‹ Saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de JésusChapitre 74 sur 305 · LIVRE V. — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE V. — CHAPITRE IV

sienne ; puis il remplit cette cour d'animaux très bruyants; de plus, il y faisait un tel vacarme que les chambres qui donnaient de ce côté étaient absolument inhabitables. Le réfectoire ne pouvait recevoir de jour que du même côté; mais pour le bien de la paix il ne souffrit jamais qu'on y perçât des fenêtres, de sorte que pendant les huit ans que dura cette persécution, on était souvent obligé d'allumer les lampes en plein midi. Le brave homme, en agissant ainsi, n'écoutait pas seulement son mauvais vouloir; il se proposait encore de forcer le Saint à lui acheter sa maison à un prix exorbitant. Cela ne l'empêchait pas de se répandre en plaintes amères contre les Pères, d'aller répétant qu'ils ne le laissaient pas en repos, qu'ils voulaient le chasser de chez lui. Enfin la situation devint si intolérable, qu'on résolut d'en sortir à tout prix. Moitié par emprunts et moitié à l'aide d'aumônes, on réunit l'argent nécessaire pour contenter cet intraitable voisin, et on le lui donna. Il accepta; mais en se retirant, il laissa sa maison en tel état, qu'elle paraissait moins avoir été vendue qu'abandonnée en temps de guerre au pillage de l'ennemi. Il en enleva les portes, les fenêtres, les grilles de fer, les pierres travaillées, enfin tout ce qu'il put arracher et emporter. Or, du premier au dernier jour de ces odieuses tracasseries, c'est-à-dire pendant neuf ans, non seulement saint Ignace ne voulut pas intenter de procès à cet homme, mais il ne se permit jamais contre lui ni une parole de ressentiment, ni une plainte, ni un signe de déplaisir; il prit possession des quatre murs de l'immeuble, comme s'il lui eût été cédé par courtoisie et dans le meilleur état possible.

Il ne montra pas une moindre tranquillité d'âme et une moindre sérénité de visage dans une autre circonstance. En 1553, les affaires de Naples commençaient à répandre de l'agitation dans Rome. Trompé par des informations malveillantes, le Pape Paul IV donna l'ordre au gouverneur de la ville d'aller avec l'officier fiscal et tous ses gens

120 EMPIRE d'iGNACE SUR SES PASSIONS

visiter notre maison, pour s'assurer si nous n'y cachions pas un dépôt d'armes. Le Saint reçut cette visite d'un air extrêmement calme; il fit appeler le Père secrétaire, et lui dit de conduire l'officier du fisc et sa troupe dans toute la maison, de la cave au grenier, et de leur laisser toute facilité de chercher et d'examiner à leur aise. Les perquisitions finies, et aucune arme n'ayant été trouvée, le Saint, le visage aussi tranquille et aussi souriant que s'il avait reçu une visite de politesse, accompagna le gouverneur et reconduisit ses gens jusqu'à la porte.

Mais faut-il s'étonner qu'une descente dans sa maison n'ait point troublé la paix de son âme, puisque la suppression de la Compagnie et son entière disparition n'eussent pu l'altérer, et qu'il lui eût suffi, pour retrouver le calme, de quelques moments de recueillement devant Dieu? C'est ce qu'on a su de lui-même/Une fois qu'il était malade, les médecins lui avaient ordonné de n'arrêter sa pensée sur aucun objet qui fût de nature à le troubler ou à l'attrister. Il se mit alors à considérer les plus grands malheurs qui pouvaient lui arriver; et il lui sembla qu'aucun d'eux ne serait capable de lui causer la plus légère impression de douleur, si ce n'est la destruction de la Compagnie, et encore, ajoutait-il, si cela n'arrivait pas par sa faute, il lui suffirait de moins d'un quart d'heure de recueillement en la présence de Dieu, pour se remettre dans sa première tranquillité, quand bien même il verrait la Compagnie se dissoudre comme le sel dans l'eau. Et pourtant combien de fatigues et de souffrances lui avait coûté cette œuvre, qu'on peut appeler unique entre toutes ses œuvres, et il prévoyait tout ce qu'elle devait rendre de gloire à Dieu et de services à l'Église. Mais on peut dire en quelque manière des saints ce qu'on dit de Dieu lui-même. Le ciel est le trône de Dieu, cœlum mihi sedes est. Suivant la remarque de saint Augustin, le ciel pourrait se dérober sous ses pieds, sans qu'il en fût lui-même ébranlé (1). Ainsi les

(1) S. AuGUST. In Ps. 113, Conc i.

Page 1