LIVRE IV. — CHAPITRE I
au concile de Trente. Outre les services qu'il aurait rendus par ses prières, il eût encore été par ses conseils d'une utilité extraordinaire à cette grande assemblée, dans les affaires si importantes qu'elle avait à traiter pour le bien de l'Église.
Dans les choses graves, sa coutume était de ne jamais exécuter immédiatement ce qu'il venait de décider, à moins qu'une circonstance heureuse ou la nécessité ne l'obligeassent à faire autrement. Il laissait son esprit se reposer plusieurs jours sur l'objet en question et reprendre tout son calme; il y revenait alors, non pour l'étudier de nouveau en lui-même, c'était chose déjà faite, mais pour en discuter l'exécution. Pour se bien assurer que la raison toute seule, sans aucun mélange de passion, présiderait à cet examen, il considérait cette affaire comme si c'eût été une affaire étrangère, simplement soumise à son appréciation. Les lettres qu'il écrivait à cette occasion passaient trois ou quatre fois sous sa plume. Une telle habitude de la réflexion et surtout ce coup d'œil étonnant qui découvrait de si loin les conséquences des choses, lui firent prendre plus d'une fois des résolutions étranges au premier abord, et contraires aux principes de la sagesse la plus élémentaire. Mais la suite des événements, où les yeux moins clairvoyants ne voyaient qu'un effet du hasard, se chargeait de confirmer la prudence de sa conduite, et de montrer qu'il avait pris les seuls vrais moyens.
Ce qui redouble l'admiration, c'est qu'à cette prudence consommée, à ce luxe d'examen, saint Ignace joignait une extrême défiance de lui-même et la dépendance de Dieu la plus entière. De son côté, il déployait toutes ses ressources, comme si le succès eût dépendu de lui seul, et, d'autre part, il s'abandonnait à Dieu comme si toute sa diligence et toutes ses industries eussent été inutiles. Avait-il pris une détermination; avant de la mettre à exécution, il la recommandait encore longue-
8 DOMAINE d'iGNACE SUR SES PASSIONS
ment à Dieu ; avait-il arrêté une affaire avec ses consulleurs, il leur disait d'ordinaire : « Maintenant, il faut dormir là-dessus, » c'est-à-dire il faut s'en occuper avec Dieu dans l'oraison. Ainsi, quelque infaillibles que lui parussent les moyens qu'il avait adoptés, il ne les mettait pas en œuvre, s'il ne s'était d'abord ménagé le secours de Dieu. Toutes les raisons du monde, disait-il, lui eussent-elles démontré, d'une manière péremptoire, l'excellence d'une détermination prise par lui, il n'eût pas été rassuré, surtout en une affaire importante, s'il n'en avait d'abord conféré avec Dieu. De là son habitude de considérer comme une grâce d'en haut tout ce qui lui réussissait, bien qu'il n'eût, de son côté, négligé aucun des moyens humains. Était-il question d'une entreprise d'un haut intérêt pour la gloire de Dieu ; sa première règle de prudence était d'oublier les timides lois de la prudence de la chair; car en semblable occasion, disait-il encore, on ne vogue jamais plus heureusement que lorsqu'on a le vent contraire. C'est ainsi qu'il commença et conduisit heureusement à leur terme de grandes œuvres, non seulement sans aucun secours humain, mais au milieu des plus extrêmes contradictions.
3. Une autre vertu de saint Ignace, c'était le domaine absolu qu'il exerçait sur ses passions, en particulier sur celles de l'amour et de la haine. Il en réglait tous les mouvements avec une possession de lui-même incroyable. Les faisait-il passer dans ses paroles et ses actes extérieurs, c'était, pour le ton de voix ou la manière d'agir, avec la juste mesure que demandaient les circonstances du lieu, du temps, des personnes et des choses. Plus d'une fois, au moment où il s'entretenait avec quelques Pères, le visage serein et l'âme tranquille, il parut tout à coup se transformer en un autre homme, en voyant entrer un religieux qu'il avait mandé, et dont les fautes exigeaient une sévère réprimande. A l'expression de ses traits, à