Polanco, Cronicon, I
LA VIE IiTANGE"LIQUE DANS LA HAUTE ITALIE 325
A ce regime de privations, Rodrigues tomba malade. Les medecins de Bassano, appeles, declarerent le cas fort grave, mortel peut-etre. Inigo fut averti. Lui-mSme avait la fievre, ainsi que Laynez. Mais ppuvait-il laisser Rodrigues en si grand peril, sans lui apporter la consolation d'une visite ? II partit aussitot avec Le Fevre pour Bassano. La distance qui separe les deux villes est d'une journee de marche. Dans son empressement, Inigo allait si vite que Le Fevre avait peine a le suivre. Chemin faisant, ii priait pour Rodrigues de tout son coeur. II cut une lumiere. Et quand il cut fini son oraison, il dit a Le Fevre : Maitre Simon ne mourra point de cette maladie. En entrant a Saint-Vitus, il salua amicalement Simon et Tembrassa. Des ce premier moment, Simon se sentit mieux. Le Fevre et lui penserent que Dieu avait eu egard a la priere ardente de son serviteur Inigo. A Termite Antoine, dont Tausterite et la solitude rappelaient celles des Peres du desert, il vint en pensee que ces nouveaux venus ne manquaient pas de chemin a faire pour s'avancer dans la vertu. Mais, dans 1'oraison, Dieu lui montra combien ses conjectures etaient fausses. Lui-meme racontera plus tard le fait a Ribadeneyra 1 . Par centre, il advint que Claude Le Jay, a contempler les exemples de Termite, se demanda s'il ne ferait pas mieux de le suivre que de suivre Inigo. Un jour, obsede par le doute, il se determina a aller consulter Antoine. Tandis qu'il etait a la recherche du serviteur de Dieu, il vit soudain se dresser devant lui un homme arme d'une epe et qui faisait mine' de vouloir Tarreter. Surpris, emu, il essaya pourtant de passer outre. L'homme arme de s'elancer alors sur Le Jay, qui recule tout effraye, et bientot se met a fuir a toutes jambes. Sur ses talons, Thomme arme se precipite. Le Jay continue sa course a perdre haleine et arrive, brise de fatigue et d'emotion, a 1'hotellerie ou Inigo etait descendu. Des le seuil, Inigo lui dit : Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous doute ?
i. Commentaire, 489; Polanco, Cronicon, I, 61; Ribadeneyra, Vida, ! II, ch. ix.
Cette simple parole fut pour Le Jay une voix du ciel. La volonte de demeurer fidele au premier appel lui revint plus ferme qu'auparavant 1 .
Nous ne savons aucune particularite du sejour de Bobadilla et Broet a Verone, de Xavier et de Salmeron a Montelice, de Codure et de Hoces a Trevise. On peut etre sur que le programme de solitude et d'oraison trace par Inigo fut leur unique souci.
Commenc6e le 25 juillet, ou peu apres, la sainte quarantaine des Iniguistes devait prendre fin aux premiers jours de septembre. Vers cette date, Inigo rappela ses compagnons aupres de lui, a San Pietro in Vivarolo 2 . La Providence pourvut a leurs besoins au dela du necessaire. Dans ce couvent delabre, ils vecurent plus heureux que des rois, surtout quand ils purent celebrer leur premiere messe.
Nous voudrions savoir le jour de ces premices ardentes; lire dans un papier trace de la plume des nouveaux pretres> les joies dont remplit leurs dmes cette heure benie. Tout cela est enseveli dans le mystere ; encore que nous soyons assures qu'en des coeurs aussi evangeliques Famour de Jesus-Christ a deborde, la premiere fois qu'ils ont offert le Saint Sacrifice.
Le 15 aout 1534, a Montmartre, ils s'etaient donnes a Dieu par serment. Tous les ans, depuis, quand revenait la fete de Notre-Dame, ils avaient ,renouvele leur vceu. On aimerait a penser que, le 15 aout 1537, ils redirent ensemble leur formule sacree, dans la pauvre eglise du pauvre couvent de San Pietro. Mais il est probable qu'a cette date ils etaient encore disperses; le jour des premieres messes, ils durent s'offrir de nouveau au Seigneur. Dans ce coin perdu d'un faubourg de Vicence, ils etaient aussi insoup9onnes des hommes, et aussi complaisamment regardes par Dieu, que dans cette crypte d'un faubourg de Paris ou ils avaient naguere enferme le secret de leur oblation heroique.