LIVRE VI. — CHAPITRE VIII
s'abandonna à des actes de folie qui étaient autant d'attentats monstrueux. Ainsi il essaya une fois d'empoisonner son père et sa mère; une autre fois, il voulut mettre le feu au château; le démon lui avait fourni ce qu'il fallait pour commettre ces crimes. Mais Dieu ne permit pas que ces horribles tentatives réussissent; il fit également échouer celles qu'il dirigea contre lui-même. Car à deux reprises différentes il essaya de se tuer, en s'appuyant contre la poitrine une arquebuse chargée à balle ; mais la poudre seule brûla et le coup ne partit pas. Cet acte de fureur accompli en présence de deux de ses sœurs, accourues pour le retenir et l'empêcher de recommencer une troisième fois, mit sur la trace du misérable état de son âme et donna la première explication de cette vie si criminelle et de cette volonté obstinée à se détruire. Une de ses sœurs le supplia avec larmes de lui dire d'où lui était venue une résolution si étrange. Éprouvait-il donc de tels chagrins et craignait-il de tels maux que la mort seule pût y apporter remède? Michel répondit que ce qu'il venait de tenter sans succès ne tarderait pas à arriver d'une autre manière; qu'il ne pouvait rien pour l'éviter, pas plus que pour abandonner ses désordres. Cette réponse inspira le désir à sa mère de savoir la vérité plus à fond. Michel lui révéla tout. A ce récit, la pauvre mère fut tellement saisie qu'elle tomba sans connaissance. Mais comme elle était hérétique et l'avait elle-même attiré dans l'erreur, elle fut plus occupée de le pleurer que de chercher dans les secours de l'Église un remède à un si grand malheur. Un jour elle vit de ses yeux le démon se saisir de lui, le renverser brutalement en arrière et le plier en deux comme pour lui rompre le cou; elle accourut à son aide en le recommandant à Dieu et le délivra.
Elle eut alors la pensée de le remettre aux mains de quelques bons religieux; mais le jeune homme se fatigua bientôt de leur surveillance et s'enfuit à Eichstadt, où il vécut encore plus mal qu'auparavant. Retrouvé bientôt
après par un de ses frères, chanoine de l'église de Wurlzbourg, il fut conduit solidement enchaîné à Molsheim, et confié aux Pères de la Compagnie. On espérait qu'avec l'aide de saint Ignace, dont la puissance se révélait en cette ville par de nombreux miracles, ils pourraient peutêtre guérir cette âme désespérée et à moitié perdue. Le démon, furieux de se voir arracher une proie dont il se croyait assuré, mit tout en œuvre pour la retenir, les menaces, la ruse, la terreur. Il prenait toutes les formes, celles d'un lion noir et horrible ou d'autres animaux féroces, et s'élançait sur sa victime comme pour le dévorer. Le jeune homme se jetait alors entre les bras des Pères en poussant des cris d'effroi; lui seul voyait les apparitions; mais les rugissements et les cris de rage du démon étaient quelquefois entendus des assistants.
Il fut décidé qu'on commencerait l'exorcisme par exiger de lui une confession générale de toute sa vie ; pour l'y préparer, on lui donna quelques-unes des premières méditations des Exercices. Mais le démon lui inspira un dégoût et une aversion extrêmes pour les Pères et tout ce qu'ils lui disaient; leur seule vue lui était un tourment. Si parfois il commençait à s'occuper des points de la méditation, le mauvais esprit lui murmurait aussitôt à l'oreille de laisser ces niaiseries. Un jour, il lui apparut sous les traits d'un sauvage tout velu, et après l'avoir poussé à écrire avec son sang une formule semblable à celle du pacte, il la lui fit jeter dans un lieu découvert, où elle serait facilement trouvée; elle paraîtrait avoir été rendue par lui, les conventions seraient dès lors considérées comme rompues, et les Pères, le croyant dégagé, le laisseraient tranquille.
Mais un serviteur fidèle qui ne le quittait jamais s'aperçut de la supercherie, et en avisa le Père Recteur qui gronda sévèrement le jeune homme et le fit rentrer en lui-même. Michel se prépara donc sérieusement à sa confession générale, et il la fit de son mieux. Mais ce ne fut