‹ Saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de JésusChapitre 255 sur 305 · LIVRE VI. — CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VI. — CHAPITRE VIII

si beau qu'il fût et si courtois qu'il cherchât à paraître, Michel ne put se défendre d'un sentiment d'horreur. Il se disait en effet, et il ne se trompait pas, que ces beaux dehors cachaient un ange maudit. Mais celui-ci lui mit familièrement la main sur l'épaule et lui dit en souriant : « Poltron que tu es, et de quoi as-tu peur? Te parais-je donc si difforme que je doive inspirer le dégoût et l'horreur? Allons, veux-tu de l'argent?» A ce ton simple et dégagé, Michel reprit courage. «Quel argent? dit- il; probablement un faux métal dont un gentilhomme rougirait de faire usage ?» — « Non, un excellent métal, répliqua le démon, un argent très réel, et en abondance, autant que tu voudras. Tiens. » Et en disant ces mots, il lui remplissait les mains de superbes pièces de monnaie : « Regarde-moi ces pièces, examine-les, pèse-les; je te les garantis les meilleures du monde ; si tu en juges de même, reviens ici et nous conviendrons du reste. »

Le jeune homme ainsi pourvu se hâta d'aller rejoindre ses compagnons qui étaient encore au jeu, et commença une nouvelle partie. En peu d'instants il eut non seulement regagné siir eux tout ce qu'il avait perdu, mais encore entièrement vidé leur bourse. Ravi de ce beau succès, il retourna au lieu convenu; le démon l'y attendait : « Eh bien, lui dit-il en s'avançant à sa rencontre, ai-je dit la vérité? l'argent n'était-il pas de bon aloi? — D'excellent aloi, répondit l'autre. Que n'en ai-je encore autant? — Tu en auras autant que tu voudras; mais que me donneras-tu en échange?» Michel s'excusant sur ce qu'il n'avait rien : « N'as-tu pas du sang? répliqua le mauvais esprit. Ne peux-tu m'en donner quatre gouttes? » Et lui faisant étendre la main gauche, il en détacha ou fit semblant d'en détacher un muscle, sans aucune douleur du reste, recueillit quelques gouttes de sang dans une coquille de gland, et présentant au jeune homme une plume et du papier : « Écris, » lui dit-il ; et il lui dicta une dizaine de caractères que j'ai vus dans les procès- verbaux

de ce fait; ils sont presque tous grecs, et ne forment aucun mot qui ait un sens ou une signification quelconque. Après cela, il lui en fit encore écrire d'autres semblables aux premiers, mais beaucoup plus nombreux; puis il lui dit : « Ce premier papier est pour toi, » et il l'enfonça dans l'ouverture de la main d'où il avait retiré le muscle; la plaie se referma sur-le-champ et il n'en resta qu'une cicatrice. Le démon ajouta : « En vertu de cet écrit, je te donnerai tout ce que tu pourras désirer, et ferai tout ce qu'il te plaira de me commander, pendant sept ans; mais, passé ce terme, tu seras à moi; c'est ce que tu promets dans ce second billet, écrit de ta main et que je garde; es-tu content?» L'infortuné soupira, et pourtant consentit. Sur ce, le démon disparut.

Il revint dès le lendemain matin, et pressa le malheureux de laisser de côté certaines prières qu'il avait coutume de réciter, et se fit même remettre par lui quelques livres de piété : « C'est, dit-il, afin que nous puissions nous revoir plus souvent, et vivre ensemble avec plus d'entente et de charme. » Dès ce moment, il se mit jour et nuit à ses ordres, prêt à le servir sous quelque forme et à quelque usage qu'il plût au jeune homme de l'employer. Il lui apprit des choses très curieuses, mais toutes fort nuisibles; chaque jour c'étaient de nouvelles infamies et de nouveaux péchés. Michel passa ainsi la plus grande partie des sept années convenues dans le pacte.

Il avait vingt ans quand il fut rappelé en Allemagne. Son père espérait trouver en lui un cavalier accompli, formé aux manières du grand monde et en état de faire honneur à son rang. Mais il n'était pas possible d'avoir une vie plus désordonnée et plus indigne. Déjà il ne lui restait plus que quelques mois avant le terme fatal où il devait tojnber entre les mains de son terrible acheteur. Pressé par les suggestions de ce perfide ennemi et par les remords de sa propre conscience, chargée de tant de crimes, il commença à se laisser aller au désespoir et

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