LIVRE IV. — CHAPITRE I
l'accent vif et pénétré de sa parole , on eût dit que son âme était intérieurement émue, et toute troublée par la gravité des manquements qu'il reprochait au coupable. Mais à peine celui-ci était-il sorti, qu'il reprenait la sérénité de son visage, et continuait l'entretien avec autant de calme que si cette colère eût été toute d'emprunt, comme un masque que l'on ôte et qu'on remet à volonté.
C'est ce qui explique comment ses paroles, au dire d'un témoin, étaient quelquefois si véhémentes, que les murs de sa chambre semblaient en être ébranlés, et pourtant si réglées et si composées, que pas une syllabe n'en paraissait dictée par la colère, et que tout procédait uniquement de la vertu et de la raison. Jamais on ne l'entendait dire aux moins réguliers eux-mêmes : vous vous conduisez mal ; vous ne gardez pas la modestie ; vous êtes un étourdi, ni se servir d'expressions semblables qui sentent le dépit ou l'injure. Toute la force de ses réprimandes consistait à montrer la difformité de la faute en elle-même, en mettant sous les yeux tout ce qui pouvait l'aggraver du côté du coupable, du côté du prochain et du côté de Dieu. C'est pourquoi il ne voulait pas que les passions, et principalement la colère, fussent mortes dans les supérieurs, mais seulement mortifiées; car dans une maison qui serait gouvernée par une autorité invariablement débonnaire , que cette bénignité fût naturelle ou réfléchie, les vices ne tarderaient pas à construire partout leurs nids.
Le P. Olivier Manare, Recteur du Collège Romain, pensait à se retirer de cette charge, sous prétexte qu'il sentait revivre comme supérieur les mouvements de colère qu'il avait cru complètement étouffés, lorsqu'il ne faisait qu'obéir. Saint Ignace ne le souffrit pas; il n'était pas besoin, lui disait-il, de supprimer la colère, il suffisait de la dominer, de la gouverner et de se servir d'elle pour gouverner aussi les autres. Il convient d'ajouter que le Saint ne reprenait pas tout le monde avec cette rigueur
10 DOMAINE d'iGNACE SUR SES PASSIONS
dont j'ai parlé; ces procédés étaient pour les religieux coupables de grandes fautes ou doués de grandes vertus.
11 avait bien soin de faire comprendre aux supérieurs que, sans de graves raisons, par exemple, pour donner une leçon publique, ils ne doivent pas user envers leurs inférieurs d'une sévérité excessive. Plusieurs, en effet, sont encore tendres dans la vertu, et prompts à prendre ombrage ; ils pourraient se laisser aller à des sentiments d'aversion, et croire qu'on a plus d'éloignement pour leurs personnes que pour leurs défauts. Il en résulterait des maux plus sérieux sans comparaison que tout le bien qu'on se promettait de la correction. Des réprimandes trop multipliées, paraissent d'ordinaire moins un effet du zèle pour la discipline que d'une certaine impatience naturelle ; faites avec une rigueur exagérée, elles ne sont plus attribuées qu'aux saillies de la passion.
J'ai dit tout à l'heure que saint Ignace n'usait de cette grande sévérité qu'envers les personnes en qui il trouvait de grandes fautes ou de grandes vertus. C'était sa coutume, en effet, quand il avait affaire à des hommes d'un esprit solide , d'une vertu mâle et généreuse , de les reprendre sans ménagement , même pour des imperfections très légères. Il en usa particulièrement ainsi avec les Pères Jérôme Natal et Jean Polanco, religieux d'une rare perfection et qu'il aimait singulièrement. Ce faisant, il se proposait un double but. D'abord il voulait aider par là des âmes qu'il voyait désireuses d'une haute sainteté et capables de l'atteindre, à acquérir une pureté de vie toujours plus excellente : et certes, ce n'était pas un faible secours pour elles, de s'entendre reprocher les manquements les plus légers par un homme comme Ignace. Il prétendait de plus apprendre aux âmes plus faibles, avec quelle humble patience elles doivent elles-mêmes recevoir des reproches moins durs pour des fautes semblables on peut-être plus graves. Il usait d'ailleurs de cette sévérité réfléchie et en quelque sorte de commande, avec tant de