LIVRE V. — CHAPITRE III
de leur maison, il leur confiait quelque légère tâche qu'il payait ensuite largement, et ainsi il donnait à son aumône l'apparence de l'acquittement d'une dette.
4. Cet amour de la pauvreté, cette générosité si prodigue en faveur du prochain s'alliaient chez Ignace avec une autre qualité éminemment propre à une âme dégagée de toute préoccupation d'intérêt, la reconnaissance ; non seulement cette reconnaissance qui se plaît à confesser ouvertement le bienfait reçu et la dette contractée, mais celle qui offre en retour, sans regarder aux avantages personnels, tout ce qu'il est possible d'accorder. J'ai dit dans le premier livre de cette histoire, comment il en avait multiplié les témoignages en faveur de Jean Pascual, jusqu'à descendre du ciel après sa mort pour le revoir, le consoler et lui renouveler les promesses de prédestination qu'il lui avait déjà faites de son vivant. Une autre fois, il lui fit cadeau d'un crucifix qu'il avait coutume de porter sur sa poitrine et qui était son unique compagnon dans ses pèlerinages, son unique consolation dans ses épreuves. A un clerc nommé Cavella, qui lui avait apporté des aumônes pendant sa maladie à Manrèse, il donna un petit Office de la sainte Vierge, la seule chose qu'il possédât au monde : faibles dons, si l'on veut, mais gages d'une gratitude non vulgaire, de la part d'un homme qui ne possédait rien.
Isabelle Roser, cette femme généreuse qui, à Barcelone, avait vu une auréole de lumière autour de sa tête, et qui depuis n'avait cessé de lui faire de larges aumônes, était appelée par lui la mère de la Compagnie; après la fondation de l'Ordre, il lui servit longtemps de père et de directeur spirituel (1). Il parlait du cardinal Gaspard
(1) Le P. Bouix, dans son édition des Lettres de saint Ignace, donne plusieurs de ces lettres de direction ou de gratitude. La première est datée de Paris, 10 novembre 1532, où l'avait suivi la sollicitude de cette généreuse clirétienne. — cf. p. 10.
110 RECONNAISSANCE d'iGNACE
Contarini comme de son premier et de son plus grand bienfaiteur, à cause des démarches que ce prince de TÉglise avait faites pour obtenir du Saint-Siège la confirmation de la Compagnie. Dans ses lettres au roi et au cardinal de Portugal qui avaient accueilli son Ordre avec une magnificence vraiment royale, il se plaisait à répéter que la Compagnie leur appartenait tout entière, qu'il la remettait entre leurs mains, qu'ils pouvaient en disposer à leur gré. En 13S3, il écrivit une circulaire pour ordonner expressément à tous les prêtres de recommander tous les jours au saint sacrifice le roi, la reine et les princes de Portugal, en action de grâces des faveurs insignes dont ils nous avaient comblés (1). Le duc de Ferrare, le cardinal de Sainte-Croix, le vice-roi de Sicile, Jean de Vega, les Pères Chartreux, qui avaient entouré rOrdre naissant des témoignages de la plus rare charité, recueillirent pareillement de sa bouche les protestations d'une éternelle reconnaissance. A défaut d'autre service, il offrait pour eux une grande partie de ses prières et de celles de ses enfants (2).
(1) Rome, 14 juin 1553. Le P. Bouix a traduit et publié cette lettre. Cf. Lettres de saint Ignace, Lecoffre 1870, p. 486.
(2) Il ne sera peut-être pas sans intéi'èt de rapporter ici comment la Compagnie de Jésus est restée fidèle à cet esprit de son Fondateur. Voici les prières qu'elle prescrit à tous ses membres en faveur de ses bienfaiteurs.
1° Au commencement de l'année, tous les prêtres de la Compagnie disent une messe pour les bienfaiteurs vivants ou décédés.
2° Ail commencement de chaque mois, tous les prêtres disent encore une messe à la même intention.
3° Chaque semaine, dans toutes les maisons de la Compagnie, on dit une, deux ou trois messes selon le nombre des prêtres, pour les bienfaiteurs vivants et décédés.
4" Toutes les fois qu'une messe est indiquée pour les bienfaiteurs et fondateurs, tous les religieux qui ne sont pas prêtres doivent réciter un chapelet à cette intention.
Ces messes et ces prières se disent à perpétuité.
5° Ohaqtœ semaine, tous les religieux de la Compagnie qui ne sont pas prêtres récitent 7 fois le Pater noster et l'Ave Maria pour les fondateurs et bienfaiteurs vivants et décédés.
6° Chaque jour, tous prient à la même intention.