvaient sans doute provenir d'ailleurs que d'une cause surnaturelle; on jugea cependant qu'il y avait lieu de recourir aux remèdes ordinaires de l'Église. Le P. Benoit Merla, de l'Ordre de Saint-Dominique, et le P. Jérôme Fontani, de la Compagnie, furent appelés; le premier, comme chargé spécialement de ces sortes d'affaires ; le second, parce qu'il était le frère des plus âgées de ces malheureuses et l'oncle de la plus jeune. Mais, en dépit de tous leurs efforts pour s'assurer de la vérité de la possession, il leur fut impossible d'en avoir aucun signe indubitable.
Un jour, qu'ils étaient occupés aux exorcismes, le P. Jérôme Bondinari, de la Compagnie de Jésus, confesseur de ces femmes, entra dans l'appartement, et sans qu'aucune d'elles le vît, attacha à la muraille une petite image de saint Ignace. Mais les démons s'en aperçurent aussitôt, et commencèrent à se débattre avec des transports furieux. Se tournant vers le P. Bondinari, ils lui demandaient pourquoi il était venu apporter en ce lieu l'image de celui qui seul les faisait trembler, et en même temps, ils vomissaient contre le Saint les plus grossières injures. Puis ils s'encourageaient les uns les autres ; innombrables comme ils étaient, ils ne fuiraient pas devant un seul homme, un boiteux, un pelé, à moitié aveugle, car c'est ainsi que par dérision ils nommaient Ignace ; aucun ne serait assez poltron pour céder la place,
L'un d'eux cependant, et c'était un chef de bande, fut plus sensible à la crainte du Saint qu'aux fanfaronnades de ses compagnons. A la première apparition d'Ignace, il s'enfuit avec toute sa troupe, laissant presque morte celle qu'il possédait. Quand la jeune fille eut repris connaissance, elle dit qu'elle avait vu près d'elle saint Ignace qui l'encourageait, et lui promettait une délivrance certaine et entière. Une fois découverts, les mauvais esprits n'hésitèrent plus à donner d'autres signes encore plus
manifestes de leur présence ; ainsi leurs victimes parlaient différentes langues, mais surtout le latin et l'arabe, et une sorte d'argot qu'elles n'avaient jamais appris ; elles racontaient, comme si elles les voyaient de leurs yeux, des choses qui se passaient alors très loin ; elles en devinaient d'autres qui ne devaient arriver que plus tard ; elles glissaient d'un endroit à l'autre sur leurs genoux sans leur donner le moindre mouvement ; elles trouvaient des reliques sans avoir vu oii on les avait déposées ; elles avaient tantôt sur un membre et tantôt sur un autre des enflures subites qui disparaissaient en un moment, etc.
La possession ainsi constatée, on mit tout en œuvre pour les délivrer. On les conduisit à Notre-Dame de Reggio, à Sainte-Agathe de Sorbara, au tombeau de saint Géminien, sanctuaires fameux par de nombreuses guérisons de possédés. Mais elles en revinrent sans aucun allégement à leur mal. Elles se tournèrent alors d'un autre côté. Elles avaient observé que les démons se troublaient au seul nom d'Ignace, et que toute une troupe d'entre eux s'était enfuie avant même d'avoir vu son image. Elles mirent donc en lui toutes leurs espérances, et s'abandonnèrent à sa protection. Elles firent vœu, si elles étaient délivrées, de célébrer comme une fête le jour de sa mort et de jeûner la veille. Une relique du Saint, venue de Rome en ce temps-là même et portée dans leur maison, accrut encore leur confiance et leur dévotion. Cette relique jeta parmi les démons une telle confusion et un tel trouble, qu'ils poussaient des hurlements de fureur, chargeaient de malédictions celui qui l'avait envoyée, et confessaient hautement qu'on venait de recevoir celui qui devait les chasser. Ils disaient vrai : on en eut la preuve le même jour. Un de leurs principaux chefs avait jusque-là- fait le fier et le brave; il avait déclaré qu'il n'avait pas plus peur d'Ignace et de ses pareils que d'une ombre, que rien ne le ferait bouger d'un pas, et il avait débité cent autres