LIVRE VI. — CHAPITRE XI
ressemblait à un cadavre. Par moments, elle entrait en fureur contre les personnes qui l'approchaient et contre elle-même, et, si on n'avait eu la précaution de la surveiller de près, elle se serait blessée ou précipitée des étages supérieurs. Les médecins avaient mis tout en œuvre pour la guérir; mais ils n'avaient abouti qu'à redoubler ses souffrances.
Cependant il leur paraissait naturellement impossible qu'un corps réduit à un tel épuisement fût capable de résister, sans en mourir, à une si grande afïïuence de maux. Ils se demandèrent si ces effets étranges ne proviendraient pas peut-être de quelque sortilège, et ils parlèrent dans ce sens au père de la malade. Celui-ci pria un Père de la Compagnie d'exorciser sa fille au nom de saint Ignace. Il n'en fallut pas davantage ; les démons donnèrent aussitôt des signes évidents de leur présence. Ils déclarèrent qu'ils étaient en nombre immense, qu'ils étaient maîtres de ce corps, qu'ils le possédaient des pieds à la tête, qu'ils avaient tout fait pour le ruiner lentement et sans bruit, enfin qu'ils y auraient réussi, si le nom exécré d'Ignace ne les avait forcés à se découvrir. Ils s'encouragèrent alors les uns les autres et s'animèrent à ne pas céder, quelque violence qu'on pût leur faire.
Cependant cette première constatation ne fut pas sans profit. La malade cessa d'être travaillée par la fièvre ; elle devint plus calme et plus traitable ; elle consentit même à prendre des aliments. Elle ne faisait de difficultés que pour ceux qui étaient bénits; elle les discernait très bien des autres. L'ennemi ainsi démasqué , on commença la lutte. D'accord avec leur fille, le père et la mère promirent par vœu de visiter le tombeau de saint Ignace, à Rome, et d'y offrir quelques présents en action de grâces.
Les exorcismes eurent leur effet. A chaque adjuration et à chaque invocation du Saint, une multitude de démons prenaient la fuite. Plusieurs essayaient de se blottir dans quelque partie du corps; mais au commandement que
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leur faisait l'exorciste au nom de Dieu ou d'Ignace, de monter ou de descendre et de venir sur la langue de la possédée, ils obéissaient aussitôt ; et tous en partant donnaient le signal convenu et s'écriaient : « Jésus, Marie et Ignace nous chassent. » Quelques prêtres voulurent invoquer aussi d'autres saints; mais les esprits mauvais ne se dirent jamais chassés par d'autres que par saint Ignace. L'un d'eux plus fort et plus opiniâtre opposa une plus vive résistance; cependant il dut céder aussi. Mais quittant sa victime, il se fit voir à elle sous une forme si horrible que plus tard celle-ci ne pouvait y penser sans être glacée de frayeur. Enfin, après vingt jours d'une lutte continuelle, le 8 décembre, fête de la Conception très pure de la sainte Vierge, le dernier démon sortit avec sa troupe ; " et la dame entièrement délivrée ne ressentit plus rien ni de leur présence ni des étranges maladies qu'ils lai avaient fait souffrir. Un Te Deum fut publiquement chanté, et la famille s'empressa d'acquitter envers le Saint sa dette de reconnaissance.
6. Il y avait à Condom, ville de Gascogne, un homme d'ailleurs digne d'estime, mais si étrangement hostile à la Compagnie, que c'était un supplice pour lui d'en entendre parler. En particulier, il nourrissait des préventions obstinées contre Ignace ; loin de le regarder comme un saint digne des honneurs de la béatification auxquels l'Église venait de l'élever quelques mois auparavant, il le tenait pour un hypocrite et un fourbe, et en faisait le sujet de mille plaisanteries et quolibets sacrilèges. Il ne lisait même l'histoire de sa vie que pour y chercher matière à de nouvelles charges ; tout ce qu'il y rencontrait d'extraordinaire n'était, disait-il, que fable et fiction. Cependant Ignace du haut du ciel le considérait d'un œil de compassion, comme on regarde un insensé en délire; il obtint de Dieu la permission de le gagner et de le guérir de si folles imaginations.